‹ L'ossuaireChapitre 50 sur 65 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

C'^cjonif.

Dès l'aube du jour les crieurs publics parcouraient la ville el distribuaient le programme du supplice des aubergistes de Peirebeilbe. Les |)ostillons et les messagers

3oo l'ossuaire.

]e colportaient dans la campagne avec la complainte de mort qui avait devancé l'exécution. Les poètes montagnards l'avaient reproduite en patois afin d'en avoir un plus grand débit; d'autres , dans une lourde traduction, avaient rimé le supplice.

Le refrain de la complainte revenait à chaque énumération de crime ' .

Ces chants, ces cris retentirent à l'oreille des criminels; ils leur apprirent le moment marqué pour leur dernier voyage du lendemain.

Jamais appareil de force aussi formidable n'avait été rassemblé dans les montagnes pour former l'escorte d'un convoi de condamnés.

' Tête assassine ,

La guillotine Va s'ajointer pour vous; Vous y passerez tous !

SECONDE PARTIE, CHAP. XVI. 3o I

Huit brigades de gendarmerie et un bataillon du 60^ de ligne , stationnaient à la porte de la prison de Privas. Une cbarrette à deux colliers, couverte en paille, attendait les assassins.

Toute la population s'était levée aux flambeaux pour assister à leur départ '. Une grande portion des curieux était à cheval; ils voulaient aller voir tomber leurs têtes ; ils voulaient voir de quels yeux ils regarderaient leur demeure souillée.

Dans l'intérieur de la geôle on procédait aux mystères de Téchafaud.

— Allons ! dit le guichetier aux trois patiens, voilà ma dernière visite ; il faut venir à l'inspection du départ...

Ils se levèrent du lit de paille où ils étaient tombés affaissés sous le coup de Tarrét. Ils furent extraits de leur cachot et réunis...

■ Il dit lieu le 29 septembre 4 833, à cinq heures du matin.

3o2 l'ossuaire.

Pour la première fois ils se retrouvèrent ensemble tlej>uis le jour du jugement... Ils allaient lesul)ir... Ils se regardèrent en silence; eliacun d'eux était concenlré dans des émotions personnelles.

Les guichets s'ouvrirent un à un... Lorsque la clef tourna dans la dernière serrure , 1 exclamation de la foule impatiente perça Tair; les soldats furent obligés de serrer les rangs pour laisser circuler la charrette.

Leblanc avait la figure contractée ; la femme, le front baissé , non de honte , mais d'accablement; le valet jetait sur la foule les regards d'un abattement stupide.

Ils prirent place sur la voiture des suppliciés ; près d'eux s'assit le prêtre miséricordieux , et le char funèbre roula.

Des Ilots de peuple coururent après les condamnés, et, dans ce concours immense,

SECONDE PARTIE, CHAP. XVI. 3o3

pas un regard de pitié ; des imprécations , (les rires. Ceux qui ne pouvaient aller jusqu'au lieu de l'exécution semblaient cher cher un dédommagement dans les angoisses anticipées des pa tiens.

— Ecoutez-moi , disait le consolateur des misères délaissées ; pensez à Dieu , et ces voix arriveront à vous comme des expiations; songez qu'elles montent au ciel; priez, vous Oublierez les hommes...

Aux portes de la ville , le cortège devint pour un moment moins nombreux. Il défila sur la route d'Aubeuas. L heure du départ et le pas des chevaux étaient calculés de manière à atteindre Peirebeilhe le lendemain dans la matinée.

Toute la campagne autour de Vejras, de TEscrinée , de Cardenal , était couverte de groupes accourant à la haie ; c était la po-

piilation entière de tous les villages se pressant sur la route de Peirebeilhe.

Les champs qui bordaient sa lisière étaient encombrés de muletiers convertis en cabaretiers ambulansj des cantines étaient desservies par des femmes; elles étaient devenues le ménage de ceux qui avaient bivouaqué au brouillard des montagnes. Les jeunes garçons, postés en vedette, signalaient l'approche de chaque char ; aussitôt la foule se ruait; on se culbutait, on quittait tout; c'étaient souvent de fausses alertes.

A mesure que la matinée avançait , Taffluence devenait plus grande.

Les groupes étaient animés, les enfans dansaient en farandole ; ils ne savaient même pas ce que c'était que mourir; ils avaient quitté leur hutte , ils se trouvaient en fête.

SECONDE PARTIE , CHAP. XVI. 3o5

— Les voilà ! voilà les gendarmes , les soldats... la charrette !

— Je vous les montrerai , je les connais , disaient les uns.

— J'ai travaillé chez eux , s'écriaient les autres; ils étaient durs au pauvre monde.

— Montons sur les rochers . nous verrons mieux.

Ceux qui de loin apercevaient le mouvement de la foule, hâtaient leur course.

— Allons donc , nous manquerons leur passage ; ça ne se voit pas deux fois des gens comme ça !

Enfin le cortège mortuaire défila près d'Auriol et du Chambon. Jusqu'alors les troupes étaient parvenues à isoler le char de la cohue; mais elles l'auraient vainement tenté plus long-temps : cet immense concours, où toutes les clavsses étaient confontlues, affluait toujours; c'était comme la Ji. 20

^'im"i

3o6 l'ossuaire.

marée moulante , envahissant tout ce qu'elle peut niveler. Les populations marchaient pêle-mêle avec la force armée.

La torture morale des condamnés eut une recrudescence ; de leur tomhe roulante ils lançaient des regards ternes sur cette foule qui venait les voir mourir.

Ceux qui avaient à pleurer quelqu'un des leurs étaient sans pitié ; les plus hardis écartaiv^ht la toile jetée autour des barreaux pour abriter de la pluie Tintérieur du tombereau rouge. Des regards méprisans et avides , des gestes ironiquement barbares , tombaient sur eux à chaque tour de roue.

Ce torrent écumeux se précipita à travers les champs et les villages ; les habitans des monts de Vaisseau, de Saint-Privas, du Plateau , du Pont d' Aubenas et de la Bégade , vinrent le grossir.

Des voix isolées s'élevaient par intervalle

SECONDE PARTIE, CHAP. XVI. So'l

comme des coups de stylet lancés au coeur des condamnés.

— Assassins î plus bourreaux que celui qui vous attend !

— Tu n'es pas si à ton aise que lorsque lu comptais les louis des voyageurs.

— Semeurs de la poussière des trépassés , la faucille va vous moissonner!

Le consolateur chrétien ne pouvait toujours arrêter ce débordement d'exaspération.

ïl ne 'pouvait qu'ouvrir aux misérables son sein pour refuge... Ils écoutaient ses pieuses exhortations ; il était parvenu à les fiire prier...

Au pont de la Beaume et sur les hauteurs du Gradot, d'autres colonnes de peuple attendaient les meurtriers. C était une escorte échelonnée : on avançait, elle croissait en cruauté; les souvenirs étaient vengeurs, un

3o8 l'ossuaire.

ijroupe d'hommes, de femmes el d'cnfaiis se montra au détour d'un chemin ; il se détachait comme les larmes sur un drap mortuaire; il attira tous les regards; l'uniformité du costume était remarquable ; les hommes en veste grise, les femmes et les enfans en hlanc, portaient au bras un noeud de serge noire.

De ce faisceau de deuil sortit un Ilot d'imprécations; il semblait évoquer des fantômes : chacun d'eux avait eu un assassiné parm^i les siens. Le temps avait prescrit leurs plaintes légales; ils venaient lancer à la tête des meurtriers l'ana thème des morts exclus du rang de justice.

Cette fois, la foule resta muette. Le saisissement des patiens fit impression...

Tout à coup, par un contraste de moeurs, le silence est interrompu par les sons qui rappellent le plaisir. Au hameau de Lacroze

près des Landes de Fabriot, un ménétrier jouait avec acharnement des airs de danse sur son violon; il choisissait des ritournelles qui formaient un pot-pourri allégorique. Alors des rires brujans firent chorus avec lui. Il se plaça en tète du convoi jusqu'au rocher de Rocandi ; il le gravit, et sur sa crête il continua sa symphonie de mort tant qu'il put se faire entendre. Le vent apporta ses sons à l'oreille des condamnés jusqu'aux gorges de Barnas, et lors même qu'on ne le voyoit ])lus.

Le jour déclinait ; au bas de la montagne on apercevait Mayres : c'était là que les patiens devaient passer leur dernière nuit.

Deux caves avaient été préparées pour leur logement ; il semblait qu'on craignît de les rattacher à la surface du sol.

Marie Breysse fut déposée dans la pre-

3io l'ossuaire.

mière ; huit soldats furent postés auprès d'elle.

Depuis son départ de Privas elle avait refusé toute nourriture, mais elle ne voulait pas tomber avant son heure ; elle demanda à manger.

Leblanc et le valet furent confinés ensemble dans le second cachot ; une forte escorte resta près de leur gîte pour les garder à vue.

— Ces lâches rt/^w^^er^^.^.. disait Leblanc d'une voix sombre, nous laisser ainsi traîner à la mort!

— Ce ne sont pas là des compagnons !

Périr demain î — Et Fétiche éclatait en sanglots.

A toute heure et partout où il y a des douleurs , la religion vient à sou poste : trois modestes curés de campagne avaient ([uitté leur presbytère pour venir prier au-

SECONDE PARTIE, CHAP. XVI. 3ll

près des agonisans et donner du repos à leur coafrère qui veillait près de l'enveloppe terrestre j le bon prêtre de Privas en avait besoin ; sa tâcbe n'était pas finie !

Autour de la geôle improvisée , un cordon de troupes s'étendait : des patrouilles de gendarmerie se croisaient eu tous sens ; un camp populaire s'était établi sur le territoire de Mayres ; des feux étaient allumés ; chaque famille avait refait sou foyer : peu à peu cette foule bruyante céda à la fatigue; les manteaux de serge furent étendus sur la terre humide et tous ces montagnards couchés et someillant, révèrent le supplice du lendemain.

Depuis l'arrivée des condamnés, un jeune homme bieii mis tournait autour de la maison de force; plusieurs fois il s'était enquis du commandant de la gendarmerie; puis il avait hésité et s'était éloigné.

3l2 l'ossuaire.

Son but était évidemment de s'introduire dans la prison.

Le brigadier prévint son ebef ; les sentinelles furent doublées; on n'était pas sans crainte d'une tentative des affouagers : Leblanc avait bien des secrets à eux; ils" pouvaient redouter qu'il cherchât à retarder sa mort par des aveux.

La science a ses passions comme les émotions de Tame. L'étianger ([ui excitait une alerte était un élève de Gall; il avait fait cinquante lieues pour venir solliciter un crâne ; la vie de Leblanc promettait une ample moisson à l'étude des physiologistes.

Le jeune adepte était arrivé trop tard à Privas; il avait suivi le convoi et voulait profiter de la dernière soirée de vie pour obtenir l'enveloppe d un cerveau de forfaiture .

Forcé de renoncer à une introduction lur-

SECONDE PARUE, CHAP. XVI. 3l3

tive, il alJa frauchement à son but; il s'adressa au commandant de Tescorte, lui dit son nom et réclama de lui les moyens d'entamer son étrange négociation.

Un magistrat était nommé pour assister à Texécution, afin qu'une voie légale fïit ouverte aux révélations qui pouvaient tomber du baut de Técbafaud; ce fut à lui que le militaire en référa. D'un commun accord ils consentirent à procurer au pli} siologiste une entrevue avec Leblanc, si le condamné y consentait.

A la proposition qui lui fui faite de recevoir un étranger, le patient eut une lueur d'es))érance ; l'bomme près d'être arracbé violemment de la vie tend les mains à tout ce qui peut l'y rattacbcr encore quelques minutes...

Il attendit avec impatience celui (|ul de -

.3 14 LOSSUAIRli.

mandait un contact avec un condamné que tout le monde repoussait.

L'ëlèvfe de Gall fut introduit : Leblanc

fixa sur lui ses yeux perçans ; lorsqu'il yit

les témoins nombreux qui assistaient à Ten-

trevue,. l'espoir disparut, il chercba à de-

, viner le but.

Le cranologiste se trouva face à face avec le patient. Il lui fallut débattre avec cette bouche vivante le prix de la tête qui la faisait mouvoir- il resta muet, il ne savait comment commencer Tentretien.

— Pourquoi me trou.bler si vous n'avez rien à me dire pour adoucir ma dernière nuit? les curieux ont eu assez de cette journée î

— Une seule célébrité vous est acquise ; voulez-vous la compléter en la livrant à l'étude des hommes de l'art?... en un mot...

/► — N'achevez pas, je vous comprends; non ,

SECONDE PARTIE, CHAP. XVI. 3l5

je veux que ma tête soit rendue à ma bière . . . je ne la vendrai pas... Messieurs , continua Leblanc en se tournant vers le juge et l'officier : que surtout elle sache bien , ma pauvre femme , que je lui défends de trafiquer de la sienne ! . . . qu'on ravive les moribonds et quW ne prenne point des têtes coupées pour étudier la vie. ,^

Le condamné retomba sur sa paille; l'étranger se retira; il resta seul avec lé pré Ire qui commença à demi-voix les prières des mourans.

Dans 1 autre cave on entendait aussi des versets et des sanglots d'agonie; de temps en temps les patiens s'engourdissaient dans un sommeil de cauchemar ; les prêtres alors lisaient tout bas ; dliorribles révélations venaient frapper leurs oreilles ; ils tâchaient de les conjurer en récitant tivec ferveur des actes de miséricorde.

3i6 l'ossuahie.

— Fait-il )our?... deniandaienl les condamnes chaque fois qu'ils ouvraient les yeux.

— Vous avez encore le temps d'impioier Dieu!...

Page 1