SCENE VI
M. JÉRÔME, M"^ DE L'ÉTANG, M"e DUPRÉ.
M. JÉRÔME
Je l'ai trouvé dans son cabinet avec sa robe de chambre et qui lisoit dans un gros livre comme si de rien n'eût été. Je vous avoue que cette humeur sauvage là me déplaît beaucoup.
Cela ne m'étonne point, vous lui aviez donné un personnage difficile à faire. Il falloit s'avancer avec des révérences bien compassées, nous saluer l'une après l'autre, et nous faire à chacune un petit compliment.
C'étoit une espèce d'entrée de ballet qu'il faut avoir répétée plus d'une fois pour la bien faire. Je sais un moyen excellent pour remédier à ce petit désordre, qui, franchement, ne nous déplaît pas, parce qu'il marque une certaine crainte respectueuse dont on n'est pas fâchée d'être la cause. Ce soir nos petites voisines qui chantent si bien viendront souper céans et y faire concert. Vous n'avez, monsieur, qu'à nous faire l'honneur d'être de la partie et de l'amener avec M. Duvivier, qui est de nos bons amis il y a longtemps. A la faveur du concert et de la bonne compagnie qu'il y aura, nous ferons petit à petit connoissance.
M. JÉRÔME
Cela est le mieux pensé du monde, mais ce seroit prendre trop de liberté d'en user si familièrement pour la première fois.
MUe DE L'ÉTANG.
Monsieur, c'est sans façons; vous nous
ferez un vrai plaisir à mon frère, à ma cousine et à moi.
M. JÉROxME.
Je me rends à vos offres, elles sont faites de si bonne grâce qu'on ne peut pas les refuser.
M>'e DUPRÉ.
Je suis persuadée, monsieur, que vous n'étiez pas si farouche que cela dans votre jeune temps.
M. JÉRÔME
Non, assurément, mademoiselle. J'ai toujours fait profession d'estimer, d'aimer et d'honorer le beau sexe et de rendre aux dames tous les services dont j'étois capable. Vous en direz ce qu'il vous plaira, mais les hommes étoient, de mon temps, plus civils, plus honnêtes et plus galants qu'ils ne sont aujourd'hui. J'ai été pendant dix ans d'une société aussi jolie qu'il y en eût à Paris. M"'^ Morineau en étoit, la belle M"'^ Trousset, M^^Belin, fille d'esprit, s'il y en eût jamais, M. Oudry, mon-
sieur,... monsieur... Hé, là! le secrétaire de ce Maître des Requêtes qui étoit si riche, dont le fils a épousé la fille de monsieur... aidez moi... ce gros partisan, qui a une si belle maison ici auprès de Paris... Eh! mon Dieu, à ce village où tout le monde va se promener .^..
M>ie DUPRÉ.
A Auteuil?... à Saint-Cloud?...
M. JÉRÔME
Non, c'est ce village où on mange de si bonnes fraises.
M'ie DE L'ÉTANG.
A Montreuil?...
M. JÉRÔME
Non.
M»e DUPRÉ.
A Nogent sous le bois?...
M. JÉRÔME
Non.
M"« DE L'ÉTANG
A Bagnolet?...
M. JÉRÔME
Justement. Il n'est pas que vous n'ayez vu cette maison-là?
Mlle DUPRÉ.
C'est une maison où il y a quantité de fontaines et un grand bois de haute futaye?(/i)
M. JÉRÔME
C'est cette maison -là même.
M»e DE L'ÉTANG.
Nous y avons été plus de vingt fois. C'est une promenade que nous aimons plus qu'aucune autre. Nous nous y sommes bien diverties.
M>'« DUPRÉ
Il nous arriva une fois l'aventure du monde la plus plaisante par la bêtise d'un laquais... Mais où en étions-nous, et par où sommes-nous venus dans cette maison de campagne?
M"« DE L'ÉTANG
Je n'en sais rien.
M. JÉRÔME
Ni moi non plus. Ah ! je me souviens! C'est que cette maison appartenoit au beaupère du fils du Maître des Requêtes, dont un galant homme de notre société étoit le secrétaire. Quoi qu'il en soit, nous passions le temps comme des rois, et je n'ai point regret à ma jeunesse. Je veux vous entretenir ce soir des bons tours que nous faisions, puisque vous voulez bien que mes enfans et moi ayons l'honneur de souper avec vous. Ainsi, je vais vous dire adieu jusqu'au revoir.
M»e DE L'ETANG.
Nous VOUS attendrons, monsieur, et votre compagnie, avec impatience.