CHAPITRE IX
€f6 iUlnfô.
— Pourquoi faut-il , disait Leblanc , que le sol (le Peirebeilbe renferme tant de riches minéraux , et en porte si peu à sa surface ' Que d'argent dans la terre î Heureux ceux qui fouillent!
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— Eh bien ! dit le valet , si on fouille pour nous.
— Il paraît que la mine de Villefort donne en ce moment de gros silons ,* c'est un plomb argentifère qui peut fournir de beaux lingots.
— Celui que nous avons eu de cet inspecteur qui a couché ici au printemps, ëlait, ma foi, de bel et bon argent.
— Le juif d'Espagne, qui passe tous les ans pour aller acheter des mules à Saint- Flour , Ta pris au poids de marc.
— C'est dommage qu'il ne passe jamais
de nuit, il aurait fait la grimace ; nous
aurions eu son argent et gardé notre marchandise ...
— Il n'y a pas grand mal, il achète le butin et ne demande jamais d'où viennent les bijoux, dit la femme.
— Mais penser qu'on fond l'argent près
(le nous... sans qu'il en tombe dans notre creuset,., c'est un affront, maître... J'ai projeté d'aller travailler aux mines de Villefort , et de faire mon lingot à part ; une fois le pied dans la mine, préparez-vous, la nuit je vous mènerai aux filons épurés. . .
Ainsi Fétiche et Leblanc préméditaient un vol; ils combinèrent une introduction dans les magasins de la direction des mines. Les bâtimens d'exploitation étaient sur une hauteur entourée de rochers d'un abord difficile. Depuis peu on faisait usage pour les fourneaux , de la houille d'Alais ; Fétiche s'était enrôlé parmi les mineurs, pour connaître les êtres.
Leblanc disposa une voiture de transport de charbon; c'était un tombereau à double fond, qui s'ouvrait comme une trappe par le côté. La planche du fond , en passant dans une coulisse pratiquée dans l'épaisseur du
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bois , laissait, entre la charge et le paueaii mobile , une cavité à placer un homme. Lorsqu'il était sorti de ce réduit , la planche du dos s'abaissait, et la charge s'affaissait sur le couvercle postiche.
L'aubergiste chargea la houille, et plaça Fétiche dans la cache : ce dernier emporta avec lui une taupette de vin et des vivres : la charrette à trois chevaux fut conduite par Leblanc. Pendant la nuit Fétiche, en sortant de son nid, devait ouvrir à ses affidés.
Durant ces préparatifs , les mines de Villefort retentissaient de l'action du travail ; on voyait monter et descendre les mineurs , et la lave couler à grands flots ; le marteau retentissait, les forgerons au teint enfumé , les hommes de corvée , couverts d'une poussière noire, l'eau des pompes d'aspiration, le feu étincelànt'sous des bras ner-
veux, tout marquait le labeur de l'industrie sous terre-
Le cliquetis du fouet annonce la voiture qui doit alimenter les fournaises; Leblanc, le chapeau rabattu , le juron à la bouche , franchit l'espace d'une cour pavée de mâchefer. Il tourne sous un hangar , remise sa voiture , va toucher son pour -boire, et mène ses chevaux à l'écurie pour repartir à vide le lendemain.
La sécurité est entière ; pendant ce temps, le crime veille. Leblanc avait rassemblé les plus intrépides affoiiagers ■ c'était la dernière expédition : le butin était gros, il pouvait satisfaire 1 ambition. « Nous en aurons assez, disait Leblanc à ses compagnons, après ce coup de main nous pourrons vivre oisifs.» Ils se disposèrent à dévaliser de fond en comble cette résidence de convoitise : le rendez -vous des bûcherons II. i4
(lëguisés était dans la foret de Cliambonas. La nuit s'avançait , la corne des bergers devait être le signal de ralliement, et remplacer le sifflet révélateur. D'un pas furtif ils se rassemblèrent autour des magasins , dont l'envahissement était projeté; les armes secrètes étaient affilées ; ils avaient Toreille au guet. Pendant ce temps, Fétiche avait une lutte à soutenir ; elle mettait le plan des voleurs en défaut. Il avait fait couler la planche mystérieuse qui retenait ses pas; tout à coup un chien de garde flaire sous le hangar, et aboie avec force en tournant tout autour de la charrette; bientôt il s'élance par bonds sur les roues et sur les barreaux. Fétiche n'avait point prévu cet incident ; il était haletant de crainte , le gardien du logis pouvait donner l'alerte. A son aboiement un second dogue accourt et se met à hurler.
Le surveillant s'éveiUe en sursaut, il s habille à la bâte.
Fétiche, afin de conjurer le danger annoncé par les aboiemens de ces chiens de bonne garde, les appelle tout bas; il leur donne la pâture de réserve , de la main il cherche à les caresser dans l'espoir que, reconnu pour un ouvrier de la maison , ces fidèles gardiens pourraient s'apaiser.
En effet , il parvint à modérer leurs aboiemens, et la ronde du surveillant se fit sans amener de découverte.
Il inspecta au travers d'une grille, il vit en dehors passer des ombres ; c'étaient les malfaiteurs apostés.
Les mineurs dormaient toujours j Leblanc attendait, le surveillant se recoucha.
Le valet hésitait.
Les deux dogues s'étaient repus , ils vinrent aboyer de nouveau auprès de la voi-
tuiequi cachait l'homme des crimes deiiuit, c'était un iiomel assaut, et plus violent encore... Fétiche ne pouvait sortir; il aurait été dévoré. Ne pouvant plus exécuter son dessein dans le silence, il se résigna à rester blotti dans sa cage jusqu'à 1 aube matinale.
Cette scène venait de faire avorter un vol habilement combiné. Au matin et lorsque le marteau du forgeron eut réveillé les mineurs, le coq chanta; les surveillans coururent le bâton à la main sur les chiens qui les avaient tenus toute la nuit éveillés; ils les enchaînèrent à leur cabane et regagnèrent leurs travaux.
Leblanc n'avait rien compris aux obstacles de la nuit; il avait fait en vain sentinelle, et le maître n aimait point à perdre ses pas. Il se présenta avec hardiesse à la direction, il craignait que Fétiche ne fut étouffé dans sa cache affaissée sous le poids de la charge; Il lui
imporlait d'ôter l'indice d'un cadavre et les apprêts d'un vol. Uapporta sa facture; le prix était triplé , le chef d'atelier ne voulut pas payer. Leblanc offrit de remener sa voiture de houille : on accepta ;c'était tout ce qu il désirait. 11 attela et partit. La voiture en roulant près de la cabane des dogues , fut saluée par un bond de rage de ces animaux enchaînés. Leblanc fouetta ses chevaux ; il avait hâte d'être hors de cet établissement dont il n'avait pu prendre possession.
Une humeur concentrée , un regard farouche animaient sa marche ; il pensait conduire le corbillard de son vieux valet.
Arrivé au détour de la montagne de Planchamp, il frappe du manche de son fouet le tombereau. Rien ne répond.
— Allons, c'est une bière. v
Fétiche ignorait la main du conducteur , il n'osait risquer un signal; mais aux impré-
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cations sanglotantes de Leblanc , il fut rassuré , une voix sourde se fit entendre : (( Holà ! le maître. » Fdtiche fit glisser subitement la plancbe qui le tenait caclié , et apparut pâle comme une vision.
Par une contradiction subite , Leblanc entra en courroux de le trouver en vie.
— Quoi ! tu n'es pas mort , et tu m'as fait veiller pour rien?
Féticbe fitTaveu de sa mésaventure.
Mais son temps n'avait pas été tout-à-fait perdu. Son oreille exercée avait saisi chaque bruit , chaque mouvement ; il savait que tel surveillant veillait encore après les portes fermées; que tel autre était difficile à réveiller; les habitudes des gens de la maison après le départ des ouvriers ; le nombre de verrous de chaque porte; la direction de 1 endroit où le gardien de service allait accrocher le trousseau de clefs ; il
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savait Theure positive où tout dormait. Il tira de sa poche un livret de nuit: c'était celui d'un jeune aveugle riche , qui , passant à Peirebeilhe avec son tuteur , avait trouvé la main des assassins...
Cet agenda , dont les feuillets étaient un album de sentiment , devint un mémento de meurtre. Le maître et le valet s'en servaient tour à tour dans leurs expéditions nocturnes. Par un mécanisme ingénieux , une plume en métal se posait dans de petites rainures et suivait sans dévier le mouvement de la main.
Fétiche annota tout : il traça en soupirant son itinéraire pour une nuit plus propice , et étudia tous les détours du labyrinthe argentifère.
— Si je n'avais eu peur de faire manquer Tcntreprise et decompromettieles mesures, vous savez bien, maitre, que j'aurais bravé le
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danger; il vaut mieux mourir les mains pleines que de lâcher la clef d'un coffre; ces t Tassurancede mieux faire et la sûreté des camarades qui m'ont interdit l'ouverture des portes... la partie est remise...
Du poison pour les chiens, et je réponds alors de ne pas rester sous la trappe.
Leblanc murmurait toujours ; mais à l'ombre de la roche déserte de Pvachas encore teinte d'un meurtre frais, ils s'assirent.., et se réconcilièrent . . .