‹ L'ostensoir des ironiesChapitre 6 sur 16 · CHAPITRE III Swr Livre · texte numérisé non relu

CHAPITRE III Swr Livre

Graphon écrit un livre empreint de toute son âme, et qu'il adorne de ses plus chères aspirations.

Mais comme il n'est point au goût du jour, et parce que ses idées précèdent le siècle d'au moins une génération, il 'n'a nulle chance de circonvenir l'éditeur.

Sur ce point, ses premières démarches suffisent à l'édifier.

Pourtant, il tient à son œuvre, que des artistes sincères ont jugée belle ; il sacrifie ses

économies, en vue de réaliser le plus noble des bénéfices perceptibles en art, la satisfaction d'avoir mis au jour des idées utiles, de les voir appréciées par de réels connaisseurs, et rarement discutées par ceux qui d'avance, sans les comprendre, préfèrent les nier.

Cependant, de coupables conseils, émanant de mûres expériences, de vétérans honorables et pondérés, le son de l'or dans les poches giletières d'un confrère plus soucieux de truismes usuriers que de concepts inattendus, l'influence d'une femme, souvent, dénaturent ce beau rêve, et le cauchemardent.

Graphon songe à son avenir point assuré ; aujourd'hui pour la plupart, l'homme ne vaut que par le capital qu'il représente.

Un éditeur plus sociable et que le titre de son ouvrage n'a point effarouché, a dit au jeune écrivain d'un ton protecteur nuancé de £>itié : « Faites-moi des livres qui plaisent aux femmes, des pages d'amour, et je vous éditerai peut-être, si toutefois vous m'aidez à couvrir une partie de mes frais.

Sur le Livre

Et, dégradé d'un ton dans l'harmonie de ses conceptions esthétiques, Graphon élucubre désormais des romans lucratifs.

Il livre à l'ignition ses idoles d'antan. Et dans quelques années, il recevra des architectes en vue des propriétés qu'il fera bâtir. Il croira fortifier sa philosophie par l'expérience des choses, et, triste déchéance, n'aboutira qu'au titre de propriétaire.

Eternelle erreur des foules qui prêtent du génie à l'avocat des grévistes forgerons, et se délectent, de gré ou de force, grâce à la Presse, aux facéties scatologiques d'un autrefois poète, aux lesbiâneries d'un assoiffé de spasmodalités limitrophes d'un prochain gâtisme.

Etrange aberration, curieux mélange de conceptions idéales et d'avilissantes préoccupations terrestres chez des hommes qui n'hésitent pas, en échange de quelques piles de sequins sitôt disséminés, à prostituer leur plus sacrés titres de gloire littéraire, et se laissent altérer, ainsi que des thésauriseurs, par la soif du lucre.

4 6 V Ostensoir des Ironies

A l'instar des langues dont parle Esope, le livre est à la fois le plus noble, le plus utile et le plus dangereux des auxiliaires de l'esprit humain.

Matérialisateur de la pensée, témoignage irrécusable de l'effort des esprits élevés vers le mieux, il revêt comme un manteau sacré qui lui confère le droit au respect. Il est le calice, l'hostie ous'abîme en la méditation, le prêtre de l'art.

Le Temps Ta fait déchoir de son rang primordial à celui d'article de Paris, par la faute des pharisiens qui ont envahi le Temple.

Son but, le progrès, l'initiation à la nature des choses, la recherche de la vérité, l'exaltation du beau, en vue de l'harmonie préessentielle.

Dès que dévié de ce but, et il ne l'est aujourd'hui que trop, il devient une occasion de flatter l'amour-propre et la vanité d'un auteur ; il déchoit aux yeux des prophètes du passé, et devient dangereux.

Seuls à ne pas s'en apercevoir, l'auteur et l'humanité aveugle qui l'entoure.

Sur le Livre

Et, dans cette époque d'analyse, où Ton met sur le compte des progrès de la science et de l'activité humaine aujourd'hui décuplée, les plus coupables errements, l'écrivain abaisse sa dignité jusqu'à faire de l'in-octavo un objet de commerce comme s'il était jaloux des avantages tirés par les médiocres des livres destinés à l'enfance.

Le pharisien tentateur qui le corrompt ainsi, a nom, dans les temps modernes : l'éditeur ; espèce hybride qui tient du brahmane dans la proportion d'un dixième, et du çoudra pour le reste.

C'est à lui qu'il faut imputer la déchéance du livre, manifeste .au point qu'il devient presque impossible de distinguer au premier abord un chef-d'œuvre resté obscur d'un rossignol bruyamment annoncé et qui coûte gros à celui qui le partura.

Autrefois, la mise au jour d'un ouvrage présentait de presque insurmontables difficultés, étant donné la cherté des copies et du parche-

min. Seuls les chefs-d'œuvre ont triomphé de ces obstacles matériels, puis du temps.

Aujourd'hui l'excès contraire s'affirme.

Dans l'intervalle, est survenue l'Imprimerie, source de lumière intellectuelle et de révolutions dont les plus terribles sont encore à subir.

L'Imprimerie s'affirma l'intermédiaire naturel entre l'auteur et le public.

Par malheur, cette association se compliqua d'un inévitable parasitisme, le jour où les écrivains s'avisèrent de tirer fruit matériel de leur pensée ; l'éditeur, placier de livres.

Encore qu'échappées à nos souvenirs philologiques, les bassesses possibles déployées par les écrivains qui parvinrent à se faire imprimer m dès le XVIe Siècle, il ne se dégage pas moins un écœurement profond de celles dont nous sommes témoins en ce temps.

Résultat : Aux yeux de la plèbe, une œuvre n'apparaît bonne que si justificatrice d'un gros tirage, comme au théâtre, la pièce n'attire le vrai badaud qu'après l'annonce de la centième.

Conclusion": Georges Ohnet et Zola, sont pour elle, à peu près d'égal talent, ils tirent à

Sur le Livre

plus de deux cent mille. Le grand malheur, c'est que Zola jalouse Georges Ohnet.

Mais Verlaine et Villiers de l'Isle Adam ne sauraient se comparer à Jean Rameau, qui s'imprime à considérablement plus d'exemplaires.

Seul, discerne l'observateur impartial et éclairé.

Il perçoit le conflit entre l'amour-propre de l'artiste et l'intérêt du grimaud qui noircit trois cents pages, quelquefois autant de feuilles, avec des métaphores convenues et des lieux communs pénibles, afin de plaire aux lecteurs, et surtout aux lectrices.

Bosco et Coqhardi publient chacun un roman.

Le premier déclare écrire à dessein pour les femmes, plus accessibles à la compréhension de son intrigue ; le second, pour les hommes, de la société desquels il prépare un tableau d'une décevante réalité.

Ni r un ni l'autre n'émettent une idée neuve.

Bosco, lui centième peut-être, met en conflit

les aspirations d'un cœur de fille noble avec les sentiments d'une conjugalité à elle imposées. Mais sa langue est commune, et trahit ses origines. Quant au style, il n'est pas. Qu'importe? Il a écrit pour les femmes.

Coqhardy donne à son œuvre un caractère plus personnel. Il a déclaré dès l'abord qu'elle comporterait vingt volumes. En garde contre la monotonie !

Sa grande habileté consiste à vivifier des objets matériels, à leur donner une âme et produire par ainsi des effets saississants.

Mais cet homme qui s'est haussé jusqu'à la Divinité, puisqu'il a créé, n'admet pas qu'on puisse sortir du domaine terrestre, et fréter vers l'au-delà. Et pourtant, il réussit dans la note sentimentale.

Toutefois le succès de Bosco qui plaît aux femmes, fait grimacer l'éditeur de Coqhardy.

Il est temps, pense celui-ci, de songer à l'intérêt de notre maison et à celui de Coqhardy. Et reprochant doucement à ce dernier la timidité de son procédé, il l'engage à l'exagération voulue ès réalisme.

Qui ne tente rien, n'obtient mie.

Sur le Livre

Réclames, orages et tempêtes se déchaînent, la vente redouble, le tirage s'épuise, l'éditeur est content ; l'œuvre doit être belle, puisque tant de gens l'achètent. Elle n'est pas belle, elle est sale, génialement sale. Le succès l'attend.

Coqhardi est entraîné. Il succombera sous le poids de son œuvre. Mais à coup sûr, il mourra inconsolable : quoi qu'il ait fait. Bosco tire à cinquante mille de plus que lui.

Leur exemple a leurré quelques mercantis du livre, et, ce qui est plus grave, beaucoup de jeunes gens.

Une fièvre productive de proses a sévi ; les contaminés sont accourus en foule aux comptoirs de guérison.

Intrigues et relations ont forcé des huis que le talent osait à peine entrebailler.

Et la copie s'est accumulée, en disproportion de plus en plus redoutable avec les besoins du public.

A telles enseignes que les livres consentis par l'éditeur à ses frais, tout aussi bien que ceux à compte d'auteur se vendent ce jour, au prix du papier aux débitants transatlantiques.

L'auteur a payé, l'éditeur a tiré parti des

exemplaires tirés en plus, vendu ces derniers les premiers, en exécution du précepte évangélique.

Et la débâcle survient, emportant ceux qui sombrent, vouant à la faillite quelques coupables inconscients.

Des œuvres luxueusement éditées s'affichent aux étalages aux prix dérisoires des laissés pour compte des grands faiseurs.

Tel éditeur utilise les bouillons de ses tirages à la fabrication de confettis aux époques carnavalesques.

Tel autre escompte la mort d'un de ses fournisseurs de copie en vue d'afficher un volume qui languissait, oublié au fond de ses placards.

Et pendant ce temps la cohorte des jeunes de talent se consume dans les désespérances de là parution possible : ses produits ne relèvent pas du commerce.

Mais de juconds, absconds et. féconds chroniqueurs, aux principes tardigrades, se proclament encore les sénéchaux défenseurs de la librairie veuve et de ses orphelins.

Ils défendent qu'on suspecte l'honneur des

Sur le Livre

boutiquiers du passage Choiseul et de la Chaussée d'Antin.

Obtempérons : la Critique, à défaut du Tribunal incompétent, appréciera.

Or, voici que surgissent des homogènes groupes de jeunes intelligences; résolues à émerger quand même avec cet enthousiasme désintéressé de l'âge du cœur et du désir de bien faire pour le seul bien faire, et non pour le gain.

Paraissent des publications, résultats d'efforts matériels communs, aidant à l'éclosion de ces intellectualités condensées.

Les unes, éphémères, jettent leur clameur, et retombent entraînées par le torrent qui les charrie.

D'autres résistent, et du rocher sur lequel elles se sont réfugiées, lancent leurs justes imprécations à l'adresse des marchands du temple de l'Art.

Ceux-ci, puissants, s'esclaffent, dédaigneux jusqu'à la pitié.

Mais une année passe, puis plusieurs. Et voici que l'anathème a trouvé des échos.

Et les ilotes prospérant dans leur exil volontaire ont édifié des tours d'ivoire, qu'au jour venu, ils lancent invincibles, contre les portes du temple.

Naissent des bibliothèques, où sans l'intermédiaire du lucre, des talents se peuvent affirmer. Surgissent des éditions d'art, pures offrandes consacrées à la Divinité qui les agrée, parce que non souillées de la griffe indigne et sacrilège du boutiquier en gros.

Chacun apporte son obole au Triomphe de l'Idée. •

Mais les Sosies sont en rumeur, leur esprit s'agite.

Faut-il étouffer dès le berceau ces présomptueux hercules ? D'autres renaîtront.

Ils se résignent alors à prodiguer à quelquesuns des caresses.

J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer

Malheur à ceux qui rentrent leurs jeunes -crocs et leurs griffes sous l'hermine. Ils seront domestiqués dans rétable. Comme le Chien

Sur le Livre

du fabuliste, ils s'émacieront à des besognes d'esclaves, pour expirer enfin d'inanition.

Les plus farouches résistent. Et la lutte s'annonce sérieuse.

Déjà les auteurs flibustés hier par d'improbes marchands plauditent la révolte.

Demain les fossoyeurs de la Critique, glanant au milieu des cadavres, diront si l'Art fut propice à ses fidèles, en châtiant ceux qui, sous son égide, se drapaient orgueilleux et cupides, comme si le mouvement intellectuel n'avançait qu'à leur gré.

Page 1