‹ L'ossuaireChapitre 41 sur 65 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Ces Compai^nons.

La montagne était retentissante de cris; une bande joyeuse arrivait en farandolle à Tauberge de Peirebeilhe ; c'étaient les compagnons du devoir qui faisaient la conduite d'un^rère.

196 l'ossuairk.

La caune de jonc à J a main , le houquel de romarin au côté, la branche de buis au chapeau, et le brevet de la maîtrise sur le coeur, ils frappent., ils demandentà boire et à fraterniser avec les ajfouagers. C'était la veille du patron de la maîtrise; il y avait une élection à faire, celle de la Mère des compagnons. L'hôtesse dePeirebeilhe avait eu déjà des voix ; elle accueillit l'ouvrier passager et offrit de tenir la tirelire de prévoyance : elle versa de bon vin , le choix fut fait.

Cette caisse était alimentée par une retenue sur le prix des journées , c était la dîme que les compagnoTis charpentiers payaient aux amis souffreteux.

Au milieu des vallées escarpées, un camarade pouvait avoir besoin de secours, la Mère habitant l'auberge isolée était làpour veiller aux besoins de tous. Marie Breysse souriait à cette pensée; la prérogative d'être caissière

SECONDE PARTIE, CHAP. V[Ii. 19-7

des enfans du travail la flattait. Cela devait achalauder sa maison et le profit découler de la confiance.

Les compagnons du devoir avaient combiné un rapprochement avec les compagnons gavots. Les rixes étaient assoupies entre ces deux corporations Les premiers, qui étaient surnommés les dévorons , avaient confectionné leurs chefs-d oeuvre et acquis par-là le droit de faire leur tour de France.

Ce chef-d'œuvre consistait en quelques travaux de menuiserie perfectionnés en petit modèle, et que chaque compagnon déposait chez la Mère.

Celui qu'on apportait à Peirebeilhe était un petit tabernacle fait sur cehii de la Chartreuse de Bonne*Foi. L'ouvrier de France aime les arts ; il cherche à ennoblir son outil.Ceux-ci venaient de visiter en députa tion la retraite monastique qui est à quelques

lieues de Peiiebeilhe. La nef et les stalles étaient en bois de noyer 4 uii travail précieux.

Bientôt la salle de réception de Peirebeilhe, qui ne devait s'ouvrir que pour les initiés ^ fut inaugurée.

Là, le chef-d'œuvre est inspecté par les compagnons gradés -, ils le démolissent ou le brûlent s'il n'est pas d'admission. Lorsqu'il est reçu , un diplôme de passe est remis à la main habile qui a su le produire.

Le front haut , le certificat dans la poche, le compagnon peut alors se présenter dans les ateliers des maîtres.

— Mon chef-d'oeuvre est déposé., dit-il. C'est assez, il a droit au tarif des compagnons experts.

Les gavots plus modestes n'ont point de Mère commune ]'\\s se contentent de nommer

SECONDE PARTIE; CHAP. VIll. 1 99

un président de compagnonage et trois visiteurs par ville .

Le président annote les demandes des maîtres et l'arrivée du compagnon sans ouvrage ; il le fait travailler trois jours , juge de sa capacité, et le place selon son mérite.

Les visiteurs sont chargés de donner des soins aux ouvriers malades, de payer leurs journées aux dépens de la communauté et d'aider ces orphelins du laheur à attendre les jours de santé, llsreçoiventpour leur mission une prime surlarecettedes secours mutuels.

Lorsque des charpentiers se rencontrent sur les routes, ils se placent à distance ; alors commencent les signes de reconnaissance ; ils se font par des cris etdesattoucliemens : quelques mots hébreux jetés çà et là dénotent Ja prétention des gavots de faire remonter Torigine de leur compagnonage aux ouvriers qui bâtirent le temple de Salomon.

Le groupe de dé^orans , qui venait d'entrer à Peirebeilhe, avait à saluer le départ d.un ami de chantier. Le cérémonial de Tadieu retentit dans la vallée de Volpilière; il était commandé comme une manœuvre. — Attention'... hurlemens!.. génuilexions!.. — Eu croix le camarade ! C'était un spectacle curieux. Celui qui allait faire sa campagne, fut étendu par terre , les bras ouverts , pour marquer la limite du territoire où il quittait ses frères. Puis reprenant haleine...

— Le saut des compagnons ! . . Tous s'alignèrent et franchirent tour à tour ce corps étendu , pour marquer qu'un bon compagnon doit passer sur le dos des aspirans.

— Debout !

Deux ouvriers s'avancèrent, prirent chacun un des bras et mirent le camarade sur ses pieds. Ils montraient ainsi que le compagnon a besoin pour faire sou chemin de

J appui de ses frères. Bientôt le vin blanc fut un toast en Thonneur de la Mère du compagnonage , et le vin rouge fut bu à la sauté de l'ouvrier voyageur.

A la suitedes compagnons du devoir, marchaient les asplrans. Ce peloton d'ouvriei^ était composé des parias des ateliers. Sur leur salaire étaient prélevés les frais des banquets fraternels et ceux des compagnons émérites : c'était une bien-venue permanente qu'ils payaient à l'association.

Ces conscrits des chantiers ont chacun un patron; ils sont payés par les maîtres, mais ils font trois ans de surnumérariat avant de jouir du droit de cité.

Ils travaillent dans les petits hameaux ou dans la banlieue des grandes villes , et ne peuvent , sans admission , anticiper i^ur 1 ouvrage des compagnons du devoir.

Les aspirans sont l'arrière -ban de la maîtrise .

Ils furent salués à Peirebeilhe avec dédain; ils n'avaient pas eu voix pour nommer la Mère. Ces modestes ouvriers ne pouvaient que proposer les candidats en assemblée générale.

Auxdoyens du compagnonage appartenait seul le droit d'élire dans chaque contrée une protectrice et une station de repos.

On se donna Taccolade d'adieu, la canne de jonc tourna, et la caravane joyeuse se remit en route.

La station de Peirebeilhe venait d'être consacrée ; pour les compagnons qui marchaient isolés et portaient l'escarcelle du labeur, cette étape , choisie pour une halte de sommeil, devint souvent un lieu d'éternel repos...

Page 1