BOUQUINS ET GENS DE LETTRES
Va mon livre, va de ma part saluer officieusement le grand maître de l'Université, quel qu'il soit (il n'importe), dans son pied à terre officiel et somptueux. La route à suivre? Ecoute : Descendant la colline Sainte-Gene-
viève, tu passeras par les galeries d'Odéonier où sèchent à l'ombre les tablettes des pontifes maximes de notre littérature. Là, tu te feras alléger de quelques milliers de sesterces, moyennant lesquels, de manuscrit que tu étais, tu deviendras imprimé, à mille et cent exemplaires, et le reste ignoré de toi, lesquels tu ne pourras distribuer selon ta volonté à tes nombreux amis.
Et toi, le plus propre, le mieux venu de tes sosies, poursuivant ta course du côté où s'édifia le temple des légistes, tu verras bientôt devant tes yeux la façade empesée d'une très lourde bâtisse. Des milliers de scribes te balloteront jusqu'en ce réduit élégant où tu trouveras sans doute des pages de connaissance. Cela s'appelle la Bibliothèque du Ministre. Et si par hasard (ô pur hasard), le maître te dit : Pourquoi donc ton auteur n'est-il pas venu lui-même demander les palmes d'argent enrubannées de violet, symbole de la récompense? — Tu m'excuseras par cette réponse :
— Monsieur le Ministre, s'il était venu vous saluer en personne, il n'aurait pu écrire ce que vous lisez.
Sur les Lettres
Vous me demandez, m un cher confrère, de remettre à votre chasseur mon petit volume de vers que vous me renverrez aussitôt après lecture. Inutile de donner cette peine à votre serviteur, il aurait beaucoup de chemin à faire pour trouver ma mansarde, et mes étages sont hauts de vingt-trois marches.
Bien plus près, trouverez-vous l'objet de vos désirs, car vous avez coutume de fréquenter le boulevard. Or, près de l'Hôtel des Ventes, sont des boutiques do'nt la montre est garnie d'ouvrages ; et le titre en saillit, de telle sorte qu'on y lit en un instant les noms de tous les poètes.
Là , vous demanderez ^j^^S^iraSlLerapiat,
c'est le nom du marchand. Du fond de ses rayons, il tirera non sans peine un Alcanter sur vélin, qu'il n'a sans doute pas payé, mais qu'il vous vendra trois deniers.
— Votre livre, me dites-vous, ne vaut pas cela, et je ne saurais l'acheter.
— Moi non plus. Au reste vous auriez eu raison, car de ma vie, jamais un éditeur ne
m'a réglé de compte. Il aurait donc tout bénéfice à ce marché.
Tu penses, Philoutas, être poète en f attribuant mes vers et tu le voudrais faire croire. Pour moi, je sais que tu te venges par ainsi, de ce que je t'ai pris jadis ta maîtresse.
Ainsi, pourvue d'un râtelier d'ivoire, Luliette Jamber se figure avoir des dents, et plus blète que poire tombée, la Rakozzi admire son teint lilial .. Ainsi, le moyen qui te rend poète te pourrait aussi prémunir contre la calvitie. Ménage-toi donc.
Chanudet se plaint de la longueur de mes chroniques. N'écrivant rien, les siennes sont aisément plus courtes.
Le Carolus qui fit de vous ce portrait, Séverine, a voulu sans doute flatter Minerve.
Sur les Lettres
Paulus achète des vers, puis il les récite comme siens. On l'applaudit. En effet, il les a achetés, donc ils sont bien à lui.
Telesphore ne fait rien et veut passer pour critique consommé. Qu'il soit ce qu'il voudra, mais grand Dieu, qu'il ne critique rien.
Tous vos livres, Monsieur Marcel Prévost sont écrits en mots chastes, et jamais on ne vit de mentule en vos pages.
En cela, je vous admire et vous applaudis. Vous détenez le record de la pureté. Mais les vénérables et saints écrits doivent être la lecture des enfants et des vierges, et vos lectrices tiennent tout juste le milieu entre ces deux états
Le chroniqueur Feutrasse ne pleure jamais, dit-on, que d'un œil.
U Ostensoir des Ironies
— Comment cela ?
— Bien sûr, il est borgne.
Vous me priez, ô poète mobile que j'apprécie, de réciter mes vers. Ce ne sont pas eux que vous tenez à entendre, mais les vôtres que vous brûlez de susurrer.
Et vous mon doux confrère Syphilo, à qui mes poésies ne semblaient jadis pas trop payées d'un louis l'exemplaire, pourquoi qualifiezvous ces pages de fatras épileptique ? Serait-ce afin de vous venger de ce que maint fils d'Israël jadis jouant sur votre nom vous proclamait un littérateur syphilographe ? La voilà bien, 1 9 Eco le cl e VId éa l ?
Pourquoi refuse-t-on aux vivants la renommée, et d'où vient que si peu de lecteurs en somme aiment un auteur contemporain?
Cela tient sans doute à l'envie qui fait préférer toujours les anciens aux modernes.
Sur les Lettres
Ainsi, nous allons encore chercher l'ombre sous les platanes du boulevard, et les vieillards vantent la chanson du bon vieux temps. Sous Louis-Philippe on lisait Voltaire, et le siècle de Racine eut pour l'auteur de Phèdre mille railleries. Hégésippe Moreau et André Chénier n'étaient guère lus que de leurs maîtresses.
Vous cependant, mes proses, ne vous hâtez pas trop. Si la gloire est posthume, je ne suis pas pressé.
Un mufle que j'ai loué dans mes articles feint de l'ignorer comme s'il ne me devait rien. Il s'estime bien au-dessus de cela, et me prend pour dupe.
Lorsque je vous appelle mon cher maître, gardez-vous d'en tirer vanité. Car souvent au Palais, je qualifie les huissiers du même titre. ★
Pourquoi je ne vous envoie pas mes chefsd'œuvre, Monsieur Maitrot ? C'est de peur de
V Ostensoir des Ironies
recevoir un jour les vôtres, et de me croire obligé d'en parler. Nous serions fâchés avant peu.
Vous souhaitez mes livres, mon brave Armand? Je n'en ferai plus rien. Car vous voulez les vendre, non les lire. Je me croirais obligé de les racheter à quelque brocanteur des Italiens, avec 50 0/o de rabais; lors votre amour-propre s'éveillant, souffrirait peut-être de m'avoir causé ce surcroît de dépense, et à vous un si mince bénéfice, insuffisant à payer la réclame dont vous êtes si friand.
Chacun peut me lire avec sérénité et goûter ou non mes ironies avec sa bienveillance coutumière ; car mes pages ne blessent même pas ceux que j'ai raison de haïr, et comme j'aime la vérité, je fais peu de cas de la gloire basée sur le talent de faire rougir les autres.
Pourquoi m'attribuer certains traits méchants imprégnés du sang de Sorpiôn ? Mon badinage
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est innocent, vous le savez bien, ô petit Fred qui n'êtes pas exempt de jalousie, ni de cette occulte immoralité qui justifie le mystère de votre existence. Alors, que ne le clamez-vous à vos amis?
En essayant par des vers de relever à mes yeux la valeur de ton cadeau, en voulant t'exprimer avec plus d'élégance qu'un poète parnassien, tu te mets à la torture, et ta muse se complaît à mes dépens. Adresse aux riches des poèmes et des élégies, bien ronflantes, fais aux pauvres des présents plus réels.
C'est sans doute, ô Poète contempteur des féminités vulgaires, parce que vous êtes Lorrain que vous procédâtes dans Y Echo de Lutèce à Y annexion d'une trentaine de lignes subrepticement raflées aux délicieuses Illuminations de feu Arthur Raimbaud {Après le Déluge et V Enfance), en votre Paris aux Champs (Ecole Buissonnière).
Nous savions déjà de par .l'ami regretté du
poète Verlaine que « Madame établit un piano dans les Alpes, etc.. » et quel fut pour lui V ennui du « cher corps » et du « cher cœur. » Pourquoi le répéter tout au long et dans le même texte ?
Il est vrai, ô Jean de lettres qui laudativez à foison des sigisbées scrofuleux et des hétaïres angoissées parmi lesquelles vous choisirez sans doute une Antigone afin de guider votre proche sénilité, que vous avez ajouté au bas de votre plagiat ce délicieux épilogue : Reproduction interdite. Et Lutèce vous admire !
Vingt fois par jour, je rencontre des gens, toujours les mêmes.
Cliché inaltérable « Que devenez-vous? » ou bien « Qu'est-ce que vous faites maintenant. »
Probablement, n'ont-ils eux-mêmes rien à faire.
Parce qu'un esprit élevé n'éprouve de plaisir qu'avec ses pairs, qui lui évitent par ainsi d'inutiles digressions, toute la tourbe des infimes
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se ligue contre lui, et le discrédite, par envie, en hurlant sa décadence, simplement par ce qu'elle n'est pas à portée de comprendre son langage, de se hausser au niveau de sa pensée.
Aux yeux du mufle, triomphent des lieux communs.
Paroles d'un fonctionnaire palmé de violet : « Je suis poète, j'en porte les insignes ».
On fait à certaines revues d'avant-garde, le reproche de limiter leur tirage et de ne prendre contact avec un plus grand nombre de lecteurs.
C'est être bien naïf, de croire que si Mercure de France ou la Critique justifiaient autant d'exemplaires que la Revue des Deux Mondes, elles resteraient des revues d'avant-garde.
La très grosse Mme Pouf vient de publier, à ses frais, bien entendu, un volume de vers,
chez l'éditeur Lemaire II. Relisons notre Horace.
Parturiunt montes, nascitur ridicidus Muse f
On annonce le mariage du plus rapace des sous-lettreux avec la plutôt légère chanteuse Paros de l'Opéra, palmée, naturellement.
Ce qui prouve, une fois savez-vous, qu'avec un fourneau économique, on peut toujours volatiliser le marbre de Paros !
Oblief déclare à qui le veut ouïr que Fornaxr ce versiculeur apocopiste surnommé, par son propre éditeur, le rossignol de la Chanson moderne, est pourri de talent.
Est-ce bien de talent?
Pourquoi le gros Paysan, qui se fait offrir des banquets par les Jeunes, se révèle-t-il chauve-souris dans ses critiques dramatiques selon qu'il les débite en tel journal plus ou
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moins subventionné par les théâtres dont il glose?
Et pourquoi, surtout prend-il les cieux à témoin de sa sincérité ?
Struggle for life, sans doute?
La vérité s'implique si souvent onéreuse à celui qui l'exprime, que les trois quarts des hommes illustrés réservent au lendemain de leur trépas la publication de leurs mémoires. ★
Les braves gens !
Je les bénis, car ils ont eu de la compassion pour un poète, et l'ont conduit, pauvre Lélian, à son dernier gîte en le saluant de funèbres oraisons tragicomiques.
Victime des grands faiseurs, pauvre Lélian n'amassa point de fortune à chanter hiver comme été.
Et c'est pourquoi il se dut résoudre à devenir le jouet de toute une folle bande d'enfants terribles, qui sous son auréole de martyr, abritèrent d'insanes versiculets.
Des cabots propres aux mille bassesses, encaisseront des fortunes à dire ses vers.
D'autres vivront plus tard de ses éditions populaires, annotées,, par quelque agrégé de faculté.
Heureux Lélian s'il crut à une survivance d'âme propre à le transporter enfin dans le . Walpurgis rêvé.
Il dut emporter alors la grande reconnaissance qu'il n'a point due aux puissants du jour et proclamer au-delà l'immense gratitude d'une République lettrée, haha ! la belle République lettrée, envers l'un de ses grands poètesc
Victor Hugo plus adroit, mourut millionnaire et quasi déifié.
Mais en revanche, son enterrement à lui fut sincèrement rigolo.
Pensez donc, vingt-cinq degrés de chaleur et trois heures de cortège, depuis l'Arc de Triomphe jusqu'au Panthéon, à ce corbillard du pauvre, loué aux frais de la nation, moyennant quelques centaines de billetsde mille.
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Victor Hugo, grand-père, tenait ses petits enfants sur ses genoux, les jours de visites officielles', présentatives d'hommages, Jeanne et Georges, doux chérubins.
Trente ans après, demander au notaire de la famille ce qu'il en pense.
Comme la renommée de Tristan l'Ironiste commençait à poindre, mille et un griffetons le- cerclèrent, se déclarant ses disciples. 11 hospitalisa leurs proses généreusement et se complut à leurs mines. Mais la feuille par lui créée, ayant fait une chute mortelle, chacun dut la pleurer à la maison, et omit d'en consoler le père.
Longtemps oublié, Tristan a reparu ces jours derniers dans la mêlée de lettres. Et les parasites- de la veille ont voulu célébrer sa résur rection. Mais, d'un mot, il les écarte. Furieux ils sont, et jurent, mais un peu tard qu'on ne les y prendra plus.
Je dédie ces quelques traductions plus que libres, à toi, cher Alcanter, mon ami le plus sûr.
Si ton oreille toujours exercée parvient à faire disparaître quelques-unes de leurs défectuosités, elles oseront avec moins d'inquiétude se placer sous les yeux du public.
Bas-Bleu
Mme Noémie Grifton a trente ans.
Elle a roulé un peu partout.
Veuve d'un notaire de province, elle est venue demeurer à Paris, Ton devine pourquoi.
Du chef-lieu qu'elle habitait, du salon de la préfecture où la menait son barbon de mari, elle a rapporté des impressions qu'elle aurait aisément pu faire tenir dans l'espace de trois cents lignes.
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Elle a préféré délayer. Le tout forme un volumev
Mme Noémie Grifton court les éditeurs.
Mais ce sont gens trop occupés. Un seul Ta reçue, et, désastre ! elle a dû le quitter précipitamment au bout de dix minutes d'entretien en laissant quelques traces rouges à la place où elle était assise. Elle n'a plus osé retourner le voir.
Les secrétaires, subjugués parles attraits de cette femme encore jolie et qui n'a point de rides, souhaiteraient être patrons. Ils ne peuvent rien de plus et enfouissent les manuscrits dans des placards poussiéreux.
Mais elle a appris que des écrivains étaient accessibles aux débutants, et ne se célaient point en un grenier.
Elle a sonné chez Albéric Vauthier, féministe et chroniqueur boulevardier influent.
Simplement parée, elle a pu désarmer la consigne et, introduite, a mesuré ses effets, pour les rendre plus certains.
L'entretien, bien que banal, a été concluant, car elle a laissé dans le cabinet de travail du maître un parfum troublant, le souvenir d'une
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agréable vision et le manuscrit de son roman.
Le lendemain, elle a reçu une lettre l'invitant à venir, au premier jour, causer avec le critique de l'œuvre soumise à son appréciation ; et, savamment, elle a déployé ses grâces de derrière les fagots.
Elle est sortie avec un petit air protecteur des plus éloquents.
Voilà pourquoi nous lisons, à la première page de Y Etoile y la note suivante :
« Après la fin du roman actuellement en cours de publication, nous réservons à nos lecteurs la primeur d'une œuvre nouvelle et inédite d'un jeune écrivain d'avenir, Mme Noémie Grifton ; Chair Folle, titre de ce roman, fera verser bien des larmes. »
Un roman paru à V Etoile est encore un appât recherché des éditeurs. Dès lors, Noémie Grifton est lancée. Son salon., dans l'intervalle, s'est peuplé de raseurs, de pique-assiettes, de gens qui, en un mot, vont toujours voir quelqu'un pour lui demander quelque chose.
De l'admiration sincère, il ne saurait s'en
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trouver, encore que l'amour la puisse provoquer par de vaines phrases.
Mais la place occupée par Mme Noémie Grifton, qui aurait pu s'offrir le luxe d'une édition à ses frais, plutôt que de préférer trafiquer de ses charmes, le bas-bleu l'a prise à un pauvre bougre qui depuis deux ans caressait l'espoir de voir apparaître son étude sociale : Les Miséreux, dans ce même sous-sol de
Y Etoile.
Captivé par l'émotion ambiante qui se détachait de ce livre justicier, le directeur de
Y Etoile a accepté cette œuvre frappée au bon coin, laquelle a pris date il y a de cela vingt mois,
Paul Hamelin a attendu ; il avait du pain pour ces vingt mois, et fort de son illusion un jour réalité, il s'est remis de plus belle à l'ingrate besogne de lettres, fouillant une œuvre nouvelle, et y mettant toute sa science.
Sa déception est peut-être un arrêt de mort pour l'écrivain malheureux. Mais quoi, Albéric Vauthier a circonvenu son ami le directeur de
Y Etoile, qu'il tient dans sa main. Et Mme Noémie
Grifton est éditée. Que nous importe le reste. Un nom lancé n'en vaut-il pas un autre ?
Et tous se disputent son appui, ses faveurs et ses charmes.
Sciemment elle les prodigue, mais en tire parti.
Et quand le temps aura flétri son visage, elle cherchera autour d'elle quelque jeune et jolie néophyte qui la console, et lui inculquera la passion des lettres et des langues.
Et, sur le tard de la vie, la vieille gouge qui n'aura fait de bien à personne qu'à soi, sera soignée et respectée aussi bien par les puissants du jour que par les déshérités dont elle s'est constituée l'un des porte-doléances.
Pourquoi ?
Elle a tenu les hommes en son pouvoir et les femmes en extase.
Tout son secret est là ?
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