EN CANADA
Gomme je l'ai dit clans la Préface, mon intention n'est nullement de pousser qui que ce soit à émigrer. Celui qui prend la détermination de s'arracher à un milieu où il ne réussit pas à son gré, pour essayer d'un autre où il pense pouvoir mieux mettre en valeur ses facultés et son travail, fait preuve d'une ambition légitime et d'un effort louable. Ceux qui l'ont fait avant lui, qu'ils aient « réussi )) ou non, ne doivent pas influencer une décision dont nul ne peut connaître à l'avance le résultat futur. Et cependant c'est en les consultant que le candidat-colon peut se faire une idée de ce qui l'attend dans le pays où il a l'intention d'aller.
C'est pourquoi, évitant de parler de « possibilités » qui pourraient paraître des certitudes, ou de difficultés que l'on pourrait croire insurmontables, je me bornerai à quelques remarques qui ne sont que des indications générales.
Tout ce que celui qui va émigrer aura lu ou entendu dire pourra l'avoir décidé à essayer du Canada. Mais il s'apercevra bien vite que son imagination le lui avait représenté sous un jour que lui-même reconnaîtra faux. I! verra notamment qu'il ne suffit pas d'avoir changé de pay s pour faire une fortune ni à coup sûr, ni facilement,
ni vile, et que, là-bas comme partout, il est plus aisé d'achever d'en perdre une que d'en commencer une.
Donc, autant que possible, qu'il ne coupe pas les ponts derrière lui, afin de se ménager une ligne de retraite. Puis, si le futur colon avait en vue une entreprise déterminée, que ce soit avec l'intention de l'étudier et de modifier au besoin ses projets.
En arrivant au Canada, qu'il fasse un séjour à Montréal. Il y trouvera des Français très bien établis, qui se feront un plaisir de le renseigner et de le mettre en rapport avec d'autres, connaissant la région où il veut se rendre ou même ayant essayé ce qu'il veut entreprendre. Il pourra aussi dans ce but s'adresser à nos Consuls que, personnellement, j'ai toujours trouvés, dans tout le Canada, non seulement complaisants comme on est en droit de s'y attendre, mais d'une amabilité à Laquelle ne les obligeaient nullement leurs fonctions. Ce qu'il apprendra là lui servira d'indications, mais ne devra pas le détourner de son but : qu'il aille donc sur place se rendre compte, car, où d'autres ont échoué, où tous les autres même ont échoué, lui peut réussir s'il a plus de capacités.
S'il dispose de quelques ressources pécuniaires, qu'il les garde soigneusement : le premier argent gagné est celui qui n'est pas dépensé. Aussitôt qu'il aura quitté les personnes en qui il puisse avoir toute confiance, qu'il ne parle plus de ce qu'il possède, autrement il trouverait trop vite des affaires trop bonnes pour qui les lui
offrirait.
S'il va dans l'Ouest, qu'il se méfie encore plus : journaux, brochures, banques, agents d'affaires ou particuliers ont tous un intérêt commun: attirer l'argent dans leur pays. Qu'il lise tout, qu'il écoute tout, mais sous réserve de contrôle, et qu'il ne croie que ce qui lui sera prouvé. La méfiance est quelquefois utile en France; là-bas, elle devient une nécessité.
Quelles que soient les capacités, rien ne peut suppléer à la connaissance du milieu nouveau. Que le colon s'astreigne donc, d'une manière absolue, à ne rien entreprendre avant le temps indispensable pour acquérir l'expérience nécessaire. Peut-être manquera -t-il une réelle occasion, mais, dans ces pays neufs, les bonnes affaires se représentent souvent, tandis que l'argent mal employé ne se retrouve plus.
S'il se peut, qu'il mette modestement la « main à la pâte » sans faire montre de ses moyens. Personne ne croyant avoir intérêt à le tromper, c'est comme cela qu'il sera le mieux renseigné et qu'il trouvera le plus sûrement, et il n'aura pas à regretter le temps perdu, car il sera certain de ne pas se tromper quand il aura avec lui le meilleur des conseillers : l'expérience.
Si le colon n'a que peu ou point de ressources, qu'il ne perde pas courage. Il y a des choses qui tiennent lieu de capital, entre autres le « moral » et la « volonté ». S'il ambitionne la richesse, à la rude école de la pauvreté il acquerra des qualités qui y conduisent et que l'on trouve à la base de presque toutes les fortunes : le travail, l'économie et la persévérance.