‹ L'ostensoir des ironiesChapitre 7 sur 16 · SUR LE PLAGIAT · texte numérisé non relu

SUR LE PLAGIAT

De tout temps le plagiat dériva de deux sources distinctes : nécessité commune à quelques soi-disant artistes de suppléer à leur absence d'imagination par une adroite transposition d'oeuvres momentanément oubliées, et l'obligation de produire quand même en des époques de surabondance intellectuelle, où le culte de l'art, par l'entremise des officines de

presse et des halls picturaux, déchoit au rang très inférieur des transactions commerciales.

Le plagiat ne nous est donc pas simplement contemporain. Il a terni d'autres réputations, plus durables, on le gagerait, que celles d'un Jean Lorrain ou d'un Bruant, variétés d'oiseaux de passages.

D'aucuns, cependant, demeurèrent stigmatisés, qui ne s'étaient attribué, ânes vêtus de peaux léonines, en la circonstance, que des idées replacées par eux sur l'établi et laborieusement rabotées.

Or qui se peut dire le maître d'une idée, alors qu'à peine émise, elle volète obsédante, et subtile à travers les esprits ?

Seuls la fixent des mots. Et le dol qui résulterait de la transcription intégrale d'iceux serait impardonnable, en tout autre temps que le nôtre.

Les derniers escobars de lettres qui furent appréhendés la plume dans le sac, essayèrent de se justifier par la toute administrative invocation des précédents non châtiés. Ce aidant, ils s'attirent l'oubli sinon la rédemption de leurs larcins. Et n'importe quel grison de presse

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porte haut le chef sans vergogne ni honte d'avoir outrageusement contexté mot pour mot une sienne page avec la mortelle dépouille du génial auteur des Filles du Feu, par exemple. Son excuse ? Molière n'avouait-il pas prendre son bien où il le savait trouver? ★

De même que d'infimes chapardeurs d'étalage pourront dans la suite des temps exhorter leurs juges à l'admission de circonstances atténuantes, en raison du fatal entraînement où les induisirent les procédés désormais divulgués sinon condamnés de maintes gens d'élite ressortissant des classes dirigeantes, haute bourgeoisie et magistrature, de même l'exemple suffocant de quelques mandarins de plume garantira le salut absolutoire aux petits morveux folliculaires avides de braconner dans les chasses d'idées réservées et particulières.

Je sais tels chansonniers, nul besoin de les spécifier, ils se devineront à souhait, qui d'un répertoire de plus de deux cents bécassines pochades, seraient matériellement incapables

d'extraire dix ariettes vraiment originales. S'ils avaient la moindre érudition, ils n'hésiteraient pas à corriger mon étonnement par le suivant argument hélas trop vrai, mais nullement rémissible de leur pénurie poétique : Virgile n'a-t-il point plagié le poète Bathylle dans Je distique Nocte pluit totâ ?

C'est possible, et Bruni d'Arezzo a de même signé sous la Renaissance une histoire des Goths qui ne fut jamais qu'une littérale traduction de Procope. Et le Père Barre imbu sans doute d'une morale toute évangélique s'est aussi donné la satisfaction de confectionner avec le texte du Charles XII de Voltaire une Histoire d'Allemagne dans laquelle il n'a mué que les noms des personnages.

Mais de ce que mon semblable s'est introduit dans une maison, pour, ainsi que l'imaginait Bayle, en enlever les meubles et les balayures aussi, prendre le grain, la paille, la balle et la poussière en même temps, s'ensuit-il c[ue je sois excusable d'en faire autant?

Quelqu'un, nul ne l'ignore, (et même est-ce quelqu'un) a copié du Balzac, de l'Arthur

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Raimbaud, ou seulement du Félicien Champsaur. (Pas d'excuse en ce dernier cas.)

Se défendra-t-il victorieusement en nous rappelant que Dumas père s'est cru le droit de nous donner au théâtre un Don Carlos dont certaines scènes sont des traductions absolues de l'œuvre de Schiller.

' Alfred de Musset a transcrit avec une poétique impudeur, et la sienne n'était pas des moindres, encore que cet acte le fasse déchoir à mes yeux de son rang d'artiste, la Carmosine de Carmontelle, dont il a dérobé jusqu'au titre. En quoi, cette flibusterie excuse-t-elle les douteuses réminiscences que maint et maint conte de M. Armand Silvestre évoquent à mon esprit. C'est l'infaillible ananké des écrivains arrivés, obligés de satisfaire aux traités consentis. Mais entr/HeTprocédé qui consiste à dépouiller à la calabraise des conteurs aussi répandus que Boccace, Beroaldede Verville ou la reine de Navarre, il y a un monde.

Il n'est pas une fable de La Fontaine, c'est possible, qui ne soit approximée par quelque sous-Gérusez annotateur d'éditions classiques,

d'un fabuliste quelconque de l'antiquité, d'un conteur du Moyen-âge ou de la Renaissance. Mais la différence n'est-elle pas -immense, entre le rapt brutal drun sujet de conte et la mise au point définitive d'une idée à peine décortiquée par des écrivains indescriptifs en une langue dont l'essence nous échappe, ou dont le génie s'évoque encore imprécis?

Souvent ces insconscients témoignent d'un curieux atavisme de candeur. J'ai rencontré le père de l'un de ces fourneaux, l'autre jour sur le boulevard. « Que devient votre fils, lui ai-je demandé? — Il se repose à la campagne, de ses pénibles travaux, et c'est justice. Mais je veille au grain, et je viens de lui découvrir^ une merveille bibliographique. — Qu'est-ce donc ? — Douze petits volumes délicieux de petites saynètes du siècle dernier, absolument introuvables. Je vous assure qu'en les retouchant, en y mettant un peu du sien, il nous en fera de petits chefs-d'œuvre, comme tout ce qu'il fait du reste, oui monsieur, de petits chefs-d'œuvre !

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Et d'ailleurs ces péchés ne sont-ils pas véniels comparés au rapt de l'Idée, encore inédite, commis par l'écrivain déjà célèbre au détriment du débutant qui naïvement lui confie le manuscrit dans lequel il a mis tout son effort, toute son âme, aussi son espoir d'être soi-même et d'attirer par ainsi le regard des arbitres du goût et de l'esprit littéraire ? Le manuscrit, on ne le revoit pas toujours ; seule l'idée se retrouve dans le prochain volume du cher Maître pris pour confident, au succès duquel on a du moins la consolation morale d'avoir contribué, en jurant, mais un peu tard, « qu'on ne l'y prendra plus. »

Comme ils sont influents, de par leurs relations, on les subit. Alexandre Dumas père réussit à faire interner à Sainte Pélagie le critique Eugène de Mirecourt, afin de lui permettre de méditer sur les inconvénients d'un rapprochement inopportun entre ses livres et leurs originaux ; aujourd'hui, il aurait muselé

la presse comme un simple Sardou^et continué à toucher ses droits d'auteur. Hier, encore un mélodramaturge connu provoquait la condamnation du délateur de ses dois professionnels.

Le temps néanmoins parvient à faire justice de l'hypocrisie et de la bassesse humaines. En démasquant d'un trait de plume la supercherie d'une idole, on sape à jamais le fragile monument à l'édification duquel elle a consacré toute une vie de cambriolage artistique.

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