‹ L'outrageChapitre 3 sur 7 · l’outrag B r · texte numérisé non relu

l’outrag B r

— Je m’étonne alors que vous, son alter ego, vous ne preniez pas fait et cause pour lui.

— Et moi, je m’étonne bien davantage qu’ayant contre Philippe des motifs d’animosité si puissants, que vous allez ce soir los Cornant à toutes les oreilles, — mais sans en préciser, veuillez le remarquer, la légitimité, la portée, ni la valeur, — vous n'ayez pas profité du long séjour que nous venons de faire en rade pour vous en expliquer directement avec lui. Que diable! une explication de ce genre ne se refuse point entre officiers et gens d’honneur ! Et quand il en résulte que l’on s’exècre mutuellement, ch bien, mais il me semble que l’on peut, en cherchant, rencontrer

Quelque endroit écarté Où do causer à deux on ait la liberté 1...

Albert parlait avec un sang-froid inaltérable.

Tout le monde écoutait en silence.

Montfort pâlit.

— Vous oubliez que votre ami est notre supérieur.

— Eh ! cher monsieur, si cette considération seule vous empêchait d’aller trouver Philippe, que ne le disiez-vous plus tôt? Je me fusse empressé d’être auprès du lieutenant l’interprète de vos désirs, et je ne doute pas que l’excellent garçon ne se soit arrangé

de manière à vous débarrasser, à l’endroit de son grade, de toute crainte et de tout scrupule.

— Pardieu ! voila un renseignement qui est bon à

noter. ?

— Quel dommage qu’il arrive si tard, n’est-cepas? Ah ! dame, il fallait me prévenir ! Yoici qu’on embarque demain, et que, pendant deux ou trois ans que vous allez vivre à bord, côte à côte avec votre ennemi, la discipline, qui ne badine pas, va vous contraindre à garder au fourreau votre sabre, votre \ langue et vôtre haine.

— Oh ! grinça Montfort, on peut descendre à terre au premier port où. la frégate relâchera...

— Oui, en effet, mais je ne vous le conseille pas.

— Pourquoi ? est-ce parce que je m’expose à être fusillé si je vous tue votre Viflepré ? Eli bien, j’en veux courir le risque...

— Rassurez-vous ; si vous vous rencontrez avec lui ailleurs que sur la Foudroyante , le lieutenant aura soin de laisser ses épaulettes dans sa eabine.

— Alors, vous me croyez bien lâche' ou bien maladroit?

— Non pas, vraiment. Je rends, au contraire, tout hommage à votre courage, à votre adresse, voire même à votre bonne mine sur le terrain et à votre expérience dans ces sortes d’atfaires. Malgré tout cela, je parierais mes aiguillettes contre un galon de quartier-maître que mon ami Philippe vous tuera.

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— Oh!

— Et vous avez raison, sandioux ! s’écria bruyamment le commissaire. Y ous rappelez- vous, messieurs, le fameux lansquenet que nousfimes à Toulon, pendant la quarantaine avec les Russes du Dnieper et les Anglais de l 'Alacrity? Montfort, qui tenait la banque, nous avait tous nettoyés. Arrive le lieutenant, qui a horreur des cartes. — Nous n’en avions qu’un jeu, entre parenthèses. — Pour ne pas avoir l’air de faire sa Sophie devant des étrangers, le lieutenant s’assied et dit : « Banco ! » Montfort amène un dix pour lui et un valet pour son partenaire. — Coquinasse de sort! les deux premiers valets étaient déjà sortis ; personne n’aurait fait un sou pour Villepré, et Montfort s’apprêtait à encaisser les louis, les roubles, les guinées, et à passer la main avec enthousiasme...

» Ah t ouiche ! va-t’en voir s’ils viennent ! Yoilà-t-il pas le quatrième valet qui s’avise de sortir ! Pas de • chance, mon pauvre Montfort, pas de chance ! — Ah ! mais, par exemple, il faut avouer qu’avec ce gain inespéré, le lieutenant nous paya à tous un fier souper ! Anglais, Russes et Français en sortirent sur la tête, et notre estimable docteur s’en lèche encore Les babines...

— Parbleu ! fit Chapuis, c’est comme en Crimée, si vous vous souvenez. On commande un officier et des hommes pour une reconnaissance. C’était le tour

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de Montfort à marcher. Oui; mais, au moment où il se prépare à partir, une attaque de choléra le cloue subitement sur son cadre, et Villepré, qui n’était alors qu’enseigne comme nous, le remplace et conduit ses propres affaires avec tant de bonheur, qu’il revient sain et sauf, lieutenant et décoré...

— Il y a plus, insista Kergaz. Au dernier bal de la préfecture maritime, Montfort découvrit une perle — dans un fumier de douairières, de bourgeoises et de provinciales. Cette perle, il se jura à lui-même de l’enchâsser dans un anneau de mariage : en d’autres termes, il dansa trois ou quatre fois avec une jeune fille adorable, la quitta amoureux fou et ne parla pas moins que de l’épouser... Or, devinez, messieurs, quelle était la perle du fumier, la Juliette de Roméo, la femme choisie entre toutes par notre camarade pour la réalisation de ses velléités conjugales? — Vous n’y êtes pas? Eh bien, c’était tout simplement mademoiselle Montgeron de Noëllis, la fiancée du lieutenant I

— Peste ! Montfort ne se mouche pas du pied 1 L’héritière de fun des plus beaux noms, de l’une des plus belles fortunes de la province; rien que cela!

— La fille # d’un ancien conventionnel anobli par l’empereur d’abord, — puis p^r son mariage avec la dernière descendante des Noëllis, une des gloires de la Bretagne. Ses ancêtres maternels ont figuré au

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combat des Trente avec Tlnteniac et Reaumanoir.

Il ne lésine pas dans le choix d’un beau-père 1 — Une personne accomplie, de l’esprit, un demimillon de dot, — et les espérances ! — dix-huit ans, pas de piano ! Tous nos complimsnts, cher ami !

L’enseigne essuya avec son mouchoir la sueur qui perlait sur son front; puis,- glissant vers Bruyères un regard aigu et chargé d’amertume :

— Allons, monsieur, à votre tour! A vous de répéter avec tous ces moutons de Panurge : Pas de chance^ Montfortl pas de chance ! < J

— Monsieur, répondit Albert gravement, maintenant que j’apprécie toute l’étendue, toute la valeur, toute la raison d’être de vos griefs contre Philippe, j’aurais mauvaise grâce à les tourner en plaisanterie, et je comprends parfaitement que vous teniez à vous couper la gorge avec un rival préféré. Toutefois, je vous conseille de n’en rien faire. D’abord, votre vie me semblerait furieusement aventurée. Que voulez-vous ! vous jouez de guignon avec mon. ami. Ce guignon est, sans contredit, une chose déplorable, imméritée, injuste; mais enfin il existe, on l’a constaté tout à l’heure; je l’ai souvent remarqué depuis que j’ai l’honneur de vous connaître, et vous n’avez pas été vous-même sajis y songer plus d’une fois en repassant dans votre esprit les différentes circonstances que l’on vient de nous rappeler et qui ont frappé tout le monde.

— Oh ! interrompit Montfort, les dents serrées, la voix sitllante, ce guignon-Ià,' comme vous dites, aura bien sa tin quelque jour, et, dussé-je le conjurer avec du sang...

— Oui, certes, il aura sa fin, et, cela, dans un avenir prochain, je l’espère; lorsque l'avancement dù à vos services vous aura séparé de celui que vous pouvez regarder comme la cause involontaire de vos déconvenues, en vous faisant passer lieutenant sur un autre bâtiment. Mais supposons un instant que ce guignon ne tienne pas devant votre épée, pensez-vous qu’un duel heureux vous rapproche beaucoup du but auquel vous tendez?

» Je ne vous dirai pas, à ce propos, que la famille de Noèllis et feu M. de Villepré ont été autrefois liéspar l’une de ces solides et vaillantes amitiés dont il reste si peu d’exemples aujourd’hui; que-Bertheet Philippe ont appris, dès l’enfance, â se connaître, à s’estimer et à s’aimer; que leur mariage est, depuis des années, irrévocablement arrêté, et que toutes les convenances de fortune, de famille, de position et de caractère, en même temps qu’un attachement sincère et réciproque concourent à en déterminer l'accomplissement et à en assurer le bonheur. Non, votre subite passion n’a rien à dé-^ mêler, je le conçois, avec des arguments qurn’ont pour eux que le bon. sens. La passion ne discute pas et ne se discute pas. Encore est-il que vous serez

bien obligé de l’admettre chez les autres, du moment que je l'admets chez vous.

» Or, mademoiselle de Noëllis a donné librement sa foi au lieutenant, voilà qui est incontestable. Vous l'aimez, soit; mais elle aime Philippe. De quel droit exigez-vous qu’elle sacrifie à votre profit un sentiment éprouvé par Le temps, autorisé par son père, mérité par son fiancé, quand vous refusez de sacrifier au sien un caprice né d’hier, sans espoir pour demain, et dont elle ne soupçonne même pas l’existence? Une fille de sa race ne reprend pas d’ailleurs si aisément son cœur et sa parole, et un homme de votre esprit ne s’illusionne pas si facilement qu’il compte épouser la veuve après avoir tué le mari...

L’enseigne fit un geste violent et balbutia quelques mots.

— Je vous entends, poursuivit Albert impassible. Vous murmurez : « La haine d’une femme est préférable à son indifférence. » Axiome avec les femmes ordinaires, ceci devient un paradoxe avec les femmes supérieures. Mademoiselle de Noëllis est une femme supérieure. Elle a trop de religion, de charité, de grandeur d’àme pour haïr. Si — ce qu’à Dieu ne plaise ! — le projet que caresse votre colère réussissait au gré de vos désirs, Berthe ne vous haïrait point, elle vous plaindrait. Ne vous condamnez pas à être plaint, monsieur de Montfort ;

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c’est un supplice de damné. Si votre amour est une vérité, faites-en le deuil ; mais portez ce deuil dignement, sans cris et sans révoltes. Refoulez vos larmes en vous-même, et ne les laissez point rejaillir au dehors en gouttelettes de fiel.

» Pardonnez surtout leur bonheur aux gens plus heureux que vous, quand même ces gens auraient déjà surgi sur votre route comme des obstacles, comme des achoppements, comme des douleurs !

C’est d’un chrétien, d’un galant homme et d’un bon cœur. Que diable ! vous avez bien une autre passion à vous installer dans la tête et dans la poitrine; quand ce ne serait que l’ambition ! Quittez la Foudroyante, et allez quelque part où l’on se batte; le danger est une distraction, une consolation, un remède. Vous souffrirez deux ou trois ans, au maximum — puis vous nous reviendrez guéri... et capitaine. C’est ce que je vous souhaite sincèrement.

» Si vous ne brûlez au contraire, pour mademoiselle de Noëllis que du feu de paille de l’imagination, soufflez dessus. On rirait ! Il ne faut pas faire rire, — même les camarades !... — Mais, dans ce dernier cas, plus que jamais, gardez-vous de diriger sournoisement et dans l'ombre les coups de Jarnac de la raillerie et de la calomnie contre ceux qui vont droit leur chemin en pleine franchise et en plein soleil. Autrement, il y aurait sur votre compte deux opinions également désastreuses...

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— Et lesquelles, s’il vous plaît, monsieur le pédagogue, monsieur le prédicateur, monsieur le frère fouetteur ?

Voici : ou l’on croirait que vous faites de la méchanceté comme d’autres font de l’art, — pour le plaisir, pour la gloire, pour l'honneur, sinon par tempérament, par nature, par besoin, comme lea scorpions piquent, comme les vipères mordent, comme les hyènes- déchirent; ou l’on avancerait avec plus de raison, que vous n’ètes hargneux que par calcul, agressif que par intérêt, et que vos ironies et vos perfidies ne sont guère que l’écume, l’éruption, la lave.de l’envie, de la jalousie qui bouil- ..

Ion ne au fond de votre cœur;

Un éclair sinistre illumina la prunelle de Montfort.

Il crut avoir trouvé le moyen de forcer Bruyères dans ses derniers retranchements.

— Et dans laquelle de ces catégories me rangezvous ? demanda-t-il. Suis-je un fou qu’il faut enfermer, un reptile qu’il faut écraser, un carnassier qu’il faut traquer, un misérable qu’il faut mépriser ? Allons, voyez, parlez, décidez ! que je sache comment on doit agir avec moi et comment je. dois agir envers vous! . -

Albert s’inclina poliment.

— Excusez-moi de ne point vous répondre. Je ne saurais le faire en connaissance de cause, et n’ai pas

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l’habitude de baser mes jugements sur des probabilités... v .

— Arguties ! faux-fuyants! prétextes!

Albert haussa les épaules.

— Vous plaisantez, n’est^ce pas? reprit-il. Vous savez bien que, si je ne me prononce {las, ce n’est pas pour décliner une rencontre. Je me suis battu six fois, je me battrai bien sept. Remarquez que j’omets à dessein de compter dans cette dembdouzaine tous les engagements dans lesquels j’ai hasardé ma peau sous Sébastopol ou sous Puébla, où j’étais, moi, dans la tranchée, tandis que vous, par parenthèse, vous étiez dans votre lit. — Oh ! oh •je vous devine, allez ! vous êtes aigri, irrité, nerveux, ce soir, et vous ne seriez pas fâché de me prendre pour quintaihe, et de me gratifier d’un joli coup ë’épée, ne pouvant le fournir à mon ami Philippe. Mais je ne vous procurerai pas r cette satisfaction... pour le moment du moins. — Il m’ést doux, du reste, de constater chez vous ces dispositions belliqueuses. La menace sur vos lèvres est moins terrible que le sourire; il vaut mieux combattre avee le bras qu’avec la langue, et je préfère vous voir le sabre au poing que le couteau dans la manche...

L’enseigne se rongeait les ongles.

Il adressa à son tour un salut sarcastique à son interlocuteur :

— Merci <|u compliment! Le malheur est qu’il ne

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me gagnera pas plus que la leçon du pédagogue ne m’a convaincu, que le sermon du prédicateur ne m’a converti, que la poignée de verges du frère fouetteur ne m’a corrigé.

— Alors , il ne me reste plus qu’une chose à faire...

— C’est?...

Bruyères s’inclina de nouveau.

Puis, avec le calme parfait, l’égalité de ton et de figure, la souveraine froideur et l'exquise courtoisie qui ne l’avait pas abandonné depuis le commencement de l’entretien :

— Ma foi, monsieur, c’est à former des vœux pour que M. de Villepré conserve sa chance contre vous.

‘ Ce sang-froid écrasa Montfort.

Il jeta les yeux autour de la table, — cherchant, à défaut de Bruyères, invulnérable et invincible, un autre but à sa colère.

On ne s’occupait plus de lui.

Le punch venait d’arriver.

L’indifférence acheva l’enseigne.

II se leva, et, vacillant comme un homme ivre, gagna la porte du verger...

Mais, avant d’en franchir le seuil, son regard, chargé de menace, sembla dire à Albert : « Au revoir! »

D’un petit geste de la main, Albert parut répondre : « Quand vous voudrez ! »

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Dans le verger, Montfort, succombant à la rage qui lui rongeait le cœur, se laissa tomber sur un banc sous la tonnelle, et, serrant les poings ;

— Oh! s’écria-t-il, je ne trouverai donc personne sur qui je puisse me venger ?

Puis tout à coup il bondit et s’élança vers la maison.

Mais il ne rentra pas dans le carré...

II prit par la cuisine, alla droit à la salle des matelots et siffla le mousse Cancrelat.

Cancrelat — de son vrai nom Hippolyte Cassemajou — était né à Paris, dans le quartier Mouffetard, et ses parents, qui n’avaient jamais cessé de porter la hotte sans peur, et le crochet sans reproche, l’avaient fait embarquer parce qu’il déshonorait le chiffon...

II est certain que ce jeune faubourien ne mentait nullement au sobriquet d’insecte nuisible dont l’avaient affublé ses camarades de bord.

Sur un signe de l’officier, le mousse le suivit au dehors.

— Cancrelat, interrogea Montfort, où caches-tu le joli bout de filin, muni de son crochet, au moyen duquel tu t’affales le long de la frégate, pour venir voler nos cigares par les sabords de nos cabines?

• Le gamin essaya d’esquisser une dénégation.

— Écoute-moi bien, murmura l’enseigne; si tu

me réponds franchement, si tu m’obéis en tout point, et surtout si tu ne souffles mot de ce que tu pourras voir ou faire ce soir, il y aura deux louis pour toi et du tabac à discrétitjp : sinon je te dénonce au capitaine d’armes. — Allons, voyons, où est tar corde? Tu dois l'avoir ici, quelque part; tu es trop Parisien pour l’avoir laissée dans ton sac, où le maître d’équipage pourrait avoir fourré son nez...

— Mon officier, la corde est là, dans ma ceinture....

— Et le crochet? '

— Le crochet est dans mon chapeau.

Pendant ce temps, on appelait, à table :

— Montfort ! ohé I Monfort I — Le punch f voilà le punch ! — Au punch ! Montfort 1 au punch !

— Bah f fit le commissaire, il est allé cuver sa défaite au jardin... Il nous reviendra tout à Thfeure.

Le lieutenant Froissard s’adressa à Bruyères :

— Yous avez eu tort de pousser ce garçon dans ses derniers retranchements. Il a une colère blanche dont il faudra vous défier...

— Il est de fait, poursuivit le docteur, que lorsque l’on doit naviguer de conserve deux ou trois ans avec les gens...

— Enfin, mon cher, gardez-vous à carreau ! conclut Frontignac.

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— Merci du conseil, repartit Albert, mais je ne naviguerai plus avecM. Montfort.

— Gomment? s’écria la table d’une même voix.

— J’ai le regret, messieurs, de cesser désormais d’être de^Vôtres. J’ai donné ma démission.

Bâti sur un caprice du duc d’ Aiguillon, — pendant son gouvernement en Bretagne, — le château de Noëllis ne datait guère que de la seconde moitié du xvi il* siècle, et ressemblait aux anciens donjons féodaux du reste de la province comme un marquis poudré, fringant et pailleté de la cour de Louis XV ‘ ressemble à un chevalier bardé de fer du temps de Charles VII.

Il était tout mignon, tout reluisant, tout coquet et se détachait en blancheur sur les massifs d’un parc dessiné à l’anglaise, égayé d'eaux courantes et peuplé de statues.

Le vieux manoir des sires de Noëllis se dressait un peu sur la gauche, au sommet d’une colline; ses tours, quoique solides et paraissant bâties de la

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veille, étaient ouvertes et comme éventrées. On eût dit que quelque géant les avait fendues à coups de hache.

La route passait à cent mètres en avant de la grille du château neuf, à laquelle la reliait une allée de peupliers.

Cette nuit-là, à l’heure même où maître Trémentin Biniou *— du Falgoét, — flanqué de quatre marmitons, déposait sur la table du carré de MM. les officiers cinq bols pavoisés de flammes bleues, — rhum, cognac, kirch, gin et tafia, — quintuple appel à l’éclectisme des convives, — cettè nuit-là, disons-nous, et à cette heure, un groupe de trois personnes franchissait cette grille, et s’avançait dans cette allée sous l'humide clarté qui tombe des étoiles...

Ce groupe se composait d'un vieillard, d’une jeune fille et d’un cavalier dont le cheval marchait au pas.

Les deux piétons n’étaient autres que M. Montgeron de Noëllis et sa fille Berthe; le cavalier, notre excellente connaissance Philippe de Yillepré.

Après des adieux longuement et tristement échangés au salon, les châtelains avaient voulu reconduire le lieutenant jusqu’au chemin vicinal.

Le jeune homme disait :

— Je vous le rec'ommande ! C’est un charmant esprit et un cœur vaillant ; nous nous sommes réci*

proquemeht sauvé la vie, et je l’aime comme un frère... ,

— Il sera le mien, fit Berthe.

— Il sera mon second fils, ajouta le père.

Yiliepré poursuivit:

— C’est une nature impatiente, inquiète, aventureuse ; il doute, il cherche, il souffre. Soyez indulgents et bons. Il m’a paru, ce soir, vaincu par les ennemis qu’il recrute contre lui-même : il a des rébellions d’enfant et des appétits de malade. Je crains qu’il ne médite quelque projet extrême. . .

— Partez tranquille, Philippe, affirma le vieillard. Je le verrai demain et je le ramènerai au château. Du diable si Berthe et moi nous ne trouvons pas un moyen de l’apaiser et de le convertir!...

On était arrivé au bout de l’avenue.

• Le lieutenant arrêta son cheval.

Puis, attachant ses yeux sur ceux de la jeune fille, et, d’une voix où vibraient toutes les tendresses :

— Et maintenant, chère Berthe, maintenant que je vous ai priée pour autrui, laissez-moi vous supplier pour moi. Je vous ai demandé pour l’ami malheureux une place dans vos affections, une part de votre dévouement, et vous les lui avez spontanément, gracieusement, généreusement accordées. Me sera-t-il permis de vous implorer de nouveau en faveur du fiancé qui s’éloigne?... Hélas ! voici lapre-

Hiière fois que je vous quitte, aussi désolé du présent, aussi incertain de l’avenir ! Cet horizon lointain que mon regard se fatigue à fouiller me semble cacher un malheur dans ses brumes. Je suis homme, je suis soldat, le voyage et le danger sont d’anciens camarades qui me plaisent et que je domine. Et ^ceux-là qui me jugent sur l’épiderme, prétendent que je suis fort, quand ils ne m’accusent pas d’être insensible.

» Eh bien, en vous quittant, le soldat a peur; le marin hésite, se trouble et recule devant les éventualités de l’absence ; l’oflicier arracherait volontiers ses épaulettes pour acheter le droit d’abandonner son poste, et l'insensible a la gorge remplie de sanglots qui le brûlent et l’étouffent ! — Nous avons • marché ensemble, nous tenant par la main, le long du sentier fleuri de la jeunesse ; mais fa mer côtoyait le sentier ; la lame a bondi, elle m’a saisi et m’emporte...

» Depuis quelques instants*, j’ai des pressentiments qui vont jusqu’à la terreur, et des terreurs qui vont jusqu’à la folie... — Berthe, si j’allais mourir avant de vous revoir! Berthe, si j’allais ne plus vous retrouver au retour !

— Philippe, prononça gravement mademoiselle de Noëllis, à mon tour, je vous répondrai ce que mon père vous répondait tout à l’heure : « Partez tranquille ! .» Vous êtes mon promis, comme disent

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nos Bretonnes. Pour moi comme pour elles, promettre et tenir sont un. Pourquoi serais-jo moins fidèle à mes engagements que les filles de pêcheurs qui ont donné leur foi à vos matelots? Calmes, fières, pleines d’espoir en la bonté du ciel et de résignation en face de ses volontés, elles attendent l’absent au foyer paternel et se gardent pour lui. J’attendrai et je me garderai. — Vos matelots sont confiants. Ayez confiance comme eux. Quand la tempête soufflera, secouant sur la vague furieuse les grands vaisseaux audacieux et les petites barques timides, ma voix se mêlera aux voix des pauvres femmes agenouillées sur la plage, à l’église, dans leur humble maison, et qui demandent à Dieu de leur ramener sains et saufs, un père, un frère, un fiancé, un époux. Dieu nous entendra toutes. — Je vous le répète, partez tranquille! Votre promise priera pour vous, et, au retour, votre femme sera heureuse de vous consacrer sa vie tout entière. . .

Philippe de Villepré avait repris la route de Brest. Malgré les affectueuses assurances du père et de la fille, il avait besoin d’appeler à son aide tout son courage et toute sa raison pour dissiper les craintes qui l’assiégeaient. Il avait beau se redire tout bas, en les égrenant avec amour, les fermes promesses de sa fiancée, et revoir, la main sur les yeux, sa belle tête expressive et grave, le marin n’en demeurait pas moins sous le poids d’une tristesse, d’une émotion

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indicibles : ses pressentiments et ses terreurs galopaient en croupe derrière lui.

Ah 1 s’il eût fait jour seulement, — et s’il n’eût fallu que grimper, sabre au poing, à l’abordage d’un bâtiment ennemi, ou emporter, au pas de course, une batterie russe ou mexicaine t...

S’il ne se fût agi encore que de croiser le regard avec la faudra et de se prendre corps à corps avec l’ouragan déchaîné !...

La nuit était claire, pourtant.

Oui, mais l’on n’est pas impunément de son pays...

Et la Bretagne est la terre classique des fantasmagories insensées !

Jetez à travers champs — alors que le soleil s’est éteint sur la lande — un de ces gars au crâne de fer qui défonce une poitrine d’un coup de tète dans les luttes homériques des assemblées et des pardons...

Ce fils des corsaires de Surcouf ou des chouans de Cadoudal aura peur de son ombre !

Il croira voir, sur son passage, les arbres tordre leurs branches décharnées en télégraphies menaçantes, et se ruer sur ses talons comme une meute de fantômes, avec des cliquetis d’ossements.,.

Dans chaque caillou de la route, un Korrigan grimacera, chaque fossé aura l’air d’une bière entrouverte, et la buée qui monte du sol humide l’enveloppera, blanche et glacée, comme un linceul...

Ici, penchées sur une llaque d’eau qu’un pâle rayon argente, il reconnaîtra les lavandières funèbres* qui lessivent, sous leur battoir sonore, les suaires des trépassés.^. - . t

-Là, il distinguera tout un 'clan de sorcières accroupies autour d’un feu de soufre dont la ilannne blafarde lèche la marmite où cuisent les philtres...

Plus loin, les pierres druidiques, animées et sautillantes, enrouleront autour de lui une monstrueuse faraudole...

Les menhirs joueront la pantomime...

Les dolmens danseront la sarabande...

Et le vent qui pleure sur la bruyère, hurlera — certainement — la plainte des âmes du purgatoire...

Le pauvre diable prendra sa course, une course folle, éperdue, vertigineuse.

La cohue échevelée des superstitions tourbillonnera à ses trousses.. .

Malheur à lui s’il bute, s’il tombe, si un nuage ébréche la lune!

Le lendemain, on retrouvera un cadavre dans les ajone§ ; la Bretagne aura tué le Breton/ -

Philippe allait ainsi, poursuivi par les légendes.

Un brusque écart de sou cheval le rappela à la réalité.

La. route, en cet endroit, se frangeait de buissons. - ■ • \ ;

l’o Utrage • . ' ' 67

Derrière les buissons, deux hommes étaient agenouillés : l'enseigne Jean-Paul Montforl, et, derrière lui, le mousse Cancrelat.

Lorsque, sur Je chemin, l’enseigne vit son enneipi arriver à fond de train, il porta fébrilement la main sur un revolver endormi dans sa poche; un mouvement du mousse le rappela à la raison.

— Ce chevaine diable nous avait éventés, dit Cancrelat.

— Le lieutenant, reprit Montfort, t’a envoyé souvent porter des lettres au château ?.

— Des lettres, des livres, des journaux et des bouquets.

— Tu dois connaître la distribution intérieure du logis? . .

— Je connais parfaitement les cuisines. On y> fait des ratas numéro premier; un commandant s’en rongerait les doigts jusqu’aux épaulettes. Je. connais ensuite le cabinet du marquis et la case de la demoiselle.

— Tu es entré dans l’appartement de Berthe?

— La femme de chambre m’y a fait entrer un matin pour ranger des Heurs dans une jardinière. Encore une qui en tenait pour moi, mamselle Florette; mais c’est trop mûr, et rien dans ses bas de laine, à son âge 1 une fille qui a servi des siècles et qui n’a pas de sac, ça ne pouvait me convenir.

l’outrage

Montfort réfléchit un instant; puis, étudiant l’effet que ses paroles allaient produire :

— Veux-tu gagner deux cents francs? demandat-il.

Les yeux de chat de Cancrelat lancèrent des gerbes d 'étincelles,

— Deux cents francs, à moi ?

Et il tendit les mains.

— Attends de les avoir gagnés, continua Montfort, et je te garantis que ce ne sera là que le commencement de ta fortune. D’abord, nous ne rembarquerons pas demain.

— Et la Foudroyante ?...

— Partira sans nous. Ne t’inquiète de rien, tu seras en règle.

Cancrelat se tut et se mit à rêver de ses deux cents francs.

— A quel étage du château, demanda Montfort, se trouve la chambre de mademoiselle de Noëllis?

— Au premier, du côté du parc. On aperçoit ses fenêtres du saut-de-loup qui ferme la propriété.

— Qu’y a-t-il au-dessus?

— La bibliothèque.

— Et au-dessous ?

— La salle de billard.

— Où couche Florette?

— Dans un grand cabinet à tribord de la jeune personne; à bâbord, il y a une salle de bains.

l’outbage 69

— Peux-tu attirer Florette cette nuit dans le parc et l’y retenir une heure?

Le mousse se fourrageait les cheveux avec anxiété.

— Ce n’est pas l’embarras, murmura-t-il; il n’y aurait qu’à héler la Florette en sourdine en tambourinant doucement à sa fenêtre. . .

— Eh bien, c’est dit.

» — Mais le filin et et le crochet que vous m’avez demandés?

— Je les prendrai .

— Coupons nos câbles, dit le mousse, voilà la lune qui se, barbouille; il y aura un grain ce soir...

Une heure après, Montfort et Cancrelat se glissaient à travers les massifs dans le parc de Noëllis.

Cancrelat ramassa un caillou et le jeta prudemment sur la fenêtre de la chambre de Florette.

— Yoilà! dit-il à l’enseigne; le cordon est tiré.

Et, se coulant dans la ligne d’ombre d’un peuplier, il arriva sous la fenêtre à l’instant où la femme de chambre effrayée se penchait au dehors.

Tous deux échangèrent quelques mots à voix basse.

Puis, redoublant de précautions, le mousse rejoignit par le même chemin Montfort, qui se tenait tapi derrière le peuplier.

— Elle m’a reconnu, dit-il, et je la rejoindrài si-

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tût que sa maîtresse n’aura plus besoin d’elle. Je reconnaîtrai le moment par un mouvement du* rideau. ' - >.

— Décidément, niurmua Montfort, il y a un dieu qui se nomme le diable !

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