‹ L'oublieuxChapitre 22 sur 29 · LES ANAGRAMMES · texte numérisé non relu

LES ANAGRAMMES

Je me souviens toujours d'une anagramme que je fis pour elle, etc. (Acte I, scène ii.)

Depuis le poète et Limousin J. Daurat, qui, au XVI« siècle, « mit les anagrammes tellement en vogue que chacun voulait s'en mêler, » cette manie n'avait fait que croître dans le bas monde des beaux-esprits. Elle allait de pair, du reste, avec le goût des énigmes, logogriphes, boutsrimés, etc., que le Mercure de de Visé n'avait pas peu contribué à propager. Il y eut l'anagramme madrigal pour les dames, l'anagramme héroïque pour les princes, l'anagramme satirique, et surtout l'anagramme prophétique, qui ne manquait jamais de surgir après les grands événements. Ainsi :

— Frère Jacques Clément.

C'est l'enfer qui m'a créé.

— Marie-Thérèse d'Autriche.

Mariée au roi très-chrétien.

— Louis treizième, roi de France et de Navarre. Roi très-rare estimé Dieu de la fauconnerie.

— Marie Touchet.

Je charme tout.

— Pierre de Ronsard.

Rose de Pindare.

■^— Prosper Bauin (conseiller au Parlement). Bos in purpura.

— Antonius Seguierius.

Novus jesuita niger.

On voit, par les exemples mêmes que nous citons, que l'anagramme comportait certaines licences. Pour être régulière, elle devait employer les seules lettres et toutes les lettres du nom. Mais on toléra d'abord une lettre en plus ou en moins, puis deux, puis davantage ; certaines lettres purent être substituées à d'autres comme équivalentes : u = v, i= y =7, s = :{ ; enfin , on en arriva à l'anagramme par à peu près, telle que la pratique ici M. de l'Étang. L'anecdote suivante, que nous empruntons aux Curiosités littéraires de M. Ludovic Lalanne, montre combien les jeux

d'anagrammes étaient à la mode au temps où Perrault écrivait cette comédie. Il s'agit d'une fête donnée à la fin du XVII^ siècle au jeune Stanislas Leczinski, au retour d'un lointain voyage :

« Les ballets furent exécutés par treize danseurs, portant chacun un bouclier, sur lequel était gravée l'une des treize lettres des mots Lescinia domus (maison Leczinska), A la fin de chaque entrée, les danseurs se rangèrent de telle sorte que leurs boucliers présentèrent successivement les anagrammes suivantes :

Domus Lescinia, — Omnis es lucida, Sis columna Dei. — I scande solium.

« Cette dernière fut une prophétie, car, en 1 704, Stanislas fut élu roi de Pologne. Il devint plus tard beau-père de Louis XV. »

Page 1