CHAPITRE VIL ■C'antnone Ibu ^auvtn
Dans le procès des assassins de Peirebeilhe , le témoin le plus important fut le vieux mendiant. La franchise de Chaze, sa figure vénérable , son expression , sa droituie , ses vieux services , tout offrait le modèle de
36o NOTES.
CCS sages antiques qui allaient répandre des leçons en implorant l'hospitalité, et qui , au milieu des privations, trouvaient encore le moyen de donner. Son portrait semble reproduit dans une anecdote moderne: Chaze avait le caractère du vertueux Minge , sa besace, son bâton noueux et son écuelle de terre ébrécliée; il pourrait offrir comme lui un épisode à la Morale en exemples '.
M. Bcrcngcr , ancien professeur d'éloquence , a cité dans ses publications destinées à l'instruction, l'anecdote de rj^cwe/Ze, dont l'auteur, M. Delandine, ancien député du Forez , a été le témoin oculaire. Néronde fut son toit de famille j c'est encore un feuillet à rattacher à l'histoire de cette contrée.
M. Bérenger s'exprime ainsi : « Je ne crois pas que » Sterne eût désavoué le charmant récit de Y Ecuelle. » Le vrai talent consisteà faire ainsi quelque chose avec » rien : avec un lutrin , un perroquet , une boucle de » cheveux. » Le célèbre critique Geoffroy partageait cette opinion.
• Paris, Nyon (1804).
SECONDE PARTIE, CHAP. Vil. 36 1
Voici cet épisode :
L'ËCUELLE.
« Le soleil était voilé de quelques nuages qui tempéraient la chaleur du jour. On était à la fin d'août. Une voiture publique m'avait conduit jusqu'à Tarai*e. Je venais de quitter ce triste bourg, placé au fond d'un sombre entonnoir , entouré de pics élevés, presque nus ou ombragés de sombres forêts. Il me fallait continuer à pied une route de trois lieues , pour revoir mon père, le séjour où il se plaisait aux travaux champêtres, où il se consolait des atteintes de la vieillesse, par une profonde instruction et en répandant sur d'agrestes voisins d'obscurs bienfaits. On ne s'approcha jamais d'une famille aimée sans sentir renaître ses forces et diminuer, par l'espoir d'une heureuse arrivée , les fatigues de sa route. Elle était pénible pour gagner le Violey et le village qui porte le nom de cette montagne^ il faut gravir près de deux lieues. Là^ on passe près de l'antique château de Joux , dont les tourelles noircies par le temps se confondent avec les sapins obscurs qui couvrent les coteaux voisins. Plus loin, la pelouse diminue, l'air commence à devenir plus frais, plus léger. De temps
cri temps, un profond précipice laisse entrevoir dans son étroite vallée des prés toujours verts , toujours airoséspar de nombreux ruisseaux dont on distingue <:ncore faiblement le murmure.
» Le silence régnait sur les montagnes; il n'était quelquefois interrompu que par le vol de l'oiseau solitaire qui, effrayé démon approche, s'élevait un instant pour se replonger plus bas dans l'épaisseur de la bruyère etdes genêts en fleurs. J'avais laissé sur la voiture qui me précédait tout ce qui pouvait gêner ma marche, et jusqu'à mon chapeau qui me parut incommode; je lui avais préféré ui parasol. Nul vent ne troublait l'air , nulle inquiétude n'agitait mon cœur.
» Déjà j'apercevais Moni-Suire , trop rarement visité par le botaniste. Sa croupe domine toutes les hauteurs du canton. Il commande à la foule des monticules qui l'entourent, comme un général audacieux fait ondoyer son panache au-dessus des nombreux guerriers qui lui obéissent. Là, je me rappelais ces mots d'un hymne oriental où l'écrivain fait tressaillir les collines comme de tendres agneaux , et les monts comme des béliers. Ces expressions, qui me parurent gigantesques en les lisant au sein de la ville, avaient perdu leur audace
et me paraissaient simples et naturelles. En effet, toutes ces sommités recoui'bées en tout sens, presque égales, revêtues d'un blanc grisâtre, ressemblaient à un vaste troupeau paissant avec tranquillité , et que l'œil trompé s'attendait d'un moment à l'autre à voir bondir.
» J'avais fait la moitié de la route , et le soleil , la moitié de son cours. Il dardaitalors ses rayons à plomb. Une chaleur brûlante descendait de l'atmosphère et devenait plus vive parla réfraction des montagnes ; j'étais hors d'haleine. Une sueur abondante découlait de mon front sur mes pas; je cherchai un abri pour quelques heures , et le revers d'une balme vint me l'offrir. Dévoré d'une soif ardente, quelle émotion douce je sentis en entendant le bruit d'une fontaine! Les vi'ais plaisirs naissent des vrais besoins ; et l'homme serait trop" heureux si , sans prévenir les uns , il laissait à la seule nature le soin de lui faire goûter les autres. La source était placée sous une voûte assez profonde creusée dans le roc. L'eau découlait dans son enfoncement; le bord en était défendu par une pierre assez élevée , en sorte qu'on ne pouvait que difficilement atteindre ce fond ; vainement à genoux, prosterné devant le champêtre
caveau , j'étendis plusieurs fois la main pour saisir l'onde à sa chute. Le mouvement que je faisais pour la rapportera ma bouche la faisait disparaître et s'enfuir. Elle était l'image des espérances mensongères. Ma soif semblait accrue par mes efforts pour l'apaiser. Je me levai pour chercher une plante, une paille dont le long chalumeau pût m'aider à aspirer cette eau fugitive j mais je n'eu pus trouver, Que je regrettai alors le chapeau que j'avais abandonné pour un parasol devenu inutile ! j'avais sacrifié un ami nécessaire pour la société d'un petit-maître qui ne peut jamais convenir longtemps. J'étais revenu à la fontaine y faire de nouveaux essais. Quelques gouttes d'eau n'avaient qu'humecté mes lèvres et je désirais en boire un torrent. Tout à coup, dans un recoin obscui* de la grotte, ma main saisit une écuelle de teiTc que ma vue trop faible ne m'avait pas permis jusqu'alors de distinguer. Dans le transport de ma joie, je l'approchai si brusquement' de moi que , la heurtant avec force contre le rocher , je la crus entièrement brisée : par bonheur une oreille seule avait essuyé le choc , mais le vase restait entier , et je me hâtai aloi'S d'en profiter pour boire à plusieurs reprises.
» Qui avait placé là cette écuelle ? Quel fut l'ami des champs, l'homme honnête et sensible, qui , ayant éprouvéla privation des choses nécessaires, voulut ainsi soulager le passant fatigué , le bûcheron laborieux , le pâtre solitaire ? Il fit avec joie en leur favevir le sacrifice de ce meuble utile. Je soupçonnai l'habitant heureux d'une ferme rustique et modeste, dont je distinguais le comble au bas du vallon. Mon cœur le bénit en secret. J'aimais sa douce prévoyance. La simplicité de son offrande avait plus flatté mon imagination que toutes les fêtes du luxe et les dons offerts par l'orgueil. Son hospitalité était continuelle, et, en plaçant son écuelle près de cette fontaine fraîche et limpide, il avait associé sa bienfaisance à celle de la nature. Elle me rappelait les mœurs patriarcales , les mœurs primitives de l'homme. Elle me rappelait ces Arabes hospitaliers qui accueillent l'étranger sans armes et lui in-* diquent, au milieu du désert et d'un climat enflammé, la citerne salutaire dont l'eau seule peut le ranimer. Mon sangrafraîchi semblait circuler avec plus d'aisance. J'étais reconnaissant et heureux; car la reconnaissance porte aussi son baume avec elle. J'avais le temps d'arriver; une heure de repos devait abattre la chaleur : je cherchai donc à me reposer.
» Au-dessus de la fontaine , le rocher s'élevait presque perpendiculairement ; mais sa sommité était ombragée d'arbustes. Je fis un circuit pour y pai-vcnir. Là, couché sur une pelouse fine et pressée , couvert par le noisetier et le houx qui avaient entrelacé leur feuillage, je ne regrettai point ces salons éclatans où tous les arts ont prodigué leurs richesses. Là, je tombai peu à peu dans cette rêverie douce , indéterminée , aimable soeur du sommeil, qui n'offre aucun objet fixe à la réflexion , qui jouit de son espèce de néant et semble vous faire oublier la vie.
» J'en fus tiré par la marche lente et mesurée d'un vieillard qui tournait la montagne : sa tête paraissait avoir servi de modèle à celles qu'aimait à retracer Paul Véronèse : son front était chauve , deux touffes de cheveux blancs accompagnaient ses sourcils plus blancs encore. Le temps avait empreint ses traces sur son visage j mais les noirs chagrins ne paraissaient pas en avoir creusé les sillons. Une physionomie ouverte prévenait en sa faveur et commandait la confiance. Il portait un habit grossier, usé, et la triste livrée de l'indigence. Une besace rousse placée sur son épaule paraissait renfermer toute sa fortune et des fragmens de
pain noir obtenus de la charité du labourem*. Un bâton noueux à la main , il suivait le chemin au-dessous de moi. Je me disais : ainsi parurent ces premiers moralistes de la Grèce, qui , par leur abnégation de tous les biens , furent honorés par l'antiquité du nom de sages. Ainsi fut ce Bias de Brienne , portant avec lui tout ce qu'il possédait au monde, et qui , en défendant sans salaire la cause d'un innocent , mourut dans les bras de son petit-fils.
» Le pauvre avait vu la fontaine j il s'en approcha^ et comme moi il en bénit la découverte. Il s'agenouilla pour boire ; j'entendis le bruit de l'écuelle sortant de sa place et l'aspiration du besoin. lie vieillard relevé se mit à continuer sa i-oute. Mais quelles furent ma surprise et mon indignation lorsque je vis qu'il emportait l'écuelle qui lui avait été si nécessaire , et qui devait le devenir à d'autresl Ce vol me parut affreux. Je descendis le roc; je me mis à courir après le ravisseur. Il s'arrêta, a Homme lâche ! m'écriai-je, tu trahis l'hospitalité en t' appropriant un bienfait qui ne fut pas uniquement réservé pom* toi. Rends cette écuelle qui devait encore servir au voyageur, au malheureux.» Le pauvre me tendit le vaseaveo douceur. « Reprenez,
» me répondit-il, ce que j'emportai sans remords. Je » crus faire le bien, peut-être me suis-je trompé j mais, » je vais vous éviter la peine de replacer cette écuelle » où je l'ai prise, »
» A ces mots, il retourna vers la fontaine, et je le vis poser doucement le vase ébréché près d'une autre écuelle. — Qui vient de mettre là cette autre écuelle? Le vieillard me répondit : « C'est moi. w
» Ce seul mot, prononcé sans ostentation, mais avec dignité, me pénétra , et je reconnus aussitôt mon injustice. Je sentis l'influence de l'atmosphère de la vertu. — » Non , repritle pauvre, après un long silence, je ne suispoint un ravisseur. Mon nom est Jacques Miuge, grenadier à la bataille de Fontenoy; j'y vis de près ces cruels Anglais qui nous font encore la guerre. Mon sang coula pour mon pays, et j'en porte au bras l'honorable preuve. Après vingt-quatre ans de service, je merctirai au pied d'un mont d'Auvergne oîx je suis né. Mon père n'était plus. Son fils aîné régla ma légitime au taux qu'il voulut. On m'assura qu'il me revenait bien davantage j mais je préférai recevoir peu au malheur de plaider avec un frère. Le mien nie pria de lui laisser mon capital , en me promettant de me payer cha-
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que année unepetite rente. Hélas I il nel'apas acquittée long-temps; mon frère est mort, et le bien de ma famille a passé à des éti-angers. Bientôt^ pour s'acquitter, ils m'ont offert des papiers sans crédit, des assignats dont mes yeux affaiblis ne peuvent plus lire la valem-j j'ai tout laissé, et, me confiant à cette Providence éternelle qui me jeta un instant sm- cette terre pour en disparaître, qui me sauva des dangers , des batailles, et me conduisit à soixante et seize ans, je pensai qu'elle ne m'abandonnerait pas pour le peu de jours qui me restent. Je n'ai point voulu être à charge à mes voisins; ils m'aimaient tous et ils se seraient gênés pour moi. Pouvais-je accepter leurs bienfaits? ils étaient pauvres. J'ai traversé la Loire et cette plaine du Forez. Je veux aller voir si les monts de la Suisse sont bien plus élevés que ceux d'Auvergne. En passant dans ce lieu, j'ai trouvé la fontaine, j'ai vu l'écuelle; elle était de terre ; l'oreille en était brisée. Un accident pouvait bientôt la détruire et en priver le voyagem-. J'en avais une de bois; j'échangeai. Je désirai m'unir au premier bienfaiteur, et je me suis cru un instant riche en sentant le plaisir de donner. Ne m'enviez pas ce bonheur; je l'ai goûté si rarement, et il est le seul qui console de l'oubli
S-JO NUTES.
des hommes. Après avoir laissé mon écucUect emporté l'autre avec orgueil j je me suis senti rajeunir , et mes pas s'avançaient avec plus de légèreté , lorsque votre voix m'a fait arrêter...
» Pendant ccrécit, le front baissé, les yeux humiliés, je demandai sincèrement pardon au vieillai'd. Je le forçai à accepter un modique secours. Je l'invitai à rebx'ousser chemin , et à venir pour quelques jours, pour quelques mois, se reposer dans mon asile. Il le promit à son retour; mais, depuisi quatre ans, il n'a pas rempli cette pi'omesse; peut-être le trépas a-t-il terminé son humble et généreuse carrière , et le froid des neiges helvétiques arrêté pour toujours ses pas; peut-être aussi a-t-il oublié mon nom, ou n'a-t-ilpas voulu honorer de sa présence la table de celui qui osa le soupçojiner. O vou^, à qui il peut se montrer encore, a,cquittez ma dette! Accueillez Minge comme un parent, comme un ami. Prodiguez-lui, non l'argent dont l'offre blesse si souvent le cœur ; mais ce respect du à la vertu, et ces attentioivs délicates qui font les délices de l'anje sensible et la consolent. Allez au-devant de Minge sm- le chemin étroit et peu fréquenté qui enceint votre héritage. Vous le reconnaîtrez aisément à ses
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traits vénérables , à son bâton noueux et surtout à son écuelle de terre ébréchée. »