CHAPITRE XIII
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La vie prend un aspect différent selon le
cadre où elle est renfermée.
La force peut aussi changer les habitudes
de l'homme; son ame seule reste immuable u. 17
2d8 l'ossuaire.
lorsqu'elle a pris le pli d'une longue période d'existence.
— C'est là... dit Leblanc en se tournant vers les siens; et leur montrant les clochers de Privas qui se dessinaient à l'horizon.
Ce simple mot du maître fut compris de tous : il intimait l'injonction d'être prudens et fermes.
L'arrivée de toute une famille accusée de tant de crimes aurait fait é\'énement, même au sein d'une grande cité: dans une petite ville de trois mille âmes, 1 apparition du groupe de Peirebeilhe était le prélude d'un drame monstrueux; toute la population était émue de son attente ; les voyageurs qui avaient passé dans l'auberge isolée^ venaient reconnaître les visages de ceux qui auraient pu être leurs bourreaux ; tous les habitans étaient aux fenêtres ou rassemblés autour de la prison.
SECONDE PAIITIE, CHAP. XIII. 25c)
Les gendarmes mirent pied à terre; le guichet de reconnaissance fut tiré; la porte basse roula sur ses gonds; les prisonniers passèrent devant. Leblanc, la femme et le valet n'étaient pas étrangers aux cris des verrous : dans d'autres temps, ils avaient parcouru les geôles, mais c'était les mains libres.
— Quelle nichée de vautoursvous amenez de la montagne ! dit un vieux guichetier aux gendarmes.
^ Ces oiseaux-là nous ont fait assez courir; le chef était habile, et plus d'une fois il nous a dépistés.
— Ne pourriez-vous nous faire reposer?
dit Leblanc.
— Ah ! patience, il faut passer au greffe; nous attendons notre décharge.
Après les formalités qui constataient l'écrou des incarcérés, les aubergistes furent
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conduits dans des chambres différentes.
Tant qu'ils avaient pu s'encourager du regard ils étaient tous restés forts; en s'isolant ils faiblirent; la femme s'emporta en imprécations; le maître et le valet restèrent seuls impassibles.
— Ils ont de l'argent , dit Thuissier en les remettant au concierge.
Bien. — Il ne faut pas vous effrayer de nos murs; on n'y mène pas triste vie, quand on a de quoi s'y faire un petit établissement.
— Allons, camarades, la bienvenue, crièrent les détenus; pas de soucis: qui a terme, ne doit rien...
— Je sais bien que nous serons acquittés , dit l'aubergiste à haute voix ; je serais tranquille , si m» femme et mon pauvre valet n'étaient pas avec moi.
— Tôpeî la bienvenue.
— Apportez du vin. de Teau-de-vie ! cria
SECONDE PARTIE, CHAP. XUl. 26 1
Leblanc avec amex^tume et en jetant sur la table une pièce de cinq francs.
La tactique des prisons laisse toujours un libre cours à l'imprévoyance de l'ivresse ; mais avec les gens de Peirebeilhe, tout calcul banal était faux; ils ne s'enivraient pas.
Marie Breysse , de son côté , festoyait les commensales des guichets ; les orgies des cachots lui rappelèrent ses joies de jeunesse ; cette famille s'était abrutie enversantlesang dans le silence des montagnes : semblables aux sauvages , ces êtres étaient jetés dans le
tourbillon du monde, et trébuchaient à cha-
que pas sousles liens sociau ; qai entravaient
la liberté habituelle de leurs mouvemens.
La nuit surtout était pour eux tous un
temps d épreuves; ils ne pouvaient dormir
qu au point du jour , à l'heure où la règle des
lieux de détention les forçait de quitter leur
couche. Ils n'osaient réclamer quelques heu-
res (le repos: il aurait fallu dire qu'ils veillaient , tandis que les condamnés mêmes oubliaient leur misère dans leurs songes.
Leblanc attendait son salut de l'influence des nombreuses destinées liées à la sienne. Le valet, avec l'instinct du crime, avait cherché à se soustraire au châtiment par la fuite Près de lui était un condamné qui ne vivait qu'à l'abri d'un sursis que la pitié prolongeait.Ce criminel avait, au péril de sa vie, introduit dans son cachot un instrument de liberté; il confia son secret à Fétiche; dèslors celui-ci médita un vol pire que celui d'une fortune.
Un soir , le condamné étendu sur sa paille y rêvait Tair libre qu'il voulait conquérir; le poinçon aiguisé pour arrêter le cri d alarme de la sentinelle était caché dans son oreille ; l'ongle d'un de ses pieds recelait
le petit ressort dentelé qui devait limer le frein de la loi.
Le valet de Peirebeilhe s'approche à petits pas; sa main s'avance avec précaution, mais c'était à force ouverte qu'il était habitué de terrasser sa proie: ses raouvemens étaient lourds ; le condamné se réveilla; il vit aussitôt le danger; alors Fétiche fut sur son terrain; il se précipite, d'une main il fait bâillon et de Tautre il tâche de saisir le trésor de vie.
Une lutte terrible s'engage; deux assassins, tous deux habiles à frapper, se visent à mort; ils s'attaquent avec rage , mais sans troubler •le silence du cachot; ils voyaient entre eux l'échafaud.
Enfin le bras robuste de l'homme de Peirebeilhe comprime le condamné; il lui arrache le prix de ce pugilat de la geôle : il lui bande la bouche, il lui lie les mains, et tout
meurtri il rit de la déception de son compagnon de chaîne.
Fétiche s'élance vers la fenêtre , il se met à Toeuvre, il travaille avec ardeur. La vue des apprêts de liberté qui le livrent au bourreau exaspère le vaincu, il mord sonlàillon, il le déchire, et son cri de rage retentit comme celui de la hyène : les guichetiers accourent.
— J'ai voulu Tempêcher de se soustraire à la justice, dit le condamné.
— Il a voulu me tuer pour fuir, dit Fétiche ; je me suis défendu.
Les deux prisonniers furent séparés; le condamné jouit de son dernier sursis, et le valet de Tauberge se rattacha à la chance du maître.
Leur sort allait se décider; le groupe de Peirebeillie était toujours eu relief même au centre du vice et des complots de mort.