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CHAPITRE XI

LES OBLATS DU TEMISCAMINGUE

Sur les bords d'une étroite et courte passe que forment les eaux du Témiscamingue en se rétrécissant en aval de la baie des Pères, s'élève une maison dont la modeste structure en bois peint, les dépendances et l'entourage respirent le calme profond et la tranquilité pieuse d’une asile où d’un cloître isolé.

Cette maison, c'est la Mission des Oblats, qui, pendant de longues années et jusqu’à hier encore, a été, avec le poste de la Compagnie de la baie d'Hudson situé en face, de l'autre côté de la passe, la seule habitation de tout le pays de Témiscamingue.

En face de la Mission, le lac, s’'évasant tout à coup de nouveau, s'ouvre en une large baie d’un ovale si parfait, d’un dessin si harmonieux qu'on dirait une

coupe creusée et arrondie avec une précaution minutieuse par la main du temps.

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un

nup si ne =

Un silence, un recueillement, qui semblent imposés par quelque divinité invisible, règnent sur toute la nature environnante, au sein des bois assoupis,. sur Ja croupe onduleuse des coteaux, et jusque dans le

palancement attentif et retenu du lac.

Partout au loin la plage est muette, baignée par des fots d'azur qui s'appellent et se suivent les uns les autres comme des caresses, et par les flots d’or du soleil éclatant au milieu d’un ciel sans nuages.

Gà et là, à moitié cachée dans les buissons où émergeant de quelque ravine à peine dessinée, apparat une cabane d’Indien, avec son toit d’écorce et sa cheminée fumante.

Les cabanes sont au nombre d’une vingtaine, et renferment la population sauvage que les Oblats ont évangélisée et arrêtée auprès d'eux. De temps en temps, des enfants demi-nus courent sur le rivage, en jouant et s'ébattant ensemble ; des squaws, enveloppées dans leurs couvertes, s'acheminent vers la Mission pour y chercher quelque conseil où quelque secours ; un canot débouche brusquement de la passe et vient s'attacher au petit chevalet en billots et en planches qui sert de quai, ou bien l'on voit quelqu'un des Pères se promener lentement dans le petit jardin attenant à la Mission, où monter, recueilli, la colline

voisine, pour aller réciter son bréviaire à l'ombre des grands arbres qui la couronnent.

Rien n’est plus beau, rien n’est plus charmant, plus parfait dans les détails et dans l’ensemble, que le panorama qui, du haut de cette colline, se déroule sous le regard enchanté. L'atmosphère est limpide, lumineuse. On aperçoit, d’un côté, dans un lointain éclatant, jusqu'à l'extrémité même du: lac, tout le détail des rivages, des futaies, où l'ombre et la lumière se combattent, des pointes et des baies, qui se succèdent en diminuant graduellement, mais sans rien perdre de la netteté et de la grâce de leurs formes ; et, de l’autre, la ravissante baie qui se

développe comme une urne gigantesque en face de

la Mission, et dont l'eau est si profonde, qu'à quelques pas seulement de Ja rive, on pourrait mouiller les navires réunis des plus grandes marines du monde.

C’est sur cette colline que se fait chaque année, le quinze août, la grande procession religieuse des Indiens.

Qui n’a pas été témoin de cette solennité n’a pas une idée complète du sentiment et de la piété naïve de ces enfants de la nature. Le quinze août est leur fête à eux, le jour où les Indiens, dans toute l'Amérique du Nord, s’'assemblent pour remplir en commun leur devoirs religieux, à quelque mission qu'ils appar-

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Dès le point du jour, ile arrivent ici en fovle dans leurs femmes et leurs enfants, déjà

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attifés de leurs costumes pittoresques, @ lores, et se répandent de tous côtés, envahissant la “Mission, s'abordant, se questionnant, se demandant

mille choses, mais sans tumulte, sans brui s—car }'Indien est

avec une

étrange tempérance de mouvement sobre de gestes et de paroles, —pendant que tout autour d'eux court ce murmure d'allégresse qui semble chanter dans l'air, que sur la plage arrivent incessamment de nouveaux canots, que le va-et-vient ne cesse pas et que les apprêts les plus chatoyants, les plus pompeux, se font pour J'unique et touchante cérémonie.

Et ce ne sont pas seulement les Indiens qui sont es colons des endroits les plus

venus, mais encore assez nombreux ;

reculés, des voyageurs, quelquefois eï sorte que ce rivage, la veille encore si tranquille et si désert, se voit inondé anjourd’hui par une foule bariolée, revêtue de tous les costumes et présentant les aspects les plus divers et les plus bizarres.

La petite cloche de la chapelle fait entendre son, carillon grêle. La foule entière, recueillie, muette, s'avance comme une longue vague vers l’humble sanctuaire que l'on aperçoit à cent pas en arrière du

monastère, et que l’on a entouré et décoré de tout ce que la piété ingénue et les modiques ressources d’un pareil lieu peuvent offrir pour un jour de grande solennité, Les sons de l’harmonium, que presse un frère convers, envahissent et font trembler la voûte du fragile édifice, pendant que des centaines de voix répondent à la voix du prêtre qui vient d’entonner la grand’messe,

Tous n’ont pu trouver place dans l'étroit intérieur, mais tous sont présents d’esprit à l’autel et tous penvent entendre les deux sermons, qui sont prêchés, l’un en algonquin pour les sauvages, et l’autre en français pour les colons. Puis, la messe finie, l'assistance s’ébranle ; chacun prend rang pour la procession qui va commencer aussitôt, bannières déployées, sur un chemin jonché de fleurs, les petites filles en tête suivies par les femmes, celles-ci par les garçons, et les hommes venant en dernier lieu, précédant Vévêque, qui porte le Saint Sacrement sous un dais soutenu par quatre porteurs. On gravit lentement le large sentier ouvert par les Oblats sur le flanc de la colline, et que borde, d’un côté, une haie touffue d'érables, et, de l’autre, une ceinture d’énormes rochers roulés, assujétis et retenus les uns à côté des autres par un prodige de travail, d’audace et de persévérance.

Parvenue au sommet de la colline, la procession

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fait halte, et se groupe autour d’un massif de verdure où lon a dressé un oratoire, chargé, comme la chapelle, d'ornements anx couleurs les plus vives et les plus éclatantes, afin de mieux saisir l’imägination grossière des-Indiens. Un immense chant, poussé par cinq cents poitrines, va frapper les échos sonores qui s'éveillent etse poursuivent les uns les autres jasqu’à leurs plus lointaines retraites. Pas une voix qui ne se fasse entendre ; pas une âme humaine qui ne soit là attentive. L'évêque, debout sur les marches de l'oratoire, se tourne vers la foule. Il élève les bras au-dessus de sa tête, dessine dans les cienx .avec Tostensoir le signe rédempteur et prononce la bénédiction divine, à laquelle répond le “ Laudate Deum,” entonné par les fidèles. Puis, les derniers actes de la

cérémonie s’accomplissent, la foule murmure un dernier chant en redeseendant la colline, et bientôt on la voit se répandre de nouveau sur la plage, dans la maison des Pères et dans les wigwams, mais cette fois bruyante, animée, transportée d'enthousiasme et songeant déjà aux longs récits que chacun fera de retour aux foyers lointains.

IT

Bien avant les Oblats, les Jésuites avaient évangélisé les Indiens du pays de l'Outaouais et de l’Abi tibi à la baie d'Hudson, ce qui leur faisait une

étendue à parcourir de plus de cinq cents lieues carrées, au sein de contrée absolument sauvages et sans autre véhicule que le canot d’écorce. Il serait puéril de faire remarquer ce qu’un pareil apostolat renfermait de périls, de privations de toute nature, de souffrances physiques et morales au-dessus des forces purement humaines, et combien il exigeait d’abnégation, d’oubli de soi-même, de dévouement infini. Les Jésuites disparus du Canada, les Indiens étaient restés privés de “ celui qui répand la lumière,” comme ils appellent le missionnaire.

Eu 1836, unsulpicien du lacdes Deux-Montagnes, M. Charles Bellefeuille, se rendit le premier au Témiscamingue pour y exercer le ministère d'apôtre. Il y retourna pendant quatre années consécutives, jusqu’à ce qu'il fût remplacé, en 1839, par M. Poiré, qui devait être un jour supérieur du collége naissant de Saint-Anne-la-Pocatière.

En 1841, M. Poiré cédait la place à M. Moreau, devenu dans la suite vicaire général ; et deux ans plus tard, arrivait à son tour le premier oblat missionnaire, le Père Laverlochère, un homme dont le souvenir est impérissable et qui fut le symbole de la vertu héroïque, de la charité inépuisable, de l’éloquence passionnée qui ouvre toutes grandes les portes du ciel et y pousse les âmes dans les transports du repentir et de l'espérance.

cents lieues sauvages et Il serait eil apostolat e nature, de us des forces it d’abnégainfini. Les iens étaient ère” comme

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Le Père Laverlochère avait à peine trente ans lorsqu'il arriva au Témiscamingue, et pendant quarante ans il y a exercé un apostolat infatigable, dont le digne couronnement a été une mort causée par les fatigues, les misères sans nombre endurées dans ses courses interminables et par les maladies qu'il ÿ avait contractées.

Les missions d'aujourd'hui, quelque pénibles qu'elles soient, offrent au moins çà et là des asiles et de nombreuses ressources. Sur une grande étendue de pays la civilisation à remplacé le désert, les communications se sont énormément développées, les routes et même les chemins de fer ont percé en maint endroit ce qui n’était jadis que la forêt ou la montagne, les colonies se sont avancées au loin, bien loin dans la solitude, les bateaux à vapeur sillonnent des rivières et des lacs encore fort peu connus, l'homme enfin pénètre partout et partout plante sa teute; de plus, les mi ne durent que de mai à

ions sont régularisées ; elles septembre pour les voyages, et l'hiver, elles se font dans les chantiers avoisinauts où travaillent les bûcherons ; elles sont en outre subdivisées ; ainsi, dans l'Outaouais supérieur, on en compte trois, celle de Pembroke, celle de Mattawan et celle de Témiscamingue; mais il y a à peine un quart de siècle, pas davantage, on ne connaissait pas d'autre mission à l’ouest du lac des Deux-Monta- EL

gnes que celle des “ pays d’en haut,” laquelle com- : prenait tout le territoire de l'Outaouais et celui de VAbittibi, etle Père Laverlochère, pour s’y trans- ‘à porter à partir de Montréal, prenait à Lachine un des grands canots chargés de provisions de la Compagnie de la baie d'Hudson et remontait ainsi jusqu’à la baie d'Hudson elle-même, à force d'aviron, en parcourant sur l'eau une distance de près de sept cents milles et en faisant d'innombrables portages. On s'arrêtait pour se reposer et se ravitailler aux queïques rares postes de la compagnie échelonnés su ce long parcours; on y rassemblait les Indiens pour les caté- chiser, et la mission terminée, on repartait pour la anission suivante, à travers un pays sans autre res-

source que la chasse et la pêche, les dernières habitations se trouvant alors au rapide des Joachims, sur YOutaouais, à deux cents milles seulement de Montréal.

Le 14 octobre 1863, arrivèrent au Témiscaningue les Pères Pian, Lebret et Mourier. Ils trouvèrent un misérable “chantier” sur l'emplacement où ils devaient construire plus tard la maison actuelle des Oblats. De suite ils se mirent à l'œuvre. Il fallait avoir au plus vite une habitation au moins couverte ét protégée contre les imtempéries. Ils travaillèrent de leurs propres mains, abattant les arbres sur la colline voisine et les tirant au bas à l'aide de

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câbles. Puisilsles équarrirent et les façonnèrent tant bien que mal pour les metre en charpente. Tout l'hiver, comme les années suivantes, ils se nourrirent uniquement de poisson et de lièvres. Il eur fallait faire les ouvrages les plus grossiers et les plus vulgaires, étant leurs seuls ouvriers et leurs propres serviteurs. Enfin, au bout de quelques mois, ils avaient réussi à construire un semblant d'habitation qui devait recevoir avec le temps de nombreux agrandissements et améliorations.

“ Nous sommes entrés dans notre nouvelle demeure, écrivit alors le Père Pian. Pour tout meuble nous w'avons qu'un banc; nous eouchons sur le plancher, les yeux tournés vers la cheminée, sans crainte de faire une chute. Si sainte Thérèse visitait notre maison, elle n'y trouverait certainement rien de contraire à la pauvreté.”

Comme on le voit, ces commencements furent plus que modestes, et rien n'aurait pu faire présager alors, dans informe toit élevé à la hâte et par des mains inhabiles, sur les bords d’un lac désert, l'important établissement qu'allit devenir en peu d'années la Mission des Oblats du Témiscamingue. Personne n’eût osé rêver alors les transformations qui se sont accomplies dans l'ouest de la province et qui V'ont révolutionné au point de permettre à cet asile obseur, ignoré et si lointain, de se. métamorphoser

sitôt en un foyer, puis en un centre de colonisation aussi vaste qu'inattendue. Personne n’eût osé croire que les successeurs des Pères Pian, Lebret et Mourier marcheraient bientôt à la tête d’une civilisation pour ainsi dire improvisée en pleine solitude, et deviendraient une puissante compagnie servant de ralliement, de guide et d’exemple à toute une population nouvelle, qui s'avance à pas de géant et s'établit dans l'ouest pour y former une forteresse inexpugnable de notre nationalité.

A cette époque commençaient en même temps les “ chantiers ” dans la région du Témiscamingue et les

premiers bûcherons y pénétraient. L'année qui suivit l'installation des Pères, Mgr Guigues, évêque d'Ottawa, y fit une visite pastorale, et deux années plus tard, en 1866, arrivaient à la Mission deux révérendes Sœurs Grises pour aider les religieux dans leurs travaux, soigner les malades, recueillir les orphelins et donner des rudiments d'éducation aux

jeunes sauvages.

Ces deux religieuses s’appelaient sœur Raizenne, la supérieure, et sœur Vincent. Les Pères avaient eu soin de construire, pour les recevoir, un hôpital à

côté de leur habitation. Huit mois plus tard, une la sœur Saint-Antoine venait les elles onttoujours été trois à admirable de

colonisation ût osé croire tet Mourier isation pour , et devienit de rallie- > population établit dans pugnable de

autre religieuse, rejoindre, et depuis lors, la Mission, accomplissant une œuvre charité, d'enseignement et de moralisation.

11 y a un quart de siècle, les Indiens étaient beaucoup plus nombreux au Témiscamingue, comme dans le reste de la province d'ailleurs, qu’ils ne le sont aujourd'hui. Quand ils ne parcouraient pas la forêt, à le pomsuite des animaux à fourrures, ils se teaient en partie auprès du poste de la Compagnie de ja bâie d'Hudson établi en face de la Mission, de Yautre côté de la passe. Ils habitaient au hasard, dis séminés sur les deux rives, tandis qu'il n'y avait qu'un seul Canadien-Français, vivant dans une loge forestière, à six milles plus bas.

Les pauvres Indiens ne peuvent pas résister en présence de Ia civilisation ; il faut qu'ils disparaissent devant elle ou qu'ils meurent. Aussi les voit-on s'éloigner et diminuer en nombre de plus en plus. Leurs pénates sont légers à transporter, et, naturellement nomades, ils se fixent indifféremment dans un Jien ou dans un autre, pourvu qu'ils aient leurs lacs

= et leurs forêts pour champ de course.

Ce sont tous d'excellents chrétiens, très dociles,

missionnaires et avides des

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simaut beaucoup leur sérémonies du culte : mais on ne peut leur enseigner

Les vérités élémentaires de la religion qu'au moyen 4 d'images sensibles, car ils ne comprennent absolument que ce qui tombe sous les sens, ce qui se voit où se touche. IL est extrêmement difficile de leur faire exécuter des travaux manuels ; ils détestent de manier la hache et les instruments agricoles ; ce sont de grands enfants parvenus à l'âge d'homme, qui vivent au milieu d'un monde étranger dont ils ne péuvent prendre ni le tempérament ni les habitudés, mi comprendre la marche ascendante vers des conditions d'existence sans cesse améliorées. Leur can deur et leur honnêteté sont touchantes ; l'enfant de la nature ne connaît pas les artifices de la civilisation ; aussi les employés de la Compagnie de la baie

d'Hudson aiment-ils mieux trafiquer avec les Indiens qui vivent au loin qu'avec ceux qui sont en contact fréquent avec les blancs ; ils redoutent bien moins de les voir recourir aux mille petits stratagèmes, aux mille petites ruses communément admises et tolérées dans les relations du trafic :

“ Cette honnêteté, dit un voyageur, les accompagne jusque dans les bois et leur fait respecter les caches de vivres qu'ils trouvent âu cours de leurs chasses. Si vous redoutez quelques déprédations, ils ne manquent pas de vous dire: Ne eraignes rien, il ne passe pas de blancs ici.” (1)

G) Quand un Indien va à la chasse aux animaux à fourrures, il tue tous ceux qu’il peut atteindre, en rassemble les peaux dans une écorce de bouleau, les met en paquet dans une cache, à

Tel était l’honnête et docile petit troupeau d’âmes que les Pères Oblats et les Sœurs Grises allaient être chargés d'enseigner et de diriger. Ces natures simples et incultes avaient bescin des premiers rudiments de l'éducation pour les choses les plus ordinaires. Lu sœur Raizenne ouvrit sans retard une classe, et elle et ses compagnes recueillirent des orphelins et des malades dans l'hôpital, formèrent de bonnes mères de famille, de bonnes femmes de ménage, auxquelles elles enseignèrent tous les travaux utiles, pendant que, de leur côté, les Pères enseignaient aux hommes à cultiver la terre.

Non seulement les sœurs soignaient les malades à Yhôpital, mais encore les visitaient dans leurs wig-

wams, assistaient les pauvres et faisaient la classe aux petits garçons et aux pétites filles. On pourra juger de leur œuvre par le tableau suivant que l'au-

J'abri de tous les regards, et va les y chercher ensuite quand il retourne à son wigwam. S'il arrive à un autre chasseur de découvrir par hasard la eache et de voir le paquet de peaux, il doit le prendre et le porter au premier poste, de peur qu'il ne soit volé ou surpris par exemple par les careajous, les plus avides et les plus rusés des animaux,

Plus tard l'Indien qui a trouvé sa cache dépouillée se rend au poste et demande si l'on 'a rien déposé qui lui appartienne, et i] donne la description et les indications nécessaires. Le commis cherche, examine et s'il découvre le paquet, il faut voir l'lndien donner cours à ses transports |

teur a recueilli dans le registre même tenu quotidiennement par sœur Raizenne, la supérieure :

De 1866 à 1874.

Mulades soignés à l'hôpital 171 Visités. 246 Pauvres assisté 357 Orphelins recueillis = 07

Petites filles instruites.. 218 Garçons « 180

De 1875 à 1883.

Malades soignés à l'hôpital... 156 Vis 258 Pauvres assistés! . 381 Orphelins recueil 50 Petites filles instruites 415 Garçons « 254

Le nombre des enfants qui suivaient la classe était en moyenne par année de quarante garçons et de trente filles; mais ce nombre était néanmoins très irrégulier, à cause des habitudes nonades des Indiens.

Avee le temps, grâce à l’économie, au travail des religieux et des religieuses, la maison, l'hôpital et tout l'entourage avaient changé de physionomie et

singulièrement progressé. Des cultures s'étaient faites. On avait élevé du bétail, des pores, des volailles. On avait rendu la maison relativement confortable et spacieuse. Les Sœurs avaient cultivé

de leurs propres mains un jardin qui régulièrement leur donnait de bons produits. Elles avaient planté des arbres fruitiers, du houblon, toute sorte de légumes et même des vignes, et avaient entouré leur jardin d’une jolie ceinture d’érubles à giguère. On avait aussi un champ de pommes de terre et un autre de maïs, et c'était le seul endroit, dans tout le pays de Témiscamingue, jusque tout récemment encore, où l'on pôt se procurer de la viande fraîche, du lait, du beurre et des légumes. Les Pères faisaient travailler tous ceux qui s’oflraient à eux, et ils avaient toujours quelque ouvrage utile à faire exécuter. C'est ainsi que le Père Paradis, (1) venu beaucoup plus tard, avait réussi à dresser une énorme muraille de rochers pour border le flanc de la colline, en arrière de la Mission, et à construire un tramway pour transporter Je sable qui servait à faire le mortier. D’autres religieux étaient venus s’adjoindre aux fondateurs ou les remplacer ; et enfin, les frères convers, ces auxiliaires précieux des communautés, étaient venus à leur tour remplacer les Pères dans tous les travaux manuels et grossiers. L'un d'eux, le frère Lapointe,

@) Celui dont il a été question dans le cours de cet ouvrage. ù

improvisé menuisier et couvreur à la fois, avait construit la petite chapelle de la Mission et avait trouvé le moyen d’enseigner ce dernier métier à un homme qui devait plus tard faire le toit du nouveau monastère des Oblats à la baie des Pères.

On ne saurait trop dire ce que ces obscurs et 10- ‘bustes frères convers ont fait de travaux importants, indispensables,mais souvent presque impossibles, dans Fédification de la prospérité grandissante des Oblats. Ainsi, longtemps, ils ont transporté des provisions sur leur dos depuis Mattawa jusqu’à la mission, et quand il a fallu avoir recours à des ouvriers spéciaux, à des artistes même, à des musiciens et à des peintres, c'est en eux que les Pères ont eu la bonne fortune de les trouver, Avec cela, leur vie en est une tout entière d’effacement, d’impersonnalité et de sacrifice. Ils ne sont rien par eux-mêmes ni pour eux-mêmes ; leur nom ne paraît jamais dans l’œuvre accomplie, et ils ne cherchent pas non plus à le faire paraître ; qu’au moins il soit fait mention d’eux dans ce livre où l’on raconte des commencements humbles, des œuvres courageuses et ignorées, et où l’on ouvre une pétite porte dans l’histoire à des hommes qui mériteraient mieux que le souvenir inscrit par notre plume.

L'OUTAOUAIS SURÉRIEUR

En juillet 1887, l’auteur de ce livre fit un voyage au Témiscamingue et passa trois jours à la Mission pour y prendre ses notes. Il n'y avait là que le Père, Fafard, l’économe, et les deux sœurs Raizenne et Vincent. Des deux autres religieux qui, seuls avec le Père Fafard, composaient le personnel de la Mission, Jun était parti pour Ottawa, l’autre pour porter les secours de son ministère à des Indiens éloignés. Déjà Ton songeait alors aux préparatifs de départ pour la Baie des Pères, où les religieux faisaient construire un monastère, un hôpital et une église en pierre. Le déménagement devait avoir lieu à l'automne, et la mission proprement dite devait être transportée à la tête du lac. Les Pères parlaient encore de fonder à la Baie un couvent et un collége, et il n’y a pas de doute que ce projet ne soit mis avant longtemps à exécution, parce qu’il répondra à un besoin incontestable dans ce pays si éloigné et qui progresse si rapidement.

En se transportant à la Baie des Pères, les Oblats suivent le mouvement de la colonisation et du commerce qui se porte dans cette direction, et pour lesquels la baie offre un débouché commode et rappro-

ché, C'est ici le centre des affaires, le point de départ et d'arrivée de élégant et rapide bateau à vapeur Minerve, qui fait un service régulier, deux fois par semaine, d’un bout à l'autre du lac. Cest ici qu'est le bureau de poste pour toute la région du Témiscamingue, et l'entrepôt général poux l'approvisionnement des colons et des chantiers; c’est ici que se

sont établies les industries naissantes et que se groupenttons eux, marchands, industriels, artisans ou autres, qui veulent tenter une fortune nouvelle et qui ont flairé l'avenir. Et cependant il n’y avait absolument à la baie, il y a trois ans à peine, que la ferme des Oblats et celle d’un vieux “squatter” irlandais, du nom de Kelly, établi dans cet endroit depuis une vingtaine d'années.

Cette ferme des Oblats est considérable, elle occupe presque tout le fond de la baie et s'étend à plusieurs centaines d’arpents en arrière. En outre, les Pères possèdent une bonne partie du littoral et toute l'extrémité supérieure de la baie, qui s'appelle

- la “Pointe au Vin” On dit qu'autrefois la Compagnie de la baie d'Hudson vendait du whisky aux sauvages ; mais comme ce trafic homicide était prohibé dans les environs du poste, à cause du désordre et des rixes qu’il occasionnait, les sauvages avaient pris l'habitude de se rendre à la pointe pour y rencontrer les sous-employés de la compagnie qui leur

livraient Ja terrible eau de feu, et que c'est de là que la pointe avait pris le nom qu’elle porte.

Cest sur la ferme que s'élèvent le nouveau monastère des Oblats, l'hôpital et l'église, constructions en pierres et en briques, comme nous l'avons dit plus haut. Elles ont été faites, sous la direction des frères convers, par des hommes inexpérimentés et qu'il a fallu former pour ainsi dire au jour le jour sur les lieux; aussi l'apparence des bâtisses s'en ressent-elle quelque peu; mais quand on songe à la manière dont sont construites la plupart de nos maisons de ville, en papier mal mâché et en bois vert à intérieur, en briques à moitié superposées et

en pierres cimentées à peu près à l'extérieur, il n’y a

pas lieu de s'étonner de l'imperfection des édifices de la baie des Pères, faits avec des matériaux et des ouvriers imparfaits. Il faut aller vite dans ce pays éclos d’hier à la vie; on n’a pas le temps de mettre la dernière main à quoi que ce soit ni même de songer à faire suffisamment bien, au moins pour ne pas choquer le regard ; on y a construit pour un besoin pressant, comme on fait à la hâte des chemins de fer aux Etats-Unis, dans les régions nouvelles, quitte à refaire le tout plus tard, quand ces régions seraient peuplées et enrichies. Pour nous aussi, allons de l'avant, c’est le principal.

Quant à la ferme, on ne peut guère en dire encore

254 L'OUFAOUAIS SUPÉRIEUR

que ce qu'elle sera dans une dizaine d'années d'id, quani elle aura pris toutes ses dimensions, qu'elle aura reçu la plupart des améliorations nécessaires,

qu'elle sera en plein rapport, donnera la variété de produits dont elle est susceptible, et que les Oblats auront entouré leur monastère des plantations et des jardins indispensables, d'autant plus faciles à disposer à leur gré qu’ils ont pour cela tout l'espace désirable. Alors, oui alors, ce sera magnifique, ce mot n’est pas de trop, tant à cause du sol dont le fertilité est reconnue qu’à cause du site qui sera un des endroits d'attraction de l'avenir.

Sur le sommet d’un coteau brisé de cen$ manières, offrant tantôt des saillies brusques, tantôt des pentes douces, des massifs d'arbustes, des mamelons crevässés et marqués de quelques rides de feuillage, des fragments isolés de culture, des touffes de verdure odorante luttant avec les broussailles, le monastère domine, à une hauteur d'environ cinquante % toises, toute la campagne environnante. A ses pieds se déroule la baie dans son contour irréprochable,

avec sa puissante ceinture de rochers granitiques,

surmontée d’une colline abrupte et désolée que les longs squelettes des pins rouges, dévorés par le feu et restés debout, semblent cheviller et clouer sur le sol. En arrière s'étend la ferme avec ses cultures variées de foin, de légumes et de céréales, et plus loin en-

core un immense plateau onduleux, sans aucune roche, formé partout d’un sol arable de qualité supérieure ; on y établirait aisément une dizaine de paroisses que l'on pourrait apercevoir toutes ensemble d'un même coup-d'œil, avec les clochers de leurs villages émergeant soit du fond des gorges, soit s'élancant dans les airs, du haut de quelque colline animée et joyeuse.

Mais ce qui est par dessus toutes choses remarquable, c'est le monticule gigantesque, formé de larges assises de granit régulièrement espacées «entre

elles et diminuant graduellement comme une pyramide, jusqu’à une certaine hauteur où tout à coup le travail mystérieux de la nature est interrompu.

Sur ce monticule les Oblats se proposent de construire un calvaire que l'on pourra apercevoir à une énorme distance.

Nous entendimes la grand'messe, un dimanche matin, dans le nouveau monastère, où l'on a installé une chapelle provisoire. Les gens venaient soit des alentours en canot, soit à pied de l’intérieur. Il n'y avait pas encore de chemin voiturable, même autour dele baie, mais un simple sentier plus ou moins

large, suivant les endroits. L'absence de chemins était alors le grand inconvénient, comme c’est toujours le cas du reste dans les établissements nouveaux, Les colons fraient eux-mêmes des ouvertures à travers les bois et ils transportent sur leur dos leurs provisions, parfois jusqu'a de grandes distances. Mais les jours de cette colonisation primitive et pénible sont maintenant comptés.

Un autre inconvénient était le manque de bois combustible. Cela est incroyable dans un pays où le bois surabonde, mais cela est, Le bois appartenait À à des concessionnaires de coupes, ou bien était brûlé sur la plupart des lots. Lesravages opérés par le feu dans toute la région du Témiscamingue sont effrayants et partout visibles. Le colon n'en pouvait prendre pour son usage que sur le lot où il avait sa maison, en sorte que s’il avait deux lots, et que l’un fût ravagé par le feu, il ne pouvait pas prendre le bois de l’autre 4 lot pour se chauffer. O’était là un des résultats de 3 admirable législation qui, pendant tant d’années, a: rendu absolument impossible l'établissement des mei

leures parties arables de la province.

On nous a cité l'exemple d’un marchand de bois % qui avait fait des billots au-dessous de l’étalon règle. + mentaire, Ces billots confisqués venaient d'être vendus à un homme de l'endroit, du nom de Cour- à solles, qui avait installé une petite scierie à l'entrée

de la baie. Cette scierie, à peine à ses débuts, ne pouvait déjà plas suffire aux besoins toujours eroissants des colons. A quelque chose, on le voit, le mal est bon.

Ce qui fera la fortune agricole du Témiscamingue, pendant un certain nombre d'années encore, ce sont les chantiers. On ne saurait croire ce qu'ils consomment de produits agricoles, et ces produits se vendent extrêmement cher sur les lieux, vu l'éloignement des grands centres et l'enfance des communications. On pourra s'en faire une idée en se rappelant que le foin coûte 835.00 la tonne et les pommes de terre un dollar cinquante le sac, et qu’un seul arpent peut en donner jusqu’à 200 sacs.

Comme il nya pas de distances à parcourir, à cause de l'absence de routes, et que les lots ne sont que très partiellement défrichés, on ne se sert pas de voitures, mais on transporte le foin sur de grands

traîneaux plats.

Le seul combustible en usage est le pin rouge.

A l'entrée de la baie s’avance un fort beau quai de quatre cent cinquante pieds de longueur, auquel se tient le bateau à vapeur Minerve, qui a été entièrement construit sur les lieux, dans le cours d’un hiver. Ajoutons qu'il est d’une forme nouvelle et d’une élégance qui ne laisse pas que de surprendre.

Sur les hauteurs qui entourent la baie les bluets croïssènt avec une profusion incroyable. Ils forme: ront sans doute un objet de commerce important quand les communications rapides le permettront.

Les Pères ont fait construire à la baie deux maisons pour recevoir les colons. Elles contenaient, lors de notre passage, plusieurs familles, dont l’une, qui mérite d’être mentionnée, la famille Bourget, était venue du fond de la Beauce jusqu’à Mattawa en voiture.

Ajoutons un excellent hôtel tenu par M. Gendreau, et nous aurons donné un petit aperçu des habitations qui composent actuellement le village de la baie des ? Pères.

Nous remarqnâmes à la messe chantée au monastère, et'où le frère Lapointe touchait l’harmonium, beaucoup plus d'hommes que de femmes. C’étaient ou des gens dés chantiers, ou de jeunes colons où des hommes mariés qui étaient venus au Témiscamingue sans amener leurs familles. Après la messe, ils se réunissent chez le fermier des Pères, lequel pensionne tous les hommes qui travaillent aux constructions nouvelles. Aussitôt qu’ils sont réunis, lun d'eux; l'artiste du Témiscamingue, fait entendre les sons du violon, et chacun de chanter ou de giguer avec un louable entrain. Les Canadiens seront toujours les Canadiens. Et disons: Dieu merci.

D na an A) SAN4A SHQ HIVA

Mais il est temps de revenir à la Mission et de lui faire nos adieux, d'autant plus que nous pensons bien avoir été le dernier voyageur en quête de ren-

seignements qui l'ait visitée avant le départ définitif des Religieux pour la baie des Pères.

Ce que l'on éprouve dès les premiers instants que l’on passe à la Mission, c'est une tendance irrésistible à la contemplation, au recueillement. On se sent là comme arrivé subitement dans un autre monde et l’on est saisi par les étranges sensations de l'inconnu. Cette maison solitaire, enveloppée dans son silence, et qui semble inhabitée tout en gardant l'apparence de la vie, pendant qu’au loin, aussi loin que le regard peut atteindre, tout est également tranquille, profond, imperturbable, porte au cerveau et au cœur une singulière impression de délaissement dans l'espace désert et muet. Mais l'âme bientôt est doû-

- cement ramenée à elle. La bonne, tendre et matërnelle nature lui sourit. Grande, immense, elle est devant le regard, mais on plonge avec délice dans cette immensité dont rien n'altèrè la seréiñe mansuétude. L'homme, en présence de l'impénéträblé nature, pleine à la fois de secrets et de tendresses

pour lui, qui ne l'accable pas du poids du mystère, mais semble lui ouvrir au contraire des portes innombrables vers l'infini, se sent bientôt moins pénétré de sa petitesse que de son immortelle grandeur. Sa faiblesse ne le déconcerte ni ne l’humilie : il reprend rapidement l'empire de lui-même, et sa pensée, écrasée par l'impression d’un moment, se retrouve maîtresse absolue d’elle-même et du monde qu’elle contemple.

Ainsi, perdu dans ma réverie, en quelques minutes je venais de passer par les impressions les plus diverses, contemplant en dernier lieu un petit oiseaumouche qui, de fleur en fleur, voletait dans le jardin

de la Mission, lorsque le Père Fafard, s'avançant

vers moi: “ Venez, me dit-il, je vais vous montrer la chapelle, puis nous traverserons de l'autre côté, où vous verrez l'ancienne chapelle bâtie par M. Bellefeuille, le cimetière où est enterré le Père Laverlochère et le poste de la Compagnie de la baie d'Hudson.

Aux yeux du passant qui ne vois que le côté extérieur des choses, la chapelle de la Mission ne saurait offrir le moindre intérêt. C’est tout uniment ue pauvre petite construction en bois, faite avec le seul objet de réunir les Indiens le soir, à la prière, et le dimanche à la messe. Cependant, l’intérieur ne manque ni de grâce ni de proportion ; c’est que, dans tout ouvrage qu’inspire une pensée chrétienne et

généreuse, il y a toujours quelque partie par où l'âme se révèle et lui communique tout ce qu’elle referme de sentiment inné, quoique imparfait, du noble et du beau.

Le bois de l'antel imite le marbre ; on y a placé des

candélabres auxquels pendent des cristaux multicolores, et on l'a orné tant qu’on l’a pu de dorures affectant des formes diverses. Le chœur, en frène; est surmonté d’une statue de la Vierge, et des deux côtés de la statue apparaissent deux tableaux, lun de saint Joseph, l’autre du Cœur de Jésus. Un autre tableau, fait par un frère convers, représente la bénédiction de la cloche de la chapelle et contient les noms des donateurs. Enfin, un quatrième tableau représente des fleurs et renferme d'autres noms comme les précédents. Les dessins des vitraux sont aussi l'œuvre des frères convers, qui sont, comme on le voit, peintres, musiciens, menuisiers ou architectes, suivant l’occasion ou le besoin, On s’assied sur des bancs et régulièrement, à la grand’messe, l’harmonium se fait entendre.

Tout ce petit intérieur a une physionomie primitive, candide, ouverte, qui semble s'adresser tout droit à votre âme et vous demander pardon, à vous qui avez sans doute admiré de bien beaux temples, de s'appeler la maison de Dieu, quand on est si petit et si pauvre !

Au sortir de la chapelle, le Père Fafard m’amenant

sur le rivage :

“Voyez, me dit-il, cette magnifique baie, et plus loin, le lac qui continue sur une longueur d'environ 45 milles, sans compter la partie supérieure qui en mesure environ vingt-cinq. Partout L'eau est ai profonde qu'avec un bateau d'un faible tirant on pourrait pénétrer jusqu'au rivage des plus petites baies, des plus petites criques, outre que sur le lac même on pourrait naviguer avec un très grand steamer. Si l'on bâtissaitun hôtel ici, à l'entrée dela passe, que les Anglais appellent The Narrows, et que l'on ft des yachts au service des touristes, on y ferait fortune. Quant à nous, il nous est impossible de faire plus que nous n'avons fait. Nous avons bâti jusqu'anjourd'hni sans cotisation, et nos dépenses, avec nos constructions nouvelles, se montent à quarante-cinq dollars par jour. C'est bien le moins que nous possédions une étendue de terre assez considérable pour nous permettre de sou tenir notre maison et plus tard entretenir des écoles.

L'atmosphère sur le lac et le pays environnant est délicieuse, d'une pureté exquise ; mais parfois le lac devient tout à'eoup furieux, impossible pour le navigation en canot. Les gens qui sont venus à le Mission le matin ne peuvent s'en retourner à midi. Jusqu'à l'année deribre, tout le monde venait chez nous ; notre meison était un véritable hôtel. Les jours de fête, les Pères ont donné jusqu'à cent repas aux gens qui allaient faire leurs affaires an poste, on bien aux voyageurs qui étaient retenus à la Mission, parce qu'il n'y avait pas, coume aujourd’hui, un service régulier de bateau à vapeur. Les voyageurs n'avaient pas d'autre endroit où aller, en sorte que tout ein était un lourd fardeau pour notre maison. Quant aux gens habitant le pays, et qui sont généralement

pauvres, ils trouvaient que le voyage leur avait déjà coûté assèr cher. Les Pères leur fournissaient souvent toute sorte de provisions. Des familles entières venaient camper, qui n'avaient pes même une bouchée de pain à manger. Tout ce monde était à notre charge, et s’il avait fallu tenir compte de tout ce qu'il noùs en a coûté, nous serions créanciers d'un bien grand nombre de personnes.”

Un petit canot venait de s'arrêter à la passerelle qui sert de quai devant la Mission. Nous y montârés, le Père Fafard et moi, et l'instant d'après nous touchions l'autre rive, sur laquelle apparaissent tout d'abord les ruines de la première chapelle des iissionnaires.

Elle nest pourtant pas bien ancienne, cette chapelle, pour être déjà en ruine, puisqu'elle ne daté que de 1835. Mais c'était une construction en planches mal jointes, toute temporaire, élevée seulement pour les besoins du moment, pour rassembler les Indiens une fois ou deux par année. Aussi, depuis qu’elle a été abandonnée définitivement, la moisissure s'est-elle vite emparée d'elle, et l'a rongée et déchiquetée morceau par morceau. Le toit est effondré, les fenêtres sont béantes, les poutres et les planches sont vermoulues, s’affaissent ; le squellette seul est debout, avec la façade percée de deux châssis, un de chaque côté du clocher qui a l'air d'agoniser dans le ciel.

Vous jetez un dernier regard sur ce misérable dé-

bris et vous montez, entre des tableaux de la passion fixés dans une double haie d’arbustes, le chemin du cimetière que tapissent de nombreux rosiers sauvages et que couronne un massif de cyprès toujours verts. Parvenu au sommet du monticule, vous remarques, après avoir dépassé une trentaine de tombes, un petit enclos fermé, entourant une grande croix plantée au milieu. C’est là la tombe du Père Laverlochère, surmontée d’une simple planche de trois pouces d'épaisseur, portant l'inscription : 4 octobre 1884, 72 ans.

Sur les bords d’un lac lointain, dans une vaste solitude longtemps ignorée, cette tombe où reposent les restes d'un homme qui a sacrifié sa vie À ses sembla-

bles, qui est mort martyr de sa charité, de son amour pour les hommes, est bien plus belle, bien plus éloquente que les plus beaux monuments funéraires élevés à ceux qui furent de grands contempteurs et de grands égorgeurs des autres hommes.

A côté de la tombe du Père Laverlochère,.on lit une inscription : Oma Nipa, ce qui signifie: Ici dort. Une autre : Gaganotamaicik : priez pour elle ; et, plus bas, deux petites croix couvrant les tombes de deux enfants.

La vue sur le lac, du haut du monticule, est ravissante. C’est incroyable comme en cet endroit, un des plus charmants peut-être au monde, le grandiose êt

le majestueux s’allient constamment au gracieux et au pittoresqne. C’est ici surtout que l’on remarque le contour si parfait et si harmonieux de la baie de la Mission, et la succession indéfinie des autres baies,

avec leurs pointes s’avançant dans le lac, leurs flots détachés et leurs rivages de sable fin ou de granit étagé, contemporain des premiers âges du monde.

Le cimetière des Indiens est entouré d’une petite palissade, au delà de laquelle commence le cimetière protestant, c'est-à-dire, celui où sont enterrés les employés et les serviteurs de la Compagnie de la baie d'Hudson.

Au loin, on aperçoit la pointe à la Barbe, ainsi dénommée de la traditionnelle coutume des employés de la Compagnie d’y arrêter pour se faire la barbe, avant d'arriver au poste et de sy présenter à monsieur le facteur. Et maintenant que nous y avons conduit le lecteur lui-même, nous allons pénétrer avec lui sous Je toit de l’un des postes de cette célèbre et imposante compagnie, qui a été pendant si longtemps maîtresse absolue de toute la partie septentrionale de l'Amérique britannique, réputée inhabitable et inaccessible, mais rendue, depuis quelques années, si habitable et si accessible, que tous les yeux se tournent vers elle et qu’en elle se fondent les plus grandes et les plus légitimes espérances.

LE FORT DE TÉMISCAMINGUE

Le “fort” ou poste de Témiscamingue est situé sur la rive gauche de l'Outaouais, vis-à-vis de la Mission. C'est un des plus anciens de la Compagnie de la baie d'Hudson : sa fondation remonte à plus de cent trente ans. Il n'y a plus trace aujourd'hui

du premier poste construit à cette époque ; celui qui Va remplacé, et que l’on appelle le “vieux fort,” date de 1811 ; il est encore debout, solide sur ses larges et fortes assises, quoique portant sur ses murs lézardés et jaunis l'empreinte irrespectueuse du temps. On s’en sert aujourd’hui pour emmagasiner les énormes quantités de marchandises et de provisions que la Compagnie de la baie d'Hudson entasse dans ses dépôts. C'était jadis la seule construction qu'il y eût dans toute la contrée du Témiscamingue. Le facteur de la Compagnie, ses commis et ses employés Yhubitaient et y tenaient un magasin omvert aux Indiens, qui venaient y recevoir des marchandises en

MAONERVIIREL NOSTAHA AIVA VI AINOD VT AA LHOA

échange de leurs pelleteries. Depuis dix-huit ans, on‘a construit un nouveau poste, qui sert uniquement de magasin de détail; le logement du facteur, où principal employé de la Compagnie, est aussi une construction sé du magasin et absolument privée. Quant au “ vieux fort” il est fermé aux acheteurs, et seuls les commis de la Compagnie y pénètrent pour renouveler ie stock du magasin.

Il ne faut pas que cette appellation de “ fort ? éveille chez le lecteur l'idée d’une forteresse véritable, avec des remparts, des fossés et des meurtrières; non, les forts de la Compagnie de la baie d'Hudson n’ont jamais eu cet asject belliqueux ; c'était simplement une habitation doublée d’un magasin, construite en murs très épais, et entourée d’une enceinte

de pieux d’une quinzaine de pieds de hauteur, pour la préserver d’une attaque possible des sauvages qui auraient eu quelque sujet de mécontentement.

Si l'on jette un regard sur la partie septentrionale de l'Amérique britannique, on verra qu’à certains endroits particulièrement favorables, le long des grandes rivières, mais surtont à leur embouchure, de même

qu'à la décharge des lacs de quelque importance, depuis le Labrador jusqu'aux montagnes Rocheuses, la Compagnie de la baie d'Hudson avait établi des postes, où les Indiens de la région environnante venaient apporter leurs pelleteries et faire leurs achats de pro-

visions et de vêtements. Ces pelleteries étaient ensuite transportées, dans des canots manœuvrés par des hommes au service de la Compagnie, jusqu'aux factoreries d’York et de Moose, situées, la première, à l'embouchure de la rivière Nelson, sur la baie d'Hudson, la seconde, à l’embouchure de la rivière Moose, au fond de la baie de James. De là elles étaient expédiées en Angleterre sur les navires de la Compaguie, qui faisaient en moyenne deux voyiges par année, Au retour, ils apportaient, dans des caisses doublées de fer blanc, toutes les marchandises dont la Compagnie avait besoin pour faire ses échanges avec les Indiens. Quant aux provisions, elle les faisait venir du Canada, excepté toutefois la farine, qu’elle importait dans ses propres navires par la baie d'Hudson, afin d'éviter les droits d'entrée; elle en approvisionnait ses nombreux postes, et réalisait sur ce seul article des bénéfices énormes. En outre, elle était très parcimonieuse à l'égard des sauvages qu'elle employait au transport de ses marchandises ; elle les rationnait impitoyablement, en sorte que ceux-ci étaient souvent obligés de prélever sur leurs gages, toujours insuffisants, de quoi s’acheter un complément de provisions. C'était surtout le riz qui était distribué par petites rations. Mais iln’en est plus ainsi de nos jours. La suppression du monopole du commerce de fourrures, monopole que la Compagnie de la

baie d'Hudson revendiquait et qu'elle s’est efforcée de retenir jusqu’en 1867, l’arrivée des blancs et la concurrence établie enfin librement sur le vaste territoire qu’elle prétendait lui appartenir en propre, ont changé la face des choses, fait baisser le pri des provisions et oblige la Compagnie à payer plus cher aux Indiens leurs pelleteries, en même temps qu'à leur vendre la farine à meilleur marché (1), enfin à bien nourrir et à bien payer ceux d’entre eux qu’elle emploie.

Pendant l'existence de la Compagnie du Nord- Ouest, qui fat longtemps une terrible rivale pour celle de la baie d'Hudson, et qui avait aussi de nombreux postes échelonnés dans l’intérieur de l’Amérique britannique, au delà du 48e degré de latitude, il y eut souvent des rencontres sanglantes entre les hommes engagés au service des deux compagnies, et que l'éloignement des lieux, l'absence absolue de communications mettaient en dehors de l'atteinte de la justice. Les commis du poste de

Témiscamingue ne sortaient pas pour commercer

avec les Indiens, qu'ils avaient parfois de bonnes raisons de redouter. La traite se faisait par une espèce d’embrasure pratiquée dans le mur du vieux

(1) Jadis un sac de farine était vendu huit dollars par la Compagnie de la baie d'Hudson. Aujourd’hui elle ne le veud plus que cinq.

fort, au deuxième étage. Les Indiens y montaient un à un et y présentaient leurs pelleteries, lorsqu'ils avaient pu toutefois se rendre au poste sans être interceptés en route par les hommes de la Compagnie

du Nord-Ouest.

D'une grande fenêtre du fort, d’où la vue embrasse la partie supérieure du lac, on voyait venir de loin les Indiens, et l’on se préparait à les recevoir. On envoyait au-devant d'eux des messagers spéciaux (runners) pour les gagner et les enlever aux agents de la compagnie rivale. Celle-ci avait aussi expédié ses messagers, qui, de leur côté, s’efforçaient de retenir à eux les Indiens on de les détourner de suivre leurs concurrents. Ils se précipitaient à l'envi les uns des autres sur les pelleteries de l’Indien et se les disputaient sous ses yeux. Le ballot de peaux restait aux mains du plus fort; celui-ci s’en e.aparait, le chargeait sur son dos et se rendait au poste, s'il était de ceux de la Comyagnie de la baïe d'Hudson, pendant que le sauvage marchait derrière lui en “ monsieur ” qui fait porter ses paquets.

On sait que l'établissement de la puissante Compagnie de la baie d'Hudson remonte à l’année 1670, la vingt-deuxième du règne de Charles IT, d'Angleterre. L'acte qui la constituait débutait dans les termes suivants :

L'OUTAOUAIS SURÉRIEUR 271

“ Charles II, par la grâce de Dieu, Roi d'Angleterre, d' Ecosse, de

France et d'Irlande, défenseur de la foi, ete., etc.

A tous ceux qui les présentes verront, salui :

Attendn que notre tout bien-aimé cousin le prince Rupert, coute palatinïdu Rhin, due de Bavière et de Cumberland, ete., Christophe, duc d'Albermale, William, comte de: Craven, Heury lord Arlington, Anthony lord Ashley, sir John Kobinson et sir Robert Vyner, chevaliers et baronnets, sir Peter Colleton, baronnet, sir Edward Hungerford, chevalier du Bain, sir Paul Neele, chevader, sir John Grifith etsir Philip Carteret, chevaliers ; James Hayes, John Kirk, Francis Millington, William Prettyman, Joha Feu, écuiers, et John Portman, citoyen et orfèvre de Londres, ont, à grands frais et dépeuses, entrepris une expédition à la baie d'Hudson, dans la partie nord-oueät de l'Amérique, afin d'y découvrir un nouveau passage à la mer du Sud et pour y faire le commerce de pelleteries, minéraux et autres commodités importantes, et qu’à raison de leur entreprise, ils out déjà fuit assez de découvertes pour les encourager à pousser plus loin l'objet de leur dessein, ét que par ce moyen, il peut probablement nous arriver de grands avantages, à nous et à notre royaume, etc., ete., ete.

Sachez que, désireux de favoriser tous efforts tendant au bienêtre public de notre peuple et d'encourager la dite entreprise, nous avons, de notre grâce spéciale, connaissance certaine et de otre propre mouvement, octroyé, donné, ratifié et confirmé, et par ces présentes, pour nous et nos successeurs, octroyons, donnons, ratifious et confirmons, à notre dit cousin le prince Rupert et aux dits, cte., (suit l'énnmération des noms cités ci-dessus) le pouvoir de se constituer en corps politique, et nous les coustituons de fait et de nom, sous le nom de “ Le Gouverneur et la Compagnie d'aventuriers d'Angleterre faisant le commerce dans la baie d'Hudson Ét pour mieux assurer l'exécution de notre volonté et de notre octroi à cet égard,nons avons fait, nommé et constitué, et par ces présentes, pour nous, nos héritiers et successeurs, nous faisous, nommons et coustituons notre dit cousin, le prince Rupert,

premier et présent gouverneur de la dite Compagnie ; et nous avons désigné, noumé, et par ces présentes, pour nous, nos héritiers et successeurs, nons ésignons, nommons et coustituons les dits sir John Robinsou sir John Vyner, sir Peter Colleton, James Hayes, John Kirk, Francis Milliugton et John Portman les sept premiers ét présents membres du comité de lu dite Compagnie, à compter de la date des présentes jusqu'au dix novembre prochain, et ainsi de suite jusqu'à ce que d’autres membres soient choisis eu la

forme ci-après fixée, e:e.

Et afin que les dits Gouverneur et Compagnie d’aventuriers d'Angleterre, fnisaut le commerce dans la baie d'Hudson, puissent

être encouragés à entreprendre et à mener à bien le dit dessein, de, de notre connaissance certemme ‘et

nous, de notre grâce spé propre mouvement, avons douné, octroyé ct confirmé, et par les présentes, pour nous, nos héritiers et successeurs, nous accordons, octroyons et contirmons aux dits Gouverneur et Compagnie, et à lu traite et le commerce exclusif de tontes les

leurs suecessent

mers, de tous les détroits, baies, rivières, lacs, cours d'eau et anses, sous quelque latitude qu'ils soient, qui sont situés à l'entrée du détroit communément appelé “ détroit d'Hudson,” ensemble et avec tontes les terres ct tous Jes territoires qui s'y trouvent et qui ue sont pas déjà en ln possession de ou octroyés à quelques-uns de nos sujets, et le dit territoire sera, d'aujourd'hui à venir, réputé l'ane de nos plantations où colonies d'Amérique, sous le nom de

«Terre de Rupe

Tel était le titre en vertu duquel la Compagnie de la baie d'Hudson prétendait naguère avoir non seulement le monopole exclusif du commerce des pelleteries, mais la propriété même du territoire s'étendant depuis les bords de la baie d'Hudson jusqu'aux sources des rivières et cours d'eau qui s'y jettent. Cette prétention, elle l'a maintenue jusqu'en

1868, alors d gouvernemen dire l'accès de pour y faire

où individuel de colonisatic l'industrie, à prodigieusem:

minérale sont

Bien différ baie d'Hudsor du Nord-Oues çaise en An étaient les | merce des pel chands canadi tureuses expé gnes Rocheus lac Supérieur, Rouge, sur 1 Nelson et C d'Hudson. P eut été conqt

1868, alors qu'elle fit cession de tous ses droits au gouvernement canadien. Cétait simplement inter. dire l'accès de la plus grande partie du Nord-Ouest, pour y faire la traite, à toute entreprise collective ou individuelle ; c'était enicore repousser tout essai de colonisation et fermer à jamais à la eulture, à l'industrie, à la vie et à la civilisation, une région prodigieusement étendue, dont la fertilité et la richesse minérale sont inépuisables.

Bien différente de celle de la Compagnie de la baie d'Hudson avait été la formation de la Compagnie du Nord-Ouest. Au temps de la souveraineté française en Amérique, les “coureurs des bois” qui étaient les principaux intermédiaires du com merce des pelleteries entre les sauvages et les marchands canadiens, s'étaient avancés, dans leurs aventureuses expéditions, jnsqu'au voisinage des montagnes Rocheuses. Ils avaient établi des postes sur le lac Supérieur, sur le lac Winnipeg, sur la rivière Rouge, sur la Saskatchewan, et sur les fleuves Nelson et Churchill, qui tombent dans la baie d'Hudson. Plus tard, peu après que le Canada eut été conquis par la Grande-Bretagne, les mar-

chands anglais de Montréal et de Québec, qui veprirent le commeree des pelleteries, marchèrent pas à pas sur les traces des coureurs des bois, d’abord mesurément et avec circonspection, comme faisant üne expérience douteuse, et, du reste, très mal accueillis par les différentes tribus indiennes qui regardaient les Anglais comme les anciens alliés des Troquois, leurs ennemis invétérés; puis ils le firent avec résolution et avec âpreté, stimulés qu'ils étaient par le succès et par l'extension de leurs opérations. - Plusieurs d’entre eux, et notamment Joseph Frobisher. et Peter Pond, avaient même poussé fort loin des reconnaissances, jusqu'aux régions de l’Athabaska et du Churchill, et en étaient revenus, après avoir

couru tous les dangers et enduré toutes les privations dans des pays déserts, où ils n'avaient trouvé d'autres moyens de subsistance que la chasse et la pêche, mais où, en revanche, ils avaient réussi à attirer à eux les Indiens Chipouyans, qui, d’ordinaire, allaient porter leurs pelleteries à la factorerie d'York.

Forts de l'expérience acquise pendant quinze ou . dix-huit ans d'opérations, les marchands du Canada qui faisaient le commerce des pelleteries, formèrent, dans le cours de 1783-84, une société sous le nom de “ Compagnie du Nord-Ouest,” et en confèrent la direction À deux maisons de commerce jouissant de

beaucoup de crédit et de considération, la maison Benjamin et Joseph Frobisher, et celle de Simon MacTavish. Dès ce moment, le commerce du nordouest de l'Amérique fut établi sur des bases plus solides qu'il ne l'avait jamais été, et la nouvelle société fit au moins autant d'affaires que la Compagnie de la baie d'Hudson, dont les établissements étaient pourtant bien mieux situés que les siens. (1)

De là était résultée entre les deux compagnies une rivalité qui souvent dégénérait en rixes sanglantes. Elles avaient toutes les deux à leur service un grand nombre d'hommes, qui parfois se livrèrent de véritables batailles rangées. La Compagnie du Nord-

Ouest employait, pour sa part, cinquante commis, soixante et onze interprètes et commis d'interprètes, onze cent vingt rameurs où conducteurs de canots, et trente-cfnq guides. On désignait cette bande d'employés par le sobriquet de “ mangeurs de cochon.” * Ils se louaient ordinairement à Montréal, et leur voyage durait depuis le premier mai jusqu’à la fin de septembre. Les guides recevaient pour salaire de huit cents à mille livres, avec un habillement convenable ; les patrons, où chefs de canots, de quatre à six cents livres ; et les rameurs, de deux cent cinquante à trois cent cinquante livres, avec une cou-

(1) Journal d'Alexander Mackenzie.

verture de laine, une chemise et une paire de grandes culottes. Ils étaient nourris aux dépens de la Comprgnie, pendant tout le temps que durait leur voyage. En outre, on leur permettait de trafiquer avec les sauvages, ce qui rapportait à plusieurs d’entre eux

plus que la valeur de leurs gages.

Les guides, qui étaient d’une grande utilité pour la Compagnie, servaient aussi d'interprètes. On leur donnait une certaine quantité de marchandises, et, en outre, de mille à trois mille livres d’appointements.

Les conducteurs des canots se divisaient en deux classes : les maîtres d'équipage, les pilotes ou timoniers formaient la première; et les rameurs, la seconde. Ce qu’on fournissait aux pilotes et aux maîtres d'équipage, indépendamment de leurs gages, consistait en deux couvertures de laine, deux chemises, deux paires de eulottes longues, deux mouchoirs de cou, quatorze livres de tabac en carottes, et quelques autres petits articles. Les rameurs recevaient les mêmes objets, à l'exception du tabac, dont on ne leur donnait que dix livres. Tous ces gens étaient désignés sous les noms d’hiverneurs et d'hommes du Nord. Plus de sept cents sauvages, hommes, femmes ou enfants, étaient attachés aux rameurs et nourris aux dépens de la Compagnie (1).

{) Ha.

Lorsqu'on s’était procuré le nombre de canots nécessaire, que les marchandises étaient emballées et que la fonte des glaces avait rendu les lacs et les rivières navigables, la flotte partait de Lachine, à huit milles au-dessus de Montréal. Chaque canot avait dix hommes d'équipage. On y embarquait tout le bagage de ces dix hommes, soixante-cinq balles de marchandises, pesant quatre-vingt-dix livres chacune, six cents livres de biscuit, deux cents livres de petit salé et trois boisseaux de fèves.

En quittant Lachine, les canots se rendaient à Sainte-Anne, près de l'extrémité occidentale de l'île de Montréal, où les voyageurs se trouvaient à la vue du lac des Deux-Montagnes. C’est de cet endroit seulement qu'ils comptaient commencer en réalité

leur voyage, parce qu'il y avait là une église consacrée à sainte Anne, protectrice des “ voyageurs.”(1)

(1) (Passage traduit du Scorrisa MaGazine de 1841,pour le journal l'Ixsrirur, de Québec, par U. J. Tessier.)

Les “ voyageurs” canadiens sont peut-être les hommes les plus intrépides, les plus infatigables, et en même temps les plus joyeux et les plus courageux que l'on puisse rencontrer. Leur tâche est de conduire les grands canots d’écorce de la puissante compagnie qui fait le commerce de fourrures au Nord-Ouest ; ils partent de Montréal le printemps et reviennent l'automne, Quelques-uns sont engagés pour un certain nombre d'années au service de la compa gnie dans l'intérieur du pays. Dans le voyage en montant, les

Ce voyage, commencé dans les premiers jours de mai, se terminait à la fin de septembre, lorsque les « voyageurs” étaient amivés au Grand-Portage, à l'extrémité occidentale du lac Supérieur. Le Grand. Portage était le rendez-vous général des hommes de la Compagnie, de eux venant de Montréal avee les marchandises comme deceux venant du fond du Nord- Ouest avec les pelleteries. Là on échangeait les unes contre les autres, et les deux bandes d'employés reprenaient la route qu'elles venaient de suivre. Il se trouvait là quelquefois mille À douze cents hommes réunis, se livrant à leur gré à l'absorption

eanots sont chargés de couvertures de laine, d'eaux-de-vie, de poudre à tirer et d’autres articles qui servent au trafic avec les sauvages.

Au retour, ils rapportent les fourrures qui ont été récoltées dans tous les lieux dont les envois se font sur Montréal, parce que ee port se trouve situé, quant à ces postes, plus convenablement que celui de le compagnie dans les parnges de la baie d'Hudson. Les effets ainsi transportés sont mis en Duilots de quatre-vingt-dix Jivres pesant environ, c'est-à-dire, d'une forme et d’un poids tels qu'un homme puisse les porter à travers les nombreux portages que rencontre le voyageur.

On fait portage, lorsqu'il atnracte où un rapide impraticuble à passer, lomqu'il faut se rendre d'une rivière à une antre, ou pour éviter, en traversant une petite langue de terre, un long détour de le rivière. Alors on décharge le canot, et l’on porte les avirons et la charge à la place où la navigation devient de mouvean pratienble, Lonr transporter les grands canots, les

des boissons fortes, ayant souvent dispute entré eux, et, cependant, montrant toujours le plus grand respect pour les agents et les associés de la Compagnie, qui étaient relativement en petit nombre et qui n'avaient aucun moyen légal de se faire obéir. Telle est la manière dont la Compagnie du Nord-Ouest a fait le commerce des pelleteries, pendant bon nombre d'années, jusqu'à ce qu'elle se soit fondue dans la Compagnie de la baie d'Hudson, en 1821. Aujourd’hui cette dernière n'a plus à redouter de concurrence organisée en grand ; mais le commerce des pelleteries étant devenu absolument libre, les Indiens peuvent

voyageurs les chargent sur leurs épaules, le plat-bord dessous ; ils se mettent autant d'hommes qu'l est nécessaire pour le porter. Les autres portent le bagage et les marchandises, en attachant leur fardeau avec une bande de euir qu’ils se passent sur le devant dela tête. Un petit canot, eupable de contenir cinq personnes avec leurs couvertures, fusils et équipement ordinaire, peut être transporté par un seul homme.

La chasse et lu pêche fournissent au voyageur sa nourriture sur la route ; que ce süit du poisson, du gibier ou d'autre viande, n'importe, il la prend telle que la Providence la jette sur sou chemin ; et sila Providence Ini manque, il a en réserve une provision de pemmmiean où de euair de daim séchée et préparée d'une manière particulière. Les délices du voyageur -ont le thé et de temps en temps un coup de rhum. On prépare le thé, lorsqu'ou campe pour la nuit, lorsqu'on part de bon matin, et quelquefois ‘encore lorsqu'on se repose au milieu du jour. Tout dur que soitson travail et quelque grossière que soit sa nourriture, le voyageur est

pi dit

assume

aller vendre les produits de leurs chasse où et à qui bon leur semble, et ils y ont gagné de payer leurs provisions moins cher, tout en ayant un meilleur prix de leur marchandise.

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