‹ L'Outaouais supérieur [microforme]Chapitre 7 sur 41 · LES FORÊTS DE L'INDUSTRIE FORESTIÈRE · texte numérisé non relu

LES FORÊTS DE L'INDUSTRIE FORESTIÈRE

A l'extrémité orientale de la province de Québec, près de la frontière qui la sépare du Labrador, commence une étendue immense de forêts qui, à cause des essences et des variétés particulières de ses bois, a reçu le nom de“ zone des forêts laurentiennes.” Elle couvre comme une large bande les hautes terres en bordure du golfe et du fleuve Saint-Laurent, sur une longueur de 650 milles. Parvenue au-dessus du cap Tourmente, à environ vingt milles de Québec, elle s’écarte du littoral et, plongeant en arrière des

anciens établissements seigneuriaux, elle déroule les

ondes profondes de son feuillage toujours vert jusqu’à ce qu’ell2 attcigne la rivière Outaouais, dans le voisinage de Grenvilie. Elle côtoie cette rivière plus ‘u moins étroitement, et, la traversant à cent milles plus haut, elle se développe ensuite sur toute la partie d’Ontario située au nord et à l’est des lacs

RRRLE

Huron et Supérieur; puis, franchissant la frontière occidentale de cette province, elle s'étend à perte de vue au delà, embrassant dans son expansion infinie tout l’espace entre le lac Winnipeg et les grandes plaines siluriennes de la baie d'Hudson, jusqu’à l'ouéan Arcti jue,

La premitre section de cette vaste région forestière, que l’on peut appeler la section du Golfe, tient tout l’espace entre la frontière nord-est de la province et le 68e degré de longitude ouest, ce qui ruprésente une longueur de 320 milles en ligne directe et une superficie d'environ 32,000 milles carrés. ;

La deuxième section, partant d’une ligne tirée entre le 68e et le 69e degré de longitüde ouest, s'étend jusqu’au lac Témiscamingue, à l'extrémité occiden-. tale de la province, et couvre une étendue qui dé-passe cent mille milles carrés. Elle comprend trois: grands territoires, celui du Saguenay, celui du Saint Maurice et celui de l'Outaouais, ce dernier se subdivisant lui-même en deux districts, qui diffèrent remarquablement entre eux par la nature de leurs produetions, le district de l'Outaouais inférieur, et celui de l'Outaouais supérieur, Nous les réunissons en un seul pour les fins du présent chapitre, qui contient uu aperçu sur les forêts et la production forestière du territoire de l'Outaouais tout entier.

L'industrie forestière est au premier rang des industries canadiennes ; elle constitue, à la suite du commerce des animaux et de leurs produits, le principal article d'exportation, tant du Dominion que de la province de Québec en particulier, En 1885, sur une exportotion totale de $84,264,000 de produits bruts eb fabriqués, de toute espèce, ceux de la forêt compteient pour la somme de $22,374,000, c'est-à= dire, pour plus du quart; la province de Québec seule entrait dans ce montant pour neuf millions

cent mille dollars, ou pour plus des deux cinquièmes. (1)

L'exploitation du bois des forêts canadiennes, d’une manière réellement productive, ne remonte guère qu'au commenement de ce siècle. Avant cette époque, il était impossible qu’uno population d’une

(1) La coupe et la confection des bois de commerce occupent dans le ‘ Doiminion ” environ 100,000 hommes, qui sout.eunent des familles formant un grand total de 500,000 âmes, ou environ uu neuvième de la population.

On évalue à $165,000,000 le capital placé dans les scieries en Canada. Les macaines représentent une valeur de vingt-e1nq millious de dollars.

centaine de mille âmes, pauvre et clairsemée sur une vaste étendue, pût seulement songer à une industrie qui exige l'emploi de tant de bras et des capitaux si considérables pour devenir lucrative. C’est à la suite des guerres du premier Empire et du blocus continental que Napoléon avait imposé à tous les ports de l’Europe, pour en chasser le commerce anglais, que l’on commença à s'occuper sérieusement de l’exploitation de nos forêts.

Les commerçants de bois de la métropole tournèrent leur attention vers les colonies de l'Amérique britannique, et concurent le projet de venir chercher chez nous le bois que les flottes françaises les empêchaient d'importer des pays de l’Turope septentrionale. |

L’exportation du bois de nos forêts se limita d’abord, ou à peu près, à des envois dans le Royaume-Uni et dans les Antilles anglaises, Ce fait était dû à l'immense quantité de bois exportée des différents Etats de l'Union américaine. Depuis cette époque, un grand changement s’est produit, Les territoires du nord-ouest des Etats-Unis, que couvraïent de grandes forêts de pin, vinrent à se défricher et à se déboiser ; et comme la consommation, dans l'intérieur de ces territoires devenus depuis des Etats, avait augmenté dans une proportion égale, on fut obligé de recourir aux conmerçants de bois canadiens, qui

firent dès lors avec succès concurrence aux commerçants de l'Ouest.

En 1850, on envoyait déjà en Angleterre 1,052,- 817 tonnes de bois.

Et, en 1859, 1,249,000.

Aujourd’hui notre exportation de bois aux Etats- Unis est presque égale à celle que nous faisons en Angleterre. Le rapport de l’année fiscale se terminant au 30 juin 1885 établit que la valeur du bois expédié au Rovaume-Uni s’est élevée à $9.577,578, tandis que celle du bois exporté aux Etats-Unis a été de $9,355,736. L’exportation de nos bois aux Antilles et dans l'Amérique du Sud a suivi de même une progression ascendante, quoique sur une échelle plus petite. Le tableau suivant tiré du rapport de 1878, fera voir quels sont les marchés de notre bois à l'extérieur, dans quelles proportions nous en faisions alors l’expédition à chacun d’eux respectivement, et combien ces proportions ont été modifiées depuis.

Angleterre... SE RS LT NC D RTE $13,586,410 OO PP 120,407 Antilles anglaises... te RAT net Us re 320,609

y espagnoles... ssssssoos sossee 145,561

st frANÇGAÏSES .. ee ssocooooou vous ee 17,498

Antilles danoises......,.......,....…. si birée 3,002 5 hollandaises.............. ARE LUE 4,080 MT dass sen ARR MISE NTM 10,992 ON DR Le nan tee cl mar du 34,524 baint-Pierre et Miquelon... ........... 21,724 Amérique du Sud... pie ide 218,140 PBRos ses ete de cc ci èes out 330,968 ATP DRE Louer cs pameatr tente ne te 135 23,415 MAO du neues anoliie tennis wine 38,005 Briatis DIE esta: PAR AR AS 4,739,747 PORIUOA recette iront er time dut 51,758 À à CMD RAA A SA On ne 3,719 | Belgique ses sosser soso Mat Ten rets 49,998 | MOIMDUS si cenene soon EN RUE " 42,120 CNE et cermentnstde sde AC AUS 93,299 | Madère ............... Prnns d RME RTE A 10,364 CDR TR ic nn aus ctebe vo os dr Rare ë 3,179 A RL 220 ACT ONE PP OA OUR | PRPPRTENEN , 2,059 PIQUE Aésscpmonns en des ps Dénae Loteters tes 42,800 OMR ere indiens obus: 174,893 “Iles Sandwich... Are E nés sure) 21,839 Iles Falkland ....... Ni Elena TELE 3,808 tt $20,054,825 di

Un fait digne de remarque, c’est la diminution constante de la quantité de bois brut exjorté en Angleterre, et l'augmentation tout aussi suivie de l'exportation des sciages. On ne voit plus aujourd'hui ces grands et pittoresques trains, formés de troncs d’arbres équarris, communément appelés plancons, qui autrefois flottaient sur nos rivières. Le bois carré est d’une exploitation dispendieuse, parce qu'on le transporte difficilement, et qu’il faut sacrifier, pour chaque pièce obtenue, l’aubier et la tête de l'arbre. On estime cette perte à un quart de la valeur de l'arbre ; on en a fait le calcul dans Ontario et l’on a reconnu qu'elle s'était élevée, de 1867 à 1877, à 83,577,500. Le bois carré doit, en outre, être choisi avec le plus grand soin, être presque parfaitement droit et exempt de nœufs, de fissures et de tout autre défaut, Il faut qu’il ait la même épaisseur d’un bout à l’autre, une légère différence entre les deux bouts seulement étant permise ; voilà pourquoi de magnifiques brins ont été souvent laissés sur le terrain parce qu’ils n'étaient pas d’une grosseur uuiforme. On ne peut pour faire des plançons, abattre

des arbres de moins de soixante pieds de long, à compter de trente pouces de la souche ; et comme la plupart des gros arbres de nos forêts ont été coupés, on ne saurait être surpris aujourd'hui de la disparition rapide des trains de bois, ni de ce que les concessionnaires de coupes utilisent jusqu’à la dernière limite la matière première et tirent profit de tontes les parties irrégulières de l’arbre, des croûtes ete., etc, qu’ils vendent pour des usages grossiers ou même pour Ja combustion. Cependant il descend encore quelques rares trains de bois de la rivière des Quinze, dans l'Outaouais supérieur; mais de la région du lac Nipissingue, au contraire, le long de la ligne du Pacifijue, dans la province d’Ontario, il en est venu cette année vingt-cinq ou trente; c'est que, dans cette région, la forêt de pins est encore vierge et toufflue ; aussi les marchands de bois d’Ontario palent-ils des prix exorbitants pour y obtenir des exploitations.

A la date du 30 juin 1886, les statistiques offcielles évaluaient l'étendue des concessions de coupe de bois faites par le gouverne:nent à 47,176 milles ou 30,178,650 acres carrés, pour toute la province. La part de la rive nord seule comprenait 41,244 milles ou 26,396,693 acres carrés. Ces concessions s'étendent depuis le lau Témiscemingue jusqu’à la rivière Marguerite, dans lu comté de Saguenay.

ce

Dans l'Outaouais supérieur, l'étendue des concessions de bois était de 18,628 milles carrés sur lesquele 13,535 ou 994 pour cent sont boisés en piLs ; 93 milles carrés, fraction insignifiante, sont boisés en épinettes. Dans l'Outaouais inférieur, l'étendue des concessions était de 6,348 milles carrés, sur lesquels 5,350, ou 84 pour cent boisés en pins, et 889 milles boisés en épinettes.

On calcule que, pendant les treize années qui se sont écoulées de 1867 à 1880, les primes, les rentes foncières et les droits de coupe payés au gouvernement, pour l'exploitation des forêts dans le territoire de l'Outaouais, ont rapporté au trésor public la somme relativement énorme de $3,338,087, c’est-à-dire trois fois plus que n’ont rapporté tous les autres territoires réunis de la rive nord du Saint-Laurent. (1)

Dans le cours de l’année 1885-86, le département des terres publiques percevait un revenu de $528,575 provenant de l'exploitation des forêts; sur ce montant, il retirait de la région de l'Outaouais seule $387,492,

En 1884-85, il s'était fait dans toute la province 2,187,098 billots de pin blanc et 1,038,957 billots

(1) La ‘ prime ” ou bonus est une taxe de vente d’un dollar par millecarré payée au gouvernement à chaque transfert d’une concession de coupe de bois.

La rente foncière consiste en deux dollars par mille carré payés au gouvernement, outre le droit de coupe.

d’épinette, là-dessus, l'Outaouais, supérieur et inférieur, avait fourni 1,608,281 billots des premiers et 91,250 billots des seconds.

En 1885-86, l'Outaouaîs produisait 1,783, 522 billots de pin blanc, ce qui fait au delà de 400 millions de pieds et 100,583 billots d’épinette, ce qui donne plus de 20 millions de pieds.

L'année dernière enfin, on a estimé à plus de 600 millions de pieds la quantité de bois abattu sur l'Outaouais et ses tributaires, outre 350,000 pieds de bois carré. (1)

(1) Il a été constaté que les marchands de bois d'Ottawa enploieut duraut l'été, à leurs scieries des Chaudières, près de 6,000 ouvriers,et, durant l'hiver, dans les chantiers, environ 8,800 hommes

Notes sur l’industrie et la consommation du bois.

La longueur totale des chemins de fer des Etats-Unis était de 157,615 milles en 1886, et 12,000 milles ont dû être construits en

La quantité de bois nécessaire pour les traverses, les ponts, les gares ou stations est énorme.

D'abord, le développement des voies avec leurs dépendances est beaucoup plus considérable que l'étendue de chaque ligne, mesurée d’une extrémité à l’autre.

On évalue à 187,500 milles la longueur des voies construites.

En mettant 2,640 traverses par mille, le nombre total serait de 495 millions de traverses,

Chaque traverse exige en moyenne 3 pieds cubes de bois ; la quantité totale de bois ainsi employée serait donc de 1,485,000,000 pieds cubes.

Il est difficile de calculer la quantité mise en œuvre pour les ponts,

L'OUTAQUAIS SUPÉRIEUR

. Depuis des siècles déjà l’homme a reconnu la rela. : tion intime qui existe entre les forêts et les pluies; depuis des siècles on a constaté que la destruction des forêts amenait la sécheresse et finalement la stérilité du sol ; les Grecs le savaient bien, eux qui regardaient comme un crime d’abattre les oliviers en pays ennemi. Ce ne sont pas les forêts qui produisent les pluies ; c’est bien au contraire la pluie .qui produit les forêts; mais celles-ci jouent dans la nature un tel rôle comme régulatrices et distributrices

tréteaux ef culées: 2,000 pieds par mille semblent une bonne moyenne,

Le total, à ce compte, serait de 876.millions de pieds cubes.

Les poteaux de télégraphe sont au nombre de 80 par mille. ce qui fait en tout 5 millious. A une moyenne de 10 pieds cubes par poteau cela fait encore 50 millions de pieds.

Maïs pour chaque pied cube de bois prêt à être employé, il faut 1 pied et 278 de bois rond. ’

Ainsi le total du bois brut employé est de 3,150,000,000 de pieds cubes.

Il est impossible de se figurer ce que représente ce chitire. La durée d’un dormant est de près de 7 ans et la durée du bois employé dans les constructious est de 10 ans. Pour entretenir les voies actuelles, il faut 70,714,286 dormants ñ

des eaux de pluie qu’elles deviennent, aux yeux de l'économiste, bien plus importantes comme agent physique, bien autrement précieuses pour la richesse publique qu’à ne les considérer qu’en leur qualité de simple matière exploitable par l’industrie et le commerce, Que la pluie produise les forêts, c’est ce dont on peut se rendre aisément compte par la position relative des forêts et des pluies dans l’Amériane du Nord. Ce qu’on appelle la région de l'Atlantique, c'est-à-dire la partie orientale du continent américain, reçoit tous les ans une abondante quantité de pluie ; aussi était-elle couverte, à l’origine de l’émigration européenne, d’une épaisse ‘et vaste forêt de pins et d’épinettes qui s’étendait, à partir du Labrador, sur le Canada tout entier, sur les Etats de la Nouvelle- Angleterre et sur le nord de celui de New-York ;

nouveaux par an ; en ajoutant la quantité qui est nécessaire pour entretenir les ponts aunuellement, on arrive à 255 millions de pieds cubes.

Si l’on évalue à 5,000 milles la longueur des nouveaux chenins construits tous les ans, il faudra encore 13,200,000 nouveaux dormants et 10 millions de pieds de bois pour ponts, tréteaux, stations.

En somme, la consom: ation annuelle est de 305,712,858 pieds cubes.

Ou calcule qu'il fant pour subvenir à ces besoins tout le bois employable de 296,817 actes de terres bien boisées, par année, en admettant que chique acre fournisse 800 dormants.

À une pareille consommation, il n’y a pas de doute que, quelque

elle entourait les grands lacs et se développait largement vers l’ouest jusqu’à la rencontre de l’aide plateau arrosé par la Saskatchewan et la rivière Rouge du nord. Une autre forêt de pins, formant une ceinture étroite de pas plus de deux cents milles de largeur, couvrait de littoral du sud, depuis la côte de la Virginie jusqu’à la rivière Brazos, dans le Texas. A Fouest du Mississippi, cette même forêt, prodigieusement élargie, envahissait tout Arkansas et le Misgouri oriental. Outre Ja grande forêt de pins et d’épinettes du nord et la forêt de pins qui ceinturait le littoral du sud et le golfe du Mexique, il y avait une autre forêt, contenant des arbres à larges feuilles, d'une dimension énorme et d'une valeur incalulable,

graudes que puissent être les ressources, il doit arriver un jour où elles s’épuiseront.

Aux Etats-Unis, le moment approche et déjà les compagnies sont obligées de recpurir aux moyens de pré servatlon usités en Europe.

La dépeuse de bois occasionnée par les chemins de feraux Etats- Unis est si considérable qu’on est déjà obligé de planter des arbres sur des étendues de plusieurs milles carrés. Cette dépense exige près de 12,000,000 d’acres de terres en forêt pour fournir les dormants nécessaires aux réparations des voies ferrées. N'est pas compris dans ce calcul le bois nécessaire à la construction des wagons, ni le bois de chauffage dépensé sur plusieurs lignes ; cela augmente naturellement la superficie des terrairs forestiers indispensables aux besoins toujours croissants des chemins de fer américains.

qui occupait tout l’espace entre la Nouvelle-Angleterre et la Virginie, inondait le versant des Apalaches et ne s’arrêtait que dans le bassin du Mississippi. Ces trois grandes forêts réunies formaient ce qu’on appelait la “région forestière de l'Atlantique.” A l’ouest de cette région, les pluies ne tombant que légèrement n’alimentaient plus les forêts, et l’on ne voyait que le désert et les longues plaines nues du Nord-Ouest dépliées comme un linceul jusqu'aux premiers contreforts des Montagnes Rocheuses.

Que reste-t-il aujourd’hui de la prolifique et merveilleuse région forestière de l'Atlantique? On l’a frappée, on l’a abattue avec acharnement, non pas seulement ponr étendre le domaine agricole de l’homme, ce qui eût été peu de chose, mais pour la livrer à une exploitation effrénée, sans règle et sans limite, comme si le feu, le plus grañd ennemi des forêts, n’en faisait pas encore assez pour leur destruction. (1) On l’a fait disparaître en grande partie, d’une main impitoyable, aveuglément, sottement, sans rien calculer, sans rien prévoir, comme si elle était inépuisable, et l’on a porté par ce vandalisme un coup funeste à l’une des plus grandes richesses naturelles

(1) La perte annuelle causée par le feu s'élève à plus de $5,000,000 pour la vallée de l'Outaouais seulement, et quand ou songe qu’il faut 150 ans à un pin pour atteindre sa complète matu. rité, on comprend toute l’étendue de cette perte.

du continent. Le pin de la Nouvelle-Angleterre et de l'Etat de New-York n'existe plus ; la Pennsylvanie, qui croyait le sien inépuisable, en a été dépouillée. Les grandes pinières des Etats du nord-ouest, du Michigan, du Wisconsin e: du Minnesota n'offrent plus que des épaves clairsemées des nobles forêts qui ont fait leur prospérité première, et que l'intérêt bien entendu, même le plus élémentaire, n’a pu sauver d’une destruction à jamais irrémédiable, Ce qui est vrai des pinières des Etats du nord-ouest l’est également des forêts de pin du Canada moins précieuses et moins productives. Mais ce n'est pas à la simple destruction de la forêt que s'arrête le mal; ce qui résulte de cette destruction est peut-être vingt fois pis encore,

s IV

Les besoins du commerce moderne, avec la multiplicité illimitée des industries et des communications, sont incommensurables, effrayants; c’est un torrent qui emporte tout sur son passage. On reste stupéfait à la vue de l’énorme dévastation qu’il faut porter au sein de nos forêts pour alimenter des industries sans cesse grandissant et croissaut en nombre ; on l’est

encore davantage en songeant à ce que cette dévasta-

78 L'OÙTAOUAIS SUPERTÈUR

tion âveugle, furieuse, va apporter de désastres, dé calamités aux régions agricolés, de modifications funestes dans lés conditioùs atmosphériques et climatériques. Maïs c'est én vain que l'attention des législateurs à été appelée de temps à autre pat les avertissements de ceux qui étudient lés. questions économiques, en dehors dés entraînements de la spéculation, sur cette question, peut-être là plus importante de toutes. On peut détruire itpunément uné constitution, renverser les lois et les conditions politiques, œuvres changeantes, maïs quand on détritit ün des élements vitaux dé la fortüne publique, c’est poür toujours, et l'on ne peut le remplater qu’en créant des ressources nouvelles beaucoup plus coûteuses et moins à la portée générale. (1)

(1) ‘ On peut constater des signes manifestes d’épuisement dans les zones forestières de l'Outaouais, du Saint-Maurice et du Saguenay, disait l’Ælectenr du 2 août 1888. En 1882, l’hon. M. Joly disait que, dès ce temps- à, il restuit peu de forêts intactes dans ces vastes ‘régions. Le bûcheron avait depuis longtemps atteint la ligne ce faîte de tous les grands tributaires de l'Outaouais, de la rivière Rouge, de la rivière du Lièvre et de la Gatineau. Ce doit être à cette destruction plus qu’irréfléchie qu’il faut attribuer l’eucombrement graduel du lit de l'Outaouais et de la Gatineai, les cruiés d’eau qui ont; dans ces dernières annéer, fait tant de dégâts sur ie parcours du St. Laurent et la d(croissance marquée du rendement des terres, faute d’un humus suffisant. Tous les savants s'accordent à conclure de cefté façon. Noûs avons à ce sujet d'irrefutæbies démoÿstrations du prof-sseur Hough, dt département des Forêts aux

S, Em

Sait-on bien de quelle valeur énorme sont les forêts, uniquement au point de vue de la distribntion des eaux de pluie, sans lesquelles toute végétation est impossible ? “ Ce n’est pas, écrivaitidernièrement le professeur Sargent dans la North American Review, ce n’est pas seulement comme üne collection d’abres à abattre et à mettre en madriers qu'il faut

Etats-Unis ; de B. W. Phipps, commissaire des Forêts pour le gouvernemeut d'Ontario et de nombre d'auteurs qne nous avons consultés.”

En 1881, ilaété abattu, paraît-il, dans la province de Québec» 22,274,284 arbres, seulement pour le commerce d’exportation., Si: l’on compte 50 arbres à l’arpent, ce'a représente 445,428 arpents dénudés dans une seule année.

Le défrichement dés forêts a été conduit avec une imprévoyance

- désastreuse ; il a épuisé pie lés réserves que la nature a mis des siècles à produire et qu’on ne s’est pas soucié de recoustituer. Les beaux bois de construction et de mâture sont devenus aussi rares chez nous que ia culture du blé dans les anciennes paroisses, Les flanc: des Laurentides se sont dénudés, et par suite, le climat, le régime des eaux et l’agriculture eu out souffert proportionnelle. ment. Il faut déjà s’eloigner à trois cents milles de la capitale fédérale pour trouver de beaux bois de mâture : ajontons que les inceudies, causés le plus souvent par l'imprudence des bûcherons, contribueunt eucore à porter la destruction. Il est donc grand temps que le gouvernement s'occupe, avec une énergie inconnue jusqu'ici, de développer la colouisation sans épargne et saus restreinte, et cela au profit mêmé de l’industrie forestière, dont élle ééartéra de nombreux daugérs, tout eh lui laissañt éncore un champ sans limites.

Jusqu'à présent ce n’est pas de l'industrie forestièré que bon nombre dé marchands dé bois ont faite, mais de 14 déväsfation

considérer les forêts ; sans doute, au seul point de vue des profits qu’on en retire, elles valent bien tous les soins et toute la protection qu’il est possible de leur accorder, car elles rapportent annuellement pour près de $450,006,009 de matière brute,et de l’emploi, directement ou indirectement, à près de 500,000 hommes.

forestière, un véritable saccage, une extermination aveugle, brutale, furieuse, des plus belles essences de bois qui existent au monde, Une industrie qui aurait pu tourner au profit de la province et l'enrichir de façon à lui permettre d'accomg'ir de grands travaux publics sans s’endetter, a failli tourner à sa ruine complète, ou, du moins, l’a énormément retardée daus sa croissance, dans la voie de ses progrès indispensables, si impérieusement commandés aux jeunes peuples qui veulent se maintenir à un niveau proportionnel avec les autres.

On a cru jusqu’à présent qu’il y :vait un antagonisme nécessaire, fatal, entre le defricheur et le marchand de bois, et on les a constammeut opposés l’uu à l’autre, parce qu’il était d’usage d’en agir

-einsi, et parce que la routine, qui commande aux idées comme aux

pratiques dans uotre pays, le voula t de la sorte. Mais rien n’est plus injuste, ni plus déraisonnable, Les droits et les intérêts du défricheur sont, à coup sûr, en opposition directe avec les ‘‘ vandales ” de la torêt, avec les (lestructeurs acharnés des plus riches et des plus productives régions de la province, mais ils ne sont pas en opposition avec une industrie sérieuse, honnête, réglée, qui ne s'exerce pas à la conditiou de ruiner tout un pays pour s’alimeuter et se satisfaire.

L'industrie forestiere, que l’on a toujours regardée comme indépendante de la colonisation, qu’on à "ême cru lui être hostile, a non seulement des rapports intimes avec elle, mais lui est même subordonnée, C’est en effet par l’extension de la colonisation seule ment qu’on arrivera à régler l’exploitation forestière, à la rendre

Mais la véritable valeur des forêts, ce qui leur donne un juste droit à notre considération, ce n'est pas autant leu1 capacité productive, quelque grande qu’elle puisse être, que le pouvoir qu’elles ont de protéger la surface du sol, de régler le cours des rivières, de modifier la température et de retenir,

fructueuse et profitable, au lieu de la laisser n’être qu’une pure dévastation, qu’uu véritable brigandage, comme elle l’est aujourd’hui. Plus d’un ccmmerçant de bois éclairé sur les véritables intérêts et sur l’avenir &e l’industrie qu’il exploite, reconnaît aujourd’hui cette vérité et n’hésite pas à la proclamer. Le colon, au lieu d’être pour lui un ennemi traditionnel, ou du moins un obstacle, lui est un secours précieux. Il le dispense en effet d’entretenir ces fermes dispendieuses, qui sont nécessaires dans toutes les grandes exploitations forestières, pour alimenter sur place des armées de bûcherons, des chevaux, des bestiaux, des moutons, et des porcs en grand nombre. Ille dispense de tenir et de conserver La outillage ruineux, en rapprochant de lui les produits indispensables à son exploitation, en diminuant leur valeur de plus de la moitié, en plaçant sous sa main un travailleur à bon marché pour l’abattage des arbres, pour l’équarissage et le transport des

:billots, pour la manufacture même du bois, icrsqu’il y a des moulins sur les lieux, toutes choses qui coûtent énormément cher, quand il faut faire venir de loin des centaines d'hommes et tous les articles de consommation qu’une grande ferme au sein des bois est insuffisante à produire.

On voit donc qu’il y a corrélation intime entre la colonisation et l'exploitation forestière, au lieu d’antagonisme ou d’hostilité natu* relle. Il y a plus ; il y a règlementatic-. st équilibremen* de l’une par l’autre, ce qui est au profit du public et ce qui assu:e la conservation de nos forêts, tout en développant sans limite le domaine

cultivé.

d'emmagasiner les eaux de pluie après qu’elles sont tombées. Elles empêchent l’eau de s'écouler trop rapidement sur la surtace de la terre ; elles alimentent ies sources, elles retardent la fonte des neiges, elles restreignent l’évaporation et maintiennent l’égalité de température, elles mitigent la violence des vents destructeurs, enfin elles retiennent le sol sur le penchant des montagnes escarpées et l’'empêchent de se précipiter jusqu’au fond des vallées, entratnant avec lui toute la matière organique qui en fait la richesse.”

C’est pour avoir oublié ces lois de l’économie physique du globe que l'Ohio se voit exposé depuis un quart de siècle à d’épouvantables calamités qui ravagent périodiquement son sol comblé d’ailleurs de tous les dons de la nature. Il possédait naguère d'immenses richesses rien qu’en noyers qui co ivraient pres jue toute la surface de son territoire. Il a commis la folie de Les considérer comme un embarras et il les a abattus violemment, saus règle, sans métho le. Pressé de jouir, ii a voulu recueillir vite le fruit de la vente de ses arbres et il a expédié le tout de l’autre côté de l'Atlantique, Il est maintenant dénuilé ; difficilement trouverait-on dans toute son étendue un arbre de première dimension. De 1853 à 1870 il a abattu quatre millions cinq cent mille acres de bois de charpente, la moitié du territoire de l'Etat.

Il ne faudrait pas moins de deux cents ans pour” rétablir les choses dans la situation où elles étaient avant ces sauvages destructions. Il eût été si facile, si sage, au point de vue de l’intérêt bien entendu du pays, de s’en faire une source de revenus à la fois certains, réguliers, abondants !

Ce n’est pas là la seule calamité qui afflige l'Ohio ; il y a des rivières qui ont diminué, d’autres qui sont entièrement taries. Les forêts n’arrêtant plus l’écoulement des eaux, aux époques de grandes pluies, elles se précipitent avec une rapidité effrayante vers l'artère principale, qui gonfle outre mesure et occasionne souvent de désastreuses inondations.

On se rappelle les catastrophes épouvantables dont le nord ouest des Etats-Unis a été la victime, il y a quelques années à peine, par le débordement des rivières qui se déversent dans la vallée du Mississippi. L'Ohio et ses affluents étaient sortis de leur lit et atteignaient des hauteurs inconnues de mémoire d'homme. Non seulement des centaines de milles étaient submergés, des campagnes dévastées, des villages détruits, des bestiaux noyés et des populations cernées sur des points isolés où il était extrêmement difficile et dangereux de leur porter secours, mais encore des villes considérables étaient désolées par un fléau tel qu’elles n’en avaient jamais vu. A Cincinnati, la rivière avait monté de soixante pieds

au-dessus de son niveau normal; vingt mille personnes étaient sans asile, dix mille à Louisville où trois mille maisons étaient abandonnées, et de même dans des proportions pareilles sur tous les points accessibles. Les eaux du Mississippi, incessamment accrues par des pluies torrentielles qui accéléraient la fonte d’imwmenses entassements de neige suspendus aux flancs des montagnes, semblaient attendre le moment de décharger leurs torrents par ces vomitoires élargis sur les camps gnes à peine asséchées des dernières inondations. (2) A la vue de ce navrant et terrible spectacle et sous l'empire dés émotions douloureuses qu’il en ressentait, un économiste américain du jour n’a pu s'empêcher de s’écrier :

‘“ La cause de ces incomparables calamités, aggravées d'année en année, est dans le déboisement des

montagnes et des collines des Etats de New-York, de la Pennsylvanie et de la Virginie occidentale, d’où

découlent les eaux amères de lOhio. Les belles et puissantes forêts dont la nature a doté cette région tombent sous la cognée avec une rapidité effrayante et auront bientôt disparu, laissant le roc dénudé 1à

(2) L'année dernière encore, le Mississippi a débordé avec tant de force que ses flots avaient envahi des centaines de mille acres et menace les moissons d'une destruction totale. On comptait par millions de dollars les dommages causs dès le déb't de la. catastrophe,

L'OUTAOUAIS SURÉRIEUR 85

où naguère encore des solitudes impénétrables étaient couvertes de richesses forestières que l’on aurait crues inépuisables.

Tout le monde civilisé a fait cette funeste expérience, et l'exemple n’a pas touché l'Amérique, où elle se renouvelle en ce moment dans des proportions qu’elle n’a jamais atteintes nulle part ailleurs. Dieu sait les calamités que présage cette coupable imprévoyance, que les avertissements répétés depuis plu, sieurs années n’ont pas guérie, et il est grandement temps qu’on y songe. Mais ce n’est pas seulement en prévision des désastres causés par lirruption des eaux se précipitant sans frein des montagnes dans les vallées, qu'il importe d'arrêter ce vandalisme destructeur ; les grands bois sont ici par eux-mêmes d’une nécessité absolue ; ils constituent un des éléments indispensables à l’accroissement rapide de la population de ce continent. Il n’y a pas de pays au monde où le bois joue un rôle aussi considérable dans le développement de la grandeur et de la puissance nationale. La preuve, c’est que la consommation des bois de charpente employés dans la construction des bâtiments et dans les mille usages de la vie ou de l’industrie, a augmenté de cinquante pour cent en dix ans, de 1870 à 1880...On ne se figure pas généralement sur quelle échelle s’accomplit cette dévastation, et on est disposé à sourire quand on

La are AR 25

Page 1