‹ L'ostensoir des ironiesChapitre 3 sur 16 · SUR LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

SUR LA MUSIQUE

La plupart des musiciens ressemblent à ces poètes qui ne voient la poésie qu'en paroles régulièrement rythmées.

Us oublient que la Musique est le plus parfait langage de l'homme intérieur, et que leur

devoir est de créer des œuvres, où cet homme, fermé à l'ambiance exotérique, puisse penser en sa propre langue.

Des polytechniciens brevetés par l'Etat, ont prétendu la Musique une simple et aride application de la mathématique.

Aveugles qui ne devinent pas l'âme des choses, et ne soupçonnent pas la vie propre du monument qu'ils croient avoir édifié par leurs seuls calculs.

Ils se sont laissé prendre au, charme suggestif que leur transmettaient les rapports des vibrations et des sons.

Les opérettes ou opéras, ne sont dès lors que des associations de mots, adaptées à des phrases musicales, idoines à captiver la foule. Celle-ci serait inapte, en effet, à comprendre le seul parler de l'âme, la symphonie émotive des grandes passions, en un mot, la Métamusique de la Nature, telle que l'ont traduite les Bach, les Beethoven, et les Wagner.

Des Arts et des Artistes

Ils en sont encore à Fétat rythmique, aux rappels et aux sonneries qui rallient les meutes serves ; et les plus avancés ne connaissent au mieux que la pâmoison des sentimentalités du théâtre Favart.

Parviendront-ils jamais à se laisser pénétrer du souffle de vrai lyrisme, à s'isoler consciemment dans ce nirvanâ préludoire aux éternelles félicités, et vers lequel, les choses visibles, et les duos chéris sous les somptueux décors ne sauraient atteindre ?

Mais non, M. Poirier préfère la Favorite, parce qu'on en retient quelque chose ; parce que Malvina, sa demoiselle, pourra torturer le grand air, sur le chaudron familial, les soirs de réception ; parce qu'il est de bon ton, de se laisser voir à l'Opéra.

On est un Mécène pour treize francs, et dix-sept en location <5

Un snobisme passager a conduit cependant quelques mondaines, inquiètes et anxieuses de leur néant, aux grands concerts dominicaux, où elles ont enduré chaque fois le supplice

d'un concerto pour piano, agrémenté d'une symphonie de Beethoven, d'un Acte Wagnérien, d'une Béatitude de César Franck, d'un Andante de Schumann.

Cette pénitence leur comptera pour le moins autant que les cinq Pater et les trois Ave du confesseur. Du moins, ici, le secret n'est-il point de rigueur, et clament-elles leur assiduité à tous les échos.

Jacassent au sortir, les pies mondanisées, sur la toison flavescente du pianiste polonais, sur la toilette criarde de la germanie Walkure, et si l'esthète loué pour leur dîner leur démontre que la musique, selon Schopenhauer lui-même, n'exprime jamais le phénomène, mais son essence intime, dévotieusement elles approuvent, lé bec en suspens.

Demain, se glissent-elles à l'oreille, loge grillée pour Miss Helyett ou la Belle-Hellène. Ce qu'on s'amusera !

Tel est le résultat coutumier de l'effort surhumain de" quelques abstracteurs de quintessence lyrique.

Des Arts et des Artistes

Eschyle, Shakespeare et Ibsen, d'ailleurs, dans leur genre, n'ont pas mieux réussi.

Laissons donc aux majorités les triomphes

d;ici-bas, et portons en nous la parole de

Christ : Beaucoup d'appelés, peu d'élus. ★

Comprendra-t-on maintenant pourquoi tant d'écrivains, de poètes et de musiciens, entrés dans la lice avec le désir d'élever l'âme des humbles, de les initier aux félicités que suggère la compréhension du beau, se soient reclus soudain en leur tour d'ivoire, avec le mépris motivé de leurs indignes contemporains dont les petits-fils les génialiseront, en leur édifiant de médiocres statues, en perpétuant, classiquement, leurs plus mémorables pages, et parfois aussi, celles que leurs auteurs omirent de détruire.

Quoi qu'il fasse, le véritable artiste restera toujours inférieur à soi-même s'il s'écarte de la sélection constituant son milieu.

Trop heureux même s'il ne semble pas inférieur aux barbares qui l'entourent. Et s'il transige avec le manqué de goût de ces derniers, la fugace popularité sera son châtiment.

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