L 0 U T II A G E
Nos marins d’aujourd’hui connaissent le prix, la valeur et le rapport de l’argent, aussi bien que les loups-cerviers de la Bourse...
Quoi que puisse chanter M. Darcier, ils placent sur l’État les doublons de leur ceinture et achètent des chemins de fer avec leurs parts de prise I
Eugène Sue serait, en vérité, fort empêché de trouver un pendant au fameux épisode de l’un de ses premiers et de ses meilleurs livres: C’est la Salamandre qui a reçu sa paye hier!...
De nos jours, la Salamandre , après avoir reçu sa paye, en mangerait peut-être un quart au cabaret ; mais elle porterait, à coup sûr, les trois autres à la caisse d’épargne.
Je ne veux pas avancer pour cela que l’établissede maître Trémentin Biniou — du Falgoët — soit actuellement pur de tout bastringue.
Lorsqu’une division ou un bâtiment de la flotte débarque ou embarque, la vieille auberge s’emplit encore, à en craquer, de bruit, de mouvement et de lumière.
Or, le matin du jour où commence ce récit; le télégraphe avait jasé à Brest, et aussitôt un# rumeur s’était répandue par la ville, que la frégate la Foudroyante allait quitter la rade pour tenir croisière au Japon.
Le soir, les fenêtres de V Appareillage s’étaient allumées subitement, et le vent avait secoué aux oreil-
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les des promeneurs, qui savouraient paisiblement la fraîcheur sur le cours d’Ajot, tout un ouragan de chocs de verres, de hourras belliqueux et de de refrains bachiques.
Sur quoi* les promeneurs avaient hoché la tête, cligné de l’œil et s’étaient regardés d’un air d’intelligence.
— Décidément, la Foudroyante met à la voile demain.
Chez maître Trémentin, la salle commune avait quatre murailles rhabillées, chaque année, d’une chemise d’ocre jaune; un plafond culotté par plusieurs générations de fumeurs, des tables écloppées, des bancs scellés dans le plancher et un billard sabordé de tant d’avaries, qu’il menaçait de couler bas et que les rapins nautiques du Borda l’avaient baptisé le Vengeur!...
Cinquante gabiers étaient là — qui humaient comme une batterie de trente-six !
L’absinthe, le vin, le rhum incendiaient les cerveaux, les poitrines et les yeux.
De l’autre côté de la cuisine, le carré de MM. les officiers n’était ni moins tumultueux, ni moins flamboyant, ni moins assoiffé, malgré ses prétentions au décorum, au savoir-vivre, à l’aristocratie, — ses rideaux de perse, sa tapisserie à personnages et son meuble de velours d’Utrecht qui datait pour le moins de la prise de cette place par le maréchal de Villars.
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Branle-bas de gala t Toute la cave sur le pont t Maître Trémentin s’était surpassé !
Mais la plus appréciée de ses œuvres était sans contredit sa fille Mouette, — une Bretonne aux joues de pomme d’api et au mollet trapu, qui faisait le plus grand honneur aux pâturages du Finistère...
Mouette avait — heureusement! — la poigne aussi solide que la vertu... Gare à qui voulait l’aborder par le bossoir d’avant ou le gaillard d’arrière !
— A bas les pattes! disait-elle aux hommes de l’équipage.
— A bas les mains ! disait-elle aux messieurs de l’état-major.
La formule seule variait; le coup de poing restait le même.
Le carré s’abouche avec le verger par une porte vitrée.
Au début du dessert, comme l’artillerie du champagne commençait à pétiller, deux des convives s’étaient esquivés de la table, avaient ouvert cette porte, traversé le verger et étaient venus fumer sous la tonnelle.
La lune nageait sur la mer transparente, qui réfléchissait au lointain la ligne blanche des fortifications de la ville, et, au-dessus de cette ligne, les mille mâts des navires endormis dans la rade.
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A l’opposé, les lumières du Gonquet mouchetaient la brume.
A Brest, la retraite passait sur le rempart, et la mélopée des clairons, ponctuée et martelée par les tambours, arrivait à l’oreille, indéeise et mélancolique.
Bientôt ce bruit s’éteignit dans l’éloignement, et l’on n’entendit plus que la respiration de la nature...
Les deux officiers, appuyés sur le parapet de la tonnelle, regardaient les vagues mourir au-dessous d’eux, sur la plage, avec des rayonnements mélodieux et phosphorescents.
L’un était un jeune homme aux épaules carrées, à la tête un peu forte, aux cheveux puissants et touffus, physionomie douce et grave à la fois, regard clair, ferme et franc, à la peau légèrement tannée par les atteintes du froid, du soleil, de la pluie et du vent. Rien n’est plus discordant que ces teintes foncées sous une chevelure blonde. Ce défaut se corrigeait chez notre marin par l’éclat des lèvres et des dents, de même que l’épaisseur de sa musculature se relevait par un grand air d’intelligence, de noblesse et de bonté. Le vieil homme de l’Armorique, l’ancien compagnon de la mer, revivait, rajeuni, dans ce type, qui suintait par tous les pores la prud’homie inaltérable, le courage réfléchi, l’habitude du danger et celle du comman-
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demenf. Les épaulettes de lieutenant étincelaient sur son frac bleu boutonné militairement.
Son compagnon, qui portait à ses parements les galons d’enseigne de première classe, était d'une taille plus élevée, plus mince, plus élégante. Ses traits, découpés à pans hardis, offraient un remarquable caractère de régularité, de finesse et de distinction; mais l’âge, les passions et l’ouragan de la vie les avaient sinon flétris, du moins fripés d’une façon évidente. La bouche était bridée aux coins. La paupière nageait dans le bistre; les tempes dénudées donnaient au front une hauteur paradoxale, et, sur ce front, les rides avaient déjà creusé quelques-unes de ces ravines profondes qui sont la fosse des illusions.
L’œil était vif, mobile, lumineux, et le sourire avait parfois des tendresses, des tristesses adorables; mais l’un et l’autre, le plus souvent, débordaient d’une malice d’esprit inquiétante. Rien, du reste, dans la pose de l’enseigne, dans ses mouvements, dans sa tenue, ne dénonçait l’individu accoutumé à respirer sous la double pression de la discipline et de l’uniforme.. Quoique d’une nature éminemment nerveuse et capable, selon les circonstances, de se roidir et de se tendre jusqu’aux dernières limites du possible et de l’imprévu, toute sa personne semblait flotter à l’aventure, molle, alanguie, paresseuse. Sa tunique débraillait - ses
revers autour d’un gilet de piqué blanc, démesurément échancré, d’où s’échappait en bouillonnant une chemise de batiste au jabot de dentelles.
Son pantalon de coutil anglais, bâti certainement sur les plans d'un architecte parisien, laissait à découvert son pied microscopique, chaussé d’une bottine de chevreau qui aurait dansé dans la pantoufle de Cendrillon. Enfin, lorsque, du bout de son ongle poli, luisant, rosé, taillé en flèche, il secouait la cendre de son havane, on ne pouvait s’empêcher de s’apercevoir que cet ongle était emmanché à un doigt et à une main dont la forme princière rappelait le plâtre de la Lescombat. Jamais, dans ses bons jours, Préault n’avait rien fouillé de si parfait.
Les deux officiers s’étaient mis à causer...
Tout à coup, sur une phrase de l’enseigne, le lieutenant fit un brusque haut-le-corps.
— En vérité. Bruyères, s’écria-t-il, vous n’avez pas fait cette folie ?
— Mon cher, répondit l’autre, j’ai depuis longtemps passé l’âge où l’on se vante des folies que l’on ne fait pas.
— Comment ! vous avez envoyé votre démission?
— Elle a dû partir ce matin à Paris, et, si, comme je l’espère, l'amiral en est immédiatement avisé, —
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j’ai chargé le secrétaire du ministre, qui est un peu de mes cousins, d’insister surtout sur ce point près de Son Excellence, — j’aurai le regret demain de vous fausser compagnie, et la frégate japonnera autant qu’il lui plaira sans votre serviteur.
Le lieutenant haussa les épaules.
— En attendant, que dira-t-on, que pensera-t-on à bord de cette sorte de désertion ?
— L’on dira et l’on pensera que l’enseigne Albert de Bruyères, après avoir affronté tout aussi bien qu’un autre la mitraille russe en Crimée et les boulets juaristes au Mexique, a reculé devant les ennuis d’une croisière illimitée : voilà ce que l’on dira et ce que l’on pensera. Que s’il y avait par hasard une autre opinion, d’autres bruits sur mon compte, eh bien, vous seriez là, Philippe, pour affirmer aux curieux que je me tiens tout prêt à leur fournir sur ma conduite toutes les explications désirables...
— Vous vous êtes mépris sur la portée de mes
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paroles, mon ami; il est évident que personne, pas
plus sur la Foudroyante que dans le reste de la Hotte, ne suspectera votre courage; vous en avez donné assez de preuves dans les campagnes que nous avons faites ensemble; mais, enfin, l’on pourra s’étonner à bon droit, parmi nos supérieurs, nos camarades et nos subordonnés, de vous voir briser ainsi, subitement, à plaisir et par un caprice qui ne s’explique pas, une carrière si brillamment commencée, et l’on regrettera, j’en suis sur, que la marine française perde, par ce coup de tête, un de ses officiers les plus distingués...
— Ce que vous appelez un coup de tête est l’effet d’une résolution longuement méditée... Qu’y a-t-il détonnant, d’ailleurs, à ce qu’un homme qui n’aime pas un métier le quitte?
— Vous n’aimez pas notre état? s’écria le lieutenant comme si son ami avait proféré un blasphème.
L’enseigne jeta son cigare, qui rebondit sur le galet en poignée d’étincelles. .
Puis, avec gravité :
— Non, je ne l’aime pas, dit-il, et le malheur est que je n’y vois qu’un métier, quand vous y voyez un .état. Il en est de même de ce métier, de cet état * si vous voulez, que de celui de prêtre. Je ne comprends pas qu’on l’embrasse par des raisons autres que les indéfinissables puissances de la vocation.
Comme le prêtre ne doit appartenir qu’à Dieu, le
marin ne doit appartenir qu’à l’Océan. N’ayant pas la vocation, j’aurais fait un mauvais prêtre, et je fais un mauvais marin. — A dix-huit ans, j’entrais dans la vie par un arc de triomphe: j’avais cinquante mille livres de rente, un bon cœur et un excellent estomac 1 Du diable s’il n'y avait pas là de quoi faire quelque chose, quand ce n’eût été qu’un homme heureux!... Oui, mais j’avais compté sans mes amis, mes maîtresses et mes passions. J’en hébergeai une notable quantité.
» Or, qui compte sans son hôte s’expose à compter deux fois , dit le proverbe. Quand je comptai pour la deuxième fois avec moi-même, il me restait des dettes, un cœur tout rabougri et un estomac délabré! Un autre n’aurait pas hésité à se faire sauter la cervelle. J’y songeai bien un instagt. Mais j’avais, outre l’horreur du lieu commun, des principes... et vingt-cinq ans... Je ne me tuai point. Il me poussa une idée héroïque : la pauvreté et l’obscurité m’épouvantaient; je résolus de me reconstruire une fortune à force de courage, de patience et de travail, et de ne reparaître sur l’asphalte du boulevard des Italiens qu’avec un million en portefeuille ou assez de gloire autour du front pour pouvoir en monnayer les rayons, et m’en faire un revenu de prince régnant. La résolution prise, il fallait l’exécuter.
» Le commerce exigeait pour cela une mise de fonds dont je ne possédais pas le premier sou; l’ar-
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méé était encombrée de sujets ; la diplomatie, la magistrature, les grandos administrations de l'État m’étaient fermées par l’âge, l’absence d’études spéciales et aussi, je l’avoue, par la franchise et l'éclat de mes fredaines; enfin, pour comble de guignon, la Californie était usée jusqu’à la corde qui avait failli pendre de Pindray : et Raousset-Boulbon venait de payer de son sang sa sublime défaite. Aussi le pistolet était revenu se placer fatalement sous ma main, lorsque, tout à coup, je me souvins que j’avais des mathématiques, une superbe écriture, le pied leste, l’œil sûr, du sang-froid, une certaine bravoure et un parent au ministère de la marine. Huit jours après, le vicomte Albert de Bruyères était inscrit sous le numéro matricule 482 sur le rôle de lu Foudroyante. Il couoJiait dans un cadre, buvait de l’eau, mangeait du biscuit, des fayots , des gourganes. grimpait aux mâts, pointait les canons et fuuberdait le pont comme s’il n’avait jamais appris que cela dans les salons du faubourg, les coulisses de l’Opéra et les cabinets du café Anglais.
» Ah ! quel bagne I L’accouplement de l’intelligence à la discipline^ la tête rasée, une livrée au dos, la gamelle commune, quatre cents compagnons de chaîne, une chiourme de sous-officiers et un code qui frappe plus souvent, plus vite et plus fort que le bâton d’un argousin! Les fers pour une parole; pour un geste, la mort. L’infériorité de la supério-
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rite 1 Rougir d’aimer le linge fin et de sentir autre chose que le trois-six ou le goudron ! avoir honte de penser! être pris en pitié par des brutes pour son esprit 1 se plaindre soi-même sincèrement de son éducation, de ses mains blanches et de sa fierté! casser les ailes à ses instincts ! s’étudier à devenir stupide sans y réussir! pleurer, enfin, toutes ses larmes, de ne pouvoir donner sans motifs un coup de pied à un mousse, ni préférer une carotte de tabac à un sac, de pralines!
» Voilà quel a été mon apprentissage. Je ne suis pas moins devenu, en peu de temps, une excellente machine à carguer une voile et à relever le point. Mon avancement, si j’en crois tout le monde, a été rapide, exceptionnel, vertigineux! il a fait crier aux protections ! On me l’envie ! on me le conteste ( Eh bien, examinons-le donc ensemble : je suis enseigne de première classe et j’ai trente-cinq ans; à quarante, je serai lieutenant; à cinquante, capitaine. Alors, eussé-je un million sonnant haut dans ma poche ou de la gloire à revendre à tous les conquérants qui reviennent bredouille, je n’en serai pas moins un vieillard précoce, et je ne saurai plus jouir de rien.
» Mais ma gloire tiendra tout entière à ma bou-^ tonnière, nouée par un chiffon de ruban, et mon million se réduira au millier d’écus de ma pension de retraite : juste de quoi achever de mourir, au
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fond d'une province, d’ennui, de dépit et de regrets !’ Tel est mon bilan. J’en connais peu de plus minces, de plus tristes et de plus inflexibles. Étonnez-vous maintenant que je veuille faire banqueroute!...
Le lieutenant tendit la main à son ami.
— Vous souffrez, Albert, lui dit-il; aussi n’ai-je
pas essayé de vous interrompre. On pardonne tout aux malades, leurs amertumes, leurs emportements, leurs injustices... . ' .
— Surtout lorsque la maladie est incurable, n’estce pas?
— La vôtre n’est que dangereuse, tout au plus. Nous vous sauverons malgré vous.
L’enseigne eut un mouvement d’impatience.
— Que penseriez-vous, reprit-il d’un médecin qui, appelé au chevet d’un malade, commencerait par se tâter le pouls à lui-même, au lieu de le tâter à son client, se palperait, s’ausculterait, s'iuterrogerait, et finirait par prescrire au pauvre alité le traitement qu’exigerait son état de santé, à lui docteur,' sa constitution et son tempérament ?
Le lieutenant affecta de sourire.
— Cette question est une feinte habile. Mais , quoique je devine votre jeu, je n’hésiterai pourtant pas à m’exposer, en répondant, à une riposte mortelle...
— Eh bien ?
— Eh bien, je condamnerais à la fois le malade
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et le médecin ; ce malade serait à moitié mort, le médecin serait à moitié fou.
— Alors, vous venez de vous condamner vousmême.
— Moi?
— Oui, vous qui vous improvisez docteur pour me guérir à l’aide des raisonnements que vous vous appliqueriez à vous-même, comme si notre tempérament et notre constitution, qu’on appelle au moral le caractère, ne différaient pas essentiellement! La nature vous a bâtis, vous autres Bretons, de la pierre de vos menhirs et de vos dolmens : vous en avez l’inébranlable solidité et la majesté tranquille, mais aussi, je le crois, l’insensibilité et l’immobilité. Les chemins de fer ne vous ont pas encore corrompus. Vous, tenez, Philippe, vous êtes si bon, que vous n’êtes pas de ce siècle. Un soir du moyen âge, vous vous êtes endormi, et voici qu’après avoir sommeillé pendant trois ou quatre cents ans, vous venez de vous réveiller, portant sur la poitrine, contre nos passions mesquines et notre égoïsme odieux, la cuirasse que votre Duguesclin portait contre les Anglais. Breton et gentilhomme, vous avez tenu à l’honneur de de suivre une carrière que vos ancêtres ont . si noblement remplie.
» L’un d’eux — si mes études et mes souvenirs , j historiques sont fidèles, Jean de Villepré, — combattit à Lépante sur les galères de don Juan d’Au-
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triche. Un autre, Guy de Yillepré, eut le crâne fendu d’un coup de cimeterre au siège de Candie, en enclouantune bombarde turque. Un troisième. Hector, partagea les aventures et les dangers du chevalier de Forbin. Votre grand-oncle, Maximilien, après avoir servi en Amérique soüs d’Estrées et dans les Indes avec le bailli de Suffren, accompagna M. de la Peyrouse dans eette expédition dont nul n’est revenu.
— Sur l’honneur, cher Albert, vous grimpez mieux que moi à mon arbre généalogique !
— Attendez!... Votre aïeul, après avoir été garde du pavillon sous Louis XVI, se fit, sous l’empereur, tuer à Trafalgar par un éclat de mitraille, lequel s’était peut-être croisé en route avec la balle qui allait frapper Nelson... Votre père, enfin, a succombé, iF n’y a pas si longtemps, aux fatigues d’un voyage autour du monde accompli sous les ordres de Dumont d’Urville, vers les dernières années de la Restauration; d’où je conclus ceci : c’est que vous, Philippe, vous mourrez debout sur votre banc de quart, commandant de la Foudroyante, ou amiral, au coin de votre feu, selon que le vent restera à la paix ou tournera à la guerre. — Vous êtes voué à la mer. Elle léchait les murs du château paternel, sa plainte mélancolique a bercé votre premier sommeil.
» Plus tard, vous vous êtes roulé sur les galets.
pêle-mêle avec ses lames caressantes; vous avez joué avec sa rude écume qui fortifiait vos chairs d’enfant, et, lorsque l’adolescent a fait place à l’homme, l’aspect du vaste Océan agrandissait votre âme en élargissant votre esprit.
» Vous avez voyagé et vous êtes revenu. Elle vous a reçu, l’austère nourrice, comme un vieil ami et comme un jeune maître. Vous parlez son langage mystérieux, vous comprenez sa sauvage poésie; il n’y a pas jusqu’à ses écarts, jnsqu’à ses colères, jusqu’à ses révoltes que vous ne lui pardonniez généreusement, comme on pardonne au cheval favori qui bondit, se cabre et s’emporte pour mieux faire apprécier le sang-froid, la vigueur et l’adresse du cavalier.
» La mer vous serait une maîtresse, si vous n’aviez
une fiancée. Or, vous devez, au retour de la campa-
gne, épouser mademoiselle Bertlie de Noëllis, — une charmante fille que vous aimez et qui vous aime... ' :
La physionomie du lieutenant se transfigura par enchantement.
Il dressa la tête brusquement et la mit dans le le vent, comme pour aspirer les effluves que semblait dégager le nom qu’ Albert venait de prononcer.
Ses yeux, généralement rigides comme un glaçon, s’emplirent de (lammes.
Il couvrit son cœur de sa main, et, d’une voix
dont une douceur infinie tempérait les notes mâles et sévères :
— Oui, Berthe de Noëllis est belle 1... Et je l’aime.
Puis un nuage de tristesse s’abattit, en l’obscurcissant, sur cette effusion rayonnante...
— Je l’aime tant, continua le jeune homme, que je tremble souvent que la mer ne soit jalouse, et qu’elle ne me garde, comme elle a gardé autrefois Maximilien de Villepré, le compagnon de la Pey-
roüsef •' --
Bruyères poursuivit avec une loquacité fébrile :
— Moi, je suis Parisien et orphelin. Mes parents sont morts de Paris : ma mère, d’une lluxion de poitrine trois jours^ après un bal des Tuileries; mon père d’une chute de cheval, aux courses de Longchamps.
» Je devrais, direz-vous, détester la ville meurtrière.
» En ceci, il y a le pour et le contre, et les exemples sont partagés : Hamlet exècre Claudius, mais Chimène adore le Cid... — L’Océan est une superbe chose, j’en conviens; il ne faudrait pourtant pas mépriser Paris outre mesure. Paris, d’abord, a aussi ses abîmes, ses tempêtes, ses naufrages, ses pirates et ses requins I.',. Eau douce, mais eau trouble. On l'aime... pourquoi? Par la même raison qui fait probablement que l’on aime l’absinthe, les truffes et les lorettes ! En face du Rhône, déchirant aux
dernières arêtes des Alpes sa nappe bouillonnante, madame de Staël regrettait le ruisseau jaunâtre de la rue du Bac.
» Et elle le déclarait franchement, en femme d’esprit qu’elle était, quoi qu’en ait dit Napoléon. Que de fois, devant les magies sans cesse renaissantes des contrées lointaines et les féeries sublimes de l’Océan, j’ai éprouvé le même regret, sans avoir la même franchise ! Il y a des gens qui ne peuvent asseoir leur vie autre part qu’à une table de Tortoni. C’est inouï, absurde, invraisemblable; mais c’est ainsi ! Je suis de ces gens-là. " Rien au monde ne me parait comparable à ce coin du boulevard • étouffé dans la parenthèse de la chaussée d’Antin et du faubourg Montmartre. Toutes les passions, toutes les races humaines se sont coudoyées sur ce morceau d’asphalte, et, dans cette traversée d’une rue à une rue, combien ont sombré, pour lesquels il eût mieux valu s’aventurer sur une coquille.de noix à travers les typhons de l’Inde ou les banquises du Groenland !
» Ajoutez que, comme tous les Parisiens, je suis malingre, nerveux, fantasque, excessif, capricieux et sceptique. Le mélodrame de l’Ambigu m’a blasé sur le drame de l’élément. Croiriez-vous, par exemple, que, dans les pfemiers temps de mon engagement, je n’ai enduré avec vaillance toutes les misères dont je vous parlais tout à l’heure, que parce
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qu’elles me semblaient nouvelles et qu’elles éveillaient en moi des douleurs inconnues ? Pour emporter une position, je m’étais grisé d’espérances, de même que le soldat se grise de poudre pour se lancer sur une redoute. Maintenant que je suis dégrisé et que la redoute est prise, je ne ferais pas un mouvement pour la défendre. Il y a plus, jo me suis laissé tomber dans le fossé de toute la hauteur du rempart. Vous voulez bien, mon cher Philippe, me tenir pour un officier passable...
— Certes !
— Eh bien, j’ai peur de devenir un officier médiocre. Mes forces et mes facultés qüi, pour atteindre un but, s’étaient démesurément tendues, s’affaissent et dépérissent au moment où tout me démontre que le but atteint ne peut être dépassé. Moi qui, par la nature de mes efforts, m’étais destiné aux grandes choses, je me trouve face à face avec les plus petites. J’avais rêvé de faire ma fortune et d’être utile à mon pays. Hélas ! c’est dans la Dame Blanche seulement que les sous-lieutenants achètent des châteaux sur leurs économies. Quant au pays, il vous demande d’aller aux antipodes protéger par votre présence des épiciers en trafic I
» On s’est organisé pour remuer le globe, et l’on n'est parvenu qu’à apprendre la flûte dans sa cabiue, à dormir en marchant, pendant son quart, sur la dunette, ou à priver de la ration un pauvre
diable qui a laissé traîner une tache sur le plancher ! Les abordages à la Surcouf ont fait place à des soins de valet do chambre. On avait le poignard aux dents pour escalader les bastingages de l'ennemi; on a le cigare à la bouche pour présider à la toilette du bâtiment. Le conquérant du monde est devenu l’homme déménagé de la frégate!... Mon Dieu ! mon ami, je sais bien que la France ne peut pas déclarer la guerre au reste de l’univers, tout exprès pour faire de moi un Jean Bart ou un Paul Jones. Il n’en est pas moins vrai que la paix me relègue dans l’inaction comme un outil au magasin. Je me rouille aujourd’hui, je me briserai demain ! 1
Chez maître Trémentin Biniou — du Falgoët, — la chanson sévissait avec rage.
Dans la salle commune, le mousse Cancrelat — cet âge est sans pitié ! — venait d’£ntamer l’air de la Favorite : O mon Fernand! qu’il avait retenu d’un sapeur d’infanterie de marine, ex-pnma donna asso^. luta de l’Opéra de Shang-Haï.
La fable nous apprend que le satyre Marsyas poussa des cris déchirants lorsqu'il fut si inhumainement écorché par Apollon. Entre la mélodie de Donizetti et le mousse Cancrelat, tout le contraire eut lieu : ce fut le bourreau qui cria.
Dans le carré, l’aspirant Chapuis attaquait — lâchement ) — le boléro des Deux Aveugles, lequel ne pouvait se défendre.
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, Le reste de l’état-major l’accompagnait avec des castagnettes empruntées à la porcelaine de maître Trémentin.
Un pas de fort calibre fit bruire l’herbe du verger. Toutes les jeunesses basses bretonnes ne passeraient - pas sur les blés sans les courber, comme la Ga- Iathée de Virgile, ou ne danseraient point sur des œufs sans les casser, comme la Mignon de Gœthe.
En même temps, une voix s’éleva du côté de l’auberge.
— Où que vous êtes donc, le lieutenant? Eh !
l’enseigne ! où donc que vous êtes ?
— C’est Mouette, la fille de notre hôte, dit Bruyères. Elle nous cherche. — Par ici, mon enfant!
En trois bonds, la fillette fut près des deux amis.
— Ah bien, par exemple ! fit-elle en battant des mains de surprise; ah bien, par exemple ! c’est l’enseigne Jean-Paul Montfort qui a joliment raisort de dire que vous ne faites rien comme les autres !
— M. Jean-Paul Montfort s’occupe donc de ...
nous? demanda Albert. Et à quel propos, je vous prie, mademoiselle Mouette, cet excellent camarade daigne-t-il nous faire cet honneur?
Mouette suivait son idée à la piste.
— D’abord, vous m’appelez mademoiselle, gros comme ma jambe. — Mademoiselle !... — C’est bon pour vos crinolines de la ville !
Il fallait entendre l’accent dont la fille de maître
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Trômentin Biniou — du Falgoèt — soulignait ce mot crinolines !
Toutes les protestations d’une paire de hanches contre une douzaine de cerceaux; de la nature contre l’acier, et de la vérité contre le mensonge, tenaient dans ces quatre syllabes.
La Bretonne continua :
— Ensuite, vous n’essayez jamais de m’embrasser... .
— Dame! c’est que vous avez les mains trop vertueuses 1 -
— Enfin, vous vous terrez ici, dans un coin, comme deux loups, quand on s’amuse là-bas à faire trembler la maison...
— Au fait, ma mignonne ! au fait !
— Eh bien, donc, l’enseigne Montfort m’a hélée : » Petite, il nous manque deux convives. On nous 'a égaré les inséparables, ces sournois de Bruyères et Villepré. Tâche de nous les retrouver illico, ou sinon gare à tes joues ! » Pour lors, je me suis mise à vous quérir. — Ah 1 mais vous allez vous en revenir avec moi, n’est-ce pas, mes bons messieurs? — Mes pauvres joues I elles en ont vu des rouges I Toute la Foudroyante est après depuis ce matin...
— Entendez-vous, Philippe ? Ces messieurs nous réclament. Il ne faut pas les faire attendre. Mademoiselle Mouette serait capable d’attraper une fluxion de baisers !...
Le lieutenant, plongé dans ses réflexion, ne s’était aucunement mêlé à ce dialogue, pendant lequel, on a pu le voir, l’enseigne, redevenu complètement maître de lui, avait repris le ton légèrement railleur qui lui était. habituel.
— C’est bien, ma fille, nous te suivons, dit Villepré.
Puis, tandis que Mouette s’éloignait, passant son bras sous celui de son ami, et, marchant tous les deux vers la maison :
— Il vaut mieux qu’il en soit ainsi, reprit-il en secouant la tête. Vos paradoxes ont raison, quoique ce soient des paradoxes. Oui, vous avez bien fait d’envoyer votre démission. Soyez heureux et fier, mon cher Albert. Vous m’avez vaincu et convaincu, mais vous m’avez aussi profondément attristé.
— En quoi, mon cher Philippe ?
— Vous estimez-vous assez peu pour penser que vous ne valiez pas un regret?
— Un proverbe dit : Connaisrtoi toi-même. Je me connais, et je suis modeste.
— Oh! quand je n’aurais pas apprécié — tellement vous prenez soin de le cacher! — tout ce qu’il y a en vous de noble, de délicat, de loyal; quand vous n’auriez rien de cette vaillance de coeur, de cette distinction d’esprit qui vous placent à l’égal des mieux doués et des plus riches ; quand vous ne seriez qu’un homme ordinaire, enfin, croyez-vous
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que je ne souffrirais pas de cette séparation inattendue'? Gomment! voilà dix ans que nous vivons côte à côte, dans un espace plus étroit que le jardin de cette bicoque; nous avons souri aux mêmes dangers, bravé les mêmes misères, pâti ensemble du froid, du chaud, de l’ennui, de la discipline, de la tempête et de la bataille; nous partagions notre pain dans les tranchées de Sébastopol et notre eau sur les routes brûlantes du Mexique; sous Malakoff, un coup de baïonnette vous avait couché dans le fossé, et je suis allé vous y ramasser; à Puébla, un éclat de mitraille m’avait enseveli sous les ruines du quadre, et vous êtes venu m’y chercher; et vous voulez, après cela, que nous nous quittions sur une poignée de main, — oublieux et indifférents, — comme deux . passants que le hasard a réunis pendant un bout de route, et qui tirent ensuite chacun de son côté, après avoir échangé un salut cérémonieux ou un adieu banal! — Allons donc! — Que les choses se fassent ainsi dans votre Paris, c’est possible...
» A Paris, tout est frelaté, les vins, les femmes et les amis! Moi, je suis un provincial naïf, ridicule, stupide même! je crois à l’amitié et à l’amour! — Tout à l'heure, tenez, tandis que vous parliez, savezvous à quoi je songeais? — Hélas ! ce n était pas, comme je l’aurais dû, à protester contre vos échevellements de sarcasmes et vos bouillonnements d’ironie au nom de ce sentiment du devoir avec le-
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quel l’homme supporte tout ce qu’une tâche peut offrir de pénible, de monotone et de mesquin, quand cette tâche, comme la nôtre, consiste à tenir haut et ferme le drapeau de la France.
» Ce n’était point non plus à ferrailler avec vous sur ce terrain. Les avocats sont les bretteurs de la discussion; je ne suis ni un avocat, ni un bretteur. Ce n’était pas même à m’étonner ou à rire de cette étrange maladie, que j’appellerais volontiers hystérie de la capitale , si j'étais médecin aliéniste. Non. Je songeais simplement qu’il me faudrait rembarquer seul demain sur la Foudroyante , et, à cette pensée, je me sentais devenir triste, bien triste, — triste comme si j’allais pleurer ! — triste comme si j’allais mourir!...
Le lieutenant de Villepré ne passait point pour faire commerce d’éloquence.
Courtois, cordial, affectueux, il se montrait en même temps très-peu expansif dans ses relations. Il était franc sans être ouvert. Albert de Bruyère ; était le seul avec lequel il se fût départi de sa reserve. Cette liaison, qui faisait bien des envieux l avait surpris, par sa spontanéité, tous ceux qui ignorent la loi des contrastres.
Dans les circonstances ordinaires, Villepré parlait peu et s'animait difficilement.
Dans les circonstances critiques, son visage deve-
Hait de marbre et sa parole avait le calme souverain qui domine tous les tumultes.
Ses camarades, qui lui jalousaient ce sang-froid, l’auraient volontiers accusé de manquer de moyens r si, chaque fois qu’il l’avait fallu, il n’avait affirmé sa valeur intellectuelle par une élévation d'idées, une justesse de jugement et une originalité de forme remarquables.
Pour le moment, personne à bord ne l’eût reconnu.
Une émotion inexprimable adoucissait les lignes sévères de sa physionomie, — et, si vous l’aviez bien regardé dans les yeuxt...
Albert de Bruyères s’absorbait — pour ne pas voir — dans la recherche d’un londrès.
L’attendrissement est un défaut. Il voulait paraître parfait, cet Albert!
— Bahl fit-il, vous vous consolerez. N’allez-vous pas avoir une nouvelle famille?
— Lequel de nous deux, demanda Villepré, est de granit ou porte une cuirasse ?
» Voilà que vous me reprochez un bonheur dont je suis séparé par plusieurs mois d’une croisière pendant laquelle j’aurai sans cesse sur la tête, sous les pieds, autour de moi, les menaces du ciel, de la mer, d’un climat inconnu! Ah! je vous remercie de m’avoir rappelé ma chère Berthe. N’avais-je pas partagé mon cœur entre elle et vous ? Elle l’aura
tout entier, la fière et charmante fille, puisque vous en refusez votre moitié en vous moquant ! La leçon est rude; elle profitera. Du diable si jamais un sentiment autre que l’adoration de ma femme s’installe chez moil Passez votre chemin, sympathie, amitié, dévouement! un mauvais camarade a fermé la porte et perdu la clef.
J’ai vu des femmes et des enfants pleurer des Niagaras. Ces cascades m’ont laissé froid. Les femmes et les enfants pleurent le plus souvent à la lune, qu’ils ont aperçue dans un seau et qu’on ne peut pas leur donner...
J’ai vu pleurer des hommes — qui ressemblaient à des femmes et à des enfants. J’ai détourné la tête. Leurs sanglots étaient une comédie ou une faiblesse, un calcul ou une lâcheté...
Mais, quand je vois l’ombre d’une larme trembler sous la paupière d’un soldat, je me sens remué de fond en comble 1...
Désormais, en regardant Albert de Bruyères, on pouvait crier : Cœur gagné!
I — Ah! Philippe, mon cher Philippe! murmurat-il en jetant un bras au cou du lieutenant, que vous êtes grand! que vous êtes bon! et' combien, auprès de vous, je suis une petite et méchante nature I
Dans la salle commune, le gabier Pamplemousse
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avait entonné le refrain : Cassons-nous les t'eins et buvons du groog !
Ce refrain avait été immédiatement mis en action : l’eau flambait sur les tables, et plusieurs matelots avaient roulé dessous, hurlant des taloches reçues.
Dans le carré, l’enseigne de Kergaz était en train de greffer sur une romance de Léopold Amat l’audacieuse variante qui suit :
J’étais aimé de Pétronille...
Je l'écriris étourdiment
Sur l'éléphant de la Bastille...
Souilla le vent... j
Et c’étaient des éclats de rires, des bravos, des trépignements...
— Or, à présent, qu’allez-vous faire? interrogea Philippe. Vous n’avez pas songé à abandonner une carrière sans en avoir une autre en vue, — peut-être sous la main. — plus conforme à vos goûts, à votre caractère...
L’enseigne allumait son cigare et ne paraissait pas disposé à répondre.
Le lieutenant insista : -
— Êtes- vous décidé à rentrer dans le monde?
— Je suis trop pauvre, mon ami, et trop orgueillieux pour devenir jamais un parasite de salon ou un écumeur d'asphalte !...
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— A la bonne heure, morbleu f... Voilà un brave orgueil... D’ailleurs, vous nous avez donné la mesure de vos forces, et je ne doute pas qu’à quelque chose que vous les appliquiez...
— Je me sens bien vieux et bien fatigué pour recommencer quoi que ce soit qui ressemble à une lutte, à un travail, à un effort...
— Trop vieux I à trente-cinq ans ! v
— Sur mer, une année de service compte pour deux; à Paris, une année de plaisir compte pour trois. Calculez, Vous parlez à un sexagénaire, mon pauvre Villepré!
— - Mon cher Albert, quelque cas 'que je fasse de vos admirables ressources d’imagination et d’énergie, une chose me trouble, m’inquiète et ma, tourmente...
— Laquelle ?
— Celle que vous tenez là, renfermée à double tour, dans un tiroir à secret de votre cerveau. Et je partirais plus tranquille...
— Si vous aviez crocheté la serrure et forcé le tiroir, n’est-ce pas ? — Eh bien, partez tranquille. — Mon sort est fixé et l’avenir ne m’inspire aucune crainte; j’entends me reposer désormais dans un petit coin de terre que je saurai bien me trouver.
Villepré tressaillit.
— De quel air et avec quel accent vous me dites cela! fit-il.
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— Moi ? -
— Oui, je vous demande de me rassurer, et c’est tout au plus si vous ne m’épouvantez pas. ..
— Mon Dieu! Philippe, je vous dis cela avec l’air et l’accent d’un homme qui a arrêté un projet...
— Ce projet, ne puis-je le connaître?
— A quoi bon ? On nous désire là-bas à cor et à cris; nous avons péroré ce soir comme les deux Chambres; j’ai le gosier plus échauffé qu’un canon qui aurait, depuis deux heures, craché un boulet par minute; rentrons, ou j’éclate; aussi bien, si nous tardons davantage, ces gaillards-là auront vidé sans nous toute la cave de Y Appareillage en moins de temps que n’en mit jadis Bassompierre à vider la botte des Suisses !..
Le regard de Villepré s’arrêta longuement sur Albert, mais celui-ci restait muré. Sa gaieté factice et cassante repoussait la curiosité à la façon de ces semis de verre cassé dont se hérissent certaines murailles, repoussant indiscrets et voleurs nocturnes.
— • Il est indéchiffrable !. pensa tout haut Philippe.
— Alors ne prenez pas la peine de lire mes hiéroglyphes, ô Champollion-Figeac de la marine et de l’amitié f... — Voici, d’ailleurs, notre hôte qui émerge de sa cuisine et qui nous fait des signes en dessous... Le digne gargotier a sans doute quelque chose à vous communiquer. — Holà! maître Tré-
mentin, nous avons fini de bavarder, M. de Yillepré et moi. Vous pouvez accoster.
L’aubergiste porta militairement la main à la toque de calicot qui couronnait sa grosse figure empourprée du feu des fourneaux et qui le faisait ressembler à une tomate volumineuse coiffée d’un fromage à la crème.
— Mon lieutenant, annonça-t-il, l’horloge vient de piquer dix heures, et le poulet d'Inde est paré.
Maître Trémentin Biniou — du Falgoët — affectait de parler matelot.
C'était une façon adroite de rappeler à ses auditeurs qu’il avait navigué sous le pavillon de l’amiral Dupetit-Thouars.
Le nom de ce dernier évoquait — naturellement — celui de Taméah-Méali — le monarque sauvage ramené à la religion, à la vertu et à la viande de boucherie par l’influence du filet sauce madère.
Qu’il y avait loin entre l 'auteur de ce filet et les obscurs Biniou de Qimperlé, entre Y artiste de cette sauce et les infimes Trémentin de Concarneau 1
Philippe de Yillepré consulta sa montre.
• — C’est vrai; il est déjà dix heures, et j’ai promis au comte de Montgeron et à sa fille d’aller prendre congé...
— Eh bien, montez à cheval, fit Albert. Un temps de galop, et vous serez au château. L’exactitude, qui est la politesse des rois, doit être aussi celle
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des maris et des futurs gendres. Je me charge de vous excuser près de nos camarades...
Philippe demeurait immobile.
Bruyères le poussa doucement.
— Allons, votre poulet d’Inde refroidit. — Que diable ! puisque-notre hôte parle comme un Jean Bart, moi, je puis bien parler comme un Vatel f
Le lieutenant passa sa main sur son front.
— C’est étrange 1 j’ai les pieds cloués ici; on dirait que nous ne devons plus nous revoir !...
L’enseigne s’était détourné et avait pris l’aubergiste à partie. • •
— Çàf maître Trémentin...
— Biniou du Falgoët, mon oificier, sans vous
commander. * * -
— Biniou du Falgoët tant que vous voudrez, notre hôtel Au besoin, je vous appellerais Biniou du filet sauce madère, si vous le désiriez, tellement j’ai présent à l’esprit les titres glorieux qui vous distinguent du menu fretin de vos homonymes. Çà ! disje, est-on suffisamment joyeux chez vous, et l’équipage de la Foudroyante se montre-t-il, dans ses adieux au plancher des biches, digne des illustrations en fait de beuverie qui se sont succédé en ces lieux ?
— Dame! mon officier, c’est propre, décent, convenable; il y a déjà trois gabiers d’assommés, et je me verrai obligé de renouveler ma vaisselle.
Quelques minutes plus tard, le lieutenant Vil— lepré s’élançait sur le meilleur trotteur de maître Biniou.
— Ainsi, demandait Philippe, vous m’accompagnerez demain ?... Nous levons l’ancre au point du jour.
— Jusqu’au canot d’embarquement, oui, mon ami.
— Au revoir,, dit Villepré.
Le cheval partit comme un trait...
— Adieu ! répondit Bruyères.
Ce mot se perdit dans le vacarme assourdissant qui jaillissait de toutes les fenêtres de l’auberge.
L’enseigne était resté debout sur la dernière marche du seuil. Du haut de ce perron, il regardait le cheval et le cavalier s’enfoncer dans la nuit.
Puis, quand ils eurent disparu :
— Voilà qui est singulier! murmura-t-il; c'est moi qui veux me tuer, et il me semble que c’est lui qui va mourir.
Il y avait une embellie dans le carré. On attendait le punch. En l’attendant, chacun vocalisait sur son thème favori-
— Vous me croirez si vous voulez, aflirmait l’aide de camp Borel, mais les Japonais sont les premiers chimistes culinaires du monde. Tenez, à mon troisième Voyage à Yeddo, sur le Mogador , j’ai goûté à la table du taïkoum, d’un certain potage aux œufs de serpent pochés dajis du vin de palmier...
— Ce n’est plus de la chimie, cela, docteur, interrompit l’enseigne Montfort, c’est de l’alchimie!
— Voici comment la chose s’est passée, racontait Frontignac, le commissaire du bord. C était à la Vera-Cruz, du temps deJuarez. Je jouais à l’écarté
avec l’un des principaux fonctionnaires de l’État. 11 y avait cinquante louis de France sur le tapis...
— Cinquante louis f
— Pas un centime de moins, messieurs, aussi vrai que je suis né rue de la Terrade, à Libourne, et que je m’appelle Anthime-Fortunat Frontignac de mon nom ! Mon adversaire avait tourné le roi quatre fois: il ne lui restait plus qu’un point à faire... — Jetais volé, pour sûr. — Qu’est- ce que vous auriez fait à ma place? Je profite d’un moment où le Mexicain allumait sa cigarette pour retirer, sans qu’il s’en aperçoive, les quatre rois du jeu et pour les consigner adroitement dans ma poche... Mon homme mêle le jeu, il m’offre à couper, donne les cartes, et...
— Et?
— Et il tourne le roi de cœur, donc ! 11 aurait pu, du reste, tourner tout aussi bien celui de pique, de trèfle ou de carreau ;,il avait un congrès de souverains dans sa manche!... Du diable si l’on me rattrapera désormais à hasarder un sou, même au loto ! Perdre ainsi mille francs d’un seul coup ! J’en suis revenu...
— Gascon, va ! fit Montfort. Pour en être revenu, il faudrait y être allé.
A l’autre bout de la table, leJieutenant en second, Froissard, affirmait :
— Une marquise de quinze onces , cette Rosalba !
l’outrage
Mais, de la pointe de sa bottine, elle moucherait le fanal de la tour aux signaux. Je lui ai fait vis-à-vis à Mabille. Elle me passait le pied dans les cheveux : le pas du démêloir . . .
— Au moins, demanda Montfort, aviez-vous pris soin de conserver vos épaulettes, votre sabre et votre hausse-col pour ce bel exploit chorégraphique?
L’aide-major, le commissaire et le lieutenant regardèrent l’interrupteur de travers.
— Ce Montfort, maugréa le docteur, entre dans la conversation comme un taureau dans un magasin de porcelaines.
— 11 n’y a que Bruyères pour l’attaquer par les cornes, ajouta le lieutenant.
Et le commissaire appuya :
— Sandioux! un malin, ce Bruyères!... D’ailleurs, comme dit le proverbe : « A bête qui rue, lame qui tue. » . -
— Bah! murmura l’enseigne, avec un méchant sourire, il ne faut qu’un coup de corne au taureau pour éveil trer la meilleure espada des Espagnes.
— Ah çà! mais où est-il? interrogèrent plusieurs voix. ^
— Qui?
— Bruyères. II a disparu au dessert...
— Il s’est évaporé dans la fumée du premier cigare.
l’outrage 11
— Il n’est pas tombé dans son verre, — son verre est sec.
— Messieurs, prononça Montfort avec une gravité affectée, l’absence de notre spirituel camarade me préoccupant autant que vous, je me suis empressé de fréter un bâtiment léger, — très-léger, même, si vous voulez, — et de l’expédier à la recherche de M. de Bruyères et de M. de Villcpré, lequel avait accompagné son ami dans sa fuite... Mademoiselle Mouette n’est pas revenue ; elle se sera perdue — corps et biens — sur la sagesse du lieutenant.
— Vous vous trompez, messieurs, riposta une voix sonore et gouailleuse, mademoiselle Mouette, — pour me servir du langage imagé, pittoresque et maritime de notre collègue, — mademoiselle Mouette, dis-je, un bâtiment qui n’est déjà pas si léger et qui jauge plus d’un tonneau... de la cave de monsieur son père, n’est nullement désemparée et n’a subi aucune avarie, n’ayant rien rencontré qui pût la faire sombrer. Seulement, elle serre le vent et court des bordées au large, de peur que sa vertu n’échoue en ces parages eannibalesques où elle aurait à redouter le sort du capitaine Cook et de ses infortunés compagnons .. t
Toute la table se tourna vers la porte.
— Bruyères ! voilà Bruyères I
— Bravo, Bruyères I
— Vive Bruyères 1
l’outrage
— Un ban pour Bruyères !
Les verres s’apprêtèrent à battre un roulement.
Montfort étendit la main :
— Un instant et du silence! Je désire adresser tout d’abord une question à notre camarade, et lui demander comme le Seigneur, jadis, au fds aîné d’Adam : Coin, Cain, qu as-tu fait Je ton frère? « Monsieur de Bruyères, qu’avez-vous fait du lieutenant deVillepré? »
— Messieurs, répondit Albert, en évitant de s’adresser directement à son interlocuteur, mon ami Philippe de Villepré vous prie d’agréer ses regrets; des devoirs do famille et des engagements antérieurs l’empêchent d’achever la soirée avec nous.
— Ah! oui, ricana l’enseigne, des adieux à faire, n’est-ce pas?
— Pourquoi non ? qui n’a pas une main à serrer, alors que l’on va mettre entre soi et les siens un trou long de deux ans, profond comme l’Océan et large comme la moitié de la terre? La veille d’un départ, j’embrasserais mes créanciers, ma portière, un tigre ou un alligator au besoin ! Et vous-même, mon cher Montfort, qui, j’en suis certain, accusez le lieutenant de sentimentalité et de sensibilité, ne nous avez-vous pas quitté, ce matin, quand nous prenions l’absinthe au café de la Comédie , afin d’aller offrir le déjeuner de l’étrier à mademoiselle Coralie,
la dugazon-corset de la troupe de la mère Castel? — J’ajouterai que vous nous êtes revenu de fort mauvaise humeur, parce que, tandis que vous l'attendiez au théâtre, Chapuis l'attendait chez lui, Kergaz chez elle, et Prontignac dans une allée du cours d’Ajot. Mademoiselle Coralie, qui n’est pas fière, achevait, elle, de faire ses adieux à notrq mousse Cancrelat dans un cabaret de Itecouvraifce.
Tous ceux qu’ Albert n’avait pas nommés éclatèrent en rires et hourras.
— Charivari pour Montfort !
— Pour Chapuis !
— 'Pour Kergaz !
— Pour Prontignac?
— Charivari! charivari !
Bruyères s’était assis tranquillement et humait un verre de champagne à petites gorgées.
Montfort le couvrit tout entier de son regard.
— Mademoiselle Goralie, reprit-il, est libre de s’encanailler avec qui bon lui semble, et où elle l’entend. Il ne s’agit pas d’elle ici pour le moment..'.
— Et de qui s’agit-il, pour Dieu ! mon cher collègue?
— Il s’agit de ces gens qui, faisant fi de la société de leurs camarades et de leurs égaux, savent, pcrur quitter cette société, inventer les prétextes les plus ingénieux — et aussi les plus inadmissibles. Dans l’argot, parisien on appelle, je crois, ces gens-là des
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lâcheurs. M’est avis que, sur la Foudroyante, on pourrait bien les appeler des ViUepré.
Albert leva la tête.
— Vous n’aimez pas le lieutenant? demanda-t-il.
— Je n’aime ni les cafards ni les orgueilleux,
— Alors, vous devez faire grand cas de M. de Vil— lepré et éprouver pour lui une sympathie réelle : il n’est pas, que je sache, de camarade plus franc et plus modeste...
Et l’oéil de Bruyères fit le tour de la table, — clair, ferme, impérieux, — exigeant une protestation affirmative que personne n’osa lui refuser.
Montfort, lui aussi, tâta la galerie du regard.
Mais il ne rencontra que des figures simplement curieuses.
A dire vrai, Bruyères et son adversaire n’étaient point adorés outre mesure à bord, où chacun avait eu à souffrir des allures agressives et frondeuses de leur esprit, — et la. majeure partie des convives ne se montrait nullement fâchée de les voir s’entre-dévorer tous les deux ; cela servait de cure-dents et faisait attendre le punch.
Montfort continua, — toujours en s’adressant à Albert :
— L’opinion des autres m’importe peu. Ayez la vôtre, je garde la mienne J’ai mes raisons pour détester le lieutenant, et je crois qu’il me le rend bien...
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— Où avez-vous vu cela ? M. de Yillepré ne vous aime ni ne vous hait; vous lui êtes indifférent, voilà tout. Il ne vous connaît pas plus, d’ailleurs, que vous ne le connaissez vous-même...
— Je ne connais pas M. de Yillepré, moi ?
— Eh ! non, vous ne le connaissez pas, puisque vous l’accusez de je ne sais quels mauvais sentie ments indignes d’un galant homme, quand tout le monde ici le tient pour l’une des natures les plus droites, les plus loyales et les plus élevées de l’armée.
Et, de nouveau, Albert fit, des yeux, à la galerie, sommation de se prononcer.
La galerie lui donna raison — du bonnet.
Quoique la réserve habituelle de Yillepré eût été souvent taxée de fierté par ses camarades, ceux-ci, mis ainsi en mesure de s’expliquer à son endroit, ne purent s’empêcher de rendre justice à la bonté et à la noblesse de son caractère, et ils le firent d’autant plus volontiers, que ce témoignage public allait plus vivement exciter Montfort contre Bruyères.
Le lieutenant Froissard essaya de mettre le holà.
— La paix, messieurs! fit-il; nous ne sommes pas ici pour nous chercher querelle.
— Il parait, repartit Montfort, que je ne cherche pas querelleàM. deBruyères, puisqueM. de Bruyères ne se regarde pas comme provoqué.
— Ma foi, non, vous ne me cherchez pas querelle : vous attaquez M. de Yillepré, qui est absent.