‹ L'outrageChapitre 4 sur 7 · VI · texte numérisé non relu

VI

Après le départ de son fiancé, Berthe se serra contre le bras de son père, et tous deux se dirigèrent à pas lents vers le château.

— C’est étrange! dit la jeune fille, lorsque Philippe s'est éloigné de nous, quelque chose comme un brouillard a passé devant mes yeux et pesé sur mon cœur... - - / '

— J’ai éprouvé la même sensation, répondit le comte de Montgeron. Et ce qui ne laisse pas de m’impressionner de certaine façon, c’est que cette sensation ne m’est pas inconnue... Dix fois déjà, dans les grandes catastrophes de ma vie, ce frissonlà m’a pris à la peau comme pour m’avertir de tendre les reins et de me préparer à la lutte.

— Les destinées des hommes sont aux mains du Seigneur! fit Berthe en levant les yeux au ciel.

— Oh ! mais, murmura-t-il, voilà dm me semble trop résigné ! J’ai eu mes travers dans la vie et j’ai recommandé mon âme à Dieu, certes oui! Je me souviens encore de certain duel avec ce vicomte... retour d’émigration... Ce ne sont pas tes affaires! Toutefois, à l’heure du péril, j’aidais puissamment le Seigneur dans l’œuvre de salut qui m'intéressait. Toi, tu ne bouges pas plus qu’une statue.

— Que voulez-vous dire, mon père?

Le vieillard fixa sur elle son œil paternel; puis, brusquement :

— Es-tu bien sûre d’aimer Philippe? demandat-il à brûle-corsage.

Elle appuya sa tête sur l’épaule de l’acharné questionneur pour dissimuler les teintes de pourpre qui lui montaient du cœur au front.

— Ne lui suis-je pas fiancée? balbutia-t-elle.

— Oui, sans doute; mais j’ai pu lui accorder ta main, et tu as pu. toi-même la lui promettre en toute sincérité, dans un moment donné, sans que ton cœur, à notre insu à tous deux, ratifiât plus tard l’engagement. — Écoute-moi, ma chère enfant; tu as été élevée avec le fils du meilleur ami de ta mère en vue d’un mariage qui sera, s’il s’accomplit, fa joie de nos familles, et, dès l’enfance, pour ainsj dire, tu as pris l’habitude de considérer Philippe

comme ton mari. Mais, sache-le bien, cette habitude ne saurait tenir lieu d’un autre sentiment dont la révélation est plus ou moins subite chez la femme, et qui décide souvent du bonheur ou du malheur de sa vie. Peut-être as-tu confondu cette habitude avec le sentiment?...

— Mon père, en vérité, j’ignore qui peut vous faire supposer...

— Mon Dieu, ce soir même, en face de ce départ. . . je sors assez de la tradition pour ne pas exiger que tu éclates en sanglots, en expansions, en tendresses : je comprends ta retenue bien naturelle et veux croire à ton affection bien sincère... toutefois, Berthe, tu m’as paru bien forte, bien stoïque, bien virile!... Est-ce un élan du cœur qui t’engage? est-ce un sacrifice à l’orgueil de ta race?

— Pourquoi de semblables doutes?

— Ah! vois-tu, il y a de bonnes vérités à se dire en ces graves circonstances. Au bout du compte, nous descendons tous de la côte d’Adam, et le bonheur avant tout! J’ai de l’estime pour les Montmorency, premiers barons chrétiens; mais j’accorderais ta main, sans hésitation, au premier roturier de distinction... si toutefois tu l’avais distingué. Tout comte de Montgeron de Noëllis que tu me vois, le père de ton père s’appelait Montgeron tout court. Il n’entendait rien, ce cœur abrupte, aux délicatesses qui sont la vie native et qui sont devenues la mienne.

Quand sonna le tocsin de la Révolution, c’était un paysan de vingt ans, courbé dès l’aube sur le sol et qui pensait en défonçant son champ : « L’avenir est làt » L’avenir! c’était la conquête de cette terre en location, c’était un fichu pour sa femme, c’était la liberté pour un garçon au berceau. Pauvre berceau, petite, que j’avais alors!

— Mon père, ces souvenirs...

— Laisse-moi achever. Le paysan rugueux decorce que je cherche à t’esquisser n’avait point, lui, les petites menottes fines que ta mère t’a fuites, mais de fiers bras et tous les courages I Un jour que l’on appelait aux frontières les gens de bonne volonté et que la patrie était en danger, il remisa sa herse et sa charrue sous le hangar, embrassa sa femme et son enfant, — et, de trois ans, personne n’en entendit parler.

» Il revint un beau jour pourtant, avec des épau- ' lettes, et les gens du village l’appelaient citoyen capitaine , et tiraient poliment leur bonnet sur son passage.

» En ce temps-là, le premier consul marchait résolument à l’empire. Il aimait les hommes do détermination et de volonté. Ce fut lui qui donna à mon père le brevet de commandant. Deux ans plus tard, Bonaparte prenait le nom de Napoléon I er . Cette nature attractive, dominatrice et personnelle répandait à ses alentours des ivresses à lui spéciales.

Les hommés de l'àge de mou père se sentaient au cœur toutes les indépendances de l’ère nouvelle : il les tutoyait comme des laquais, de sa voix métallique et claire, et voilà que l’on était parti à la conquête du monde avec des orgueils de titan t • » Ah! les violentes séductions de la guerre! voistu, pauvre frêle créature, il faut renoncer à te les faire comprendre. Elles gonfleraient ton cœur de colombe... Mais celui du grand-père Montgeron tressaillait gaillardement, rien qu’à entendre les sons rauques des tambours, et l’on retournait toujours et quand même à la grande tuerie!

» II imita ses camarades et fit si bien et marcha si fort de l’avant, qu’en 1803 il fut nommé colonel.

» J’avais douze ans à cette époque, et je dus quitter la ferme paternelle et les bizarres leçons de latin d’un vieux curé qui nous était revenu. Mon père avait décidé que je devais entrer au Prytanée.

» Il continuait ses promenades à la suite du vainqueur de l’Europe. En 1809, il eut le grade de général, et, quelques mois plus tard, le titre de comte de l’Empire. Au milieu de cette fortune rapide et de ses honneurs, il nous arrivait brusquement avec ses grosses moustaches que rejoignaient les favoris, et c’étaient des caresses à nous broyer; puis, bonjour! bonsoir! il était déjà reparti.

» Comme j’allais terminer mes études, — je touchais à mes dix-sept ans, — il vint me prendre au

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collège et m’emmena dans un restaurant tout en or, où j’osai à peine m’asseoir.

» — Çà ! garçon, fit-il en me frappant sur l’épaule, c’est le moment de te prononcer et de préparer les chemins de l’avenir. On dit que le papa beau-père d’Autriche nous prépare des misères... Tes études terminées, — et ce sera demain, — je t’emmène avec moi par là-bas, et tu verras comme on passe le Rhin. Pas tout à fait comme des canards... on le passe tout de même! Tu seras soldat.

» — S’il vous plaît, mon père, répondis-je résolument, je ne serai point soldat.

» — En vérité, as-tu bien réfléchi à ce que tu me dis là ? Et que seras-tu ? Pas soldat !

» Et il riait en mâchonnant sa moustache.

» — Cher père, je serai tout simplement un homme libre.

» Il bondit sur sa chaise, puis se promena devant le foyer d’un air maussade, et pourtant affectueux.

» — Àh ! bon ! bon ! bon ! murmura-t-il, c’est toujours la même histoire, il paraît, et toutes les jeunesses se ressemblent ! Ah ! tu seras homme libre, toi ! Tu m’as l’air d’avoir lu Rousseau plus que la géométrie élémentaire. D’ailleurs, il sera fait selon ton désir, mon garçon.

« Le père avait deviné juste. J’avais beaucoup lu, — trop, peut-être. Mon père, lui-même, avait préparé les dispositions méditatives et taciturnes de

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mon esprit, surtout au commencement de sa carrière.

» Le soir même, il prit ma malle au Prytanée et me conduisit tout d’un trait à la ferme où j’avais été élevé. Ma mère, qui n’était pas prévenue de cette double visite, faillit se trouver mal de surprise..

» II la retint et l’embrassa avec une tendresse que je n’eusse jamais soupçonnée chez cette nature de bronze.

» Puis, la tenant entre ses genoux, il la regardait avec ses bons gros yeux, et lui parlait comme à un enfant.

» — Chère petite femme, disait-il en lui tapotant les mains, je vous amène un grand dadais qui ne veut pas être soldat. Il entend demeurer libre. Je ne demande pas mieux ; mais il s’agit de conquérir la liberté de la pensée par la discipline du travail. Dès l’aube, demain, le premier charretier l’emmènera avec lui à la charrue. Il verra les alouettes prendre leur vol vertical au premier rayon du soleil, puis il s’instruira dans l’art de conduire le soc en ligne droite. A mon premier passage, nous causerons. Je ne te recommande pas, ma parfaite amie, de diriger cette tête et ce cœur qui vont s’ouvrir vers toutes les loyautés et vers toutes les justices. Je lui sens, d’ailleurs, un bon grain de plomb dans la tête. Il a lu Rousseau ! ce sera dans deux ans un

robuste gaillard qui chargera son cent de gerbes sur une charrette comme pas un. Je le retrouverai bruni par le grand hâjeet toujours philosophe égalitaire ? demanda-t-il en me prenant le menton.

» — Je le crois, mon père.

» Il me prit le cou dans ses mains, me serra à m’étouffeè contre sa large poitrine ; puis il couvrit ma mère, qui sanglotait, d’un de ces regards profonds que je n’ai vus qu’à ces hommes de granit, la pressa contre son cœur, et, prenant résolument son courage :

» — Adieu, fit-il en courant vers la porte, et demain à Paris !

» 11 sortit sans retourner la tête.

» Ma mère pleurait toujours, et, moi aussi, je sentais mon cœur se fondre pour la première fois.

» Le père rentra soudainement et nous ramassa pour ainsi dire, ma mère et moi, dans un seul de ses grands bras. Je sentais sa poitrine se soulever et ses artères battre terriblement. Pendant une minute, ses lèvres coururent du front de ma mère au mien.

» — Ah ! que je vous aime, chère nichée de la maison 1

» Il ne trouvait que ces quatre mots-là et continuait à nous embrasser.

.» Son cheval se mit à piaffer au dehors.

» — Adieu ! adieu 1 fit-il brusquement en s’arra-

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chant à nos étreintes : Mareago s’impatiente, il sait que nous sommes attendus, adieu !

» Une minute après, j’écoutais dans le lointain, sur le petit chemin sec, le galop précipité de Marengo.

» Voilà, ma Berthe, comme on se quittait alors, et nous ne possédions point, ni les uns ni les autres, la sagesse et la belle tenue qui permettent de ne laisser exhaler des grosses émotions que juste ce que civilité comporte.

» Le temps passait avec la rapidité vertigineuse spéciale de cette époque sans précédents. Pendant que le père suivait l’empereur jusqu’en Russie, je me plongeais dans les enseignements de ces grands consolateurs qui s’appellent les livres.

» J’étais devenu un cultivateur pratique, et la ferme des pauvres Montgeron, où ma mère apporta jusqu’à sa dernière heure son activité et son économie de fourmi, était citée comme un des domaines les mieux administrés et les plus productifs du département.

» Pendant ces calmes travaux et ces heures prospères, on pensait tristement au père, chez nous. Moscou fumait derrière l’armée française, et nous ne recevions aucune nouvelle précise.

» Il nous revint pourtant de ce désastre épouvantable. Mais quel changement! L’homme robuste, infatigable, granitique, avait pu résister aux neiges

et aux incendies, il ne résistait pas à la honte de la défaite.

» Je n’oublierai jamais les détails de sa rentrée au logis. C’était une grosse nuit, — comme celle qui se prépare. Toute la maisonnée était endormie depuis longtemps. On frappe. Ma mère saute au pied du lit.

» — C’est lui, je suis sûre que c’est lui !

» Elle courut à la porte, l’ouvrit en toute hâte et recula épouvantée.

» C’était bien lui, pourtant !

» Quand il déploya sa grande taille courbée sous le haut plafond à solives, quand il nous eut regardés de son œil sans lueur, nous nous prîmes, ma mère et moi, — et lui aussi ! — à éclater en sanglots.

» C’était la fin de l’Empire. Il en avait le pressentiment.

» II ne nous embrassa pas. Il nous tendit à tous deux chacun une main, et serra les nôtres avec une brusquerie fiévreuse.

» Puis il s’assit et demanda sa valise.

» Il en déploya lentement les courroies, défit avec précaution les trois cadenas qui la fermaient, en tira un paquet de parchemin et de billets de banque des pays les plus divers, posa le tout ensemble sur la table et me dit de m’asseoir à mes côtés.

» J’obéis.

» — De ce jour, me dit-il, le nom de Montgeron

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t’appartient, mon fils. Je ne me sens plus la force ni la certitude de porter, ni loin ni longtemps, ce, nom que j’avais fait illustre. Lës événements m’entraînent et je marche aveuglément à leur remorque. J'irai jusqu’au bout du devoir. De ce voyage-là, j’ai la conscience de ne pas revenir...

» Ma mère lui mit la main sur la bouche pour arrêter ces tristes prophéties.

» — Ne m’interromps pas, femme, le temps presse,

et personne de nous ne sait rien de demain. Fils,

continua-t-il, cette liasse de papiers contient nos titres d’honneur, — qui sont tiens, — et deux cent mille francs qui sont désormais à toi et à ta mère. Si tu ne me revois pas, je désire que cette somme soit employée à l’acquisition du domaine de la Braie-aux-Aulnes, en Bretagne. Ma mère à moi était de ce pays-là. La terre était à vendre l’an passé, et la pauvre maisonnette où elle est née est toujours debout à l’une des portes du parc. Tu feras le voyage et tu verras. Ces titres, tu les conserveras précieusement pour tes enfants, si Dieu t’en donne. Ma vie est soumise aux événements qui nous mettent l’épée dans les reins; les événements me trouveront l’épée au poing. — Approche-toi, garçon, et me donne ta main. Comme toi, à des degrés d’éducation qui différaient, je les ai suivis, les rêves généreux de régénération sociale. Je vivais dans un temps on la fréquentation des prophètes était accessible à

tous. Donc, je les ai coudoyés et je les ai constatés •soumis à toutes les faiblesses du commun des mortels. Toutefois, je m’attache, encore et quand même, aux prophéties. Ces aristocrates endiablés avaient à leur service quelques bonnes maximes, entre autre celle-ci, que je te recommande: « Fais ce que dois, advienne que pourra I » Je l’ai donné la seule force des sociétés qui suivront. L’indépendance! elle se résume en de l’argent. Fais-en de la grandeur, si tu peux; de la bonté, tout au moins. Ceci, je l’exige.

» Là-dessus, il partit avec sa brusquerie habituelle.

» L’année suivante, ma mère mourait d’une congestion cérébrale, en ouvrant le Moniteur , qui racontait la sinistre journée de Waterloo. Elle mourait parce que mon père était mort. Elle tomba d’une pièce et comme frappée de la foudre.

» Moi, les devoirs religieux accomplis, je me sauvai comme un fou. Je pensais que cette terre était maudite. La terre nourricière, pourtant!

» Je bouclai la fameuse valise derrière la selle, et, quelques jours plus tard, j’étais en Bretagne, selon les recommandations du père.

» Le domaine était toujours à vendre. Je l’achetai. Par restitution récente, il appartenait à ta famille, Berthe; à ta famiHe, ruinée par les guerres de la Révolution. Les libéralités de Louis XVIII et le million des émigrés avaient à peine reconstitué une

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existence suffisante à ces grands seigneurs jadis si '■ puissants dans ia contrée. Le chef de la famille était mort à l’étranger. Une vieille grand’tante, tournée à l’angélique et à la confiserie religieuse, représentait la branche ainée; elle se signa en voyant mes vêtements subversifs, et me fit conduire à sa nièce. Sa nièce, c’était ta mère Alix de NoëLIis, et je la voyais pour la première fois, dans le château oh nous voilà.

» Berthe, tu ne l’as pas connue, ta mère ! C’étaient, dans l’attitude, dans le son de la voix, dans les affaissements onduleux du corps et de l’âme, les belles douceurs aristocratiques de sa race. Mais elle avait des redressements soudains. Ce peuple, que sa mémoire et les récits des siens lui représentait sanguinaire et farouche, elle le plaignait jusque daus ses excès. Elle aussi avait soif de justice et poursuivait le rêve éternel de la vie accessible à tous, — aux riches comme aux pauvres. Elle frémissait comme une sensitive à toutes les vibrations de l’époque nouvelle; mais elle demeurait religieuse et grave au milieu des entraînements qui nous débordaient de toutes part. Elle croyait à la fraternité humaine, elle la cherchait, elle applaudissait à ses progrès, et tout à coup elle se souvenait des enseignements chré tiens et tombait à deux genoux sur son prie-Dieu ! Elle mêlait par des élans sublimes la foi libérale et les vieilles traditions catholiques.

» Sa grand’tante, élevée sous le déclin des rayons d’or du roi-soleil, très-inconsciente des détails de l’administration, continuait à traîner ses guipures et ses hautes coiffes en dentelles par les salons du château, sans souci de sa fortune et de l’avenir. Il faut que vieillesse se passe! La sienne se passait à jouer de l’éventail et à assister aux offices. Elle écoutait le sermon en ronronnant sur sa chaise basse bien rembourrée, et répétait à sa nièce que les voies de Dieu sont infinies.

» La jeune fille, elle, veillait avec Porgueil et la volonté de sa race. Elle vendait sans hésitef les parcelles éloignées de la terre patrimoniale de Noëllis, et, s’astreignant pendant six années à des revenus minimes, elle parvint à conserver dans son intégralité le domaine de ses pères.

» A la voir, austère et douce, conserver sa noblesse, sa majesté et son incomparable charme au milieu des occupations quotidiennes, et traverser les cours des fermes avec les allures d’ondine, mon cœur se prit de jour en jour. Elle avait à peine dix-huit ans, alors. Je sentais tout ce qui nous séparait : ma naissance, mes aspirations hostiles aux siennes, ma rudesse native si loin de sa grâçe prétorienne; mais je l’aimais (

» Je vivais depuis cinq ans dans le pays, et j’assistais aux luttes qu’elle soutenait contre la rapacité des gens d’affaires. Ce mélange de raison pratique,

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d’élévation et de charité, m’avaient fait son homme lige. Elle me consultait dans les cas difficiles, et, pour l’aider de mes conseils, j’avais appris le Code — d’un bout à l’autre. Oui, ma fille, ce gros livre à tranches multicolores que tu ne veux pas voir sur ma table de travail — je le sais par cœur 1

» Un soir qu’elle me conduisait jusqu’au bout de l’avenue, — Berthe, il y avait des clairs de lune bien irrésistibles, dans ce temps-là ! — chastement, sans y penser, malgré moi, je pris sa main dans les miennes et la portai à mes lèvres. C’était la faute de la lune qui se glissait à travers les vieux sycomores de l’allée avec des chatoiements dont on n’a pas l’idée.

» Elle était si chaste, si sincère, qu’elle ne songea même pas à la retirer...

» Nous nous aimions !

» Elle ne me dit pas un mot, mais j’étais sur d’elle comme elle était sur de moi. Nos vies étaient désormais liées.

» Avant de me quitter, elle posa son petit doigt nacré sur mon épaule. Je tressaillis des pieds à la tête.

» — Monsieur Montgeron, prononça-t-elle nettement de sa belle voix métallique, je n’ai que vingt ans, et c’est une parole d’honneur que je vous donne.

Je m’appuyai contre la grille pour ne pas m’évanouir de bonheur.

» — Écoutez-moi, continua-t-elle avec son calme éternel. Vous avez une parole d’honnête fille et de fille noble. Néanmoins, la réalisation de nos espérances communes peut tarder bien longtemps encore. Je suis d’une race où l’on ne désapprend pas l’obéissance; ma grand’tante, j’en ai la conviction, ne consentira jamais à notre mariage. Reposonsnous sur Dieu, et attendons! Moi libre, je ne sais pas de main plus loyale où poser celLe que je vous tends aujourd’hui.

» — Alix f m’écriai-je les larmes aux yeux.

» — Partez, fit-elle. Demain, tous recevrez mes instructions.

» Je ne me détournai pas même pour la voir descendre l’avenue. Sa dignité me subjuguait. Mais quels rêves je rêvai cette nuit-là!

» Le lendemain, selon sa promesse, je reçus un pli à ses armes que je brisai frénétiquement, et je lus :

« Vous avez ma promesse et je suis de ceux-là qui ne se délient point. Quittez le pays. Nos relations ne peuvent continuer sur le même pied depuis la soirée d’hier. A l'heure de la liberté, ma première pensée sera pour vous.

» Alix de Noellis. i

» Ce furent les seules lignes que je reçus d’elle

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pendant six ans. A la mort du roi Louis XVIII, elle ne m'écrivit qu’un mot : « Venez t »

» J’accourus. • *

» On drapait les murs extérieurs de la chapelle pour une cérémonie funèbre en l’honneur du feu roi. Je n’avais pas le sentiment religieux en ce temp3-là. J’avais pris la poste, parce que l’amour me fouettait le sang vers le eœur. Je croyais à toutes les vaillances, à toutes les grandeurs, à tous les courages de l’amour; à Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit, guère ou point du tout.

» J’assistai de loin à cette messe expiatoire. Quand le vieux prêtre éleva le ciboire bénit de ses mains tremblantes, tout le populaire se prosterna front contre terre.

» Je tombai à genoux et je pleurai longuement, la .

tête dans les mains: Alix de Noëllis était debout devant moi.

j> — Je vous payerai ces bonnes larmes-là, me ditelle simplement. Allez à votre devoir et me laissez au mien, mon ami.

» Ce furent 9es uniques paroles.

» Et, comme la foule s’approchait de nous, elle me dit adieu d’un geste et se dirigea vers la cour d’honneur avec la majesté d’une reine.

» Je regagnai la ville, l’œil plein d’éclairs et le cœur fortifié par cette simple affirmation donnée par une femme.

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» Cette fois, la séparation ne fut pas longue.

» La tante douairière adorait le roi défunt. Il lui avait offert, dans une circonstance mémorable, une prise de tabac qu’il prenait sur l’épaule de madame du Cayla; elle s’éteignit insensiblement après la mort du monarque bien-aimé.

» A la lettre de faire part, Alix de Noëllis avait ajouté quatre lignes de sa main, — quatre lignes que je sais par cœur. Ma petite Berthe, écoute ce style-là !

« Ma tante est morte. Je suis seule au monde et maîtresse absolue de ma personne. Vous avez toujours eu mon estime et vous m’avez demandé mon amour. Philosophe, je vous attends avec vos idées subversives — que je corrigerai — et votre loyal cœur, que je ne corrigerai jamais.

- » Aux DF. Noellis. )>

» Si j’arrivai à triples guides, tu le devines!

» Elle, toujours majestueuse et calme, de môme que le jour de notre séparation, me tendit sa main allongée... Ah! cette 'fois, tant pis! je la baisai sur toutes les phalanges, et, de la main, je lui sautai au cou en sanglotant, ni plus ni moins qu’un conscrit.

» Ah I Berthe, ma Berthe adorée! elle avait comme

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toi ces fiertés de réserve et d’attitude ; mais, quand son cœur se fondit sur le mien, quels alanguissements et quelles tendresses bénies ! Elle me dit tout : combien elle m’avait aimé dès la première minute, comment elle m’avait préparé une vie heureuse et digne pendant que je la rêvais studieuse et forte.

» Elle me faisait ses confidences en riant, en pleurant, en battant des mains. Elle me conduisit à la chapelle et me fit agenouiller à ses côtés. Cette foislà, j’ai vraiment prié. J’emmêlais drôlement sans doute le Pater et le Credo; mais le bon Dieu y trouvait son compte rond, va, j’en suis bien sûr !

» On l’a dit avant moi, les existences heureuses n’ont pas d’histoire. Et je fus, en vérité, trop heureux! Dix ans de bonheur, Berthe! dix années de félicités de chaque instant ! dix années d’attentions charmantes, de pensées partagées, de loyales ivresses faire croire au paradis...

»Elle avait des coquetteries triomphantes. Je faisais bien mine de m'insurger deçà, delà; — mais le moyen? Par exemple, je m’appelais Montgeron, n’est-ce pas? les paysans ne l’entendaient de la sorte. Ils me donnaient du « monsieur de Noôllis » gros comme le bras. Noëllis est un beau nom sonore et dont on a plein la bouche. Mais je tenais à Montgeron. Note en plus que les fermiers en retard me donnaient même du « monsieur le marquis » à travers la figure. >

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» — Montgeron ! disais-je, Montgeron tout court !..

» — Bon ! laisse-les faire et dire, me répondait-elk avec ses adorables câlineries..., et, qui sait? la no blesse n’est pas morte, la vraie, la grande, celle du cœur et du courage. Tu deviendras duo et prince, à ton heure, si les titres sont désormais la récompense du mérite.

» — Et l’égalité? demandais-je en me redressant de toute ma hauteur.

» Elle me posait ses doigts sur la bouche.

» — Fi, le jacobin!

» Le paradis, dont ta mère m’a tant parlé, je ne sais pas si je l’aurai là-haut; ce dont je suis bien sûr, c’est de l’avoir possédé ici-bas. Les bonnes journées à deux âmes, ma Berthe! et somme le temps passait! A quoi? le sais-je? A nous aimer, à nous chercher des surprises ! Moi, j’étais bien inventif, va!

» Elle trouvait tous les jours à Brest des fleurs nouvelles, et je répondais à ses cadeaux par des feux d’artifice qui lui faisaient peur,. J’adorais ces peurslà ! Elle se jetait frissonnante à mon Cou au bruit des premières détonations; puis, quand les gerbes s’élançaient vers le ciel, flamboyantes, multicolores, superbes, elle regardait, regardait, regardait!

» Elle avait des profondeurs et des fixités d’œil qui m’effrayaient quand elle se prenait à regarder vers le ciel.

» Au milieu de cette vie, toujours la même et tou-^ jours délicieuse, une amertume inguérissable troublait l’existence de la pauvre femme. Dieu, qu’elle invoquait toujours, nous avait refusé des enfants; elle s’étiolait dans l’attente, et soutirait toutes les inévitables douleurs des entrailles infécondes.

» Au sacre de Charles X, elle désira faire le voyage de Paris, et présenter ses hommages au nouyeau roi. Je n’avais d’autres volontés que les siennes, et ce fut affaire entendue. On sortit de dessous la remise le vieux carrosse de Noëllis, on passa les, dorures aux acides, et les peintures à l’encaustique; on épousseta les vieux coussins. Je commis même l'extravagance d’enlever, à prix d’or, le cocher du préfet, pour faire bonne figure dans la grande ville.

» En arrivant à Paris, ce ne fut qu’un succès médiocre. • .*-

» Mais elle assista au sacre... - -

» Cependant nous nous coudoyâmes du nez, Sa Majesté Charles X et mon indépendance. On me fit des avances; avec deux belles paroles, j’étais pair de France. En juillet 4830, nous revînmes au château, et, six années après, tu étais de ce monde. Cela fut une grande joie, mais ta mère était malade ; si malade, qu’au bout d’un mois, elle était morte de la fièvre de lait.

)> Sur son lit de douleur, elle me fit jurer de tout sacrifier à ton avenir.

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