CHAPITRE XL
€a Justice î»e paix.
Quelquefois de petits incidens venaient jeter Talarrae au cœur des meurtriers de Peireljeilhe. L'anéantissement des cadavres absorbait toute leur prévoyance ; ils n étaient
pas toujours en garde contre l'atleinle qu'un soupçon de vol pouvait porter à leur sécurité.
L'afïluence était grande à la justice de paix d'Aubenas. Il s'agissait de décider par voie de police municipale, si Leblanc , que Manon Balud , femme d'un tisserand , avait appelé u 'vieux coquin y )) triompherait de la plainte en réparation qu'il avait portée contre elle, ou si la prévenue serait condamnée à deux jours de labeur, pour avoir proféré cette épithète.
La susceptibilité de l'aubergiste se conçoit; il avait ses raisons pour détourner les investigations , et il crut que les formes judiciaires réhabiliteraient son honneur dans le canton.
Les témoins étaient nombreux , l'apostrophe avait été publique. L'acquisition d'un anneau en similor amenait tout ce mouve-
ment dans la contrée. Leblanc l'avait vendu à la montagnarde , elle l'avait porté le jour de ses fiançailles. Elle prétendait l'avoir acheté pour de l'or. L'aubergiste déclara n'avoir reçu que trois francs ; il prouvait par ce prix qu il n avait pu la tromper. Ces faits étaient avérés de même que les injures.
L'audience s'ouvrit j la barrière de bois, qui sépare lauditoire du magistrat, fut envahie parles bûcherons. Legreflier, la plume derrière l'oreille , un petitisncrier de poche devant lui et à ses côtés sa tabatière pour sablier, déroula la citation .
L'huissier prit le fausset : « Paix là, paix ! » Le garde-champétre , le sabre suspendu à labandouhère de cuir blanc , était de planton à la porte ; les rangs se serrent : Fadjoint du maire passe ; il allait requérir , comme oflicier de police , l'amende rurale contre des délinquans.
La brebis qui s'est échappée de la lisière du champ défendu par le chien du berger ; la chèvre qui a brouté sur la haie mitoyenne j l'abeille qui est allée rejoindre un essaim clandestin, attirée par la symphonie des poêlons; la châtaigne et la noix qui sont tombées sous la gaule de la maraude ; le char brisé dans un jour de prêt; le soc émoussé au pied de la borne sur un sol d'empiétement; toutes ces causes vont se juger soûs Fégide de Técharpe municipale.
Toujours on arrive , on se coudoie de plus en plus , la masse s'épaissit et devient vacillante. Le montagnard protège à ses côtés la villageoise curieuse; sa jambe est à l'étau ; il n'ose la relever de peur , en la rabaissant, d'appuyer son gros soulier ferré sur le pied de sa voisine. L'attention est captivée, on chuchote...
Les condamnations pour délits champê-
très eurent cette fois peu d'importance : c'était Leblanc qu'on attendait; il comparaît. .. un murmure d'improbation Taccompagne.
L'auditoire était dans Tanxiété ; on faisait des voeux pour le renvoi de la femme vraie.
L'anneau fut examiné avec soin ; il fut ouvert ; on y trouva un chiffre à moitié ef- £àcé.
Leblanc fut interpellé :
— D'où vous venait ce bijou ?
— Je l'ai acheté avec d'autres brimborions du même genre , à la foire de Sainte- Eulalie; je fais toujours de ces sortes d'achats , j'en trouve le débit à mon auberge.
— Huissier , appelez le premier témoin!
— Elisabeth Brisou TafFard!
Une villageoise s'avança.
— Reconnaissez-vous cet anneau?
— Oui , mon juge ; c'nest pas d'ces choseslà qu'on est pour oublier ! la première fois
que j la vis c'te bague, c'était au doigt d'Juliene Faisi , messagère d'ia poste ; elle m'apportait une lettre d'mon lieu , petit Pierre j parce que lui, il sait écrirerTenez, la njère, que j'dis à la messagère, voulez-vous m'iire un petit mot d'écriture? elle mit ses lunettes, la pauv'bonne femme, et elle trouva tout c'qui était sur le papier. Mon garçon s'portait bien, j'étais contente. Eh bien ! la messagère , j'ai là un cruchon d'petit poiré, faut vous rafraîchir.
— Vous êtes bien honnête , qu'elle dit.
Elle allonge la main pour prendre le gobelet, et j'vidai le cruchon, sauf vot' respect.
— Vous êtes bien bravette , que j'dis, vot'fiançaille est en or, comme celle d'ia dame d'monsieur le maire !
— Oh! ce n'est pas dl'or fin, mais mon homme aimait Tbrillant, et c te dorure lui
SECONDE PARTIE, CHAP. XI. 24l
revenait mieux que Tboii argent; c nétait pas par avarice , au moins , car il fit mettre
not'chiffre J F, sauf vot'respect et là
elle plaçait une révérence.
— Après ça , la pauv' Julie Faisi reprit au doigt son alliance écrite, et partit pour aller poï-ter l'journal dans les châteaux.
f( C te brave messagère I à queuque temps de là, elle fut perdue dans les neiges ; vous savez , mon juge , malgré toutes vos recherches on n'a seulement pas pu retrouver son corps pour l'ensevelir ! l'matin, elle était partie... Tsoir, on nia vit pas revenir!..
— Juste à une semaine d'ce désastre , la Manon , quVous appelez la plaigueuse , me montre un anneau qu'elle avait acheté. — Il s'ouvre , qu'elle dit. Ah ! Seigneur ! que j'iui fais , c'est Talliance d'ia messagère aux lettres. Elle ne voulait pas l'croire; elle
l'inonlra à d'autres , tout l'inonde Trecon-
nut; elle ne voulut plus Tperter Tan-
neau d'une morte sans suaire. . . sauf vot' respect , c'est un maléfice. . .
Six témoins confirmèrent cette déposition.
C'était alors que Manon Balud , ajant voulu vendre la bague , avait acquis la certitude qu'elle était en similor.
Leblanc n avait poiat prévu que cet incident, dont il était le provocateur, éveillerait les investigations... Quand le crime fait un pas, il tache tout ce qu'il touche!.. C'était l'aubergiste qui était sur la sellette...
On passa rapidement sur les détails d'une cause puérile pour méditer sur un indice
grave.
La montre vue dans un jour de vogue à la ceinture de sa fille, était aussi un joyau qui avait appartenu à un homme qui n'avait plus revu son toit.
Uue autre circonstance offrit une présomption accablante. La femme du tisserand Balud avait donné cinq francs à Leblanc pour payer cet anneau; il lui avait rendu une pièce de quarahte sous à demi trouée sur le millésime. Cette pièce était fausse, elle avait étérefusée. Le receveur des impositions l'avait marquée en la rejetant de sa recette un jour de paiement de la messagère aux lettres; c'était la même. Leblanc eut beaudire : « que T argent n avait pas de nom» les soupçons s'accumulaient.
Néanmoins la femme qui avait injurié 1 aubergiste fut soumise à une amende de trente sous, ou deux journées de travail.
La condamnée entra dans un accès de colère : Fieux coquin ! adieux coquin ! s'écria-t-elle en regardant Leblanc; et puis se retournant d'un très-grand sang-froid vers le magistrat :
— J'viens d'vant vous, mon juge, par deux fois d'm'en passer encore Tenvie . . . voici trois francs, c'n'est pas trop... Elle dépOvSa un petit écu sur le bureau et s'enfuit.
Des éclats de rire , des cris confus terminèrent l'audience... Elle allait recommencer pour Leblanc; il fut interrogé à part... Toutes les fois qu'on remuait quelque poussière sanglante, la trace sillonnait la porte de Tauberge isolée.