‹ L'ostensoir des ironiesChapitre 10 sur 16 · CHAPITRE V Sz/r Za Critique · texte numérisé non relu

CHAPITRE V Sz/r Za Critique

Avant de se formuler, la critique est devenue progressivement une opinion, puis un jugement.

Le public inhabile s'en tient à son humble opinion, le snob ou l'électeur gradué de l'Université formule un impersonnel jugement ; tout au moins tiennent-ils à expliquer les raisons de plaire ou de déplaire que leur présente une œuvre.

Or une œuvre ne plaît que par la préférence, toute relative, puisqu'elle implique une com-

paraison, des sentiments qu'elle est susceptible d'éveiller en notre âme, des impressions qu'elle suscite à notre esprit, du frisson qu'elle provoque sur notre sensibilité.

Le vrai jugement suppose une compétence plus grande, un esprit plus éclairé, mais là encore, l'œuvre se reflète en notre miroir intellectuel, et nous la jugeons d'après nousmêmes.

La critique, au contraire est un examen, et, idéalement, suppose un arrêt absolu, définitif. Mais, comme les arbitres du goût sont hommes, ils mettent malgré eux dans leur verdict, et avec la meilleure volonté de bien faire, le plus souvent de Tégoïsme, et du parti pris.

Il apparaît naturel que pour décréter beau, bien et vrai, ce qui s'essaie à l'être, on ne doive ignorer les lois de l'esthétique et leur application, différencier par ainsi, l'impression du caractère.

Ce qui prouve bien que l'homme est d'une nature que mobilisent surtout l'égoïsme et l'intérêt, c'est qu'il se refuse en grande majorité à reconnaître le droit de critique, à l'un de ses pareils. Mais il en admet la juridiction de droit

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commun, avec l'espérance de ne s'y jamais exposer. Encore ce lui est-il une quasi sécurité de présumer qu'il obtiendra la restitution de ce qui lui est dû par un débiteur, grâce au jugement d'un tiers, titillé magistrat à cet effet, de par droit et serment humains, purement humains, et divinisés, (laissez sourire l'homme libre) par le crucifix adornateur habituel des prétoires,

Il est à remarquer cependant que les artistes de mœurs simples ne se sont jamais formalisés de la comparaison critique de leur œuvre et de leur vie. Seuls, des irréguliers, des intempestifs protestent. Et cependant il appert qu'on ne sait généralement d'un écrivain ou d'un peintre que ce qu'ils veulent bien livrer à la publicité. Ignoraient-ils la fable de La Fontaine glosant si finement d'un mari qui avait pondu un œuf et recommandait le secret à sa femme de sorte que le soir, il fut réputé en avoir pondu cent ? Donc, c'est leur propre indiscrétion qui les punit.

L'œuvre seule d'un homme relève-t-elle donc de la Critique, ou peut-on pénétrer derrière le paravent, pour élucider certains faits,

disséquer maintes prouesses légendaires, résoudre certaines énigmes de l'œuvre, à titre documentaire ?

Si c'est avec le désir d'être utile à l'histoire littéraire, j'admets toutes les sources d'utile et d'intéressante inquisition.

Il m'agrée retrouver l'atavisme poétique de Lamartine ou de Chénier, dans l'âme sensible d'une tendre mère, le rôle de chacun de ces deux hommes quant à leur non poétique existence me séduit, me charme, aussi bien que celui d'Hugo dans sa vie intime me peut déplaire. Me croit-on si naïf, au point de ne savoir discerner le talent littéraire d'avec les agréments personnels, parce qiïe j'aime le ressouvenir des difficultés du début, des souffrances d'une vie peuplée de chimères qu'il faut successivement détruire, et parce que du fait de l'examen d'une histoire littéraire contemporaine, je me permettrai de n'engager les jeunes gens à poursuivre la carrière des lettres et des arts, que s'ils ont l'âme forte, l'estomac robuste, et, ce qui mieux est, leur gagnepain ou des revenus assurés, à défaut -d'une irrésistible vocation que n'a pas encore

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justifiée à mes yeux l 'embryon d'un chef" d' œuvre?

Comment saurais-je ces choses utiles à l'humanité, si je ne m'en enquérais personnellement?

Attendre que Fauteur écrive ses mémoires ? Tous n'ont point cette pardonnable vanité, et Peussent-ils, combien parvenus aux honneurs, à la gloire, ne se complairaient point au ressouvenir des jours d'épreuve, par crainte d'un cauchemar.

Ce n'est pas M. Emile Zola, par exemple, qui nous donnera la mesure exacte de ses déboires de jadis; et sans les chercheurs de petits papiers, qui pourrait rappeler au géant batrachophage, mieux, avaleur de crapauds, les contradictions si variées qui remplirent sa vie littéraire ?

Qui, mieux que le contemporain, pourra s'approcher de la vérité laide ou noble, par la documentation ?

L'auteur expirant, voici que sa vie devient presque une légende. Pourquoi, dès lors, se priver de le consulter de son vivant sur la véracité de certains faits, la consistance de tels

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bruits qu'il ne tiendrait qu'à lui d'évaporer, si empreints de malveillance ou d'erreur?

Le défaut de vérité, de sincérité, de contrôle, la rage de l'interview, nous conduisent parfois à l'erreur la plus profonde.

A tel point, que les critiques qui imputèrent à crime au poète Verlaine, la légèreté et le décousu de sa végétativité physiologique luj opposent triomphalement Hugo, mort solennel, sénateur, académicien, grand, croix, mais aussi gâteux, et pour cause.

Critiquer, c'est s'arroger le rôle de Juge.

Si le droit d'écrire, donc d'agir est revendiqué pour illimité, pourquoi celui de critiquer ne le serait-il?

Dire que la critique puisse être absolue, c'est clapoter dans l'erreur. Rien d'humain n'est absolu.

Et puis, ce n'est pas exclusivement l'homme qu'on doit juger dans l'œuvre, mais l'œuvre en présence d'elle-même et de l'homme, ce qui donne, en dépit des faux dévots de l'art, bien plus de poids à la critique.

Sur la Critiqué

Mais voilà : la juridiction de la critique est supposée ne pouvoir se dévoluer qu'à .des âmes droites, sincères, d'une intégrité parfaite, et résolues à fuir au besoin le contact du monde pour s'éviter des faiblesses.

Et, précisément en France, berceau du fonctionnarisme, il suffit que la tâche ne soit point administrative pour que Futilité en soit contestée ; seuls, ceux qui savent flatter à propos, plauditeurs de la toute-puissance, demeurent inamovibles, et leurs arrêts sont respectés.

La critique d'aujourd'hui, qui sait que son opinion sera celle de milliers de gens trop absorbés par leurs affaires et trop cérébralement déshérités pour s'en former une, oublie trop souvent la mesure de ses responsabilités.

On ne joue pas impunément à ce jeu d'inoculation d'idées fausses si difficiles à extirper ensuite, chez un peuple de naïfs qui se veulent donner pour sceptiques.

Donc, il ouvre un livre ou considère un tableau. L'auteur ? c'est la première question. Il le connaît, ou non. Il éprouve à son endroit

de la sympathie personnelle ou de la répulsion ; c'est un vieux confrère ou c'est un jeune. Autant de circonstances indépendantes de l'œuvre à examiner qui dicteront au critique un fallacieux jugement, signé de son nom, ce qui est plus grave ; les tribunaux, eux, gardent l'anonymat, leurs arrêts sont contre-signés : L'Injustice.

S'il est exercé avec toute la sincérité dont peut faire preuve un juge aussi intègre que possible, le droit de critique apparaît absolu, quant à l'œuvre et quant aux actes de la vie relatifs à l'œuvre.

A supposer un instant ce droit abrogé, que penserait-on d'un écrivain moraliste qui donnerait impunément le spectacle d'une vie de scandale et de dissolution. Il convient et il agrée aux épris d'art et d'histoire des lettres, reconnaître la vie de La Bruyère, de La Rochefoucauld ou de Montaigne, en conformité de leurs écrits; et cette sincérité ajoute à leurs mérites. Aussi bien contesterai-je à maint visqueux Zoïle de ce temps, le droit d'émettre ses

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aphorismes de morale, que contredisent tous les instants de sa vie. Tels ces faux poètes qui chantent Eros toutes plumes dehors et, le soir, rossent leurs maîtresses aux portes des tavernes, quand encore ils ne les invitent point à se prostituer. Oh les jolis bréviaires d'amour qu'ils nous donnent là ! Et que la critique serait donc coupable de ne point investiguer jusques en leurs intimes turpitudes ! Qui donc, si les contemporains ne se donnaient pour tâche d'incursionner vers certains domaines privés, à leurs risques et périls, nous initierait, nous, générations ultérieures, aux difficultés vaincues, aux désillusions de la carrière d'art, aux qualités comme aux défauts de l'œuvre, retrouvés chez l'homme ? Etrange erreur, si captivante image, que celle des légendes où Ton se plaît à nimber les maîtres d'une auréole, quand il leur eût fallu plutôt infliger la couronne de ronces.

La fonction du critique sera donc supérieure à celle du magistrat, du moins contemporain,

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applicateur, aveugle, plutôt borgne, des textes de lois.

Pour être sincère, le critique doit être animé de V Esprit critique ; au contraire, il advient de plus en plus rarement ce jour, qu'un juge soit animé de l'esprit de justice.

D'ailleurs la comparaison prêterait à de tristes, si trop réelles surprises, et le sujet vaut bien à lui seul une étude. D'un côté, partialités intéressées pour raisons politiques, administratives ou personnelles en toute occurrence où ne s'impose point la récusation; distribution abondante de sanctions pénales, amendes et mois de prison, témoignagnes officiels du zèle déployé ; de l'autre, empressement à caresser la vanité des parvenus de lettres, désir de parvenir soi-même, au moyen d'aspersions hypocrites, d'interventions quasi familiales auxquelles ne se peut opposer nulle récusation, enfin parti pris de haine invétérée et féroce pour tout ce qui est jeune et commence à rayonner.

Le malheur veut que cette contagion de parti pris s'étende par contre-coup à ces mêmes jeunes, lesquels appliquant ainsi la loi du ta-

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lion, déclarent mauvaise toute œuvre d'arrivé et encensent la plus médiocre cacarelle soidisant littéraire d'un congénère de leur bord,

Et si, prononcés dans les conditions d'intégrité et de compétence énoncées plus haut, qu'importe au critique la défaveur dont un certain nombre s'efforcent d'accueillir ses arrêts ? L'abnégation n'est-elle point son rôle, à lui aussi, et dans cet éternellement interminable procès entre la Nature trop généreuse, et l'Homme mécontent de ne lui point avoir ravi tous ses secrets, le Critique ne doit-il pas juger bien souvent les défaillances de ce denier ?

Mais au fait, j e le répète, de quel droi t l'Homme s'érige-t-il juge de l'homme ?

Le jeu des Conventions, dégénère parfois en rixes nationales et sanglantes.

Que l'homme se souvienne, et prenne garde !

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