‹ L'Ouest canadien et le Jukon [sic]Chapitre 8 sur 11 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

LE JUKON

Le sujet que j'ai à traiter dans cette troisième partie sera parfois si ardu que le lecteur le mieux intentionné et le plus courageux le trouvera ennuyeux. Je le sais, mais j'étais obligé ou d'en passer par là, ou de ne pas dire ce que je voulais : j'ai choisi le premier parti.

Mon intention étant de vous intéresser aux entreprises minières, je ne voudrais pas que vous les considériez comme un simple jeu de hasard, consistant à risquer une certaine somme pour « essayer la chance ». Je désirerais que vous ayiez de ces entreprises une conception toute autre, que vous les regardiez comme un « placement )) et que vous soyiez en mesure de les raisonner et de les suivre.

En admettant que cela exige parfois un petit effort comme celui que je vous demande de vous imposer, ce sera aussi la meilleure sauvegarde de votre placement, ainsi que la raison d'être — pour ne pas dire « l'excuse »■ — des gros profits que que vous serez en droit d'en attendre.

Comment on pénètre au Jukon

Le nom deJukon est celui du fleuve énorme qui, navigable sur environ 3.500 kilomètres, traverse toute la presqu'île d'Alaska. Dans la partie supérieure de son cours, il coule en Canada, où son bassin forme le Territoire du Jukon. Sa partie inférieure est toute entière comprise dans le territoire d'Alaska, qui appartient aux États-Unis.

Le Territoire du Jukon est séparé de la province de la Colombie britannique par le soixantième Parallèle Nord : une ligne également conventionnelle et qui suit le IIIe degré de longitude Ouest marque la frontière entre lui et l'Alaska.

Le coin Sud-Ouest du Territoire du Jukon se trouve ainsi se rapprocher beaucoup de l'Océan Pacifique, mais sans y toucher. Le territoire américain l'en sépare et se prolonge au Sud, le long de la côte, jusqu'au 55e Parallèle, de sorte que dans la moitié septentrionale de la Colombie britannique, les eaux, les îles et une petite bande de rivage sont américains, tandis que Thinterland est canadien.

Comme, actuellement, aucun chemin pratique nepermet de gagner le territoire du Jukon par voie de terre, il s'ensuit qu'il faut pour y pénétrer, traverser les « lignes » américaines.

Ceci est dit simplement à titre de curiosité, car les

seules difficultés pouvant en résulter seraient des difficultés douanières, et les deux gouvernements, quoique très stricts à ce point de vue, se sont heureusement mis d'accord pour que nul n'ait à en souffrir.

De Vancouver, de confortables steamers mettent à peu près trois jours pour atteindre le port américain, de Skagway : ils suivent un chenal assez tortueux entre la côte et les nombreuses îles boisées qui leur servent de bouclier, ne les laissant exposés qu'en deux passages très courts aux vagues de la pleine mer. Aussi cette traversée est-elle, dans les longs jours d'été et par un beau temps, un des plus jolis voyages que l'on puisse faire.

Après Skagway, un chemin de fer, celui de la « While Pass And Jukon », franchit la montagne par un tracé audacieux. A peu près au sommet, il entre en Canada, puis, longeant ou évitant les premiers lacs dont les eaux, en se déversant de l'un clans l'autre, donnent naissance au Jukon, il atteint en quelques heures la petite ville de White-Horse, au pied de « rapides » autrefois très redoutés, quand nos bateaux improvisés devaient les franchir.

Là, on retrouve de beaux steamers qui, du milieu de juin à tin octobre, conduisent en moins de deux jours à Dawson-City, la capitale du Klondike et de tout le territoire du Jukon. En hiver, un service régulier de traîneaux franchit en cinq jours, grâce à un système de relais très bien établi, les cinq cents bons kilomètres de route qui séparent White-Horse de Dawson. Les traîneaux sont découverts, et, dans les périodes de grand froid, le voyage est un peu pénible.

Les Pionniers

A l'époque où le Klondike lit tant de bruit, en l«s(.)7-(.)8, la chaîne côtière n'était encore traversée par aucune voie ferrée qui permît de passer, de la mer, dans le bassin du Jukon. La fin de l'hiver était la saison la plus favorable pour pénétrer dans l'intérieur, car presque tous nous emportions, par précaution, une année de vivres qu'il fallait hisser par dessus la montagne. Une fois de l'autre côté, nous construisions des bateaux en attendant que les lacs et le fleuve soient libres de glaces et que nous puissions descendre à Dawson.

Presque tout le monde a lu, alors, les péripéties du voyage, et les raconter de nouveau n'apprendrait rien. Tirer des traîneaux, camper sur la neige, scier des planches, construire des bateaux, les piloter, éviter les mauvaises roches et « sauter » les rapides, remonter des rivières, « portager », tout cela était évidemment pour beaucoup de nous, de la nouveauté. Ce sont choses de la vie courante pour les Pionniers, et en particulier pour ceux qui, de l'aveu de tous et tous connaisseurs, sont proclamés merveilleux : les Canadiens-Français.

Il est peu de « paroisses » dans la partie française du vieux Canada, qui n'aient plusieurs de leurs enfants au loin, partis, souvent on ne sait où, chassés par une force atavique et irrésistible de cette terre où, depuis que l'aïeul

a colonisé et a fait souche, la famille vit heureuse, tranquille et dans l'aisance.

Grand et blond gars Normand ou petit Breton trapu, leurs pensées se tournent souvent vers l'inconnu de l'Ouest, où l'un entrevoit la possibilité du gain, et l'autre l'immensité des espaces à parcourir. Descendants des Northmans qui pillèrent la France ou des Celtes mystiques qui l'avaient peuplée jusqu'à ses confins extrêmes, la moindre occasion, la lecture d'un journal, une lettre, un récit, les arrachent aux leurs et en font des « voyageurs». Les premiers, poursuivant dans la fortune un but qui souvent se dérobe, donnent plus de prise à la nostalgie et au découragement : aussi reviennent-ils fréquemment au foyer familial, à moins que, trouvant une vie plus facile dans ces pays nouveaux, ils ne s'y établissent à demeure.

Les seconds retournent rarement chez eux, car cette vie aventureuse leur donne tout ce que, inconsciemment, ils lui demandaient : l'indépendance. Ils deviennent à la fois les gueux et les souverains de ces régions sauvages, et ne peuvent plus renoncer à l'existence vagabonde dont ils font la leur. Avec leur étonnant instinct d'orientation, jeur merveilleuse endurance et leur sobriété, on les trouve toujours à l'avant-garde de la colonisation du Canada, dépensant sans compter leurs magnifiques qualités et leur santé de fer, au plus grand profit de qui sait les employer. Trappeurs, guides des arpenteurs du gouvernement ou des industriels, bûcherons dans les « chantiers » de bois, mettant en radeaux les arbres qu'ils abattent, puis les descendant aux marchés au prix de mille périls, tous les métiers leur conviennent pourvu qu'il y ait de l'imprévu, et beaucoup ne purent échapper à l'attrait du Jukon, où ils trouvèrent leur vraie vocation. Bons ouvriers, ardents au travail, mais supportant mal la régularité et la surveillance, ils ne s'emploient

généralement que juste assez pour s'assurer quelques mois de provisions. Un peu de vivres, une hache et un pan (1), et les voilà partis, soi-disant pour « prospecter )) (2) : rien ne les rebute, ni le climat, ni les distances, ni les difficultés de la route. Sont-ils vraiment prospecteurs? Non, car on ne prospecte pas à la course, et, quand il leur arrive de s'arrêter, ils ne peuvent plus se défendre de l'engourdissement dans lequel les plonge le charme de cette vie libre. Ils marchent donc, ou plutôt ils courent, et leurs empreintes légères tracent la voie à d'autres, Suédois, Norvégiens, quelquefois Allemands, dont les pas pesants, la lourde cognée et le travail plus stable marquent la main-mise de l'homme sur des solitudes à peine effleurées par les petits Français, « enfants perdus » de la Civilisation.

(1) Pan (prononcez panne) large cuvette en fer, qui permet d'essayer à chaque fois une grosse pelletée d'alluviofl pour voir l'or qu'elle contient.

(2) Le prospecteur est celui qui recherche des alluvions ou des liions métalliques.

Le Klondike

Le Klondike, do:U le nom est plus connu que celui du Jukon, n'est qu'un affluent de droite de ce dernier. Plusieurs autres rivières, rien que dans le territoire canadien, l'égalent comme dimensions ou même le dépassent, et sont comme lui aurifères, sans que toutefois aucune n'ait encore rien donné qui vaille le Klondike, même dans son état actuel.

C'est dans le bassin inférieur de ce dernier que furent découvertes en 189G des alluvions excessivement riches, mais plus remarquables encore par leur régularité et leur étendue que par leur teneur. Le Klondike, en plus de ses mérites, dut une bonne partie de sa célébrité à la réclame intelligente dont il fut l'objet de la part de certaines communautés appelées à en profiter, et au premier rang desquelles il faut placer Seattle.

Cette ville, grand port américain dans l'État de Washington — situé entre la Californie et la Colombie britannique — renferme une population extrêmement entreprenante, qui vit tout de suite le parti qu'elle pouvait tirer de la découverte, ainsi que les avantages que lui procurerait le peuplement du Jukon et de l'Alaska. Devenue à juste titre le quartier général des mineurs de l'extrême Nord, Seattle a, depuis, énorniément grandi et est sans doute destinée à devenir une New-York du Pacifique.

Dans tonte région à « placers » (i), comme le Jukon, il y en a d'une richesse exceptionnelle. Tels furent les terrains qui rendirent fameux le nom du Klondike. En réalité plusieurs contrées, notamment au Mexique, aux États-Unis et au Canada, en avaient déjà présenté d'équivalents. Ces terrains, toujours en minorité, sont rapidement travaillés par les mineurs du début qui, après cela, abandonnent la région, car leurs exigences et leurs moyens rudimentaires leur font une nécessité de ne s'attaquer qu'aux alluvions les plus riches.

Le Klondike n'échappa pas à celle règle, et cependant, loin d'être déserté au bout de deux ou trois ans comme on le lui avait prédit et comme L'avaient été d'autres districts miniers renommés, sa situation est restée prospère, malgré l'épuisement des alluvions les plus riches. Les mineurs sont devenus moins exigeants ou d'autres sont venus qui l'étaient moins, les méthodes d'exploitation ont élé perfectionnées, les terrains dédaignés au début ont été repris, et actuellement des compagnies sérieuses ayant, après des tâtonnements, trouvé les vrais procédés économiques, apportent des capitaux et un matériel qui vont permettre au Jukon de prendre son véritable rang parmi les producteurs d'or.

Si le Klondike ira pas connu la période de léthargie qui généralement sépare le passage des premiers mineurs de l'arrivée des capitaux, il le doit sans doute pour une part à la remarquable teneur moyenne de ses alluvions, mais surtout au o majestueux Jukon, » qui constitue une magnifique voie de pénétration, ainsi qu'aux nombreuses routes que le gouvernement local a eu la sagesse de construire dès le début.

(1) Placer (prononcez placeur) nom d'origine espagnole, donné clans toute l'Amérique aux alluvions aurifères.

La facilité d'accès, et par conséquent la diminution des frais de transport, en permettant d'abaisser le prix de la main d'oeuvre à un niveau tout à fait raisonnable, et d'introduire n'importe quelle machinerie lourde, ont grandement favorisé l'amélioration des méthodes de travail et la recherche de celles qui pouvaient convenir aux alluvions relativement pauvres, si nombreuses au Jukon. Et l'on peut dire que le Klondike, tel qu'il est actuellement, non seulement donne encore aux mineurs une très belle rémunération pour leur travail, mais que lui et tout le territoire du Jukon réservent de magnifiques et faciles profits aux capitaux qui y engageront des entreprises basées sur une exploitation économique.

Quelques notions sur les alluvions aurifères permettront de mieux comprendre les méthodes de les travailler.

Les alluvions aurifères du Jukon

Formation des alluvions. — Alluvions de vallées et alluvions de côtes . — La eouelie payante et la couche stérile. — Les Poches.

Dans tous les pays, à part clans quelques régions à régime torrentiel, on n'aperçoit pas dans le fond (1rs vallées la roche « solide » qui en forme la hase. Ce fond, ou bed-rock, est caché par une couche plus ou moins épaisse de graviers, de sables el de boues, à laquelle on donne le nom d' « alluvion », et qui contient le lit actuel du cours d'eau.

Si les blocs de rochers dont la désagrégation a constitué Fallu vion, renfermaient des « liions » contenant de l'or, ou des excavations dans lesquelles le métal s'était au préalable concentré par un phénomène quelconque, nous trouvons une alluvion « aurifère », ou placer (1).

Bien entendu les vallées formées soit à une époque géologique autre que l'époque actuelle, soit simplement antérieurement aux vallées actuelles, ou bien sur un autre emplacement, peuvent, comme celles-ci, contenir des alluvions aurifères (2).

(1) Voir la note, page 50

(2) Je ne m'occupe ici que des alluvions aurifères formées par les eaux «courantes », comme sont les alluvions du Jukon. D'autres causes donnent également naissance à des placers. qui peuvent être notamment des rivages maritimes, des fonds de lacs, des moraines glacières, et avoir été formés à toutes les époques géologiques.

A une date qui semble relativement récente, et qui en tous cas appartient à l'époque géologique actuelle, il y a eu ou un soulèvement du bassin moyen du Jukon, ou un affaissement de la région dans laquelle se déversent ses eaux. Non seulement il y eut alors modification dans le régime de ses rivières, mais aussi changement dans leur tracé, et abaissement du fond des vallées d'environ cent accent cinquante mètres.

D'où deux systèmes d'alluvions aurifères : dans le fond des vallées, où coulent actuellement les eaux, les alluvions inférieures ou de ruisseaux (creek placers), qui sont les plus récentes, et d'une épaisseur moyenne de quatre à dix mètres ; dans les vallées anciennes, plus élevées que celles actuelles, et qui charriaient des volumes d'eau énormes, mais aujourd'hui à sec, les alluvions de côtes (bench placers) d'une épaisseur moyenne de vingt à trente mètres. Ces deux genres d'alluvions demandent des méthodes d'exploitation différentes.

Sans entrer dans aucun détail technique, nous constaterons que dans les alluvions du Jukon, l'or se trouve en plus grande quantité et quelquefois uniquement à la base de l'alluvion et jusque dans les interstices du bedrock (1). L'épaisseur d'alluvion et de bed-rock où l'or est ainsi concentré s'appelle la « paye » ou « couche payante » (pay-streak). Elle est toujours assez mince, et surmontée d'une couche plus épaisse, dite « couche stérile », dont la teneur est beaucoup plus faible et souvent nulle.

Lorsque, une vallée étant parvenue à un point de stabilité suffisante, l'alluvion commença à se former, la nature du bed-rock, son profil et ses accidents de terrain jouèrent un grand rôle dans la distribution des pépites

(1) Bed-rock, nom que l'on donne en Amérique à la roche «solide» et « en place » qui forme le tond de la vallée.

d'or mêlées aux roches que l'eau roulait le long de son cours, les déposant, puis les reprenant et les déplaçant sans cesse. C'est pourquoi une alluvion aurifère n'est pas uniformément riche dans toute son étendue. Le métal, comme je l'ai dit, est principalement groupé dans la couche payante, voisine du bed-rock, mais la teneur de cette couche varie continuellement et même en certains endroits peut devenir nulle ou trop faible pour être exploitée. Il s'ensuit que l'or est presque toujours trouvé en (( poches », mais ce serait une erreur de croire qu'il suffit d'apporter un sac et de le remplir de pépites. Les « poches » sont simplement les parties de la couche payante assez riches pour être exploitées. Du reste au Jukon et en langage de mineurs, nous no disons qu'un placer est « en poches » que lorsque la couche payante est, en de nombreux points ou sur le plus grand nombre, trop pauvre pour supporter les frais d'extraction,

Exploitation des AlluVions

Du gel «le* alluvions. — I/eau indispensable pour recoller l'or. — Ilélliode souterraine par puits et galeries. — Méthode par décapelage. — Terrains riches, terrains pauvres et terrains sans valeur. — llétliode hydraulique. — Les excavateurs. — Les Dragues. — nécessité cl un apprentissage.

Dans les vallées du Jukon où ne coule qu'un petit cours d'eau, celui-ci est souvent presqu'à sec en plein été, et tari l'hiver par le froid. Dans ce cas, l'alluvion est, en principe, gelée du haut en has. Je dis « en principe », car il y a de nombreuses exceptions partielles dues à des circonstances locales.

Au contraire, si l'eau continue a couler en hiver, comme cela a lieu dans le ileuve et dans les rivières, l'alluvion n'est pas gelée en dessous du lit, et les infiltrations d'eau peuvent pénétrera une assez grande distance de chaque côté de lui.

Le gel d'un terrain facilite beaucoup sa prospection (1), en permettant d'atteindre le bas de l'alluvion et le bedrock paroles puits qui ne seront gênés ni par les éboulements ni par l'arrivée de l'eau. Il est de plus tout à fait

(1) Voir la note, page 48,

propice à la méthode (l'exploitation qui consistée creuser des galeries dans la couche payante pour l'amener à la surface sans toucher à la couche stérile. Ce fut la méthode employée uniquement au début du Klondike et qui, perfectionnée, est encore en usage parmi les mineurs, concurremment avec la méthode par décapelage.

Quoique ces deux méthodes ne doivent servir qu'exceptionnellement aux compagnies, il y a certains terrains où leur emploi est obligatoire, puis elles peuvent être utiles pour étudier un terrain avant d'y amener de la machinerie, et quelques mots sur chacune d'elles permettront au lecteur de mieux s'expliquer l'exploitation rationnelle d'une alluvion.

Mais, avant d'aller plus loin, disons tout de suite que, quel quesoit le procédé employé pour attaquer l'alluvion, celui qui sert à séparer l'or de la terre qui le contient est toujours le môme, eu principe, au Jukon. Il consiste à libérer le métal de sa gangue de roches et de boue glaiseuse en la désagrégeant par l'eau, à laquelle on donne ensuite, par un moyen quelconque, juste assez de force pour tout éliminer, sauf l'or. Celui-ci, grâce à sa plus grande gravité, oppose assez de résistance pour ne pas être emporte avec le reste et pour tomber au fond de l'eau où il est recueilli. C'est ce qu'on appelle « laver » la terre. Aussi, pendant l'hiver, quand l'eau manque ou est pratiquement inutilisable, la récolte de l'or est interrompue, alors même que l'on continue à extraire la terre qui le renferme, comme dans le premier des procédés que nous allons examiner.

Revenons aux méthodes d'exploitation.

La méthode « souterraine » par puits et galeries, où le dégelage du terrain est obtenu par la vapeur d'eau, est chère au mineur parce que, demandant le minimum de travail préparatoire pour attaquer la couche payante,

elle nécessite peu d'avances d'argent, et en donne presque immédiatement. De plus elle permet de n'extraire que la couche payante seule, de la travailler rapidement, même l'hiver, et de profiter des eaux abondantes du printemps pour laver un gros cube de terre. Mais ses inconvénients sont nombreux : elle est coûteuse, elle néglige complètement la partie supérieurede l'alluvion qui, bien que moins riche, n'en contient pas moins une grosse quantité d'or, elle en laisse beaucoup dans la couche payante elle-même, enfoui dans les « piliers » (1), dans le bed-rock ou sous les éboulements amenés par le dégelage. De plus, dans des galeries et des excavations souterraines basses et forcément tortueuses, parce qu'elles épousent les sinuosités de la « paye », le travail est dangereux, pénible et la surveillance difficile.

Beaucoup des inconvénients précités échappent à la méthode « par décapclage », qui consiste à enlever complètement l'épaisseur de l'alluvion, par couches successives, jusqu'au bed-rock. Avec elle il n'y a pas de perte d'or, car toute la terre capable de contenir du métal est traitée à l'eau et on retient même avec du mercure les parcelles imperceptibles. Les inconvénients sont peu nombreux, le principal est le suivant : l'alluvion étant enlevée par couches sur un certain espace, on attaque naturellement tout le dessus, qui ne « paye pas » pour ses frais d'extraction, avant d'arriver à la couche payante, d'où avance de fonds, quelquefois d'un été sur l'autre, car l'hiver ce genre de travail se trouve interrompu et l'exploitant n'en est pas moins obligé de débourser à mesure pour la machinerie et la main d'œuvre.

(1) Comme on ne boise pas, on laisse intactes des parties de l'alluvion, pour soutenir la voûte, car la vapeur d'eau en dessous et l'air extérieur en dessus, dégèlent la terre et peuvent provoquer des abaissements.

Cependant, cette méthode est presque parfaite, et les mineurs qui ont des avances ou un crédit suffisants remploient avec succès. Les bénéfices qu'elle donne dépendent naturellement de l'expérience de celui qui dirige, de son intelligence et de sa bonne administration. Lorsque toutes ces conditions se trouvent réunies, il est étonnant de voir à quels terrains elle permet de s'attaquer.

Malheureusement, elle n'est pas applicable si la couche stérile est trop épaisse, comme cela arrive fréquemment dans les alluvions de vallées et toujours dans celles de côtes, et l'eau la ^ène souvent. A mon avis, les compagnies ne doivent l'employer qu'exceptionnellement, par exemple sur un terrain « riche », mais trop restreint pour y installer une machinerie, coûteuse, ou encore pour « ouvrir » une alluvion et en môme temps prouver sa valeur.

Avant de passer à une autre méthode, le moment me semble venu d'ouvrir une parenthèse pour expliquer la différence qu'il y a entre un terrain « riche » et un terrain « pauvre ». Cette différence est impossible à fixer par des chiffres, parce que, même dans une région déterminée, trop de facteurs entrent en ligne de comptes pour les modifier : méthode d'exploitation, profondeur de l'alluvion, nature du bed-rock, épaisseur de la couche payante, prix de la main d'oeuvre, facilité d'accès, et beaucoup d'autres que je ne puis énumérer. Nous nous contenterons, quoique ce ne soit pas absolument exact, de ranger dans la catégorie des terrains riches ceux où l'enlèvement de la partie payante de l'alluvion peut supporter les frais coûteux d'extraction à main d'homme, comme dans les deux méthodes précédentes; nous appellerons « pauvres » ceux qui nécessitent des procédés économiques, et « sans valeur » ceux qui, ac-

tuellement, ne peuvent être exploités d'aucune manière. Il n'est pas inutile d'ajouter que des terrains sans valeur au Jukon seraient une fortune en Californie par exemple, où les conditions permettent d'appliquer couramment le procédé avantageux que nous allons examiner maintenant.

Ce procédé est celui que l'on désigne sous le nom de méthode « hydraulique ». Il consiste à se servir de la pression que l'eau tire uniquement de son volume et de sa hauteur de chute, soit pour extraire les alluvions de vallées, soit pour désagréger les alluvions de côtes. Il est de tous le plus économique, et heureux le mineur qui peut l'appliquer, mais — il y a toujours un « mais » — il est rare qu'on puisse l'utiliser au Klondike même, faute de quantités et de pressions d'eau suffisantes. Et cependant les alluvions de côtes, rien que dans le voisinage de Dawson, contiennent pour plus d'un milliard d'or, et la méthode hydraulique paraît leur être seule applicable. A moins que l'on ne trouve un moyen bon marché d'élever d'énormes quantités d'eau, comme par exemple l'électricité, il faudra bien, tôt ou tard, en arriver à aller chercher l'eau du Klondike assez loin pour la distribuer sur toutes les côtes par sa pente naturelle. Le projet, déjà étudié officiellement, coûterait de vingt cinq à trente millions de francs. Le Canada, qui prélève deux et demi pour cent sur tout l'or extrait des alluvions, pourrait le mettre k exécution et en tirer un double profit en vendant l'eau, mais les jalousies de province à province, et les rivalités des membres du Parlement l'en empêcheront. Cependant, je ne doute pas que dans peu de temps, avec l'essor que va prendre l'extraction aurifère, le gouvernement local du Jukon ne puisse l'entreprendre ou pour son propre compte, ou en donnant simplement sa garantie.

Mais, si la méthode hydraulique est incontestablement la plus économique, elle est et restera au Klondike presque exclusivement réservée aux alluvions de côtes. Pour de multiples raisons, on ne pourra que rarement l'appliquer en grand dans les alluvions inférieures. Force fut donc de chercher autre chose pour l'exploitation économique de celles-ci. Des « excavateurs » furent essayés, sans grand succès du reste : cela provient non du procédé lui-même, mais des conditions dans lesquelles il fut expérimenté, et je suis persuadé que les excavateurs n'ont pas dit leur dernier mot, quand on les utilisera sur les terrains qui leur conviennent.

C'est cette circonstance qui a fait le succès du procédé non pas précisément le dernier venu, mais que de magnifiques résultats obtenus récemment avec un matériel de tout premier ordre ont mis en vedette, je veux parler des Dragues.

Tout le monde sait en quoi consistent ces machines, appareils flottants montant la terre dans des godets qui s'enroulent sur une chaîne. Celles employées dernièrement au Klondike et celles qui ont été commandées sont des monstres d'un modèle tout à fait perfectionné, supprimant à peu près la main d'oeuvre, tant pour l'extraction que pour le traitement de l'alluvion, fournissant en somme le maximum de travail avec le minimum de dépenses. De plus, opérant dans la vallée même du Klondike où les infiltrations de la rivière ont maintenu la terre ou complètement, ou presque dégelée, elles furent mises là sur le vrai terrain qui leur convenait.

Tels sont les moyens employés jusqu'ici au Jukon pour exploiter les alluvions. Aucun d'eux n'est à rejeter absolument, de même qu'il ne faut en préconiser aucun à l'exclusion des autres : le meilleur théoriquement peut être le plus mauvais sur un terrain déterminé. Bonne

administration à part, bien entendu, le secret de la réussite consistera souvent uniquement à adapter à une alluvion donnée, le procédé d'exploitation qui lui conviendra. Pour cela, ï expérience sera le seul juge, aussi bien que pour signaler les terrains qui, bien que paraissant « pauvres », laisseront de beaux profits, et empêcher d'être trompé par d'autres, à teneurs élevées, mais dont les frais d'exploitation dépasseraient le produit.

Les procédés d'extraction n'étant que des « outils », il me semble impossible de passer sous silence ceux qui les ont, sinon créés, du moins adaptés aux conditions locales, et qui sont passés maîtres en l'art de les manier. Je parlerai d'autant plus volontiers des mineurs du Jukon que j'y vois une occasion de modifier l'idée très fausse que l'on se fait en général d'une population minière.

Le Jukon et sa population

Le climat. — L'hiver interrompt la récolte de For. — Le* glaces arrêtent la navigation. — Ceux qui vont passer l'hiver ailleurs. — Le ce chercheur d'or ». — Les « camps » miniers du début. — Le Klondikc devenu un a pays » minier. — Le ce mineur ». — Dawson-City, la capitale.

Il est presque superflu de dire que le Territoire du Jukon est un pays excessivement froid l'hiver, du commencement de novembre à la fin de mars. Pendant ces cinq mois, le thermomètre oscille autour de 35° centigrade au-dessous de zéro, descendant fréquemment à -40° C. et assez souvent à -45° C. Plus bas, c'est l'exception qui, dans des cas heureusement rares, atteint jusqu'à -60n C. De semblables températures peuvent paraître effrayantes, et cependant, quand elles ne dépassent pas -40°, elles se supportent aisément. Ce phénomène, constaté par tous ceux qui ont habité le pays, tient à l'absence de vent par les très basses températures, et d'humidité dans l'air.

Par contre, le printemps et l'automne sont délicieux, l'été très chaud, et la longueur de ses jours donnent aux végétaux une telle rapidité de croissance que le voyageur reste émerveillé, et que rien n'empêche d'entrevoir pour plus tard une culture en grand appropriée au climat.

Actuellement, les affaires sont partiellement arrêtées pendant l'hiver : cela ne provient pas des effets du froid sur l'homme, qui peut presque toujours continuer à travailler, mais de ses effets qui modifient les conditions d'exploitation des alluvions. Le .sol, l'eau étant gelés, on ne peut plus, comme nous l'avons vu, travailler que par galeries, et même dans ce cas, il faut attendre le printemps pour « laver » la terre, pour « récolter ».

Le Jukon lui-même étant gelé sur une épaisseur cle un mètre à un mètre et demi, la navigation est interrompue de novembre à fin mai, aussi beaucoup de personnes profitent des derniers bateaux pour fuir l'engourdissement forcé de l'hiver, sa rigueur et la longueur de ses nuits.

Ceux qui partent ainsi à l'automne pour revenir l'été suivant sont principalement des fonctionnaires, des commerçants, des directeurs de compagnies, quelques propriétaires de mines, et les familles des uns ou des autres, peut-être deux à trois mille personnes sur une population de dix à douze mille. Les mineurs emploient très utilement leur temps pendant l'hiver, soit en creusant des galeries, soit en préparant le travail d'été, soit en prospectant certaines parties de leurs terrains. Cela n'a rien d'étonnant : tout près de nous, eh France, les semences et les récoltes sont également interrompues pendant une partie de l'année, ce qui n'empêche pas les cultivateurs de rester sur leurs terres, d'y vivre et d'y travailler. C'est à dessein que je prends cet exemple, car je ne saurais mieux comparer la population du Jukon qu'à une de nos tranquilles agglomérations rurales.

Nous sommes loin, n'est-ce pas, du type conventionnel du « Chercheur d'or », joueur, buveur, débauché et grand batailleur. C'était aussi l'idée que je m'en faisais quand je partis cle France pour aller au Klondike, et

j'avais eu soin de me munir d'un nombre respectable de cartouches pour mon revolver d'ordonnance. A peine si j'en usai quelques-unes sur des perdrix, et me débarrassai bien vite de presque toutes en les jetant dans le Jukon.

Sans doute, le chercheur, d'or peut-être ainsi à l'occasion, surtout celui du début des camps miniers, lorsqu'à la suite de privations de toutes sortes et d'un travail pour lequel il ne sera peut-être jamais payé, un coup de fortune vient le récompenser de sa peine; mais il ne semble pas que ce soit uniquement à son usage que puisse servir le proverbe qui veut que l'argent vite gagné soit vite dépensé, et n'y a-t-il pas partout des gens qu'un gain inattendu rend à demi fous.

En réalité, « être mineur », c'est,- suivant les catégories, une profession ou un métier comme d'autres. Ne sommes nous pas tous un peu des chercheurs d'or, dont nous avons tous plus ou moins besoin et qui, en réalité, « court » moins les ruisseaux du Jukon que les rues de France. S'il est un peu moins diiïicile de l'arracher brut à la terre que de le gagner quand il est monnayé, cette facilité est largement compensée, pour le mineur, par une incertitude beaucoup plus grande, par un travail excessivement dur et aussi par le renoncement à son foyer, à ses habitudes et souvent à sa tranquillité.

Les « camps miniers » sont le plus souvent composés d'ouvriers mineurs, ou autres, à qui l'amour de l'indépendance a fait préférer la maigre pitance de l'inconnu au bien-être avec sa monotonie. Vivant là isolés, peu nombreux et sans famille, toujours prêts à aller ailleurs, hommes rudes parce qu'ils mènent une vie rude, l'Espérance leur fait supporter toutes les misères, et celte espérance est loin d'être chimérique, car il en est peu qui ne soient de temps en temps favorisés par le hasard. Mal-

heureusement, ce sont de grands enfants prodigues; trop faciles à entraîner, et, si leur vie est faite de hauts et de bas, les « hauts » sont éphémères et les « bas » sont l'état habituel.

Peut-être un peu dédaigneux, par principe, pour le a Tchitchako » (1) et le « Tenderfoot » (2), mais au plu9 haut degré serviables et respectueux du bien cl'autrui, ce sont d'excellents cœurs dont la bonne humeur et l'insouciance font d'aimables compagnons, rendus pré^ deux par leur grande habitude de la vie de prospecteur, avec ses imprévus.

Du reste le type du mineur d'avant-garde, qui existait au début, a presque disparu du Klondike. Ce fut un des leurs qui fit en 1896 la découverte d'or sur leBonanza(3) presque au confluent de l'Eldorado. L'agglomération à laquelle il appartenait, et qui campait alors à une cinquantaine de kilométrés de là, fut la première à en profiter. Bien peu d'entre eux devinrent riches, et moins encore le sont restés : les autres, qui passèrent si près de la fortune, ou bien sont partis, ou bien, devenus de simples ouvriers ou de petits propriétaires de mines, sont confondus dans la population actuelle.

En effet, grâce à la fréquence, à l'étendue et à la richesse moyenne de ses alluvions, grâce à leur exploitation de plus en plus rationnelle et économique, grâce aussi aux promesses que donnent les « liions » pour un avenir prochain, le Klondike a cessé d'être un « camp minier » pour devenir, avec toute la région voisine, un

(1) Les sauvages du Jukon, qui eurent sans doute à faire primitivement à des pionniers venus de Chicago, appellent tous les blancs des « Tchitcliakos ». Les mineurs donnent ce nom aux nouveaux venus.

(2) Littéralement « pied tendre », nom donné par les pionniers américains aux nouvelles recrues.

(3) Ruisseau assez important, affluent de gauche du Klondike, et qui a lui-même comme tributaire l'Eldorado. Dans ces deux « creeks » furent les plus riches alluvions.

grand « pays minier », où vit une population stable, sédentaire et satisfaite.

Des vingt-cinq à trente mille hommes de tous âges, de tous métiers et de toutes conditions qui, sans savoir au juste ce qu'ils allaient faire là, furent pris de la fièvre de l'or et pénétrèrent en 1897 et 1898 dans le Jukon, beaucoup furent très désillusionnés dès leur arrivée. La zone des alluvions très riches était restreinte et tout y était pris, trouver de l'or ailleurs était moins facile et moins rapide qu'on avait pensé, aussi un grand nombre, pauvres en provisions comme en argent, et redoutant l'hiver qui approchait, repartirent presque aussitôt. D'autres, qui restèrent, se tirent prospecteurs. D'autres enfin, trouvant un travail largement payé, s'engagèrent comme ouvriers, et leur nombre se grossit peu à peu de la plupart des prospecteurs du début, à mesure que le manque de ressources les obligeait à s'employer. Ainsi se forma la population minière du Jukon.

Gagnant bien sa vie, mais économe et laborieux, très souvent marié et père de beaux bébés, le mineur aime son métier, qui lui procure, il est vrai, un gain exceptionnel. Ouvrier, petit propriétaire, souvent l'un ou l'autre suivant les circonstances, prospecteur de temps en temps, il forme une communauté extrêmement intéressante et estimable, qui exploite ses mines absolument comme si elle cultivait ses champs, et l'illusion est complète pour qui l'examine d'un peu près.

Le voyageur qui ne fait qu'un court séjour auKlondike peut souvent juger différemment. Mais ce n'est pas sur les mineurs qui viennent à Dawson pour affaires ou pour s'amuser les jours de paye qu'il doit baser son appréciation. Toutes les villes contiennent des quartiers qui frappent violemment les yeux et les oreilles, mais aussi des

quartiers tranquilles, et c'est une injustice de ne signaler que les premiers.

Les crimes sont d'ailleurs à peu près inconnus au Jukon, et les délits très rares. On doit à la vérité de dire que la Police achevai (North West Mounted Police) fait son service avec un zèle et un dévouement remarquables, et que les juges se montrent très sévères pour les délits de droit commun.

Dawson-City, la métropole du Jukon, est une ville bâtie en bois sur les bords du fleuve, au confluent cl u Klondike. Excessivement prospère dans les premières années, alors que le pays n'avait pas encore atteint son état d'équilibre, un ensemble de circonstances défavorables la firent peu à peu délaisser par une partie de ses habitants. Même actuellement, toute réduite qu'elle soit, la concurrence y est encore trop grande, et si dans toutes les professions, certains réussissent très bien, le plus grand nombre y végètent. Les mineurs, trouvant maintenant dans leurs villages tout ce dont ils ont besoin, descendent beaucoup moins en ville : puis, si la plupart sont à l'aise, ils sont aussi plus économes, car les gains sont moindres que les premières années, et enfin ceux qui auraient le plus les moyens de dépenser, ou bien ont fait venir leurs familles ou bien épargnent pendant l'été pour pouvoir aller passer l'hiver « en dehors ».

Mais la ville a, à mon avis, touché au plus bas, et elle doit maintenant augmenter progressivement avec le développement du Jukon. Ses habitants reverront de beaux jours, s'ils ont l'habileté de la maintenir non seulement comme capitale, mais surtout comme « cenlre d'affaires » du Territoire. Dawson y est d'ailleurs destiné par sa situation favorable, par son port, par les nombreuses routes qui desservent déjà tout le Klondike, et même par

un chemin de fer récemment construit et qui pénètre au milieu des mines.

C'est donc assez se lamenter sur un passé qui n'est plus, et l'avenir me semble suffisamment plein de promesses. N'oublions pas que si nous avons au Jukon les hivers sans clarté, nous avons par contre les superbes étés sans nuit, et, dans un pays d'une richesse aussi énorme les pensées ne sauraient s'arrêter longtemps dans la nuit du découragement, car elles sont réchauffées par un soleil qui est, comme le vrai, source de vie et d'énergie : l'Espérance.

Les Compagnies Minières

Débuts peu brillants. — Difficultés des premières années, — Conditions nouvelles. — expérience acquise.

Dès que le Klondike fit parler de lui, des compagnies envoyèrent soit des agents pour se rendre compte, soit des directeurs avec des capitaux. Il faut avouer que les débuts de ces compagnies ne furent en général pas brillants. A quoi cela tint-il? Uniquement au manque de connaissance du régime minier, qui ne ressemblait à aucun de ceux déjà connus.

Ce n'est pas tout d'extraire une certaine quantité d'or d'une alluvion : encore faut-il le faire assez économiquement pour avoir un gros excédent des recettes sur les dépenses, car les frais des compagnies sont élevés. Il faut donc que les directeurs, loin de serrer leurs calculs, se laissent une marge très grande en mettant les recettes au minimum et les dépenses au plus haut.

Ceci ne pouvait guère être au début : si les terrains étaient riches, les prix payés étaient trop élevés, car on ne connaissait pas encore le « régime » des alluvions, et les belles teneurs que donnaient les sondages étaient un trompe l'œil, attendu que les éléments d'appréciation manquaient pour traduire en chiffres les frais d'extraction. Les terrains étaient-ils « pauvres », il n'y avait pas encore de méthode économique pour les travailler. Là où

un mineur aurait peut-être pu s'en tirer à force de surveillance et de petits moyens « à côté », une compagnie ne le pouvait pas.

Du reste, si un terrain est réellement riche et reconnu comme tel, il est exploitable par les procédés ordinaires du mineur, et celui-ci le travaille lui-même; s'il le vend, c'est presque toujours trop cher pour des compagnies. Celles-ci doivent donc rechercher plutôt des mines « pauvres » ou tout au moins des terrains dont une cause quelconque diminue la valeur aux yeux du mineur ordinaire, afin de les payer bon marché et dans le but de les travailler économiquement.

Nous avons vu que des procédés économiques existent : ce sont principalement le procédé hydraulique pour les côtes et les dragues pour les vallées. Tous deux ont l'ail leurs preuves, et les compagnies peuvent maintenant s'engager sans crainte, pourvu que leurs directeurs aient ou acquièrent l'expérience indispensable. C'est elle qui leur permettra d'abord de trouver, grouper ou acquérir avantageusement des terrains pouvant se prêter à une exploitation économique, puis de discerner le procédé convenable, et enfin d'administrer l'affaire « en bons commerçants (1). » Ces trois séries d'opérations semblent peu de choses : elles sont, en effet, relativement aisées pour qui a la pratique du pays, mais, si ce sont des conditions suffisantes pour assurer le succès de toute entreprise minière, elles sont indispensables pour tirer de cette entreprise tout ce que sont en droit d'en attendre ceux qui l'ont formée.

J'ai exposé dans la deuxième partie de cet ouvrage comment devraient, à mon avis, s'organiser des compagnies. Je vais maintenant parler sommairement de la manière dont se prennent les terrains miniers au Jukon.

(1) « Business like, »

La législation minière du Jukon

La législation minière, dans le Territoire du Jukon, ne fait pas de différence pour les droits entre une compagnie et un mineur particulier. Moyennant une redevance fixe insignifiante, a toute personne » de dix huit ans au moins ou toute compagnie reçoit un « certificat de mineur » bon pour une année.

Pourvu que le lot qu'il désire ne soit pas déjà occupé, tout mineur peut prendre un terrain minier sur chacun des ravins, ruisseaux, rivières etc., compris dans les limites du Territoire. "Après qu'il a déterminé son terrain par des poteaux avec certaines inscriptions réglementaires, il va au bureau d'enregistrement spécial et le fait inscrire (V office et immédiatement. Aussi le terrain qu'il a choisi s'appelle-t-il un « claim (2). »

Sur les alluvions, les dimensions des a placer claims » ont plusieurs fois varié : elles sont actuellement de 500 pieds (3) sur 2.000, avec augmentation pour le mineur qui découvre une nouvelle alluvion (4).

(1) Chaque province du Canada a sa législation minière particulière : celle du Jukon n'est pas celle de la Colombie Britannique par exemple.

(2) « To claim, » réclamer. C'est un droit que le mineur « réclame » et non une faveur qu'il sollicite.

(3) Le pied est d'environ 30 centimètres. 3 pieds font donc un mètre moins un dixième.

(4) Les alluvions toujours couvertes par l'eau, comme par exemple

S'agit-il d'un filon, le « quartz claim » a 1.500 pieds carré, et possède le tréfonds perpendiculairement audessous de ses limites (5).

Celui qui a fait enregistrer un claim peut dès ce moment le travailler ou en disposer à son gré. Le titre, qu'il garde ou qu'il transmet, est un litre définitif de propriété, garanti par le Gouvernement canadien, sous trois conditions fixes : le propriétaire du claim doit avoir un a certificat de mineur, » il doit tous les ans renouveler l'enregistrement et enfin faire sur le claim un minimum déterminé de travail.

Les titres de claims sont, comme tous les titres des autres propriétés que Ton peut acquérir en Canada, d'une sécurité absolue, ainsi que les transactions auxquelles ils donnent lieu.

Tout terrain pouvant être pris comme claim, on conçoit qu'un titre, bien qu'enregistré, ne soit nullement une garantie que le claim contient de for. C'esl une question dont le Gouvernement ne s'occupe nullement pour délivrer le titre, pas plus qu'il ne s'inquiète par la suite de ce qui est tiré du terrain. Il prélève seulement, comme je l'ai déjà dit, un droit régalien de deux et demi pour cent sur tout for extrait des alluvions, et à sa sortie du Territoire du Jukon.

La législation minière du Jukon n'accorde donc aucun traitement de faveur aux compagnies, et on ne peut que

celles situées sous le lit d'une rivière qui ne i>èlc pas, donnent droit à beaucoup plus. Jusqu'ici, elles n'ont pas été exploitées au Jukon.

(5) Le placer claim est celui dans lequel l'or ayanl été libéré de la roche qui le contenait ne demande plus qu'un traitement à l'eau pour être séparé de la terre. Le quartz claim au contraire est celui dans lequel l'or étant encore emprisonné dans la roche, celle ci exige un « broyage » préalable. Les liions sont donc d<*s quart/ claims, et il en est de même d'une alluvion solidifiée.

l'en approuver. Les quelques grandes « concessions » que le gouvernement se risqua à céder dans les premières années donnèrent lieu à des abus déplorables, et il a eu raison d'y renoncer. Du reste si les compagnies, qui représentent « le capital », sont intéressantes, le mineur, qui représente simplement « le travail », Test encore plus, et a davantage besoin d'être protégé. Il est donc naturel que (ont terrain minier soit d'abord offert en prime à « l'effort individuel » : si celui-ci ne peut pas en tirer parti avec les moyens dont il dispose, il le cède à u l'effort collectif » qui, avec ses moyens plus puissants, peut rendre productif ce qui serait inutilisable pour le premier.

Grâce à ces sages précautions, nous ne connaîtrons pas de sitôt les rivalités entre le Capital et le Travail : loin d'être deux ennemis, ce sont deux égaux qui s'entr'aiclent au plus grand profit et au plus grand honneur de tous.

Les Pilonô

Ce qu'est un filon. — Filons minéralisés et filons métalliques. — Tous les filons ne sont pas venus en fusion de l'inférieur de la terre. — L'origine « ignée » moins fréquente que l'origine « aqueuse ». — Aucune raison pour qu'un filon augmente de richesse en profondeur. — Filons quartzeux. — Allure irrégulière et poches.

Après avoir examiné, dans les alluvions, ce qui est palpable et acquis pour le présent, qu'il me soit permis de pénétrer un peu dans le domaine de ce qui, seulement probable aujourd'hui, sera demain la réalité, je veux dire l'exploitation des filons.

Comme je l'ai mentionné, les alluvions aurifères proviennent de la désagrégation de filons aurifères. Je pourrais très bien, dans cet ouvrage, me contenter de cette constation sans chercher à expliquer la provenance des liions. Mais j'estime que celui qui s'intéresse à une entreprise minière ne doit pas seulement connaître les caractéristiques particulières à celle-ci, mais aussi avoir quelques notions sur ce qui forme la base de toutes.

Quand, dans des roches actuellement solides, nous trouvons intercalée une couche relativement mince de

matière étrangère solidifiée, nous donnons à cette dernière le nom de « filon ».

Vn filon peut être absolument privé d'éléments métalliques. D'autres fois, il contient de ces éléments disséminés dans sa masse, auquel cas il est « minéralisé », Enfin si le métal est groupé, il constitue un filon « métallique ».

Beaucoup de personnes s'imaginent que tous les filons minéralisés et surtout métalliques sont venus « tels que » en fusion de l'intérieur de la terre. L'idée est fausse.

La plus grande partie des éléments métalliques répandus à la surface de la terre y sont en effet arrivés mélangés à certaines des masses pâteuses qui, dès les premiers temps de la consolidation de la croûte terrestre, et par suite de pressions, ont crevé les parties déjà solidifiées pour s'étaler au-dessus d'elles. Mais les métaux venus ainsi étaient dans un état de dissémination tel que nous ne pouvons songer à les exploiter.

Plus tard, les pressions ont injecté et infiltre dans l'épaisseur plus grande de roches déjà formées des matières minéralisées qui, en se refroidissant, ont pu devenir elles-mêmes des filons minéralisés, ou donner naissance à des filons métalliques. Ceux-là seuls sont véritablement d'origine ignée.

Mais la grande majorité des filons que nous pouvons exploiter ont une origine aqueuse.

Les uns ont été formés par les eaux marines et les eaux souterraines qui, principalement aux époques géologiques anciennes, ou dans les couches de ces époques, ont remanié et condensé les éléments métalliques disséminés dans les masses d'épânchementq e j'ai mentionnées tout à l'heure, sous l'influence de phénomèmes physiques et chimiques auxquels n'ont pas été étrangères les pluies abondantes et chaudes des premiers âges.

Ces filons, ainsi que les filons ignés, nous auraient

toujours été cachés si des révolutions géologiques ne les avaient accidentellemnt ou brisés et amenés à la surface, ou soulevés à sa proximité.

D'autres filons enfin, également d'origine aqueuse, ont été formés, à différentes époques géologiques, par les eaux de sources, qui enlevaient des matériaux aux roches à travers ou sur lesquelles elles passaient, pour les déposer, en se refroidissant, dans les interstices de la surface terrestre. Lorsque les roches traversées étaient minéralisées, ces filons ont pu l'être également.

Pour des raisons dont il est inutile de parler ici, beaucoup de filons formés de celte dernière manière sont composés de « quartz » et, lorsqu'ils sont minéralisés, sont « aurifères ». Ceux qui datent de notre époque géologique sont les seuls filons que nous trouvions à la place où ils ont été formés (1).

Si j'ai établi ces distinctions, ce n'est pas tant pour montrer que tous les filons n'ont pas été formés par fusion que pour attirer l'attention sur une erreur assez répandue et qui consiste à croire qu'un filon doit augmenter de richesse en profondeur. L'expérience, d'accord avec le simple raisonnement, prouve que si cela « peut » arriver, il ne doit pas « forcément » en être ainsi. De plu*, beaucoup d'entre eux, et notamment les liions aurifères quartzeux, ont une allure des plus eapricieuses au point de vue de leur minéralisation. J'ai parlé de « poches » à propos des alluvions : on peut employer le même terme pour les filons aurifères qui, pris dans leur ensemble, ne sont pas plus réguliers qu'elles.

Et si, dans une localité minéralisée, l'expérience et

(l) Les Conglomérais ne sont que dos allnvions solidifiées, provenant de la désagrégation dos liions, niais qui, comme eux. demandent à être/broyés.

ies connaissances géologiques peuvent guider dans la recherche de certains filons, il faut presque en exclure les filons aurifères quartzeux formés par les eaux de surface et que le hasard seul peut faire découvrir. A eux comme aux alluvions on ne peut guère appliquer que la théorie fataliste du mineur : l'or est là où on le trouve.

Toutefois, de même que pour les alluvions la pratique d'une région peut en faire connaître à peu près le régime, de même les filons aurifères, souvent groupés par localités, ont été soumis à des influences identiques qui peuvent leur avoir donné un régime particulier, sensiblement régulier, et que la pratique fait connaître.

Recherche des Filons

Peu de Compagnies sont organisées pour prospecter. — Alluvions du KJondike semblant venir des filons de quartz. — On n'a pas trouvé au KJondike de filons « excessivement » riches. — Le « prospecteur » ua pas les moyens de faire une recherche sérieuse. — Simple contre-temps. — Les Compagnies sur place seront les premières à en profiter. — Recherches en dehors du Klondike.

Malheureusement, la recherche des liions est longue, difficile et coûteuse : les Compagnies, qui seraient les plus aptes à l'entreprendre, ne sont généralement pas organisées pour prospecter les pays nouveaux. Elles ont des capitaux à faire valoir, et recherchent les contrées où elles peuvent les placer immédiatement, quittes à payer un prix très élevé pour des mines qu'on peut leur prouver bonnes. Mais cette preuve exige de gros travaux, et, on peut le dire franchement, jusqu'ici elle n'a pas été faite au Klondike.

Pourquoi ?

Au Klondike, comme dans la partie du Jukon avoisinante, s'il paraît probable que le pays fut le réceptable de détritus aurifères véhiculés par des glaciers et déposés

après un long parcours, l'examen des alluvions prouve incontestablement qu'il faut souvent leur assigner un point de départ très rapproché.

Tout semble démontrer que ce point de départ dut être des filons de quartz, et c'est sur eux que les prospecteurs portèrent leurs recherches dans les environs de Dawson. Leur ambition était de trouver des filons d'une richesse correspondant à celle des meilleures alluvions. Car les premiers prospecteurs de quartz, dont les ressources sont bien limitées, sont comme les mineurs du début : il leur faut des filons « très riches » afin de pouvoir extraire le métal immédiatement, sans frais, et avec des moyens rudimentaires.

Ils ne trouvèrent pas tout à fait ce qu'ils cherchaient.

La partie des filons manquant, et qui avait formé les alluvions, était-elle plus riche que la partie qui reste ? Peut-être.

Des filons excessivement riches existent-ils, que l'on n'ait pas découverts? Peut-être encore : tout le bassin inférieur du Klondike est couvert d'une grosse épaisseur de débris gelés, qui cachent la roche et rendent cette recherche très difficile.

Est-ce la grande quantité de filons et le cubage énorme de quartz aurifère désagrégé, qui firent la richesse des alluvions? C'est ce qui est le plus probable.

Malgré cela, on a trouvé des filons que l'on pourra réellement appeler « très riches », si leur teneur se maintient aussi belle que celle donnée par quelques grattages pratiqués sur eux. Mais c'est surtout quand il s'agit de filons de quartz qu'il est imprudent de juger ce que l'on ne voit pas d'après ce qui est visible, et il est admis qu'on ne doit y faire une installation de machinerie, toujours coûteuse, que lorsqu'on a découpé par des galeries et reconnu par de nombreux essais assez de roche pour payer l'installation. La prudence exige même que l'on

ait extrait un cube suffisant pour alimenter les machines pendant un certain temps.

Rien de tout cela n'a été fait au Klondrke: il y a eu découverte de filons « paraissant » très bons, mais il n'y a pour ainsi dire pas eu de « prospection. »

C'est que le prospecteur, celui qui « découvre », n'a pas d'argent : ceci est un fait acquis. Il gratte un peu son filon, mais, s'il ne le trouve pas de suite exceptionnellement bon, il est incapable de faire une prospection sérieuse, aussi cherche-t-il ou à vendre immédiatement un prix modique, ou à intéresser quelqu'un, particulier ou compagnie, qui puisse l'aider à continuer.

Or, comme nous l'avons vu, les opérations des compagnies minières ne furent pas brillantes au début : les quelques qui persistèrent étaient, avec raison, trop occupées aux alluvions pour s'intéresser aux liions.

Tout ceci ne fut qu'un contre-temps que de nouvelles circonstances feront disparaître. Le Klondike peut de ce côté regarder l'avenir avec confiance. Combien de temps cela prenclra-t-il encore? Peut-être peu, peut-être beaucoup : c'est sur ce point seulement qu'il y a incertitude. Mais cela me paraît aussi suffisant pour que je ne conseille pas de former des entreprises minières sintéressant de suite à l'exploitation des filons. Le travail des alluvions offrira dès le début un emploi des fonds plus rapide et plus facile, et une rémunération presque immédiate.

Seulement, les Compagnies qui seront surplace seront aussi les premières à profiter du développement de l'industrie filonnienne, et, si elles sont formées ainsi que je l'ai indiqué, elles pourront s'y intéresser dans les meilleures conditions, sans avoir à subir de majorations de la part de qui que ce soit. Si vous voulez, les alluvions

seront pour elles un « placement », et un excellent placement, et les filons seront les « chances aux tirages. »

En outre, les prospecteurs se sont presque bornés jusqu'ici à chercher dans les localités à alluvions, comme le Klonclike, et ce lut un tort, car ce sont celles où les découvertes et les recherches déliions sont les plus difficiles, parce quece sontcellesoù les rochesde surface ont été le plus bouleversées. Or, sur de nombreux points du Territoire du Jukon, il a été reconnu des liions, quartzeux et autres, et de différents métaux. Je puis en parler en connaissance de cause, ayant moi-même conduit quelques travaux sur un affleurement découvert à une certaine distance de Dawson, et dont les essais en or, argent et plomb étaient magnifiques. N'ayant pas recoupé le filon à la place où j'espérais le trouver, j'estimai que cela m'avait assez coûté et interrompis des recherches qui m'auraient entraîné trop loin, étant donné surtout que les dépenses nécessitées par la mise en exploitation eussent été particulièrement élevées.

Mais je ne regrette pas de m'en être occupé : prospecter, n'est-ce pas livrer bataille aux difficultés que la nature a accumulées pour défendre ses trésors. Loin d'être l'âpre lutte pour la vie où l'homme n'a d'autre ennemi que l'homme, c'est la conquête du bien-être où nous marchons tous coude à coude. Il n'y a pas de Bourse à Dawson, car le vrai mineur ignore la spéculation homicide : c'est moins un aventurier qu'un soldat, dont les victoires ajoutent à la richesse du monde et, quand il lui échoit une part de butin, qui oserait prétendre qu'il ne l'a pas bien gagnée ?

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