CHAPITRE VII
€e (Grenier.
Le mouvement d'une contrée varie de saison, selon son climat. Dans les montagnes de TArdèche et de la Lozère , la fin de Tautomne voit s'ouvrir les bazars de Tindustrie locale.
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Dans ces foires est la peinture des moeurs de ce pays, et la statistique des ressources du sol.
Le 1 2 octobre', le rendez-vous était Saint- Cirgues en montagnes. Ce petit bourg était devenu une place de commerce.
Les bergers amenaient les troupeaux qu'ils venaient d'engraisser sur la moûtagne : c'étaient les consuls des riches propriétaires du Languedoc. Les fermiers escortaient leurs chars remplis de toisons. Le fabricant les choisissait pour alimenter ses filatures. Le tisserand étalait la serge et la bure tressées pour résister au vent d'hiver.
Là, point d'étoffes de fantaisie; on ne se déplace que pour chercher le nécessaire; l'épargne ne suffit pas au luxe.
Lafoireduredeuxjours, afin de laisser aux habitans le temps de franchir les longues distances qui séparent les hameaux du bourg.
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— La recette du matin sera bonne aussi, femme : voilà déjà douze déjeuners des forains de Saint-Cirgues, dit l'hôte de Peirebeilhe.
Ceux qui ont couché hier ici, pour être des premiers rendus, étaient de meilleurs chalans ! il faudrait qu'il fit toujours nuit.
— Si la besogne ne presse pas au logis , nous irons demain faire un tour à la foire , dit Gervaise : mon cousin et Marie- Armand couchent ici, c'est partie arrangée; après le travail , la danse.
Tandis que des caravanes et des porteballes se rendaient à Saint-Cirgues pour y spéculer sur rinlérèt et le besoin , un voyageur solitaire cheminait aussi vers ce but ; c'était sur la charité qu'il fondait le profit de sa course.
Après six années de trajets, Laurent Chaze se retrouvait dans les rochers de l'Ardèche.
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Cette fois c'était à l'ermitage delà Louvèze qu'il avait déposé son oraison annuelle.
Le mendiant avait quitté le Puy au point du jour . 11 avait espéré arriver à Saint-Cirgues le soir même ; il comptait sur l'assistance des chariots et des mules pour hâter son voyage; il ne rencontra qu'à la Sauveta deux petits chars vides ; le conducteur offrit au vieux mendiant d'y monter; il allait à Juvinas : c'est le village le plus voisin de Labastide. Chazese décida à aller coucher chez Leblanc. Il avait encore près de deux lieues à faire , et le soleil était à son déclin; il était nuit quand il arriva à l'auberge. La porte était ouverte; le mendiant s'arrêta sur le seuil et demanda rhospitalité.
— Nous ne pouvons vous recevoir , allez plus loin, dit la femme.
— Je ne puis plus marcher; je paierai mon gite et le soupe , vous m'avez déjà reçu.
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— Rebuter un pauvre , c est un sort sur une maison , dit un voyageur qui vidait une bouteille.
Les aubergistes n'osèrent plus repousser le mendiant.
— Entrez donc !...
— Coucherez-vous sur le foin? dit Leblanc.
— Je dormirai là où vous me mettrez.
Laurent Chaze prit un escabeau et se serra dans un coin du foyer.
A une table trois voyageurs soupaient ; les filies les servaient ; la mère montait l'horloge; le maître et le valet parlaient avec mystère en examinant les étrangers : auprès d'une lampe , une ouvrière démarquait des chemises d'homme de toutes tailles : elle remplaçait les lettres enlevées par les initiales des patrons de l'auberge. C'était un ouvrage de confiance. Marie- Armand en était char-
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gée. Le neveu de Leblanc, appuyé sur sa chaise, la plaisantait tout bas sur son travail. Le mendiant la regardait d'un oeil observateur.
— Allons, mon vieux, buvez un coup.
— Laurent Cliaze s'approcha des voyageurs et prit un verre : à votre bonne route, messieurs.
— Il fait bien d'en parler, il faut partir. Viens-tu, Enjolras?
— IN on, je reste à coucher chez mon ami Leblanc : j'ai l'espoir demain de retrouver la génisse que j'ai perdue dans la montagne ; après je retournerai à la foire , mes marchés ne sont pas finis.
— Eh bien, montez-nous une bouteille d'adieu,
— Il est trop lard, dit l'hôtesse.
Elle craignait que le vin capiteux du midi ne rendît les buveurs incapables de conti-
Duer leur route ; elle n'avait besoin d'en garder qu'un.
Le mendiant tourna sur elle son œil scrutateur.
Les deux étrangers partirent ; mais à peine avaient-ils franchi le seuil de Tauberge que deux voyageurs habitués arrivèrent pour passer la nuit. Les hôtes se jetèrent un coup d'oeil qui voulait dire que cet obstacle n'arrêterait pas leurs bras.
— Bonsoir , monsieur Moulin ; comment va la santé, monsieur Reynaud ? Catheline , monte du vin .
Les étrangers ne voulurent rien prendre; ils demandèrent leurs lits.
— Conduis ces messieurs dans la chambre à deux lits, au bout du corridor.
Ces nouveaux venus étaient des habitués de Peirebeilhe; ils y reposaient en paix : leur
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habitude bien connue de voyager sans argent était leur sauve-garde.
Enjolras parla encore de sa génisse, de ses projets d'achats; il consultait Lehlanc comme une ancienne connaissance. Il était un de ceux que la chance avait amenés souvent à Peirebeilhe la bourse vide ; il avait été le complice innocent de plus d'un meurtre en achalandant Tauberge isolée. Cette fois son heure était venue , il courait au-devant du coup; il demanda à s'aller coucher.
— Je ne paie pas ce soir ; je solderai demain, j'attends un ami à déjeuner.
— Nous ne sommes pas en peine du paiement. Allez dormir... Vous savez où est votre lit?
— Oui.
Le valet alla Téclairer.
Le grenier à foin est , dans ce pays sauvage, le dortoir où le maître, l'ouvrier et le
piéton qui réclame un gîte , font leur chambre commune.
Un trou dans le fourrage entassé sans liens est la couchette; une partie des vétemens, la couverture.
Le lit d'Enjolras était là.
Bientôt on signifia au mendiant qu'il fallait se retirer aussi : il obéit et fit son nid tout près de l'escalier. La lueur passagère de la lampe qu'on baissa pour marquer sa place suffit pour lui laisser voir Enjolras endormi à quelques pas de lui.
Laurent Chaze ferma les yeux, mais ne dormit pas. lly avait une demi-heure qu'il était là, comme une sentinelle morale, lorsqu'il entendit les hommes monter au grenier; ils passèrent devant lui et s'arrêtèrent au gîte d'Enjolras.
— 11 faut attendre la lampe. Ces mots semblèrent évoquer une furie; Ja femme
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entra. Dans une main elle tenait la lumière, dans Fautre un pot; elle remit le tout au maître etau yalet. Le mendiant vit un autre homme avec les aubergistes.
La femme redescendit : on pouvait se passer d'elle.
Laurent Chaze immobile voyait tout...
Les trois individus posèrent la lampe à terre, puis ils se jetèrent sur la victime en criant : — Il faut boire ceci !
En même temps un coup retentit comme un marteau sur une tête.
— Ob !.. oli ! . . ob ! . . c'était le cri de douleur du patient... Laurent Cbaze s'était relevé à demi; il se recoucha. Il avait entendu le râle des mourans sur le champ de bataille; il reconnut que les assassins avaient visé juste... le malheureux Enjolras n'était plus qu'un cadavre ! . . .
Lorsque le crime fut consommé , ils s'ap-'
prochèrent du mendiant, Leblanc posa sa main sur lui.
— 11 dort?
— Oui, car il n'a pas froid.
Ils laissèrent vivre le pauvre et retournèrent auprès du corps froid; ils avaient préparé leur fardeau; ils apprêtèrent le convoi sans bière .
Ils arrivèrent au bord de F escalier : — tiens ferme, ne lâche pas! Ilsfirent une pose dans la cuisine ; ils comptaient l'argent souillé de sang.
— Cette nuit nous avons fait cent écus. Le mendiant gardait tout en sa mémoire. Les aubergistes semblaient agités de la
vie du vieux pauvre : ils remontèrent au grenier. La lampe était placée sur de petites planches, afin d'éviter le danger des étincelles dans le foin : ces gens agissaient toujours avec calme. Ils se rangèrent en cercle
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aulour du fanal qui venait d'éclairer le meurtre ; et dans le plus profond silence , ils demeurèrent immobiles devant Laurent Chaze. H soutint la tactique de ceux qui tuaient sans lutter; sa vieille prévoyance devenait précieuse.
La patrouille sanglante se retira; et les voix résonnèrent toujours dans la cuisine. (( Nous n'avons pas fait grand' chose aùjourd'lmi!.. Les assassins remontèrent plusieurs fois dans la nuit. Ils semblaient entrevoir sous la blouse percée du vieux mendiant un dard qui devait se croiser avec leur poignard. Le soleil levant délivra Laïu'ent Chaze ; il se mit sur son séant. La lampe venait de s'éteindre et le valet était debout auprès de lui ; ils étaient seuls dans le grenier.
— Je vous remercie bien de la charité que
VOUS m'avez faite; si vous voulez, je vais vous payjer mon gîte .
Le valet parut réfléchir avant de répondre .
— Non, dit-il eniin, ce n'est pas Fusage de payer le coucher dans le foin. Mais... avez-vous dormi tout d'un somme ?
— Oui, car j'étais bien fatigué.
• — Vous pouvez dire que ce sommeil-là vaut mieux pour vous que de Tor.
— Aussi, je ne vendrais pas ma nuit , dit le pauvre en chargeant sa besace .
Laurent Chaze descendit à. la cuisine :
rhôtesse allumait le feu; Marie-Armand était occupée à enlever un lit dressé près du foyer, elle y avait passé la nuit.
Le vieux soldat avait hâte de quitter le toit où il avait été le compagnon de lit d'un homme assassiné ! il offrit encore de payer son coucher; 1 hôtesse ne répondit rien.
Le mendiant jeta un dernier regard au-
tour de lui ; il grava dans son souvenir rempreinte des traits qu'il voulait reconnaître.. . Le doigt de justice venait de marquer Tauberge isolée...