‹ L'ostensoir des ironiesChapitre 4 sur 16 · SUR LA POÉSIE · texte numérisé non relu

SUR LA POÉSIE

Poêles, ou Rimeurs?

Rimeurs, j'ai sous mes yeux une liste de deux cent cinquante noms, plus ou moins répandus, et dont les titulaires prétendent relever de la poésie française de ce temps.

Demain, je fonderais une Revue de Poésie, exclusivement, destinée à ce genre professionnel, succédané de la ciselure sur métaux précieux, au même titre que le Franc- Parleur s'affirme l'organe des disciples de Saint Crépin <5

Aurai-je dix souscripteurs, ou quinze abonnés ? Je suis certain du contraire.

Rimeurs, parce que cet exercice a remplacé pour eux, aux époques studieuses, les piteuses élucubrations disqualifiées vers latins ; et que la satisfaction de se pouvoir considérer supé-

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cieurs à leurs amis et connaissances, de l'avis même d'iceux, les incite volontiers à se pousser d'un sonnet, afin de s'entendre vocabuler du titre de Cher Poète.

Et rimeurs surtout, parce qu'ignorants de tout rythme et de toute harmonie, ils frémissent encore à la pensée d'un vers libre, qui ne soit pas enchaîné à celui qui le précède ou le suit, tel un forçat que l'on pourvoit d'un compagnon de fers.

Voient-ils seulement la Poésie émerger du livre d'un Chateaubriand, d'un Flaubert ou d'un Villiers? J'en doute.

On lit fréquemment sur les cartes de visites et sur les annuaires, ce libellé ; M. Philémon, Peintre, Midoré Fadièze, Compositeur de musique ; jamais Oronte : Poète 4 J'en sais à peine dix qui, ce siècle, auraient eu qualité pour s'adorner de cet héraldique et nobiliaire blason..

François Coppée, (qui ne compte point,

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rassurez-vous, dans la dizaine), cette vieille médiocratie dorée, dont parlent avec respect les âmes françaises, de toute la succession lyrique d'Hugo, paraît avoir recueilli ce seul legs, véridiquement potentiel, l'hommage polypode de plusieurs générations d'atones lettreux et de démagogues basilophiles.

A l'instar du maître, qui se croyait tenu de les encourager tous, sans les lire, (ou lyres, à volonté,) par une incantation titanique, le Poète des humbles,* — oh oui va, — leur dit, se rengorgeant un peu : « Moi je suis le Passant, vous êtes Y Avenir, »

Vive l'Armée 4

l'art dramatique

Plus que toutes autres gens de lettres, les auteurs dramatiques consacrés par le succès, deviennent d'un abord difficile à ceux de leurs

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anciens compagnons de lutte que leur vocation orienta vers d'autres voies, à ceux que le sort leur permit de distancer dans cette course au clocher, d'où dominer les masses.

Ils se persuadent ainsi que le théâtre étant plus rémunérateur, et constituant en apparence une tribune propice aux conversions collectives, cette forme d'art est ici-bas supérieure en beauté à toute autre, et leur conviction s'affermit en ce sens, par le renouvellement, durant plusieurs centaines de soirées consécutives, du public plauditeur de telle pièce dont le dénouement savamment combiné suscitera le cri suprême d'admiration.

Mais la satisfaction même de cette foule qui a compris d'un bout à l'autre le problème plus ou moins complexe qui lui fut proposé, démontre malheureusement l'infériorité du genre. Nul effort ne s'imposant à l'effet de s'assimiler le style banal, facile et médiocre, obligatoire à toute tranche de vie ambitieuse de capter l'attention, seuls l'habileté dan> l'art de développer les lieux communs en graduant les émotions, et le souci de ne pas, avec des formes neuves de style, des hardiesses d'idées, provo-

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quer ces stupéfiances compromettantes, ces reculs d'effroi fatals aux chefs-d'œuvre incompris, sont les causes1 infaillibles du triomphe qui doit provoquer la consécration populaire.

Or il n'apparaît pas que les artistes résolus à ne consentir aucune concession, mais au contraire à imposer leurs idées et leur forme aux peuples de l'avenir sinon du présent, aient cueilli si aisément les lauriers du succès. Cela est si vrai que sans parler des dramaturges imposés dans les siècles par l'élite à l'admiration universelle, en dépit des critiques sottes émanées pourtant de gens d'esprit, tels Eschyle bafoué par Sophocle, Shakspeare incompris de Voltaire, Ibsen maudit par toute une génération contemporaine, nous assistons chaque jour au triomphe de la médiocrité, à l'ostracisme du génie.

Mais par bonheur, nous sommes ainsi curieusement constitués que les nobles et souvent uniques tentatives d'art pur auxquelles prennent soin de nous associer les jeunes hommes soucieux d'édifier un monument de sincère admiration aux artistes dignes de ce

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nom, nous réconfortent et nous consolent de ces entreprises commerciales par lesquelles l'atavisme financier se révèle, et qui, attirant les multitudes à grand renfort de grosse caisse et de cymbales, telles les foires de Montmartre ou du Trône, leur suggèrent l'impression du génie, devant les clichés dont le simple bon sens décerne le brevet aux Mangins et aux Taba'rins.

Entre le drame des « Corbeaux», par exemple, dont la lecture aussi bien que le jeu défie toute critique, mais indispose la magistrature abonnée des Français, et le « Cyrano, » si fâcheusement conduit par M. Rostand, sur la voie du proxénétisme sentimental, je n'hésite pas à conclure. D'ailleurs, Y Aiglon du même, ce ^prétexte à travesti carnavalesque, voire à tirades vivelarmistes, appuie mes conclusions.

Combien petit le théâtre d'intrigues cher aux digestions bourgeoises, auprès du théâtre des idées dont le choc élève nos esprits vers l'au-delà !

Et la critique influente, conviée à semer l'enthousiasme autour de cette mosaïque habilement charpentée, se souvient-elle encore de

l'attention délicate à elle ménagée par Fauteur de la Ballade des Cadets de Gascogne, la veille de la première ? Je sais un sceptique, lequel haussant la coupe dorée d'une main, durant l'entracte réservé par Fauteur à cette délicate prévenance, prononçait en manière de toast, tandis qu'il dépliait de l'autre main sa serviette, discrètement, le finale de cette fameuse ballade : « A la fin de Fenvoi, je touche. »

Le théâtre, hardiment exploité, est à coup sûr le plus pratique d'entre les arts. Et je m'explique Forgueilleuse attitude des chers maîtres que le succès populaire consacre. Mais après eux, quel déluge 4

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