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DES GRANDS LACS AUX ROCHEUSES

Les terres à blé. — La Prairie longtemps dédaignée. — Le peuplement du Centre. — Colonisation à outrance. — Les émigrants. — Le Canada grenier à blé de l'Angleterre et fournisseur de la race jaune. — Activité extraordinaire. — VI innipeg. — Placements en terrains de culture. — Spéculation sur les terrains à bâtir. — L'élevage du bétail.

Montréal n'est qu'à deux journées de chemin de fer de Winnipeg, capitale de la province de Manitoba, au milieu des terres à blé de la Prairie.

Malgré ce peu d'éloignement, le Centre canadien doit être considéré comme une véritable colonie du Canada, colonie toute récente qui permit à l'Est engorgé d'écouler son trop-plein de travail et de vie.

La mise en valeur du Centre canadien est un exemple de colonisation outrancière et rapide, et l'exemple est beau parce qu'il met en relief une énergique volonté plus encore que la perfection des moyens employés.

Bien que la richesse des terres de la Prairie fût depuis longtemps reconnue, ainsi que l'épaisseur remarquable de la couche arable, bien peu se décidaient à s'y fixer. A quoi bon produire du blé quand il n'y a pas de débouchés pour le vendre? D'un autre côté, ces immenses espaces plats et sans abris, tour à tour excessivement

froids ou grillés du soleil, souvent sans eau, à l'herbe maigre et courte, étaient impropres à l'élevage eu grand des troupeaux.

Aussi les colons se hâtaient-ils vers les contreforts des Rocheuses où la vie était moins pénible et les conditions plus favorables à rétablissement de « ranches », grandes fermes à chevaux on à bétail.

Les Indiens restaient les maîtres redoutés de la Prairie : c'était leur terrain de chasse, el ses conditions précaires suffisaient à leur rusticité comme à celle des buffles, qu'ils poursuivaient et dont ils se nourrissaient. Et pourtant sous celle désolation se cachaient les plus belles promesses. Ce n'était plus, comme dans lEst, la terre qui fait vivre péniblement, c'était la terre qui enrichit, véritable mine qu'il suffisait de labourer et d'ensemencer, pour la transformer en blé cl en richesse, sans obstacles et presque sans peine.

C'est alors que dans l'Est du Canada, qui se languissait, quelques hommes de génie conçurent le projet de provoquer rapidement ce que le Temps n'aurait fait que lentement. Appuyés par un gouvernement remarquablement patriote et bien inspiré, ils groupèrent autour d'eux les gens éclairés, et tous, depuis une trentaine d'années, travaillent, sans distinction de parti ni de race, à l'intérêt et, on peut ajouter, à la grandeur de leur pays. Car c'est dans cette œuvre, le peuplement du ("entre, et dans Ja communauté de l'effort, que les Canadiens ont vraiment acquis une nationalité et se sont révélés un « peuple » qui mérite toute notre admiration.

Mais, pour créer de toutes pièces, la volonté ne suffit pas, ni le désir : autrefois il fallait la baguette des Fées : aujourd'hui il faut ce qui la remplace des capitaux.

Ceux-ci n'existaient pas au Canada en quantité suffisante, et le public anglais accueillit froidement les solli-

citations. Le Centre canadien était loin, et, en admettant la richesse de ses terres, c'était un placement à longue échéance. Voltaire avait parlé d' « arpents de neige » ; un des plus grands journaux financiers de Londres, reprenant presque pour son compte la trop célèbre boutade, mit sa clientèle en garde contre l'entreprise canadienne qu'il traitait d'une manière fort peu courtoise, représentant au surplus le Manitoba comme un pays où ni hommes ni animaux même ne pouvaient vivre. Et quand on songe qu'il n'y a pas trente ans de cela !

Finalement la foi des promoteurs entraîna les autres, et leur persévérance vint à bout des obstacles : le chemin de fer du a Ganadian Pacific » fut construit. C'était créer le débouché avant qu'il fût besoin d'un débouché, mais c'était par là qu'on allait apporter la vie qui tirerait la terre de son long sommeil.

Cela remonte seulement à une vingtaine d'années, et depuis lors les Canadiens ont employé tous les moyens pour coloniser le Centre. Ils ont fait et font encore partout une propagande à outrance, multipliant les pamphlets, accordant des terres gratuites, facilitant le passage des émigrants. Imbus de cette idée que le travail est source de richesse, et que tout homme travaille, produit et consomme, ils ont, sans trêve ni relâche, amené à Liverpool et engouffré dans des steamers à tarifs réduits de la chair humaine que des trains saisissaient au quai de débarquement en Canada et dirigeaient tout droit dans la Prairie. Suédois et Norvégiens, magnifiques colons, Russes et plus récemment Italiens, quelques Anglais et quelques Français, alléchés par les 64 hectares de terre que donne le gouvernement canadien, arrivaient, sans savoir que ces terres mises à leur disposition étaient privées de voies de communication, presque inutilisables pour le moment et que, pour mettre en valeur, pour « ouvrir » une terre vierge, il faut un petit

capital que bien peu avaient. Chair à canon des batailles pacifiques modernes, qu'importaient les misères subies par toute cette masse, qu'importaient les cris d'effroi de spectateurs sentimentaux, qu'importait même l'argent que tout cela coûtait : on préparait le lendemain en amenant des bras à ceux qui possédaient, des clients à ceux qui produisaient. Le lendemain, c'est aujourd'hui, et les steamers déversenl encore leurs Mots d'émigrants, mais le Centre canadien est fait, sa richesse prouvée et les solitudes de la Prairie seront prochainement le grenier à blé de l'Angleterre et l'un des fournisseurs de la Chine.

Car, si le monstre continue à dévorer des gens, «les machines et des rails, il vomit de telles quantités de blé que le Canadian Pacific est impuissant a le dégorger tout. Le rendement des bonnes années dépasse déjà deux cent cinquante millions de francs de grain. El pourtant il n'y a encore qu'une petite partie seulement des terres à blé mise en culture. Il y a plus : depuis quelques années, de nombreux fermiers américains de l'Iowa et du Kansas vendent leurs terres et passent en Canada où ils achètent bon marché des terrains sur lesquels ils n'ont qu'à importer leurs magnifiques machines et leur expérience. Des fortunes rapides se font réellement rien que par le produit de la terre. Partout, le long des voies ferrées; s'élèvent de nouveaux réservoirs à grain, où viennent sans répit s'emplir des wagons dont on ne peut accroître le nombre en proportion des besoins, tellement l'augmentation de la production a été une surprise pour tous, même pour les plus au courant parmi les Canadiens.

Winnipeg, la principale ville de la Prairie et le grand marché du blé, a eu une fortune correspondante et qui a tellement dépassé toutes les prévisions que la ville s'est

trouvée récemment dans l'impossibilité de loger tous ceux qui cherchaient place dans ses hôtels. On conçoit la hausse qu'une telle situation a pu amener, tant sur les terrains à bâtir que sur les terres à cultiver. Banques, agents d'afïaires, particuliers, tout le monde achète.

Évidemment, il y a une part d'emballement et d'agiotage dans cette activité, mais moins qu'on ne croirait. Les gens les plus sérieux ne restent pas en dehors du mouvement, car il s'appuie sur la connaissance du pays et la certitude absolue de sa richesse. Et lorsque les achats sont faits sur des terrains bien situés ou de bonnes terres, ils deviennent un placement de tout premier ordre et à grand rendement, intéressant pour des compagnies et qui a déjà fait la fortune de plusieurs.

Celles-ci avaient obtenu ou acheté à bon compte, il y a quelques années, de grands espaces de terres cultivables, alors sans débouchés et par conséquent presque sans valeur, et elles réalisent en les vendant actuellement d'énormes bénéfices qu'elles réemploient de la même manière (1).

Car la zone des terres à blé s'étend loin vers le Nord, et les régions aujourd'hui sans débouchés n'attendront pas longtemps pour en être pourvues. Déjà un second grand Transcontinental (le Grand Trunk Pacific), actuellement en construction, va bientôt doubler plus au Nord le Ganaclian Pacific, et l'étendue des terres exploitables sera peu à peu considérablement accrue par les voies nouvelles et par les ramifications des anciennes.

Ce sont là les réserves où des siècles ont accumulé une richesse que l'homme, assoiffé de bien-être, aura tôt fait de s'approprier. Car ce sol, malgré sa merveilleuse

(1) D'autres achètent d'immenses terrains privés d'eau et les cultivent ou les revendent après avoir fait des travaux d'irrigation souvent considérables.

fécondité, n'est pas inépuisable : les premières terres cultivées en Manitoba ne donnent plus les mêmes rendements qu'au début, ni que celles nouvellement brisées. Un jour viendra où le fermier de la Prairie, qui sait ce que c'est que d'exploiter la terre mais non de l'aimer, parce qu'actuellement il ne lui donne presque rien en échange de la fortune, aura pour elle la tendresse que nous éprouvons pour noire vieille terre de France, où dorment nos aïeux, où ils ont vécu heureux, où nous aussi nous vivons, sinon riches, du moins satisfaits qu'elle nous donne encore simplement la vie en échange de notre peine.

La Prairie s'étend jusqu'aux premiers contreforts des Montagnes Rocheuses. A partir «le là, nous retrouvons une terre moyennement fertile, mais un pays très favorable à l'élevage. Aussi y voit-on beaucoup de grandefermes à bétail ou à chevaux, que gardent les « cowboys )).

Ceux-ci menaient autrefois, dans le « Far-West » américain, et mènent encore quelquefois une existence aventureuse dont de nombreux récits ont frappé nos imaginations, et je connais plus d'un Français que la vie de cow-boy — telle qu'il se la figurait — a décidés à émigrer. Mais tout s'industrialise, et les propriétaires de grands troupeaux dans l'Ouest canadien s'occupent beaucoup plus du cours des marchés qu'ils ne rêvent de longues chevauchées vers des pâturages inconnus.

L'Ouest

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