CHAPITRE XII
C'2lrrfôtation.
L'indigence est craintive , éUe a besoin d'appui , même pour laisser parler la conscience : le vieux Chaze le sentait; il suivait leclieminde Lanarce, en méditant surlemeil-
'yM&it.
leur moyen de dévoiler le crime et d'assurer la délivrance de la contrée.
11 pensa qu'il valait mieux laisser à d'autres le soin d'appeler l'oeil de la justice sur le repaire dont il viendrait ensuite dérouler les secrets nocturnes dans toute leur monstruosité.
Le mendiant suivit son plan j l'expérience de la misère l'avait tracé.
A chaque personne qu'il rencontra sur sa route, il révéla le meurtre dont il avait été le témoin oculaire; les uns Técoutèrentavec efïroi , d'autres avec horreur , le plus grand nombre avec incrédulité. Pourtant , ce mystère n'étant plus un secret, devait fermenter : Laurent Chaze attendit... il attendit long-temps. La contrée terrifiée par la crainte, ou comprimée par une complicité de délits avec le chef des Affbiui^ers^ restait muette.
SECONDE PARTIE , CHAP. Xll. 249
Le mendiant fit une longue maladie; il entreprit un lointain pèlerinage : deux années s'étaient écoulées, lorsqu'il revint une troisième fois dans les montagnes de TArdèche .
— Et l'auberge de Peirebeilhe , demanda t-il, pensant qu'il allait apprendre la condamnation des meurtriers?
— Elle est toujours tenue par M. Leblanc.
Laurent Chaze frissonna; il entendit vibrer au dedans de lui Tagonie des mourans. Deux ans ! . . que de victimes ! . . Puis il reprenait : Quoi! deux ans... et personne n'a parlé! J'avais mal calculé; ce sera donc moi.
Cependant l'impunité avait tellement enhardi les aubergistes de Peirebeilhe , qu'ils prenaient à peine quelques soins pour cacher leurs crimes. Le cri public s élevait... il parla haut , et la voix de Laurent Chaze (it enfin vibrer l'écho accusateur.
25o l'ossuaire.
Le cadavre d'Enjolras fut le brandon choisi entre tant d'ombres sanglantes.
Un soir , les aubergistes venaient de se coucher ; ils avaient en vain attendu une chance de meurtre.
Il était dix heures.
— Femme , on frappe .
— Bon ! je commençais à craindre que nous passassions la nuit au lit...
— On y va , on y va , criait le valet en tirant les verrous avec un avide empressement.
La famille se trouva spontanément réunie dans la cuisine j ils avaient tous le sommeil léger, ils avaient l'habitude des veilles.
La porte s'ouvrit; ce fut une voie à la foudre...
Le procureur du roi , suivi d'un détachement de gendarmerie , investit la maisoil.
Leblanc crut d'abord que c'était une en-
quête sur le deruier assassinat; il avait tant de fois bravé les investigations de la justice sur le terrain du forfait ! il fut désabusé. . .
Tous les visages devinrent pâles d'effroi ; on voyait que les recherches étaient dirigées, cette fois, par une révélation plus redoutable qu'un simple soupçon.
Des sentinelles furent placées à toutes les issues. L'aubergiste , sa femme et le valet furent mis en état d'arrestation, et gardés séparément à vue.
Leblanc paya d'audace.
— Les envieux ont déjà essayé plus d'une fausse dénonciation , nous saurons les déjouer encore cette fois ; ma réputation est faite, depuis vingt-cinq ans je travaille avec probité pour faire un sort à ma vieillesse et à mes en fans.
— Lorsque la justice vous interrogera , vous répondrez ; quant à présent , donnez.
VOS clés , nous allons procéder en votre présence à la visite de la maison.
Un sourire erra sur les lèvres de l'aubergiste; cette demeure était à secret.
La femme donna les clés avec confiance.
La nuit entière fut consacrée à l'investigation de l'auberge; on n'y trouva nulle trace de sang , mais sous un bûcher, on découvrit des vetemeus de toutes formes , un . amas de chaussures et de chapeaux, des tabatières , des couteaux de poche ; on s'empara de tous ces objets.
Les aubergistes interpellés, déclarèrent avoir reçu ces effets en paiement de gens dépourvus d'argent pour solder leur écot. L'inspection du four les fit tressaillir; on recueillit les cendi^es pour les soumettre à l'analyse.
Au point du jour, les ouvriers vinrent
pour commencer leur journée ; à l'aspect de Tappareil judiciaire, ils se retirèrent et allèrent répandre dans la contrée la nouvelle qui porta la terreur dans plus d'une ame.
Vers le milieu de la journée, les aubergistes franchirent le seuil de cette demeure dont ils avaient élevé les fondations comme les parois d'une sépulture. . . ils ne devaient plus la revoir qu'une fois.
Aussitôt que leur arrestation fut connue, une clameur de révélations perça Tair.
Alors, pas un village où l'on ne racontât quelque scène de meurtre , où l'on ne redit quelque gémissement de mort entendu dans la montagne ; où l'on ne rappelât quelque corps meurtri déposé dans les bruyères.
— Ne parlez pas si haut , disaient les plus craintifs , ils peuvent revenir !
Le trajet des aubergistes fut une peine anticipée; ils traversaient, enchaînés, leurs
vastespacages,etne savaient où arrêter leur vue. Les yeux des gendarmes suivaient leurs regards ; chaque pas découvrait un écueil à leur existence. En plongeant Toeil au fond des précipices , ils redoutaient d'y attirer des fouilles accusatrices. Les bords de F Allier étaient parsemés de croix de bois j elles marquaient les places où avaient été trouvés des corps assassinés.
Toutes les victimes dont ils avaient profané les restes apparaissaient comme des fantômes menaçans; ils peuplaient la solitude où retentissaient les pas des meur triers et les menottes de la loi.
Dans chaque ville ils entendaient vibrer leurs noms mêlés à celui d'échafaud... et pourtant ils savaient conserver un extérieur calme, tandis qu'une lave mortelle brûlait leur sein... Us avançaient ainsi devant Dieu, sous Tescorte de la justice humaine.