LA RÉCLAME
Dans un pays comme le nôtre, où l'opinion de dix esprits éclairés, simultanéisée dans les
grands journaux, devient celle de tout le monde,- j'entrevois comme la conséquence d'une fâcheuse inexpérience, la folie des propagandistes par le fait en matière d'anarchie. Ce genre de révolte prouve, trop hélas, que ceux qui le mettent en pratique en sont à la période du sectarisme quant aux idées sociales ou politiques. Et le sectarisme ne mène à rien de bon, sauf pour ceux assez avisés d'en tirer parti.
Même les sceptiques seraient fondés à croire que les démonstrations violentes de cette nature sont le fait d'un instinct de réclame plus impérieusement marqué chez eux que chez les simples théoriciens, lesquels pâlissent visiblement dans la pratique et se sont cachés soit dans la cale des péniches d'anthracite, soit sous les jupes de leurs maîtresses. Mais quand ils reviennent, les autres ayant expié, on en fait des représentants du Gouvernement.
Si quelque fumiste cynique, muni d'une autorisation préfectorale, rééditait un jour la farce de Diogène vivant dans son tonneau, entre la
La Presse et la Réclame
xVfadeleine et la Salle des Dépêches du grand journal que Ton sait, il ferait fortune en six semaines.
Sur la route de Bourg-la-Reine à Antonyfile à toute vapeur un railway sur route, de création récente. A son passage, les gens du pays qui en sont encore au chemin de fer de Sceaux s'esclaffent ébaubis.
Mais d'autres commerçants qui siestent contre la devanture de leur boutique, pensent que ce véhicule rapide aggravant le fléau cycliste, les prive d'une notable quantité de promeneurs dominicaux, lesquels, avachis par par une perspective de kilomètres aisément brûlés, dédaignent ces banlieues, et s'essorent vers Arpajon ou Montlhéry, au lieu de se faire gruger par eux.
Et moi, spectateur impartial, juché sur une marche d'escalier, je crois voir se dessiner sur tous ces fronts consécutivement croisés, une pointé de dissidence. On trouvera peut-être des pierres sur les rails.
De là à l'individualisme pour ces turpides, il y a de la marge.
U Ostensoir des Ironies
Car si cet épicier qui se ballonne au soleil se reprenait au souci de son libre arbitre et de sa dignité d'homme, son fonds péricliterait évidemment, puis qu'il aurait honte des millô petites et gratuites infamies, conditions de prospérité dans la petite commerce, et d'ailleurs, ses voisins qui sont conseillers municipaux de l'endroit, si j'en juge par la couleur de leur cartilage nasal, le marqueraient d'une croix. Ce serait un homme perdu. Aussi bien, pour faire des affaires, ulule-t-il avec les loups. C'est un bon moyen de réclame.
Heureusement qu'à son heure, il, ou les siens, subiront l'influence d'opinions neuves, quant à présent, et dénommées générales quelques années plus tard, parce qu'elles ne sont que les opinions d'une petite élite tirées à un grand nombre d'exemplaires.
Et dame, ces quelques-uns vont vite en besogne, depuis une dizaine d'années.
Il n'est pas jusqu'aux Gens du monde les plus vernissés qui ne ressentent l'impérieux besoin de greffer sur leur esprit (?) une opi-
Sur la Presse et la Réclame
nion avec celle d'un autrui en vedette, puisée dans le livre ou le journal. D'ailleurs ils se moquent les premiers de l'ouvrier crédule qui prend à la lettre les articles de Drumont ou de Rochefort et déguste scrupuleusement les fulminates chambardeurs de leurs articles politiques.
Ils sont si absorbés par ce qu'ils appellent leurs obligations mondaines qu'ils ne pourraient matériellement pas consacrer dix minutes par jour à la recherche du pourquoi des choses.
Allez dire à ceux-là que l'art se suffit à soimême et n'est pas seulement la Nature vue à travers un tempérament. Ils n'ont pas le temps de vous entendre, encore moins celui de discuter.
Dès le matin, ils sont à cheval au Bois, visent les gallinacés au Stand, ou patinent sur le lac selon la saison, comme les gosses.
A dix heures, ils vont chez la fleuriste du boulevard commander la gerbée d'orchidées quotidienne de Pamêla ou de Liane , tels des potaches asticotés par les longs jeûnes, désireux de savoir.
L'après-midi, ils empiètent sur les attributions de leur cocher, et conduisent leur buggy. Pour un peu ils marchanderaient en personne la paille chez le grainetier.
Ils dînent au cabaret parce qu'il est de bon ton de s'y laisser voir jouer des quenottes, et qu'on y paie un louis les Chateaubriand ; et, la nuit, après avoir paradé des ergots dans les fosses bouleyardières où fonctionne revêtue de ses atours multicolores, l'élite de nos vidangeuses d'âmes, ils étalent leur sottise et leurs redingotes sur les banquettes des restaurants de joie jusqu'à l'aube où les diurnes garçons, modernes hercules, viennent nettoyer les dépendances.
Où trouveraient-ils le temps de faire éclore de leur moi un jugement touchant les hommes et les choses, sur lesquels pourtant, ils jacassent avant tant d'assurance ?
Mais d'autres les ont vus, et/ ce manifeste de leur personnalité suffit à les enchanter. Ils aiment aussi la réclame.
La preuve, c'est qu'ils rayonnent lorsqu'une gazette de lupanar les cite au nombre des convives d'un graveleux balthazar.
La Presse et la Réclame
— Et elles donc ! Au besoin, elles paient de leur personne un filet de huit lignes. Dame, à vingt-cinq francs la ligne, en première page.
C'est le prix majoré des filets de veau premier choix.
Et pourtant, cet autre qui n'a pas assez de sarcasmes à l'adresse des amateurs de réclame, ne s'est probablement jamais examiné.
Ou bien, ce serait donc instinctivement que le tailleur et le charpentier, l'épicier et le mastroquet du coin, étalent leurs noms en grandes capitales de vingt-quatre à la devanture de leurs boutiques. Afin que Ton sache bien, que ce ne sont pas des mercantis anonymes, mais un tel épicier, et tel autre, patron d'assommoir.
Pensez donc, le client n'aurait plus de point de repère, et se méprenant, risquerait d'aller en face. Se tromperait-il si fort ?
Que ce soit Piedplat ou Verseleau qui me vende sa mixture, l'effet toxique sera bien le même.
So
Aussi un Réclamiste, ce Chef d'Etat qui pour se faire remarquer, nous informe par voie de presse, de ce qu'il recevra ce soir quelques amis à sa tâble.
Admirez celte perle : Le dîner tout intime ne comportera que trente-cinq couverts.
Mais le dernier mot delà réclame appartient à M. Catulle Mendès, qui profite de la réédition d'un de ses romans pour lancer le cri à la mode : « En voulez-vous des Zo'har ?
«Ah les sales bêtes! »