SUR LA PRESSE
Z<? Fau-Blas, i*r juillet 1893.
Notre excellent confrère Hector de Vauchamps, vient de faire paraître à la Librairie Marpon et Flammarion un roman passionnel destiné au plus certain succès. Nous recommandons vivement à nos lecteurs cet ouvrage qui sera l'un des clous de la saison, et qui classe désormais le jeune écrivain au rang des maîtres de la nouvelle école.
Le Fau-Blas, 15 juillet 1893.
En sévissant contre les émeutiers qui
troublèrent ces jours passés la quiétude du quartier des Ecoles, les agents ont opéré un certain nombre d'arrestations, entre autres, celle d'un nommé Adoré Choupette, se disant homme de lettres. Ce personnage qui prétend avoir publié jadis plusieurs romans feuilletons, sous le pseudonyme de Hector de Vauchamps (?), n'ayant pu justifier d'aucun moyen d'existence avouable, a été reconnu pour un repris de justice dangereux-, déjà condamné plusieurs fois pour chantage de presse. Il a été,écroué sur-le-champ au Dépôt par les soins de M. le Commissaire de police Capala-Jiasse.
VEchô de Lutèce, 18 janvier I896.
Great even aux Folies-Pastoure où la ravissante Jib-Raltar débutait dans un répertoire de vieilles chansons inédites recueillies par notre ami et collaborateur Testu de la Nor-
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mande. Le public enthousiasmé, a rappelé six fois la divette par des- tonnerres d'applaudissements. Après un tel triomphe Mademoiselle Jib-Raltar peut, sans présomption, être comptée au nombre des étoiles de première grandeur de nos brillantes constellations théâtrales.
VEcho de Lutèce, 25 janvier 1896.
Un scandale bien parisien a mis hier soir en rumeur le public ordinaire* des répétitions générales du théâtre de l'Idée.
Un de nos collaborateurs, M. Jean Messin, qui signe parfois de sémillantes chroniques du pseudonyme de TesUTdela Normande, a été inopinément contondu de coups de clef au sortir de sa loge par une femme d'un certain âge, qui ne paraissait pas jouir de toutes ses facultés mentales et que les spectateurs présents à cet émouvant entracte, ont eu grande peine à maintenir.
Arrêtée sur-le-champ, et conduite en présence du commissaire de service au théâtre, elle a déclaré se norrimer Cunégonde Bouchu, artiste lyrique, et appartenir vaguement à un
théâtre-concert lyrique du faubourg Montmartre. Un de nos confrères qui se dit bien renseigné, avait affirmé reconnaître dans cette vieille marcheuse aigrie par la déveine et peutêtre aussi par un entrefilet insidieux de M. Testu de la Normande, la trop célèbre vieille garde Jib-Raltar dont les exploits sont devenus légendaires dans les annales de la galanterie parisienne. Elle sera vraisemblablement poursuivie pour coups et blessures volontaires.
Ceci est un fragment de toast porté par un directeur de journal aux membres de sa nouvelle rédaction après le dîner d'inaugurale bienvenue.
« En vous réunissant, mes chers amis,
« autour de cette table, j'ai voulu affirmer « bien nettement l'esprit de parfaite solida- « rité fraternelle dont nous ne devons pas, « une seule minute, nous départir, parce que « cet esprit apparaît comme la condition la « plus indispensable de sécurité d'un journal « destiné à répandre la vérité dans le peuple, « à jeter la lumière sur tous les faits con-
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« temporains, à se montrer enfin, digne du « rôle si important de cette puissance, garantie « des libertés d'un peuple : j'ai nommé la « Presse indépendante . {Applaudissements pro- « longés. On rit).
Un mois après, dans le même journal, paraît l'entrefilet suivant :
« Bonne aubaine pour notre collaboratrice Zéphirine î un jeune millionnaire vient de mourir victime de ses propres écus. Le Petit Raffineur a succombé à l'hôpital militaire. Ce snob adolescent dont d'invraisemblables noces avaient à -jamais grevé le budget sanitaire, s'était laissé verser parle recrutement militaire dans un escadron du train des équipages, et la rigueur du régime, encore que tempérée par de continuelles permissions, n'a pu réagir sur sa constitution compromise. Proposé pour la réforme, il n'avait trouvé aucun médecin assez dédaigneux de l'opinion pour signer son exéat libérateur. Ils craignaient tous qu'on ne les accusât d'avoir reçu la forte somme en échange de ce bienfait. Le petit Raffineur partage le sort néfaste de maint rejeton prolétarien.
On voudra bien se rappeler que les tortures
V Ostensoir des Ironies
subies par ce jeune martyr du sien capital, sont l'œuvre des tonitruances judiciaires d'une presse soi-disant incorruptible. Mms Zéphirine dont personne n'a oublié les pages virulentes parues à cette place, sur le même sujet, sera satisfaite, ses secrétaires aussi. Le Petit Raffinetir est leur troisième cadavre. Excellente publicité pour les Feuilles sanglantes de la dame.»
Nota : Le Petit Raffmeur commanditait de son vivant et pour une large part l'organe où furent imprimées ces lignes. '
Ainsi tous ces journaux se vantent de prendre la liberté sous leur protection, et nul d'entre les journaleux, les reporters, les interviewers, et autres proseurs modernes, ne se sent le courage de publier intégralement sa pensée, ni même celle d'autrui.
La Presse :
Telle une prostituée qui, nuitamment déambule sur le trimard boulevardier, à la recherche d'une aventure ou d'un scandale, et calamistrée à dessein de donner le change aux naïfs impubères, les invite du coin d'un œil prodigue de cabotine ; telle, décatie et
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corrompant d'un seul contact les moins vigoureux, viciant l'âme des autres, en présence d'une galerie déliquescente et veule, que regaillardit, un instant chaque jour, la perspective du rôle de voyeur en ces turpitudes, la Presse de ce temps circule, réglementée elle aussi par la Police, mais souvent tolérée en ses ébats, avec l'indulgence qu'ont généralement les chats-fourrés paillards à l'égard des filles goulues.
Environnée de ses âlphonses et des parasites qui semblables au cerbère, au coiffeur et au couturier de l'hétaïre, sont intéressés à la prospérité de ses affaires, la Presse s'avance balayant tout, sur son passage, de sa sotte vanité, démentant le lendemain l'affirmation de la veille, méconnaissant ceux qui se sacrifièrent pour elle, consacrant bruyamment d'éphémères réputations, et diffamant tout un passé d'intégrité ; niant le talent des vrais artistes avec l'aplomb d'un Ubu qui jugerait Baudelaire, et couronnant de l'auréole des maîtres le premier gâte-céruse habile à la circonvenir en l'invitant à casser d'autres croûtes que les siennes.
Crimes, guerres, viols et suicides sont le contenu quotidien de ce feuillet de papier que plie en maugréant la besoigneuse marchande du kiosque, anxieuse du gagne-pain à provenir de ce commerce impur, de ce torchon typographiquement maculé par rénumération des sottises de la veille, qu'un peuple devrait cacher, et qu'il est heureux de voir exposées au grand jour, afin, dit-on, de faciliter le rôle de la Justice.
J'éprouve un réel sentiment d'horreur, lorsque par hasard, je froisse quelqu'une de ces loques, non seulement en songeant à l'usage définitif que chacun lui dévolue aux heures postdigestives, lui témoignant ainsi son mépris, mais parce que chaque jour, entre deux potins, la. presse, bonne à tout faire, excellant à faire danser l'anse du panier sur les scandales, les catastrophes et les fêtes de charité, trouve le moyen, en s'amusant du glaive judicateur du roi sage, de dénigrer une belle oeuvre, et de prostituer une grande pensée.
Puis, satisfaite de sa besogne, elle jette ses
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victimes en pâture au vulgaire qui dénature les plus nobles idées, s'imaginant que savoir lire c'est comprendre, tout comme un Hector Malot s'imaginerait avoir été un écrivain.
Depuis quelques années, la presse ne tarit pas en conjectures de toutes sortes sur les causes efficientes du Krach littéraire. Et ceuxlà crurent avoir résolu le terrible problème, qui -découvrirent que dans la pléthore des journaux à bon marché résidait le secret du discrédit en lequel le livre est tombé.
Il n'y a qu'un malheur pour ces Archimèdes de l'in-octavo, c'est que Voltaire soit né avant eux pour constater qu'un polisson comme Fréron, et ils sont nombreux les Fréron et les faux Fréron contemporains, ne laisse pas de contribuer au retour de la barbarie.
« Il égare, disait-il, le goût des jeunes gens « qui aiment mieux lire pour deux sous ses « impertinences, que d'acheter chèrement de « bons livres, et qui même ne sont pas souvent « en état de former une bibliothèque.
« Les feuilles volantes sont la perte de la « littérature ».
Quant aux Frèron d'aujourd'hui, ce sont ces madrés qui tirent parti de la curiosité publique, en exploitant chaque jour, c'est-à-dire en l'amoindrissant fatalement, le talent des penseurs, obligés par traité, de livrer une prose encore imparfaitement gestée à des prix que le! struggle a rendus dérisoires.
Il s'est établi en France depuis une quinzaine d'années, un jcourant véritablement singulier. Je ne connais pas, en effet, de petit employé, voire de simple manœuvre, qui ne prétende, tous les matins, en descendant son faubourg pour se rendre au travail, déguster sa petite potion de littérature. Nos pères se passionnaient pour la politique, plus contingente; maintenant au contraire, règne une illusion d'intellectualité mal digérée.
Encore, si ce que lisait ce laborieux était méthodiquement absorbé par son cerveau.
Bien au contraire. Un curieux travail d'assimilation passagère se produit en son esprit im-
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proprement constitué. Ce qu'il a lu, il éprouve par un phénomène singulier le besoin immédiat de le discuter, avec ses congénères ; et dans Tincapacité où ils sont le plus souvent de disséquer une page avec l'habileté des chirurgiens de l'esprit que sont les véritables lettrés, ils dépècent, désossent le malheureux feuillet, et resservent à tout venant les bribes de son cadavre, jusqu'à la prochaine proie.
L'article est-il socialement insidieux, suggère-t-il quelque douce émotivité combative, aussitôt ils en extraient malhabilement la synthèse et s'en servent comme d'une massue dont ils assènent dans le vide des coups formidables, au nom des revendications prolétariennes.
Et souvent, par ainsi, se font-ils leurs propres bourreaux.
Ce n'est pas là, on en conviendra, un des moindres bienfaits de l'instruction obligatoire.