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CHAPITRE X

C'jÇnbomati0n.

Le sol montagneux de la Lozère est souvent visité par les botanistes ; ses crêtes désertes ouvrent leurs richesses aux herbiers, • et chaque année , lorsque les hêtres bour-

geonnent, on voit accourir des caravanes de naturalistes. La loupe à la main , ils cherchent sur les plateaux émaillés les familles des plantes les plus rares , et sont heureux de cueillir le butin de la science.

De Lyon , de Montpellier , de Nîmes , des excursions sont faites. On se passionne pour une mousse , une racine ou pour le phénomène d'une tige exotique. On va à la découverte du cestreau qu'on trouve parfois sur les pics de Mont-Moular , et dont Todeur change au coucher du soleil. On recherche aussi près des hauteurs de Meleveilles et de Serres ^, le sardonia, qui a beaucoup d'analogie avec le ranunculus paliistris qui excite une espèce de convulsion et de rire sardonique.

Le pavot dont l'espèce peut produire le

Ces contrées furent uu lieu d'étude pour le célèbre naturiilistc Serres, et son nom est resté à cci sommités.

piist , breuvage mortel. Il semble s'élever auprès de Peirebeilbe comme un insigne funèbre j il croît près de Vache et de V asphodèle qui étaient jadis destinées au deuil et aux larmes.

La botanomancie passait pour l'art de prédire l'avenir par le moyen des végétaux, elle était devenue dans ce lieu de terreur de mauvais augure pour l'étudiant qui frappait seul à l'auberge isolée.

M. Simiane , jeune médecin de la faculté de Montpellier, en a été un exemple récent. Son goût pour la botanique 1 avait porté sur lesbauteurs (Tlssanlas et de Regretton. Son berbier était complet; il arrivait joyeux à Peirebeilbe . Sa figure avait l'expression d'une vie de bonbeur • il entre et compte les trouvailles de ses beures d'herborisation ; il étale ses plantes sur la table de son dîner.

— Le terrain est ricbe en végétaux de vos

côtés; je viens de trouver trois pieds de digitale pourprée.

— C'est bon pour la fièvre , peut-être ?

— Ne vous avisez pas d'en essayer ! c'est un poison violent.

— Des poisons si près de nous ! . .

Les aubergistes se jetèrent un regard d'intelligence ; ils s'approchèrent tous pour examiner la fleur de mort.

— Vous me préparerez une chambre , je coucherai ici ; demain j'irai herboriser du côté de Chaudeyrac; je vous prierai de me prêter une veste afin de laisser sécher mon habit; mon pied a glissé sur une roche, et je suis tombé dans un trou plein d'eau.

L'hôtesse mesura de l'œil la taille de l'étranger et sortit d'une grande armoire une élégante veste de chasse.

Le médecin fouilla dans la poche de son habit , en retira sa trousse et endossa avec

gaieté et confiance le vêtement d'un homme

assassiné il ouvrit l'enveloppe de ses

instrumens , Teau y avait pénétré \ il les sortit un à un et se mit à les essuyer avec soin.

Leblanc prit sans affectation une pince de chirurgie; il cherchait le poinçon.

— C'est de l'argent , dit-il ?

— Oui , il vaut mieux que l'acier ; il ne craint pas la rouille.

— L'or vaudrait encore mieux.

— Je ne changerais pas cette simple trousse pour des diamans : c'est le don d'un ami , je Tai gagué en luttant avec la mort.

— Contez-nous ça : il paraît , d'après ce que vous dites, que vous savez vous défendre? dit la femme.

— Il y a cinq ans , j'étais encore étudiant : j'allais passer mes vacances en Suisse ; c'est un pays de montagnes comme le vôtre, mais

bien plus escarpées et semées de précipices.

— Je cherchais dos plantes un matin ; à quelques pas de moi étaient deux promeneurs : une jeune femme blonde et jolie était assise sur la mousse d'un rocher; elle levait des regards tendres sur un beau jeune homme debout auprès d'elle.

— Quelle solitude d'amour, Arthur ! ditelle en anglais , que la lune de miel y est douce !

— Lui, la regardait avec ivresse. Il me semble encore les voir; caché par la saillie d'un roc, je contemplais cet heureux groupe.

— Un torrent était à leurs pieds; sur sa pente se balançaient mille plantes; le vent, en soulevant les larges feuilles d'un nénuphar j découvrit une belle fleur de scillemarlne.

— Oh, que je la voudrais! dit la jeune femme.

Je frémis de son imprudent désir ;

Arthur était déjà sur la pente : un cri perçant retentit, il se sentait glisser : sa femme le retenait par ses habits , mais il fallait céder à la force du poids ou s'engloutir avec lui ; ils roulèrent tous les deux dans le torrent.

Les voir, me précipiter à leur secours^ ce fut un éclair : j'avais le pied sûr ; je les atteignis au moment; où Teau allait les entraîner dans un gouffre de mort.

A l'aide de mes crampons , et en m' accrochant à des herbes filandi-euses, je parvins à les arracher du torrent ; Arthur luttait avec vigueur ; la jeune femme était sans connaissance et presque sans vie; le sang était au coeur.

Nous la déposâmes sur une pierre j

mais ma trousse était perdue; ce moment

fut aff'reux ! une lancette, que je porte tou-

ai6 l'ossuaire.

jours sur moi , dtait restée au fond de ma poche; ce fut noire salut: le sang jaillit; la vie revint, les pleurs coulèrent, elle était sauvée ! Nous gravîmes une pente moins escarpée; nous ne nous quittâmes plus;... je venais de trouver un frère...

C'est ma modeste trousse d'étudiant qu'Ai'thur remplaça par celle-ci.

— Je comprends... la mort seule peut vous en séparer, dit l'aubergiste.

Le docteur avait fini son repas, il s'informa s'il y avait des malheureux à visiter aux alentours de Peirebeilhe. Ce bon jeune homme ne faisait jamais une station sans penser aux lits de souffrances. Sa présence avait été la bénédiction de plus d'un hameau ; il était suivi dans sa course par les prières du pauvre : mais Tauberge n'avait pas de voisinage...

— Vous me réveillerez , je vous prie, au

point du jour, dit-il; et ouvrant sa bourse pour payer sa dépense, il changea une pièce d'or; les yeux des aubergistes pétillèrent de joie.

Ils regardèrent l'étranger avec un sourire sardonique . . . il était conduit par le valet vers la couche où il allait chercher son dernier sommeil. Fétiche revint au foyer ;

ils s'assirent en silence , et la maison fut calme comme si tout reposait dans ses murs. . . Ils ne voulaient pas retarder l'expédition de nuit...

Il y avait une heure qu ils méditaient par gestes.

Leblanc fit un signe à sa femme; elle ôta ses souliers, et monta l'escalier à pas de guet.

Elle redescendit au bout d\in instant : « 11 dort solide. »

— Bon , il faut commencer de suite... Il '

voulait partir à l'aube , plus avant dans la nuit il aura le sommeil léger.

— Est-ce la hache, ouïe coutelas, maître?..

— Non, il connaît la charpente humaine, il pourrait parer long-temps les coups.

— Au marteau donc?

— Oui, chacun le nôtre.

La femme prit un pot de grès , et se mit à aiguiser dessus un petit couteau à courte lame; elle le ferma ensuite, le mit dans la poche de son tablier, retroussa ses manches, et s'assit; elle était toujours la première prête.

Les hommes quittèrent leurs vestes et revêtirent des demi-blouses de serge rouge.

— A. nous l'homme... dit Leblanc à voix basse : c'était le signal. Le valet prit son marteau dont la tête était large et d*un acier dur. Le Maître tenait déjà le sien ; il le leva au-dessus de son épaule, c'était le dernier ordre de marche.

SECONDE PARTIE , CHaP. X. 239

— Prends la lampe , femme — eh bien ! qu'attends-tu donc? Tu me regardes avec des yeux hagards, tu vois bien que nous sommes prêts Mais allons donc... dit-il en la tirant par le bras avec colère; elle tomba sur le carreau . . . elle était raide . . .

— Ma femme. .. ah! ma femme î une .apoplexie!... elle se meurt!... Le médecin... Va , Fétiche , monte au médecin

Le valet court, il est déjà dans l'escalier.

— J'y vais. . . soignez la bourgeoise, maître, je ferai l'ouvrage seul, un homme endormi est sitôt tué

— Le tuer! malheureux! arrête! n'y touche pas, réveille-le, qu'il vienne, qu'il accoure! . . Non, descends... j'y vais moi-même... Quel bonheur qu'il se soit couché tard!... elle mourrait s'il n'était encore là, criait Leblanc d'une voix étoutrée...A l'instant il enjamba quatre à quatre les degrés.

23o LOSSUAIRE.

. 11 ouvre la porte de la chambre, il se précipite vers le lit... pour la première fois ce n'était pas pour frapper

— Est-il déjà jour ? dit le jeune docteur éveillé en sursaut.

—Venez vite , je vous conjure , ma femme est à la mort ! . . .

Le médecin se hâte ; il prend sa trousse et suit à demi vêtu l'assassin , encore couvert de l'appareil du meurtre...

Le valet avait porté la femme sur un lit; le docteur la saigna et la rappela à la vie, il prépara lui-même les remèdes nécessaires pour achever sa cure.

— Soyez tranquille , dit-il à l'aubergiste ; je vous réponds d'elle ; c'était le sang qui Tétouffait.

— Qu est-ce qui m'invective? le sang m'étouffe!. . . murmura la malade, à peine revenue à elle , (( ce n'est pas vrai ! »

SECONDE PARTIE, CHAP. X. 23l

Leblanc s'approcha décile et lui parla bas.

—Ah! monsieur, que je vous remercie!

dit-elle , c'est bien heureux que vous ayez été là ; encore quelques minutes. . . et c était moi qui y passais-

Le médecin s établit au chevet de Marie Breysse ; il déclara quHl y resterait toute la

nuit.

Ilétaitutile,ilfutchoyé.Leblancluiapporta

du vin chaud qu'il sucra; le valet lit un feu clair, on descendit le fauteuil de la plus belle chambre; il fut environné de soins.

Le soleil, qui ne devait plus se lever pour lui, darda ses rayons sur le lit de la malade; elle dormait paisiblement.

Leblanc offrit de 1 argent à celui qu'il avait marqué comme une proie d'or.

—Je suis payé; votre femme est hors d« tout danger.

Les journaliers heurtaient aux portes; l'auberge commençait à s'emplir; Fétiche alla chercher Marie-Armand pour veiller la maîtresse et tenir le ménage.

Le jeune médecin prit congé des aubergistes; ils'enallaitlecoeur plein d'une bonne oeuvre, sans se douter qu'un horrible trépas lui avait été réservé sous le toit qu'il quittait...

— Puisque notre maîtresse en est quitte , on aurait bien pu le garder pour ce soir, murmura le valet d'une voix concentrée.

Mais Leblanc releva le coude en signe d'improbation , et il prépara lui-même le déjeuner d'adieu du médecin... Il choisit son plus vieux vin, il le servit en argenterie. Rien n'était assez bon pour le sauveur de Marie Breysse. . . Elle était Tame du trio sanglant. . . et pour la première fois , les rochers .de Peirebeilhe retentirent , après la nuit, d'un souhait de bon voyage

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