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CHAPITRE XVII

Ce ôupplicf.

Un jour de supplice est pour le criminel une inquisition d'angoisse ; pour le peuple un spectacle, et pour le bourreau le travail d'un moment; il met en action la parole de la loi.

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Le crépuscule commençait à poindre ; une chaise de poste et un fourgon s'arrêtèrent à l'auberge de Peiiebeilhe ; cette fois c'étaient les voyageurs qui venaient attendre les anciens hôtes de la maison...

Un homme en costume noir descendit de voiture, et sortit un papier de son portefeuille. Ce papier contenait l'article de l'arrêt relatif au supplice des aubergistes. Cet homme était le bourreau; le fourgon portait Téchafaud et les deux aides qui devaient le dresser.

Une autre foule était là ; elle vacillait , elle ne savait pas encore où seraient les bonnes places ; elle se pressait dans le champ de Bonhomme qui faisait face à la maison isolée.

C'était le lieu choisi pour faii^ tomber trois têtes ; l'exécuteur s'avança pour le désigner à ses valets.

A son approche la foule recula ; ou fujait son contact; on se regardait avec effroi : « le hourreau!.. )> répétait-on à voix liasse. ^

Pendant ce temps la charpente s élevait; le plancher s'affermissait; la bascule apparut comme Télendard des lois pénales.

Les travailleurs avaient le coup-d'œil «xercé : lorsque le chef ht linspection de son monument nomade , il ne trouva rien à rectifier; il était sur une ligne droite visà-vis la porte de l'auberge ; le guichet de mort aboutissait perpendiculairement au panier rouge qui reçoit les tributs du coutelas légal.

Des chroniques de meurtre circulaient dans les groupes. Ceux qui avaient vu souvent 1 intérieur de Tauberge étaient les clcemne des étrangers; ils montraient la fenêtre de la chambre où les gens riches

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couchaient , celle du fournil , celle du grenier. Le ferblantier de Langogne disait : a C est là où j'étais tandis qu'on assassinait le vieillard. »

Les bourreaux eux-mêmes étaient effrayés de tant de récits de sang.

Le fourgon de prévoyance n'était pas vide encore ; une à une en sortirent trois bières. Les linceuls étaient dedans , il n'y avait qu'à les replier sur les corps qu'on allait abattre! Les fossoyeurs avaient déjà creusé les fosses dans le cimetière; ils étaient là pour attendre leur charge!. . .

Le claquement d'un fouet et le trot de plusieurs cbevaux se firent entendre. Tous les yeux se portèrent sur la route.

— Ce ne sont pas eux , dit l'exécuteur , ils vont au pas.

Une berline de voyage s'approchait. — Quelle est cette foule? demanda une jeune

femme , en se penchant vers la portière. Le domestique qui était assis derrière , plus prompt que l'éclair, sauta en bas, passa son bras par Fouverture de la glace et baissa le store en disant à voix basse à son maître : Ne laissez pas regarder madame, mon colonel !.. c'est l'échafaud des gens de Peirebeilhe.

— Qu'est-ce donc?

— Un appareil qui pourrait te frapper , chère Emeline; et tout en avançant d'Elvane expliquait à sa jolie compagne Taffreuse exécution qui se préparait.

Emeline détourna la tête avec horreur , comme si le store pouvait tout à coup se déchirer. Son regard rencontra la maison ; des larmes mouillèrent ses paupières, a Pau - » vre Charles ! »

— Nous avons pris soin de sa mère , répondit d'Elvane avec tendi^esse.

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— Quel coupe-gorgo!.. Et toi qui as maacjué l'y arrêter...

— Sans Joseph j'y couchais!

— Et moi , mon colonel , ils m'auraient attrapé comme le fantassin! mais « mon argent j il est là... )) et Joseph frappait sur sa poche d'un air satisfait de lui. — Postillon , tourne à droite. . . — Les chemins sont mauvais. — Donne-moi les guides...

Les chevaux furent mis au galop , et la berline passa rapidement pour rejoindre par un autre embranchement la route du Puy.

Emeline allait briller à Paris, après deux années d'un bonheur solitaire...

Le jeune médecin de Montpellier était aussi revenu dans une de ses courses devant cette maison fermée ; là seulement il apprit que sur cet échafaud allaient monter les hôtes qui avaient dû être ses meurtriers...

II s'enfonça dans les bois pour éviter la foule, et, tout en cherchant des plantes pour soulager les maux de riiumanité , il faisait sur la turpitude des hommes des réflexions philosophiques. . .

Tous les apprêts de mort étaient terminés; le soleil était déjà haut; l'exécuteur , revêtu du costume qui le jette en dehors du cercle social, était assis sur son plancher; le spectacledesangallaitbienlôtétre consommé.

Les paliens avaient quitté au point du jour leur dernière station de vie . Ceux qui avaient pr été leur maison pour faire une geôle , brûlèrent sur la place du village la paille où les meurtriers avaient couché ! les prêtres assistans qui avaient veillé retournèrent dans leurs montagnes. Le curé de Privas reprit sur la charrette sa mission de charité , et les condamnés recommencèrent leur trajet d agonie.

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Les deux hommes restèrent debout ; de temps en temps ils se jetaient à genoux et priaient. JMarie Breysse n'avait plus la force de se soutenir; couchée au fond du char, la tête penchée sur la poitrine , elle la soulevait etTappuyait sur les barreaux pour jeter ses derniers regards sur la contrée. A la vue des lieux qui avoisinaient Peirel)eilhe , elle retomba en poussant des gémissemens profonds .

La contenance de Leblanc était calme; il retrouvait son énergie pour mourir ; il s'occupait de la place où reposerait son corps Eiutilé.

— Aurai-je une bière? serai-je inhumé dans le cimetière où Ton prie?..

— Je vous Fai promis, répondait chaque fois rhomme de Dieu.

Une partie de la foule s'était détachée du cortège pour aller prendre place au lieu du

supplice avant l'arrivée des condamiiés ; Ta Litre portion s attachait à sa proie ; elle continuait sans pitië ses invectives.

Le brouillard du matin était tombé • les nuages se levaient , le soleil commençait à dorer les rochers ; on achevait de monter une côte dont les sapins de la Chavade couronnent le sommet.

Les patiens, par un mouvement spontané se levèrent et promenèrent leurs yeux hagars sur la campagne. Les pâturages qui les entouraient étaient presque tous à eux; ils allaient en expier le prix; leurs champs avaient été payés par des deniers de morts. La femme étouffa ses sanglots; Leblanc croisa ses bras sur sa poitrine dans une pression convulsive , mais ses lèvres livides n exiialaient aucune plainte.

La figure de Fétiche était pourpre; sou sang bouillonnait. Il se dépouilla de sou

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manteau et le jeta à un pauvre garçon qui avait souvent travaillé à Tauberge. — « Tiens, prends ce manteau et prie pour moi. n

— Je le ferai , dit avec saisissement le jeune pâtre , mais je ne dormirai jamais dans ce vétement-là !.. et il faisait le signe de la croix en prononçant ces mots à voix basse.

Au revers du plateau les landes de Peirebeilhe se déployèrent; toutes les fibres des condamnés furent remuées. La résignation qu'ils avaient montrée jusqu'alors disparut ,• Leblanc cacha son front dans ses mains ; sa femme éclata en regrets de la vie; le valet eut un accès de fureur , ses yeux sortaient de leur orbite ; sa bouche écumante lança contre Marie Breysse d'horribles récriminations.Il venait d'exhaler sa dernière ébullîtion vitale : il l'etomba...

La charrette marchait toujours, elle était arrivée en vue de Téchafaud.

Leblanc , comme s il voulait dédier aux impressions populaires le souvenir de sa fermeté , s'écria avec calme en patois du pays : Vaqui nostro mouort !

Un profond silence succéda au tumulte ; un cercle immense se forma autour du lieu du supplice. Yingt-cinq mille âmes étaient rassemblées.

Lorsqu'on éuumère les populations de ces contrées dont le chef-lieu ne compte que trois mille âmes , on se demande de quel éloignement cette foule était- elle donc accourue ?.. Les montagnes étaient couvertes; les gorges étaient remplies.

On se resserra pour laisser passer le lugubre cortège . Les chevaux furent lancés au trot , le tombereau fit un demi-tour et se trouva au pied des degrés de mort.

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L'exéciileiir monta sur la voilure; iJ allait faire la toilette des condamnes.

Dans sa main des ciseaux j près de lui un fourneau de forgeron et des limes pour dériver les chaînes. Cette ligure était debout devant les patiens comme l'emblèrae de la mort, ayant pour attributs les peines d'une autre vie.

Leblanc livra sa lèle à la tonsuie du supplice; le valet se la lit demander trois fois. La femme, absorbée dans une morne apathie , ne sentit pas tomber sa chevelure. L'aide du bourreau la plia avec soin ; c'était le premier profit de Téchafaud...

A Taspecl de la chemise rouge dont ils furent revêtus, la femme poussa de profonds soupirs. Les deux hommes la passèrent d'un air impassible , ils l'avaient eue si long-temps pour vêtement de nuit...

Marie Breysse fut appelée la première:

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elle n'avait plus la force de pleurer , seulement elle répétait d une voix défaillante : « Ah, mon Dieu ! Ah, mon Dieu! »

Les hommes de l'échafaud voulurent la soutenir; elle les repoussa et monta d'un pas assuré.

Leblanc regarda d'un œil sec comment sa femme savait mourir ; il lui succéda avec une contenance impassible; avant de se courber, il jeta un sourire amer sur sa maison fermée : deux minutes après i\ n'était plus.

Le serviteur suivit ses maîtres; il ne les avait pas vus tomber. Les paupières rouges, se soutenant à peine, il gravit dun pas chancelant les gradins; on entendit ses sanglots convulsifs jusqu'au moment où sa tête alla rouler près de celles des premiers suppliciés. .. Ils étaient tous dans l'éternité ! Une femme avait quitté en secret son

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ménage; elle avait fait douze lieues pour assister à rexécution. Cachée derrière le mur de Fauberge , elle avait tout regardé l Lorsque les corps furent déposés dans leurs cercueils, celle femme perça la foule et s'avança vers les trois bières.

— Que voulez-vous? lui dit le commandant de Tescorte.

— Les ensevelir ! . . .

On lui fit place.

Chacun cherchait à deviner son nom, mais un grand chapeau de feutre raballu, un manteau noir à larges plis, dissimulaient ses traits et sa taille. Pourtant les voisins de Peirebeilhe la reconnurent... c'était Catheline ! Lorsqu'on voulut s'approcher pour la voir elle avait disparu...

Une partie de la population s'écoula, Tau- Ire demeura pour voir remuer des cendres.

L'échafaud était replié, on restait pour fouiller la maison

Bientôt les neiges couvrirent les cantons de TArdèche ,• sons le linceul blanc les chaumières ne reçurent plus que la bénédiction du chapelet de famille.

Dans ces pays de frimas , le nouveau né d'hiver attend le printemps pour devenir chrétien; les fiancées pleurent quand ou ne les conduit pas à Tautel avant iN^otre- Dame de septembre; il faut alors soupirer jusqu'aux feuilles nouvelles.

Un dimanche d'automne les montagnards se pressaient dans leurs églises paroissiales : les longues lieues étaient franchies malgré la bise. Ce jour-là on priait pour les morts sans cercueil ! . . .

La veille on avait rassemblé au cimetière de Peirebeilhe les fossoyeurs de quatre com-

miuies; ils avaient travaillé tout le jour... Une fosse large et profonde avait été creusée ; elle était placée face à face avec celle des trois meurtriers... Là fut enfoui le dernier mystère de l'auberge isolée...

Sous une trape à secret on avait découvert un ossuaire. Chacun avait jeté une poignée de terre sur la sépulture de ces os desséchés... A la fêle des morts le glas des tombeaux vibra. On quêta pour y mettre une croix !

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