ACTE DEUXIEME
RICHARD, souriant.
Oui, Jeanine, je me souviens. Vous étiez pour moi une petite fille, car j’avais quinze ans de plus que vous. Je vous baisais sur les cheveux, quand vous vous pendiez à mes épaules. Et nous étions de grands amis.
JEANINE, de plus en plus tendre.
Et vous souvenez-vous, Richard, du jour où ma sœur Marianne a voulu me faire épouser votre frère? J’ai pleuré dans vos bras, vos pleurs ont coulé sur mes mains. Cela était très doux et cela me déchirait!
RICHARD, s’abandonnant peu à peu.
Je me souviens, Jeanine. Je ne voulais que votre bonheur à tous, et j’ai cru donner ma vie, à cette minute, pour que.la vôtre fût heureuse. Je vous aimais, Jeanine, c’est pourquoi je suis parti.
JEANINE, avec éclat.
Dites-le donc, dites-le donc que vous m’aimiez, puisque vous n’avez point osé le dire! Je vous aimais, et moi non plus je n’ai point osé, étouffée de larmes.
RICHARD
Non! vous ne m’aimiez pas, ne dites pas que vous m’aimiez! J’étais votre grand frère.
JEANINE.
Vous étiez mon époux et mon roi. Je vous aimais, Richard, et je vous aime !
RICHARD, oubliant tout.
Ah! Jeanine, femme entrée dans ma chair, dans mon âme! Qui te rencontre, t’aime et te donne sa vie. La mer est moins profonde, moins dévorante. J’ai battu la mer sans fin, mais il n’y a que toi, je reviens à toi.
Pendant trois années, d’autres étoiles se sont levées éclatantes dans d’autres deux, des terres inconnues ont surgi sans cesse à l’horizon pour s’y effacer ensuite. Et, debout, à la proue du navire, je n’ai jamais cherché que toi, mes yeux n’ont jamais vu que toi.
Malgré mon serment, me voici de retour, je t’appartiens. C’est ta force souveraine qui soufflait dans la voile, et l’ouragan qui me ramène n’est que la violence de ton désir. Prends-moi donc, rien n’est plus, ni liens, ni devoirs, ni pensées. Je ne veux vivre que de toi.
JEANINE, à son cou.
Cher amour, je suis heureuse... (inquiète.) Mais est-ce mon cœur qui bat trop vite? Est- ce, là-bas, les pas d’un géant qui marche? J’entends toujours le galop d’une éternelle poursuite... Ecoute, écoute!
RICHARD
Oui, là-bas, sans cesse, autour de nous... C’est l’ouragan, cher amour. Le vent rugit, le désastre de partout nous environne, pendant que nous sommes ici, dans la paix enchantée de notre rêve.
JEANINE, l’entraînant sous l’arbre.
Viens, viens nous abriter sous l’arbre tutélaire. Il est l’asile inexpugnable... Entends-tu la divine musique?