CHAPITRE VI
Ca lJatacl)c.
A chaque fête patronale, les montagnes prenaient une nouvelle vie , la gaieté régnait sur tous les visages, des dispositions de départ, des préparatifs d'attente, des parures.
iG8 l'ossuaire.
(les festins . des danses ; rencombrement des chevaux, les carrioles se croisant, tout retentissait, tout exprimait le plaisir.
La route de Peirebeilhe semblait alors un boulevart, c'était la fête de Châteauneuf- Randon. Catbeline et Gervaise y étaient conviées.
Leblanc était sur sa porte, il attendait le passage d'une patache pour y prendre place avec ses filles.
Au détour de Montgarnier , il aperçoit le pbaëton des montagnes traîné par trois mules. Il fait arrêter , donne la goutte au postillon , resserre les voyageurs et prend place en tenant l'une de ses filles sur ses genoux. On part, on rit , tout le monde est en train.
Le neveu était aussi de la fête; il montait un cheval de choix, les écuries de Fauberge étaient bien garnies ; c était Técuyer de la patache.
Leblanc, pour faire passer le temps à ses compagnons de voyage , se mit à contre. On écoutait ses récits ; il savait d'étranges anecdotes : quand il parlait, il avait l'air de ces êtres fantastiques rappelés dans les ballades, et qui ont vu passer des siècles devant eux.
— Oli, eh! postillon , nous descendons chez M. Roch.
Les mules s'arrêtèrent. L'aubergiste et ses filles étaient attendus.
Le riche meunier avait ce jour-là dans son moulin une joyeuse assemblée.
Une table abondante , de bon vin , une franche cordialité animaient les villageois ; chacun lançait son trait de bouffonnerie. De gros éclats de rire accompagnaient les lazzis.
Cependant l'amphitryon était rêveur.
— ]Nous devrions avoir ici un bon convive de plus, dit-il, le pépiniériste de la haute Verune, notre bon vieux ami. Hélas!
l'yo L OSSUAIRE.
Dieu vsuillc qu'il y revienne un jour, mais j'ai bien peur que nous ne le revoyions plus. . .
— Est-il donc si malade? demanda Leblanc.
— Il est perdu... comme tant d'autres!
— Il est parti mai'di dernier de chez lui pour Entr^igues; il n'y est pas allé, et on n'en a pas eu de nouvelles... Vous ne l'auriez pas vu, monsieur Leblanc , vous qui êtes sur la route?
— Je ne le connais pas; il est possible qu'il se soit arrêté à notre auberge... Nous avons eu beaucoup de voyageurs cette semaine.
— Il y en a eu tant de ces malheurs- là dans la montagne ; Tant de gens qui ne reparaissaient plus ! reprit une vieille femme.
Le violon, le haul-bois et la grosse caisse se faisaient entendre depuis une heure... On partit pour la danse.
Catheline et Gervaise brillaient au milieu de la foule animée : leurs croix d'or , leurs riches chaînes excitaient l'envie; un joyau surtout attirait tous les regards; c'était la montre de Catheline , elle était en effet remarquable ; un crochet précieux la retenait à son corsage de velours .
La boite était en or ciselé ; un petit diamant formait le pivot des aiguilles ; le cadran était combiné , il marquait avec les heures les phases de la lune. Un dessin émaillé ornait l'entourage du verre.
Pendant l'intervalle des rigaudons, ce bijou était admiré à la ronde. On se groupait pour le mieux voir.
— C'est un beau travail , dit le dernier danseur de Catheline ; permettez , et il la détacha de la ceinture. Je suis horloger à la Sauveta; je n'enai vu qu'une semblable, elle appartenait à ce pépiniériste de la Haute
Vcruiie, 1 ancien jardinier du château de Lagrangej ... il Tavait reçue en récompense de ses longs services ; elle avait appartenu à son maître.
Lliorloger tout en parlant ouvrait la montre pour examiner le mouvement. Catheline était mal à son aise.
— Mais... c'est la même, voilà le ressort que j'y ai posé!.. Tous les yeux se tournèrent sur la fille de Leblanc.
-— Vous savez que le jardinier a disparu depuis huit jours? dit une femme avec une intention marquée.
— Ah , mon Dieu ! comment avez-vousce bijou?
— Je Tai gagné à la loterie, répond Catheline avec assurance ; ne connaissez-vous pas cette tireuse de cartes qui colporte une boutique ambulante de bijouterie et un sac de cuir avec des dés et des cartons? elle a
SECONDE PARTIE, CHAP. VI. l^S
passé chez nous jeudi , et j'ai eu la main heureuse; mais il faut rechercher la vieille, ma belle montre proviendrait peut-être d'un vol , que sait- on? C'est heureux que je Taie mise aujourd'hui !
Le ton naturel de la jeune aubergiste dissipa tous les soupçons ; l'horloger remit la montre à la ceinture de sa danseuse , mais il se promit bien de donner à Tautorité le signalement de la Bohémienne.
— • Elle est coiffée d'un capuchon de drap écarlate, bordé de petites bandes noires, dit Catheline : son manteau est d'une étoffe étrangère , à grands carreaux de toutes couleurs. Sa peau ridée , ses yeux noirs comme du jai ; ses doigts couverts de bagues à figures.
Le crédule horloger annota ainsi sur ses tablettes le portrait imaginaire tracé par Catheline... Après une pose, les ménétriers
donnèrent le signal; on retourna à la danse.
Pendant ce lem])S , Leblanc concluait une importante affaire ; il s'avança vers ses (illes, il était accompagné de deux convives du moulin: 1 un était propriétaire; 1 autre, marchand de vin aisé.
Ils avaient entendu parler de la fortune de Taubergiste; ils avaient trouvé ses héritières jolies et avenantes, ils venaient de faire au père des propositions de mariage; elles étaient accueillies, et ses filles ratifièrent le traité.
Les prétendans promirent de venir le lendemain voir la mère.
Au retour des hôtes de Peirebeilhe, on parla de l'aventure de la montre.
Catheline fut grondée par son père, raillée par sa soeur , applaudie par la mère pour sa présence d'esprit.
Bientôt la grande nouvelle des projets de
noces fit murmurer la mère;., détacher cinquante-cinq mille francs de la maison!.. Mais le maître avait parlé , il fallait obéir.
Bon gré, mal gré, la femme fut obligée de penser aux trousseaux de ses filles.
Elle n'avait pas besoin de se mettre en voyage ; elle fouilla dans ses armoires de réserve : là étaient rangées par douzaines des assortimens d'effets.
Le linge était jauni par le temps ; la plupart des marques portaient des couronnes : c'était le blason de ménage de bien des familles tombées sur Téchafaud de gS. Ce magasin n'était pas livré à la consommation, le courant de l'auberge suffisait à l'entretien de la famille de Peirebeilhe.
Jamais héritières d'aubergiste n avaient reçu semblables corbeilles ; les toiles de frise, les valenciennes, le piqué anglais,
l'yô l'ossuaire.
le basin des Indes étaient jetés en las sur ie carreau.
Les chiffres héraldiques furent effacés , une lessive rappela Téclat sur ce beau linge, et les deux trousseaux furent prêts.
Le jour suivant , la même pa tache ramena à Peirebeilhe les fiancés. 11 y eut à Fauberge un grand gala , et peu de jours après Gervaise était maîtresse decomptoir,etCatheline fermière-bourgeoise .
Le départ de leurs enfans n'était qu'un épisode dans la vie des aubergistes; ils restaient trois,... c'était assez pour continuer leurs oeuvres de nuit!..