CHAPITRE IX
Le caractère de Joseph est le vrai type du militaire français. Lorsque son colonel n'e'tait encore que capitaine, il était sui' mer. Un courage inné, une résolution vive, du sang-froid dans le danger, l'avaient déjà fait distinguer même parmi les marins. Il manœuvra comme un matelot sur le brick la Jeune- Sophie qvà ïnt incendié par une inflammation de vitriol. II déploya tant d'habileté et tant debi-avoure, qu'il échappa à un péril imminent et sauva un grand nombre de passagers. Le récit de ce naufrage a été rappelé dans quelques journaux du mois de septembre 1827. En voici le résumé.
Le 28 mai 181T, 27 personnes, y comprisl' équipage, les officiers et les passagers au nombre desquels étaient deux femmes , s'embarquèrent au Havre-de-Grâce sur le brick la Jeune-Sophie , armé par le comte d' Amervalet commandé par le capitaine Devaux. Parmi eux
était Joseph j il allait remplir pour son capitaine une mission de confiance. Ce vaisseau était expédié poui' les îles de France et de Bourbon.
Contrariés par le mauvais temps dès les premiers instans de sa navigation , ce bâtiment mit plus d'un mois à sortir de la Manche et du golfe de Gascogne. A peine en pleine mer , il fut rencontré par un bâtiment de guerre qui portait 1 30 hommes qui le visitèrent.
C'étaient des insurgés d'Espagne. Après un examen exact des papiers des passagers , ils laissèrent le brick libre de continuer sa route; ils n'en voulaient qu'aux navires espagnols. Toujours contrariée par les vents et forcée de s'écarter de la route ordinaire, la Jeune-Scphie ne passa la ligne que le 24 juillet, et parvint, le 6 août, au 20° 25' de latitude sud, et au 26° 50' de longitude occidentale, méridien de Paris.
Ayant besoin de rum , on ouvrit le panneau du milieu de l' entre-pont pour en prendre une pièce. Une odeur singulière s'en échappa ; une heure après , une fumée assez forte pénétra dans la chambre des passagers; elle augmentait progressivement et exhalait une forte odeur de bmlé. On fit la plus exacte recherche , et l'attention se porta particulièrement sur un office atte-
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nant à la dernière cabane de bâbord d'où la fumé*; paraissait venir. On la vida de suitej on y répandit une grande quantité d'eau sans parvenir à la dissiper; alors on se décida à l'abattre.
On fit porter sur le pont la poudre et tous les ballots de marchandises qui bouchaient le panneau de la cale. Il était calfeutré de manière que la fumée ne paraissait pas venir de cet endroit, et on ne trouva aucun inconvénient à l'ouvrir avec promptitude j mais à peine eut-on ouvert, que plusieurs personnes tombèrent asphyxiées par les tourbillons d'une épaisse fumée et la forte exhalaison de vitriol qui s'y mêlait. La certitude où l'on croyait être qu'il n'y en avait pointa boi'd rendait cette circonstance inexplicable; cependant il fallait aller à la source du mal, et les plus courageux se dévouèrent.
Joseph se jeta le premier au milieu du danger. On essaya de descendre dans l'entre-pont pour user du seul moyen d'arrêter les progrès du feu en empêchant l'action de l'air ; mais on ne put y pai'venir , et la fumée devint si forte, même sur le pont, qu'elle coupait la respiration à ceux qui s'y trouvaient.
L'imminence du péril ne laissa d'autre parti que ce-
lui de hisser la chaloupe à la mer. Cette position était cruelle: à plus de cent lieues de terre, par une mer terrible, sans vivres; la mort paraissait inévitable sur cette frêle chaloupe qui pourtant offiait l'unique chance de salut. Mais on était vingt-sept, et elle n'en pouvait contenir plus de douze. Cette situation désespérée inspira un courage unanime. Ces infortunés résolurent de se sauver ou de périr ensembl e.
— Alors il faut agir, dit le dragon : ajDportez des étoupes et faites comme moi. Tout le monde se mit à l'ouvrage; on boucha toutes les issues par où l'air pouvait s'mtroduire: placés entre deux élémens qui les menaçaient d'un égal danger , ils s'efforcèrent de voguer vers la terre la plus voisine. C'était l'île de la Trinité. On se relevait alternativement pour jeter de l'eau sans relâche sur les parois du foyer. Joseph , aidé de quelques hommes, réussit, avec les plus grands périls , à tirer de la cale un petit sac de biscuit^ quelques poules et quatre barils d'eau-de-vie. On ne put sauver ni livres, ni cartes, et, sans autre guide que deux boussoles, on continua à voguer avec ardeur , mais presque sans espoir.
Le9, à onze heures du matin, étant en vue de l'île de
laTrinité, à la distance d'environ quatorze lieues ^ on s'aperçut que les chevilles de hauban de l'arrière de bâbord étaient presque rouges, et que déjà la fumée sortait entre lespresscintes.
L'affreuse certitude que le feu avait fait plus de progrès qu'on ne l'avait pensé fit jeter un cri de douleur.
Le navire luttait contre les vents et les lames. Les mâts, presque consumés par le pied, menaçaient d'entr' ouvrir le pont par leur chute et de causer ainsi l'embrasement général. Sans mâture , il eût été impossible de hisser la chaloupe à la mer. On tâclia d'éloigner du moins ce malheur en les étayant avec des leviers, afin de les maintenir. Joseph donnait l'exemple de l'activité et du sang-froid : son bras en valait quatre. Lesofficiers, qui avaient visité toutes les baies del'ouest de l'île de la Trinité, n'en trouvèrent aucune propre au mouillage.
Dans l'impossibilité de pénétrer dans l' entre-pont pour en retirer les câbles, on en fit en tressant les plus forts cordages qu'on trouva sous la main. Mais à peine eut- on jeté l'ancre que les roches coupèrent ce câble jeté avec tant de peine.
Ce fut dans cet instant que le charpentier , ayant sondé par dehors les parties embrasées du bâtiment, annonça que les bordages qui portaient auparavant quatre pouces d'épaisseur , étaient réduits à un quart depoucC;, et que déjà la fumée commençait à sortir par les traverses au-dessous des presseintes : la [mort[ était certaine. Dans cette extrémité , on résolut" d'échouer le navire dans la baie du nord-ouest de l'île qui se ti'ouve au sud du rocher.
Le 10 à midi, on mit le bâtiment à la côte; le 11 et le 12, on essava de sauver lepeu de vivres qui restaient. Mais tout à coup la mer grossit, les vagues se succédèrent sans interruption; on eut à peine le temps de se jeter dans la chaloupe. Peu d'hem'es après , le navire s'ouvrit et la mer l'engloutit.
Ceux qui les premiers avaient gagné terre entendirent le bruit qu'il fit en s' abîmant, et crurent que le reste des infortunés avait péri.
Lorsqu'aux premiers rayons du jour ils n'aperçurent pas la chaloupe , ils parcoururent le rivage pour rendre du moins les derniers devoirs à leurs compagnons. Enfin, vers midi, ils découvrirent le frêle esquif forcé à prendre le large pour éviter d'être brisé j n. 23
mais il luttait en vain. Ceux qu'il portait, totalement dénués de vivres, et ne pouvant recevoir aucun secours de la rive, se décidèrent à se jeter à la nage: quelque hasardeuse que fût cette tentative, ils aimèrent mieux risquer un moyen de salut que d'attendre une mort assurée.
Joseph avait inspiré la courageuse résolution de ses compagnons : le premier il donna Télan.
— A la mer ! cria-t-il avec énergie. Presque tous les liommes savaient nager^ mais les deux dames! Joseph lia l'une d'elles à son coi-ps et se jeta dans les flots j son dévouement fut imité par un matelot. Ils s'élancèrent l'un après l'autre, à plus de cent brasses du rivage, au risque d'être broyés sur les rochers contre lesquels ils étaient poussés par les lames. On avait attaché sur la poitrine de ceux qui ne savaient pas nager un baril de galères , ce qui ne les empêchait pas d'être couverts de plus de deux pieds d'eau et menacés à chaque instant d'être engloutis; enfin, après cette périlleuse lutte, ils abordèrent. Ceux qui se trouvaient sur le rivage étaient parvenus , à force de travail et avec des efforts inouïs , à leur faire tenir sur le canot un bout de corde qui servit à les liâler.
Pendant plusieurs semaines ils attendirent vainement des secours j chaque jour, obliges de chercher leur subsistance, ils étaient épuisés de fatigue et de besoin.
Joseph était parvenu à tresser une espèce de filet en coupant en lanières quelques restes d'habillemens. La pèche était leur unique ressource sur des rochers sans végétation , et lui seul avait assez d'adresse pour jeter son filet à la mer au milieu des brisans.
Enfin une voile se dessina à l'horizon ; un navire portugais s'avançait vers les débris de l'équipage... Ils furent sauvés I...