L'ETABLISSEMENT DU TÉMISCAMINGUE
L'aspect de Mattawa n'a rien de pittoresque ni
d’attrayant. Le seul mérite de cette villette est
d’être située au confluent du la rivière qui porte son nom avec celle des Outaouais. Elle doit à cette situation d’être un centre commode et tout indiqué d'avance. La physionomie, le caractère et le relief lui font complètement défaut. C’est un endroit sauvage, banal, morose. Peut-être qu'avec le temps, des constructions et des embellissements, il finira par s'améliorer, mais en attendant, il n’est pas autre chose qu'un point d'arrêt et d'approvisionnement sur la grande route de l'Outaouais supérieur.
L'œil ne voit tout autour qne des forêts rachitiques, trouées de noires éclaircies par des feux périodiques, que des hauteurs dénudées, à peine recou-
vertes çà et là de quelques lambeaux de verdure, de quelques plis d'arbres rabougris, descendant tristement sur leurs flancs jusqu’à la bordure de rochers granitiques qui n’abandoune pas un instant la rivière. Le village, ou si l'on veut, la ville elle-même est assise sur un lit d'énormes cailloux, qu’il à fallu soulever et reculer à grand’peine pour donner passage aux chemins et aux rues. Ces cailloux, isolés, en nombre infini, ont été laissés là, sur place, par le retrait des glaciers qui couvraient, lors de l’époque glaciaire, le lit de la rivière, beaucoup plus large alors qu'aujourd'hui. Il faudrait faire un travail prodigieux et dépenser des sommes énormes pour en débarrasser cet endroit, dont les perspectives d'avenir ne permettent pas de récompenser un si colossal labeur, surtout si l’on met à exécution le chemin de fer projeté entre North-Bay, sur le lac Nipissingue, et le Témiscamingue, Ce chemin de fer,en effet, enlèverait à la ville de Mattawa tout le commerce de bois de la région du Témiscamingue et du lac Keeppewa, dont elle dépend aujourd'hui pour sa subsistance. En face de Mattawa, de l’autre côté de la rivière, se dresse une montagne chenue, aux trois quarts pelée, semblable au dos d’un chien galeux, qui lisse
pousser entre les intervalles de ses rochers cagneux
de rares sapins et bouleaux qui ont plutôt l'air d’être retenus là que d'y croître; sur l'un de ses côtés,
quelque peu adouei, se découvre un essai grimaçant de feuillage qui n'arrive pas à donner l'illusion.
A défaut d'arbres et de verdure, on avait cru, l'an dernier, que cette montagne eontenait au moins de Tor ou de l'argent, et l’on avait essayé de former, pour exploiter cette mine imaginaire, une compagnie comme il s’en forme tant de nos jours, sur le moindre indice, et pour la captation des badauds. Mais cette tentative avorta aussitôt conçue, et l’on n’en a plus entendu parler, ce qui ne l'empêchera pas probablement de se renouveler avant peu.
En quittant}Mattawa pour remonter l'Outaouais, onfprend un des‘petits bateaux À vapeur deïla Compagnie du Témiscamingué, longs de quarante-cinq . pieds environ, qui font le service entre les différente rapides. C’est tout un système que ce service des petitsibateaux de l'Outaouais supérieur. Grâce à
lui et au chemin de fer du Pacifique, Montréal n'est plus qu'à vingt heures du lac Témiscamingue, quand
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il en était auparavant à quinze jours. Il y a dixhuit mois à peine qu'ilest établi et déjà il a opéré toute une révolution dans le mouvement et dans la circulation de cette contrée.
De Mattawa au Long-Sault, rapide de six milles environ et décharge dn lac Témiscamingue, il y à une navigation de trente-deux milles, interrompue par trois rapides, espacés à des distances presque égales de einq milles; ils s'appellent le premier La Cave, le deuxième Les Erables, le troisième La Montagne. Naguère, avant l'introduction des minuscules bateaux à vapeur, il fallait faire portage à chacun de ces rapides et remonter à force de rames les espaces intermédiaires. Aussi longtemps qu'on était sur l'eau, cela allait assez bien, quoiqu'on fût obligé de voguer contre le courant; mais, nous l'avons vu dans un chapitre précédent, l'Outaouais, heureusement, a une pente très faible; sa dénivellation ne s’accentue guère que dans les cascades et les chutes : là, lopération devenait ardne, pénible, parfois même impraticable en certaines conjonctures. C'était quand il fallait « portager” le long des rapides, après avoir débarrassé le canot où la barge du bagage et des provisions, distribué le tout sur les épaules de chacun des voyageurs, fixé la charge ainsi fractionnée au moyen d'une bande de eair passée en anneau autour du front et dont l'extrémité, retombant sur le dos,
118 7 VOUTAOUAIS SUPÉRIEUR
soutenait un objet de poids proportionné à la force de chäcan. Quelles fatigues pour remonter à pied les bords du rapide ! On soufflait, on suait, on pliait sous le faix par des sentiers tortueux, rocailleux, hérissés d'obstacles, quelquefois entièrement bouchés per la chate récente d’un trone d'arbre, ou d’autres fois, em barrassés tellement par les détritus de forêts qu'y avait précipités l’orage de la veille, qu'on n’avait d'autre alternative que de se frayer un chemin, soit dans la vase détrempée de la rive, soit en escaladant les rochers les uns après les autres, en s’aidant de son mieux des obstacles mêmes de la route.
On appelait cette aimable opération “ remonter les rapides à la cordelle.” L'un portait au bout de sa lanière de cuir une boîte de thé surmontée de divers menus objets, l’autre un sac de farine, celui-ci un baril de lard, celui-là un poêle ou d’autres articles de ménage ; les femmes, car il y en avait aussi quelquefois, portaient ce qu'elles pouvaient; et enfin, deux ou trnis hommes, tenant le bout d’un cable solidement attaché à l’embarcation, la halaient dans le rapide le long des bords, dans l'eau jusqu'aux genoux, sur des lits de cailloux, sur les escarpements ou les pentes glissantes des rochers, à travers les taillis et
les broussailles emmêlées, et, tout le temps, occupés, par-dessus toute chose, à empêcher le choc des billots
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que le rapide emportait avec Ini dans sa course irrésistible.
C’est de cette façon et par cette seule voie qu'ont été transportées, pendant de longues années, les provisions destinées aux forestiers du haut Outaouais ; c'est ainsi que des familles entières de hardis et courageux colons se sont transportées, depuis l'établissement du Témiscamingue, dans cette région lointaine et déserte. Et qu’avaient-elles en perspective, une fois parvenues à destination ? Des privations de toute nature, un abîme entre elles et les lieux aimés qu'elles ne reverraient peut-être jamais, l'éloignement et la solitude dont la lourde étreinte serrait les cœurs, enfin, la misère elle-même, sous vingt formes différentes et toujours menaçantes, sans aucun moyen d'y remédier ou même de la combattre.
Sur la route, pas une maison pour les accueillir, pas un abri pour se reposer ou échapper aux orages. Une fois engagé dans ce chemin implacable, il fallait marcher toujours jusqu'à ce qu'on fût arrivé au terme, et quel terme! Un emplacement nu, souvent ravagé par le feu, et toutes les images de la désolation s'offrant en foule pour abattre, dès la première heure, les plus viriles natures. Que de fois la Mission des Oblats n'a-t-elle pas recueilli, hébergé et nourri des familles entières, sans ressource au-
cune! Que de fois des colons, venus seuls, n’ont pas en le courage de retourner chercher leurs femmes et leurs enfants, et sont restés une année, deu:
années, dans un isolement complet, préparant péniblement une demeure primitive et arrosant de sueurs un sol fertile, sans doute, mais qui exigeait tant de travaux préliminaires avant de donner la plus maigre
Mais dans notre siècle de prodigieuses entreprises, de marches précipitées, jamais interrompues ni ralenties, vers un avenir qui grandit sans cesse, et dans des proportions centuplées, à mesure qu'il se découvre ; dans ce siècle où la terre, tant les distances se sont effacées, semble déjà trop petite pour l'homme qui songe à gravir l'espace lui même, afin d'étendre en quelque sorte la sphère de son domaine ou pour conquérir des mondes inconnus; dans ce siècle où la vapeur, sifllant par des millions de bouches, emplit l'atmosphère d’une sorte de fièvre qui met en feu tous les cerveaux et donne des ailes de flamme à toutes les volontés, où l’on ne compte déjà plus les efforts à faire, mais seulement les résultats à obtenir, les victoires à remporter sur l’espace et sur la nature, où les projets de la veille sont le fait accompli du lendemain, où l’on ne mesure plus ses pas par la distance à parcourir, mais par la distance parcourue, il était évident qu’une colonis:
tion aussi primitive, aussi pénible eb aussi lente que celle dont nous venons de voir les premiers éssaif, serait ou irrévocablement abandonnée, où totalement transformée et poussée vigoureusement, si elle était réellement préfttable et valait la peine d’être entreprise sur une vaste échelle, avec de puissants moyens.
Notre pays est jeune ; il manque de population et de capitaux. Nous ne sommes que cinq millions d'âmes, disséminées sur un territoire presque aussi grand que l’Europe, mais nos richesses naturelles sont incaleulables, illimitées. Illimitée aussi notre confiance dans nos forces et dans nos destinées Un sang nouveau semble avoir pénétré dans nos veines depuis quinze à vingt ans, au spectacle des énormes enjambées du progrès scientifique ; un ferment d’audace et d’ambition nous agite, nous enflamme êt nous pousse incessamment vers de nouvelles entreprises que nous n’aurions pas conçues autrefois, même dans nos rêves. Ce n’est pas en vain que nous respirons l'air puissant de la libre Amérique : avec nos voisins des Etats-Unis, nous sommes emportés dans lé même torrent qui précipite hommes et choses vers des ri vages toujours nouveaux, toujours plus reculés. L'action, l'exécution rapide, telle est la condition actuelle de notre nature. Le développement du pays dans
toutes ses parties, son accès rendu facile de tous
côtés, voilà ce que nous voulons aujourd’hui et ce que les gouvernements sont tenus de vouloir avee
nous, sous peine d’une déchéance prompte et irrévocable.
Le chemin de fer du Pacifique venait d'atteindre le village de Mattawa, déjà transformé, de simple poste qu'il était naguère, en un grand entrepôt, en un centre d'activité commerciale et de va-et-vient continuel. On commençait à parler dans la capitale fédérale d’ane grande région inconnue, déserte mais fertile, qu’arrosaient le lac Témiscamingue et ses affluents : la rivière Montréal, la Kippewa, la Loutre, la Blanche. J'usque-là, aucune colonisation sérieuse, méthodique, suivie, n’y avait été tentée, et la forêt m'avait encore retenti que du bruit des grands pins tombant sous Ja hache des bûcherons enrégimentés au service des marchands de bois. Alors se présenta un jeune prêtre, un modeste Oblat, dévoré d’une ambition patriotique que ne pouvait contenir la sphère où lemprisonnaient ses humbles fonctions de missionnaire, et dont l'intelligence, écartant les voiles de Yavenir, lui avait révélé ce que pouvait devenir,
avec les progrès récents et les communications houvelles, la vaste contrée où il avait jusque-là exercé obseurément son ministère.
Le Père Paradis, tel était cet homme dont le nom devait bientôt se trouver en butte à d'implacables ressentiments, conçut le projet de visiter en entier la vallée du Témiscamingte ; après nne étude minutieuse de cette contrée, il revint avec la conviction que non seulement elle pouvait contenir une quarantaine de paroisses, d’un établissement facile, mais encore qu'il était possible, en abnissant simplement le niveau du lne, de faire disparaître les rapides qui interceptent la navigation de l'Outaouais. Il suffirait pour cela d'enlever les battures qui forment la tête du Long-Sanlt, d'y creuser suffisamment pour abais-
ser de vingt-deux pieds les du Témiscamingue, et, en même temps, d'élever les eaux de l'Outaouais de trente-deux pieds en construisant une digue à Mattawa, la pente de la rivière par les différents rapides, entre le lac et Mattawa, étant évaluée à cinquante-quatre pieds. De la sorte, le Long-Sault et
les autres rapides se trouveraient noyés, et l'on aurait une navigation non interrompue de cent quinze milles depuis l'embonchure de la Mattawan jusqu'à celle de la rivière Blanche, et de vingt milles de plus sur cette dernière, avec cinq autres milles sur la rivière des Quinze, ce qui donnerait
cent quarante milles praticables du côté d'Ontario, et cent vingt du côté québecquois..
L’exécution de ce plan devait à la fois procurer une navigation non interrompue, comme nous venons de le voir, et assécher, à la tête du lac Témiscamingue, des milliers d’acres d2 terre d’une fécondité incomparable, de larges et grasses prairies de foin sauvage, actuellement baignées par les eaux, Mais le gouvernement fédéral, après avoir fait faire un examen des lieux et une étude du projet par un ingénieur, crut devoir y renoncer à cause des frais énormes auxquels on en évaluait l'exécution. Il n’est pas du tout improbable, néanmoins, qu’on reprenne un jour ce projet, concurremment avec la canalisation du reste de l'Outaouais.
Les récits chaleureux et l'active propagande du Père Paradis avaient commencé à exciter les imaginations au sujet de la région du Témiscamingue. Sur ces entrefaites, le 22 mars 1884, l’ardent missionnaire présentait à Mgr Duhamel, évêque d'Ottawa, un rapport succinet de ses explorations, dans lequel il disait entre autres choses :
Le sol du Témiscamingue est d'une richesse sans égale dans toute la vallée de l'Outaouais. Terre grise, noire et jeune ; pas une seule pierre sur des étendues de vingt à trente milles cartés, D'autres étendues anssi considérables ne sont que des prairies
faciles à égoutter, ou bien encore de vastes “brûlés, ” où les arbres sont déracinés et jetés à la renverse, Chose remarquable, en très
pou d'endroits la terre parait avoir souffert des ardeurs de l'incendie, l'humus y est parfaitement intact et d’une profondeur dépassant partout six à huit pouces ; cette riche couche de terre noire repose toujours sur une terre grise très friable et douée elle-même d'une grande fertilité. Dès la première année, on enlève facilement toutes les souches, qui sont, du reste, peu nombreuses, et sur les fermes ouvertes ie printemps, la moissonneuss se promène à l'automue à travers de beaux champs d'épis.
Le climat est favorable à lu eulture de toute espèce de céréales et ne présente pas de « iférence avec celui d'Ottawa, si ce n'est que les chaleu 8 de l'eté y sout déliciensement tempérées par le voisimage des grandes eaux...
Le réseau de chantiers qui entoure le lac et qui, chaque année, va s'élargissant vers le hant des nombreux tributaires, assure progressivement à l'habitant du J'émiscamingne un marché plus avantageux que celui des grandes villes. Ainsi, dès la première année, Je pauvre colon se voit récompensé de ses Jubeurs, et, après deux ans d'économie, l'aisance est assise à son foyer.
Le gouvernement a fait bâtir à Témiscamingue un excellent
moulin à farine. Deux bateaux à vapeur de bonrie dimension font le service du lacsur un parcours de quatre-vingts milles, sans compter trente milles sur la rivière Blanche, à travers les terrains les plus fertiles qu'il y ait dans tout le Canada.
Le canton Duhamel est déjà relativement avancé en colonisation. Depuis un an surtout que le gouvernement de Québec l'a ait arpenter, les colons s'y portent avec entrain. Le fait est que la terre est de première qualité, arrosée çà et là par de jolis petits ruisseaux, et exposce en pente douce au soleil du midi. Les grains y mârissent à merveille. De presque tous les points on y jouit de la vue dn Inc, qui apparaît comme une véritable mer. Le canton est traversé par une route voiturable, qui part du Témisermingue et va rejoindre le grand lac des Quinze, vers le nord, à vingt-sept milles plus Join. Uest la route des chantiers, un débouché commercial par conséquent.
Enfn, le gouvernement d'Ontario a voté la somme de 815,000 pou la construction, dès cet été, d'un chemin de la Mattawan à la tête du Long-Sauit. Tout fait donc présager un bel avenir pour la région du läc Témiscamingue.
Pour donner suite au rapport qu'il avait présenté à l’évêque d'Ottawa, sous forme de notes générales et concises, le Père Paradis demanda que le Père Gendreau, procureur du collége d'Ottawa, fût chargé de faire à son tour une exploration du pays qu’il venait de parcourir, Il faisait ainsi choix du Père Gendreau, parce que celui-ci était un homme exceptionnellement compétent en ces sortes de matières, ayant déjà établi, lorsqu'il était simple prêtre séculier, une dizaine de paroisses dans les cantons
qui forment le diocèse de Sherbrooke, et ayant acquis, dans ce ininistère, une expérience consommée.
Le Père Gendreau fit l'exploration qui lui avait été demandée ; il confirma entièrement les dires du Père Paradis, mais insista, d’un autre côté, sur les dif. ficultés que l'absence de communications apporterait à l'établissement du Témiscamingue.
Il y eut réunion chez l'évêque d'Ottawa, et l'on commença à diséuter les bases générales de cet établissement.
Dans l’automne de cette même année 1884, deux Français de distinction s'étant rendus à Ottawa
pour traiter de la colonisation de grandes étendues de terre, le Père Paradis profita de leur présence pour organiser une excursion au Témiscamingue. Tous ceux qui firent partie de cette excursion, entre autres M. Laperrière, qui devait jouer un rôle considérable dans les événements ultérieurs, en revinrent enchantés et firent aussitôt les démarches nécessaires dans le sens d’une action pratique et décisive.
On se réunit de nouveau à l'évêché d'Ottawa vers le milieu de novembre, et, séance tenante, un comité fut chargé d'élaborer la constitution d’une société de colonisation du Témiscamingue, Peu de temps après, les règlements de la société étaient adoptés et quatre-vingt-cinq personnes, en dehors des organisateurs de l’entreprise, se faisaient inscrire au nombre de ses membres.
Le 12 décembre 1884, la société était définitivement constituée, le nombre de ses membres fixé à cinquante-quatre, et son bureau de direction composé de la manière suivante :
Président, le Rév. Père P. E. Geudreau, O. M. I.
Vice-président, M. P.-H. Chabot.
Directeurs, MM. Aug. Laperrière, F.-R.-E. Campeau, Alph. Benoît, Ch. Desjardins, et le Rév. Père U. Poitras, O. M. I.
Secrétaire-trésorier, M, J.-L, Olivier.
Une fois la société organisée, on se mit à l'œuvre sans retard. Le grand obstacle était toujours dans la
difficulté des communications. L’exéeution du projet du Père Paradis ayant été abandonnée, comme on l’a vu plus haut, la société demanda au gouvernement fédéral une subvention pour la construction d'un chemin de fer de six milles, destiné à contourner le rapide le plus long et le plus difficile, celui du Long- Sault. M. Laperrière avait eu, le premier, l'idée de faire construire un éramaoay le long de ce rapide, comme de tous les autres qui interceptent la navigation entre le Témiscamingue et l'embouchure de la Mattawan, afin de transporter sur rail, sans kes décharger, les barges dont on se servait alors pour communiquer entre les différents rapides. “Deux petits vapeurs, disait-il, l’un sur le lac, l’autre entre le Long-Saultet le rapide de la Montagne, pourraient touer ces bateaux; de cette façon, les transports se feraient facilement, à peu de frais et en moitié moins de temps qu’il n'en faut aujourd'hui. Une compagnie qui tenterait cette entreprise, pourrait l'exécuter avec un capital très restreint et ferait une très bonne affaire. Les colons pourraient faire venir
leurs provisions et transporter leurs récoltes pendant
la saison de la navigation, au lieu d'attendre les chemins d'hiver. Les nombreux chantiers qui se font dans cette région alimenteraient aussi pour une bonne part l’entreprise.”
Mais le ministre des chemins de fer, M. Pope à qui M. Laperrière s'était adressé, lui répondit que le gouvernement construisait des chemins de fer et non des tramways. Alors intervint le Père Gendreau, ami personnel du ministre, pour décider celui-ci à favoriser la construction immédiate d’un véritable chemin de fer le long du Long-Sault, et de tramways le long des autres rapides, beaucoup plus courts que ce dernier. Il obtint sans difficulté du parlement fédéral une subvention de 83,200 par mille, et du gouvernement provincial une somme de 82,500.
M. Paul Dumais, ingénieur civil, fut chargé de faire letracé du chemin, et ses plans ayant été acceptés, la société entreprit avec vigueur les travaux, qui furent terminés au printemps de 1887; en même temps, elle faisait construire un bateau à vapeur destiné à desservir plus tard tous les postes du lac Témiscamingue, et elle en installait un autre sur le la de Sept-Lieues, entre le rapide de la Montagne et celui du Long-Sault. Ce dernier bateau, qui uvait cinquante pieds de longueur, inaugura ses
voyages quotidiens, aller et retour, dès le mois de septembre 1885, et l'année suivante, à la clôture de la navigation, il fit place à la ligne régulière des batelets à vapeur qui, alternant avec les tramways, font aujourd’hui le service entier entre Mattavwra et le pied du Long-Sault.
Le Père Gendreau était devenn l'âme de l’entreprise. Il venait d'obtenir six mille dollars de plus du gouvernement pour la construction des tramways, et comme la société de colonisation n'avait pas les moyens par elle-même de mettre à fin l'exécution de ces divers travaux, elle avait autorisé le Père Gendreau À former une compagnie distincte qui se chargerait d'achever le chemin de fer, d'acheter les bateaux à vapeur nécessaires à un service régulier, et qui serait substituée aux droits et pouvoirs de la société pour tout objet autre que la colonisation et
pour que la direction des travaux, rassemblée en quelques mains seulement, pût se faire avec plus de promptitude, de vigueur et d'efficacité.
En vertu d'un acte passé au parlement fédéral en 1886, cette compagnie se constitua sous le nom de “Compagnie du chemin de fer du Témiscamingue,” et, dès l'année suivante, elle recevait une nouvelle subvention de #12,000 pour compléter les tramways et pousser le chemin de fer du Long-Sault jusqu'au lac Kippewa, qui est le principal théâtre des
exploitations forestières sur l'Outaouais supérieur. Mais, d'autre part, elle était tenue au remboursement envers la société de colonisation de toutes les sommes dépensées par celle-ci, et au paiement d’une indemnité de 83,000.
Là se terminait la série des opérations financières qui allaient assurer l'établissement du Témiscamingue, et que le Père Gendreau avait conduites depuis lori gine avec une extrême habileté, une activité jamais ralentie et uxe intelligence vraiment admirable des conditions si difficiles et si incertaines, dans lesquelles se trouve nécessairement toute région inexploitée.
I] est resté à la tête de la société, qu’il continue à diriger dans l'accomplissement de la mission qu’elle s’est donnée à elle-même, et dont le suceès n'a de comparable dans l’histoire de lg colonisation de la province, que celui des établissements fondés par le euré Labelle dans la vallée de la rivière Rouge.
La société, à ses débuts, trouva dans la région du Témiscamingue deux cantons partiellement arpentés ; c'étaient ceux de Guigues et de Duhamel. Elle en obtint la concession entière du gouvernement, à la condition de compléter les arpentages. Elle en chargea aussitôt M. Paul Dumais, qui, dans le compte rendu de ses opérations, fit un brillant tableau du pays parcouru par lui:
In'yena pas, disait-il, où le colon ait plus de facilité à mettre le terre en culture. Un peu de bois à ramasser, quelques souches à arracher, à faire brûler, et vous avez tout de suite un sol prêt à recevoir a charrue. Jamais je n'ai vu une terre aussi r.che que celle du canton Guignes, même dans les prairies si renommées du Nord-Ouest. La vallée de la rivière La Loutreest incomparable pour le culture dès grains et principalement du foin.
La région des bonnes terres s'étend bien au delà des cantons Duhamel et Gu'gues, jusqu'au lac des Quinze, du côté est de l'Outaouais, et sur un immense espace qu'arrose, de l'autre côté, la rivière Blanche. Je caleule qu'il y a au delà de 300,000 acres de terre arable dans les environs de la partie supérieure du lac Témiscamingue, du côté de la province de Québec, et je ne crains pas d'ajouter qu'il y en a autant, sinon plus, dans la partie correspondante de la province d’Ontario, ce . qui peut permettre l'établissement de huit à dix mille âmes sans difficulté.
De son côté, le Père Gendreau, présentant son premier rapport à la société, le 17 juillet 1885, s'exprimait ainsi :
Nous avons exploré le canton Duhamel. Ce canton forme uns superficie d'environ 60,000 acres, dont 12,000 sont impropres à la culture, à cause des montagnes, des lacs et des rivières, ce qui aisse 38,000 acres de terre de première qualité, sans roche et sans une côte où un cheval ne puisse monter 1500 à 2000 livres pesant.
I n'ya pas de chaînes de montagnes dans ce canton, mais seulement des monticules de forme presque ovale, séparés les uns des autres par de riches vallées, dans lesquelles les roches ne se montrent que très exceptionnellement, ce qui rendra facile l'ouverture de chemins daps toutes les directions.
Voici maintenant un tableau comppratif de la condition du canton Duhamel pendant les années 1875, 1882 et 1885 :
1875 1882 1885 Ares en culture... 10 130 850 15 144 | 1097
Acres en prairie 14 247
Minots de semence. … . 101 1181
Hâtisses construites 24
Lots avec defrichements 3 18
Familles résidentes. 11
Des chiffres, dont je puis garantir l'exactitude, parlent d'euxmêmes et n’ont pas besoin de commentaires. Cependant, malgré ce beau succès, je vous avouerai que j'ai été loin d'encourager les eolons à se rendre immédiatement au Témiscamingue. J'ai voulu d’abord faire disparaître les deux grands obstacles qui s'opposent à notre colonisation : 1° absence de communications ; 2° absence d'une ligne régulière de transport.
Mais, de 1885 à 1886, le mouvement de la colonisation avait pris de l'allure, et le Père Gendreau pouvait dire, avec une patriotique effusion, dans son deuxième rapport annuel, présenté le 4 février :
« Depuis l'an dernier, 128 acres de plus ont été défrichés par la société et les colons ; ce qui porte à
1225 acres l'étendue de terre actuellement en état de culture dans la canton Duhamel. Dans le canton Guigues, cette étendue n'est encore que de 140 acres,
«Si je passe maintenant au chiffre des familles résidentes, je trouve qu'il est de 51, soit une augmentation de 14 depuis juillet dernier.
“Ilen est de même des lots en état de défrichement, qui sont au nombre de 125 dans le canton Guigues,
« J'ai obtenu que le gouvernement fasse construire au printemps une maison destinée à servir de réfuge aux colons et à leurs familles durant le temps qu'il leur faudra pour s'établir sur leurs lots. Elle sera probablement prête à recevoir des hôtes dès le mois de juin prochain.”
L'établissement du Témiscamingue entrait évidemment dans une phase nouvelle, à la sphère agrandie, aux horizons considérablement élargis. Des éléments nouveaux et importants venaient s’y ajouter. L'image lointaine, mais sensible, d’une France maternelle s’offrait à la jeune colonie comme pour veiller surson berceau et soutenir ses débuts.
M. Onésime Reclus, un des plus nobles esprits de France, un home qui a élevé la science de la géogra-
phie à la hauteur d'une morale, qui l'a dramatisée, qui l'a humanisée, en quelque sorte, en lui donnant une âme et en lui apportant la sienne toute vibrante de patriotisme, constamment émue du spectacle de l'univers et passionnée pour le bien-être et le perfectionnement de tous les peuples, M. Onésime Reclus, qui a suivi pendant des années le dévelop pement de la race franco-canadienne, qui connaît mieux qu'aucun d'entre nous les plus petits détails de la géographie de notre pays, et qui en a mesuré V'avenir avec le coup d'œil sûr de ceux qui ont bien étudié le passé, venait, dès la première heure, sans que personne pôt s'attendre à son concours, apporter à une colonie naissante, perdue dans les forêts, le prestige de son nom et l'appui de sa généreuse et puissante collaboration.
Déjà il avait réussi À intéresser à la colonie du Témiscamingue un certain nombre de personnes choisies dans la meilleure classe sociale de France, mais il venait de faire encore beaucoup plus en déterminant l'accession à cette entreprise de M. Lucien Bonaparte-Wyse, ingénieur français de grande distinction. M. Onésime Reclus avait écrit au Père
Gendreau, le 15 décembre 1885, une longue lettre comprenant toute une liste d’actionnaires à la colonisation du Témiscamingue, et qui se terminait ainsi :
ER
Lucien N. B.-Wyse, mon frère Armandjet M. Carunac se proposent d'aller en juin 1886 visiter le lac. M. Bonaparte. Wyse s'intéresse beaucoup an pays, et c'est un homme d’une activité passionnée, Ce serait un bouheur pour le Canada, s'il lui consacrait une partie de son temps et de son argent, Moi, j'irai plus tard, quand je le pourrai. Pour l'instant, je ne le puis. Res angusta domi. Les rapports que nous feront ces messieurs à leur retour nous décideront sur le parti que nous devrons tirer de nos lots.
Mon intention présente, pour ce qui me concerne, est de garder Les deux lots à pied de flot et les deux lots au bord de VOutaouais pour mes garçons, et de vous prier, le moment venu, de me vendre les autres moyennant une juste rétribution ; ce qu'ils me rendront pourra être employé à vous aider encore, si votre œuvre se dève- Joppe, ou si votre activité se porte ailleurs, dans le territoire dévolu à notre race, au Nippissingue, au Népigon où ailleurs, qui sait ?
Oxésime RECLUS.
P.S.—Lundi, 21 décembre, ou mettra à la poste un gros livre que je viens de publier, La terre à vol d'oiseau, où je parle longue. ment du Canada. J'en fais hommage à la societé de Témisca. mingue dont vous êtes le président.
D'un autre côté, le journal {x Minerve, de Montréal, recevait d’un correspondant de Paris, entre autres choses sur le Témiscamingue, le paragraphe suivant au sujet de M. Bonaparte-W yse :
M. Wyse ue sera bientôt plus, où plutôt, n'est déjà plus un étranger au Canada. Il appartient à cette pléade de Français intelligents et dévonés qui suivent d’un œil anxieux le progrès de notre race en Amérique et qui veulent s'associer à nos Inttes ettriomphes. Si nos reuseignements sont exacts, M. Lucien N. B.-Wyse aurait déjà consacré une assez jolie somme à s'assurer des do.s sur les rives enchauteresses du luc Témiscamingue, à côté de son savant ami M. Ouésime Reclus et autres Français de distiuce
pros'inpascrait tard, just tour rrder ouais ndre ront lèveà déqui