II. i
2^4 l'oSSLAIRE.
était toujours Tétendard de gueire de cette foule de trépassés.
Les aubergistes écoutèrent avec une contenance impassible le dénombrement des morts dePeirebeilbe j une dénégation froide et absolue fut le système de défense adopté par eux tous : là , comme dans 1 enceinte de leur auberge , ils faisaient corps , leur vie n'avait été forte que de leur union.
L'œil perçant de Leblanc se fixait surcbaque témoin qui paraissait à la barre ; il semblait les fasciner tour à tour; ils étaient tous voisins de Peirebeilbe; Marie Armand fut interpellée : elle avait passé son enfance dans la famille de Leblanc; elle avait grandi avec ses filles; naguère encore elle vivait dans rintérieur de l'auberge isolée : elle ne tremblait pas —
— Vous connaissez les babitudes des accusés : dites , dans les nombreuses nuits C'ue
VOUS avez passées sous leur toit, n'avez- vous été témoin d'aucun crime ?
— Si j'avais vu commettre un meurtre, je n'y serais pas retournée.
— Quelles étaient vos occupations chez Leblanc?
— Je travaillais au linge.
— N'avez-vous jamais rien remarqué qui pût vous donner des sou])çons sur la moralité des aubergistes?
— Lorsqu'on m'emploie , je remplis mon devoir et reçois mon salaire avec conscience ; je suis indépendante dans ma médiocrité , je n'iraispas de préférence làoù je verraisle vice.
— Déclarez ce que vous savez sur les accusés.
— Rien...
La physionomie mobile de cette jeune fille disait beaucou]) et ne trahissait rien; ses regards se portaient surtout vers un ac-
teur de ces scènes de justice. Le neveu de Leblanc avait été incarcéré ; la charge d'un crime pesait aussi sur lui. De ce moment, la fermeté de Marie Armand devint vacillante : c'était au salut du jeune homme qu'elle paraissait viser avant tout.
Un étranger s'avança; le visage des accusés sembla pâlir : Vincent Boyer , le ferblantier deLangogne, raconta sa nuit à l'auberge isolée ; huit années n'avaient pu effacer de sa mémoire le moindre détail du meurtre du vieillard : c'était l'accent de la vérité.
Toujours d immuables dénégations ; mais on pouvait lire une contraction mentale sur les traits des aubergistes, qui avaient laissé vivre ce témoin . . .
Après cette déposition , Taudience fut suspendue. Les voix alors vibrèrent haut dans la salle ; les accusés purent entendre la sentence de Topinion. . . C'était aussi un jury.
Un monceau de véteraens était déposé devant les juges j ce vestiaire des morts était le bagage des aubergistes. Dans cette Morgue, les familles étaient appelées à reconnaître les preuves muettes des meurtres enfouis.
C'était le grand -livre des assassins de l'Ardèche ; on y lisait par la forme et rétoflfe l'actif que chaque victime avait jeté dans le gouffre d'or.
Des blouses, des vestes de chasse, des habits, des uniformes, et jusqu'à des vétemens de femmes etd'enfans disaient assez querien n'avait servi d'égide au voyageur poussé vers recueil sanglant de Peirebeilhe.
Un manteau de drap bleu fut réclamé par une veuve en pleurs. Cet héritage n'était pas seulement une relique de deuil ; l'avenir de ses enfans était attaché à sa restitution.
Ce manteau était celui d'un brave; ilavai*
été étendu sur le sol humide des bivouacs, et déplo^'é comme un abri contre le soleil de la Péninsule; une balle russe y avait inscrit une date; il était plein de souvenirs.
— Mon mari est parti l'automne dernier; il allait acheter une petite ferme dans le département de r Allier; je voulais le suivre : il craignit pour moi la fatigue... Oh Dieu ! je l'aurais sauvé peut-être ! il emporta tout notre avoir; j'avais peur, je cachai la somme... décousez le collet , il y a dedans trente mille francs en traites sur Nîmes ..
Les accusés ne purent retenir un geste de convoitise et de regret; ils ne pensèrent qu'au trésor qu'ils avaient manque...
Le manteau fut ouvert, et l'héritage de r homme assassiné rendit laisance à sa famille tomJiée dans le dénûment.
Des scènes déchirantes accompagnaient ainsi chaque reconnaissance; les spectateurs
étaient tour à tour glacés d'horreur, et émus (rattendrisseraent .
Les accusés seuls avaient les yeux secs.
Une coupe était près de cet amas de vétemens, comme une urne cinéraii-e. Chaque famille, cherchant la trace d'un de ses membres, y portait un religieux regard. La cendre recueillie dans lefournilde Tauberge avait été réduite à ce petit volume par la chimie ; elle se composait de chair humaine calcinée!... c'était le résidu des nuits de vingt-cinq ans ! . . .
Les jours suivans, l'aflluence était encore plus grande ; Tintérèt allait croissant.
Les accusés persistèrent dans leurs réponses négatives : Ils n'avaient pas donné à coucher à Enjolras le jour de sa mort.
Un témoin fut ap])elé; à son nom ils se troublèrent.
Un vieillard aux cheveux blancs, au front
28o l'ossuaire.
serein, à la taille voûtée, au regard fi-anc, s'avança : il fut placé comme le doigt de Dieu, face à face avec les prévenus : c'était le mendiant de l'Ardèche.
Laurent Chaze déclina sans embarras et sans bassesse les moyens d'existence qu'il devait à la cbarité j il recevait sans honte le pain du laboureur dont il avait protégé le champ en servant la patrie.
11 révéla d'une voix retentissante le meurtre d'Enjolras : il n'omit aucune circonstance.
Tous les regards se portèrent sur le neveu de Leblanc et sur Marie Armand. Le mendiant disait qu ils étaient là pendant la nuit du 12 octobre : on le croyait.
Une lutte de vérité et de mensonge s'établit alors sur le terrain de la loi.
— Ce n'est pas moi, dit Fouvrière , que vous avez vue chez Leblanc.
Chaze, posant sa main sur l'épaule Je Marie Armand : — Cest toi ! dit il avec un accent solennel.
Ce fut comme un arrêt de la Providence : la jeune fille pâlit, chancela, courba sou front et resta muette.
Moulin et Pieynaud, ceux qui avaient couché à l'auberge la même nuit que Laurent Chaze , déclarèrent aussi avoir vu Marie Armand. Comme cette dernière, ces témoins eurent des réticences : les gémissemens d'Enjolras étaient venus jusqu'à eux; ils déclarèrent qu'ils les avaient attribués à un violent mal de dents dont se plaignait le valet.
Tout à coup la jeune fille relève la tête ; il n'y avait que le mendiant dont elle ne pouvait soutenir le regard :
— C'est faux ; j'ai couché chez moi la
nuit où l'on dit qu'un assassinat a été commis à Peirebeilbe.
— Vous y étiez.
— Il paraît que ces gens-là ont deux amcs et qu'ils peuvent en sacrifier une : quant à moi je sais que je n'en ai qu'une ; je ne veux pas la perdre, mais la sauver.
On regarda avec saisissement la fille qui parlait de Dieu et le mendiant qui le servait; tous deux étaient impassibles.
Pendant trois beures le président et les avocats interrogèrent Laurent Cbazejil n'bésitait pas.
Marie Armand ne variait pas non plus.
— J'ai pu dire aux curieux tout ce qui me passait par la tête; j'étais bien libre , personne n'avait rien à y voir; ce n'était pas une déposition ; à la justice seule je dois la vérité; c esta elle que je l'ai dite.
S'animant elle-même de sa hardiesse , elle
cite des gens qui Tont vue à Saint-Cirgues, la nuit du meurtre d'Enjolras. Us étaient loin... elle ne les attendait pas; ils vinrent et la démentirent.
C'était le pauvre qui disait vrai. L'opinion des jurés se formait à la voix du vieillard. Les haillons qui le couvraient attestaient qu'il était incorruptible.
Jusqu'alors les aubergistes et le valet avaient montré Tassurance du triomphe; la présence du mendiant leur fit courber la tête, ils niaient toujours, mais leurs lèvres tremblaient.
Les yeux de Marie Armand cherchaient à lire sur les traits des jurés le sort des accusés ; elle vit qu'ils ne pouvaient être sauvés tous; elle risqua des demi-aveux.
Pâle, abattue, le tête baissée, elle demande à parler ; chacun suspend son souffle pour mieux entendre.
— Eh bien oui!... j'y étais, dit-elle; j ai vu riiomme qui avait perdu sa génisse : j'ai vu un mendiant, mais il. me semble qu'il était moins grand que celui-ci ; ils sont montés au grenier; mais j'affirme sur mon salut que nul autre individu de la famille que les maitresde Tauberge n ont couché cette nuitlà à Peirebeillie... moi j'ai dormi et n'ai aucune connaissance du meurtre dont on parle .
Ni les instances, ni les menaces ne purent arracher un mot de plus des lèvres de la jeune fille ; elle semblait avoir exhalé le seul cri de sa conscience.
L'audition des témoins était close; le talent des avocats était le seul bouclier que les accusés vissent entre eux et le glaive des lois.
Pendant huit heures, Téloquence du barreau etla logique du parquet luttèrent: trois
heures suffirent à peine au président poui' résumer les débats. Le silence remplaça l'agitation : la dernière égide des criminels venait d'être brisée par la conviction et Tévidence.
Il était onze heures du soir; les jurés se retirèrent dans la salle des délibérations ; il y avait huit jours qu'ils siégeaient pour cette longue série de crimes.
A minuit et demi T audience fut rouverte.
Les accusés furent ramenés; une pâleur livide couvrait leurs traits ; une sueur froide découlait de leur front ; ils se sentaient marqués du sceau de la mort.
L'heure où pendant tant d'années ils avaient veillé pour frapper des victimes , était cette nuit l'heure solennelle de la justice .
L'arrêt retentit dans l'enceinte... Le neveu seul était acquitté...
286 ^ l/oSSUAlRE
Les clauses expiatoires rendaient le trépas plus terrible ; ou écoute :
« Martin Leblanc ; Marie Breysse , sa » femme; Fétiche Rochette, leur valet, sont » condamnés à mort ; ils seront couverts de » la chemise rouge et exécutés au lieu même » de Peirebeilhe. »
Celait un holocauste aux mânes des assassinés;... en entendant cet arrêt on voyait apparaître le résumé de leur vie,... une maison isolée... et tout près Féchafaud!..