‹ L'outrageChapitre 5 sur 7 · L’OUÏ H AGE · texte numérisé non relu

L’OUÏ H AGE

» Je restais seul ! seul I comprends-tu ? Non, voilà de ces choses qu’il ne faut pas comprendre.

» A te prendre fraîche et rose, dans mes grands bras endoloris et lassés, une salutaire pensée me remonta des entrailles au cerveau, Je me souvins du paternel château de Noëllis, où j’avais vécu les chaudes journées de ma meilleure jeunesse; je me jurai que tu grandirais dans cette fraîche et saine atmosphère. >

» Et, huit jours après, je pendais mon habit de cérémonie à côté des habits de fer de tes nobles ancêtres.

» Maintenant, ma Berthe chérie, réponds-moi en toute sincérité. Ai-je accompli sincèrement et loyalement, et d’un bout à l’autre, tous les devoirs de père envers toi ? Me serait-il arrivé, bien involontairement sans doute, — mais est-ce qu’on sait, avec vos petites cervelles? — me serait-il arrivé de blesser, en quoi que ce soit, ta liberté de conscience de jeune fille? Ai-je manqué de tact ou de souplesse? Je suis un homme de harnais, moi, plus qu’un chevalier de ballade...

— Oh ! mon père ! pourquoi toutes ces questions ? Vous êtes, vous avez été et vous serez toute votre vie le meilleur des hommes de la terre, quand bien même vous fronceriez méchamment le sourcil, ainsi que vous faites en me regardant...

— Oui, c’est répondre comme dans la civilité

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puérile et honnête; mais nous sortons de la question. — Aimes-tu Philippe? C’est là que git le lièvre. Je vais au gite tout roide comme mon chien Rustaud.

La jeune fille s’était laissée tomber sur une causeuse et détournait la tête sans répondre.

Le comte Montgeron n’était point un tigre, mais il lui remontait parfois des rugissements à la gorge.

— Allons, bop j elle pleure, à présent ! s’écria— t-il^ c’était donc pour les placer plus tard que vous économisiez vos larmes tout à l’heure?

— Mon père, vous êtes injuste, vous êtes méchant, vous êtes cruel !

— Eh non ! Je veux que tu sois heureuse, voilà tout. C’est pourquoi je prends la barbarie de t’interroger. — Ah ! si ta mère était là, c’est elle qui se chargerait de provoquer, de recueillir tes confidences ! mais, comme je l’ai remplacée auprès du berceau de l’enfant, je viens encore remplir sa tâche auprès de la jeune fille qui va commencer la vie sérieuse... — Voyons, ma Berthe adorée, n’astu jamais pensé qu’il dût y avoir entre deux fiancés, entre deux époux, un lien plus puissant que l’estime en laquelle tu tiens ton prétendu, que la sympathio mutuelle qui résulte pour vous de la connaissance du projet de vos deux familles et des années passées en commun? S'il en était ainsi, je te supplierais à

genoux de l'avouer à tou vieux père. Sa main a su te bercer; son cœur saura bien te comprendre.

— Mais, mon bon père, si c’est aimer quelqu’un que le préférer à tous parce qu’on le croit le meilleur, j’aime M. de Yillepré, et je n’éprouve pas plus de confusion à vous le dire que je n’en ai ressenti à le lui faire voir. Seulement, il s’est toujours montré avec moi si raisonnable, si réservé, si grave, qu’il m’en impose un peu, et que, lorsqu’il est là, je m’efforce de lui ressembler. — ^ Tenez, vous rappelez-vous ce jour de notre enfance où nous sau-* tions tous deux xle rochers en rochers sur la plage dè Kéroualle, tandis que vous étiez enfoncé jusqu'aux yeux dans votre journal ? Tout à coup le pied me manqua, et je roulai sur le sable du haut d’un gros bloc de granit. Vous m’avez crue morte, et vous êtes devenu tout blanc... Philippe, lui, ne pâlit pas. Au risque de se briser, il s’élança de l’endroit dk>ù j’étais tombée, rebondit à côté de moi et me releva dans ses bras... Puis, quand il eut vu que je souriais et que je n’avais aucun mal, il se sauva, pleurant sans bruit. Et, comme, de retour au château, vous lui demandiez la cause de sa fuite ot de ses larmes, de quel air il vous répondit : « Il ne faut pas que les femmes voient pleurer les hommes. Si Berthe m’avait vu pleurer, elle se serait crue morte et aurait jeté les hauts cris. Je me suis enfui pour la rassurer. » Il n’avait pas quinze ans.

— Oui ; oui, et il faisait déjà le grand garçon !...

— Eh bien, la jeune fille d’aujourd’hui a voulu imiter le grand garçon d’autrefois. Il ne faut pas non plus, parfois, que les hommes voient pleurer les femmes. M. de Villepré paraissait abattu, désespéré, anéanti; c’est pour lui rendre un peu de son courage que j’ai forcé le mien... — Ai-je mal fait, dites-moi, et allez-vous m'en vouloir démesurément pour cela ?

Berthe de Noëllis et son père montaient en ce moment le perron du château. •

t- Mignonne, s’écria le comte, tu as plus de sagesse dans une seule de tes boucles brunes que moi sous tous mes cheveux blancs. Où diable avais-je la tête, mon enfant ? Tout ce que tu fais est bien fait... — C’est que j’aurai9 été fort empêché de rompre ee mariage. Le pauvre Villepré en serait mort, d’abord...

— Mais je n’entends pa» qu’il meure, moi! et je compte bien être sa femme.

— Alors, vive la Républ.,. Qu’ai-je dit là? Me voilà parti comme à vingt ans. Aimes-tu mieux : Vive le roi? Ta mère préférait cette gamme-là. Au fond... selon les jours I selon les jours I — Je me souviens qu’à lire ensemble le Contrat social... Ce n est pas de ce contrat-là qu’il est question. Ah! une idée : Vive la reine! Je n’ai plus de république, plus de roi, mais il me reste une reine. Donnez-moi

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le baise-mains, Majesté ! Le trône, c’est à présent le tabouret où tu t’assieds pour mettre ton front à

la portée de mes baisers! Ah ! tu es bien devenue ma seule politique, va ! et la France doit être fu-. rieusement jalouse de vous, mademoiselle.

Berthe sourit.

— Puisqu’il en est ainsi, dit-elle, la reine, d’accord avec la politique...

/ — Voilà, ma foi, deux choses qu’on ne voit pas

souvent... Mais, enfin, continue...

— La reine, d’accord avec la politique, vous commande d’aller prendre du repos. Il est minuit passé, et vous n’oubliez pas que nous avons demain à déjeuner votre savant ami le docteur Gerbier...

— Ah ! oui, le déduGtionniste, comme il s’appelle lui-même, depuis qu’il a lu Egard Poe, et qu’il s’imagine rencontrer dans le plus simple événement un assassinai de la rue Morgue, dont il s’ingénie à remonter le cours...

— Et, si vous le recevez demain avec une mine soutirante et fatiguée, il lui sera facile de déduire de vos habitudes que vous vous êtes couché tard. Alors, c’est moi qui serai grondée...

— Que veux-tu, mon enfant ! je suis vieux, et il ne me reste plus que si peu de jours à passer auprès de toi, que je voudrais pouvoir les doubler en y joignant les nuits...

Le vieillard attira sa fille dans ses bras.

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— Allons, j’obéis f Un rabâcheur de comte de

l’Empire n’a qu’à s’incliner devant votre grâce héraldique. Madame la marquise de Villepré , j’ai l’honneur de vous embrasser et de vous souhaiter le bonsoir. — Remonte chez toi , fillette ; moi , j’entre dans mon cabinet. *

— Comment I vous n’allez pas encore vous mettre au lit?

— Pas le moins du monde! Et les affaires? Voulez-vous bien tourner la tête, quand il passe sur vos lèvres roses une de ces grimaces dédaigneuses? Je suis resté un Montgeron, malgré les tapisseries de haute lisse qui forment le baldaquin de mpn lit. Un Montgeron, petite, c’est un avaleur de terre, voistu I Il m’en faut des lieues carrées pour que tu puisses étaler en marquise la queue de ta robe. Ta mère t’a faite belle, ce grognard de père entend te faire riche comme une princesse des contes de fées. Ah! ton bonheur, je le veux! et, dans ce siècle de banquiers, le bonheur, c’est le jeu du mât de cocagne. Tu auras la timbale d’argent, tu l’auras! Nous laisserons le saucisson aux banquiers. Assez bon pour ces pingres !

— A minuit, à soixante ans passés, le bonheur se trouve sous le grand couvre-pieds de brocart que je vous ai brodé.

— Et Chauvelin? il s’agit de tancer Chauvelin! C’est un paresseux et un négligent, ce Chauvelin !

Il n’en prend qu'à sou aise, en véritable notaire qu’il est. Tu ne sais donc pas? Je l’ai envoyé de son étude écussonnée de Quimper à l’hôtel du Portugal , rue Notre- Üame-des-Victoires, à Paris. J’avais mes idées diplomatiques, entre autres l’intention d’acheter la lande de Ploarnez. Or, la rente monte. Si Chauvelin vend à temps... Mais est-ce qu’on sait jamais le fond des notaires royaux?...

» Ah çà ! je crois, Dieu me pardonne, que je vais te faire dormir debout avec mes sots détails. Va te coucher, mignonne. Je vais laver la tête à Chauvelin. Depuis un mois que ce monsieur est parti, je n’en ai eq ni vent ni nouvelles de lui, ni de la mission dont je l’ai chargé. Morbleu I de mon temps, les hommes d’all'aires nous volaient plus exactement!

Mademoiselle de Noëllis regagna son appartement toute songeuse.

Elle y trouva sa camériste, plantée devant la glace brisée par le caillou de Cancrelat, dans l’attitude de la jeune fille de Greuze sur l’admirable toile la Cruche cassée.

Était-ce bien seulement une vitre en capilotade qui rendait mademoiselle Florette aussi émue , aussi agitée, aussi tremblante?

Hélas ! on ne saura jamais quels ravages un mousse — suffisamment coquin — peut exercer dans l’âme tendre d’une soubrette quadragénaire!

— Qu’y a-t-il donc? demanda Berthe étonnée.

— JMademojselle, c’est un carreau qui, lorsque je poussais cette fenêtre...

— Un carreau?

— Oui, la luné aura tapé dedans..'. Comment mademoiselle va-t-elle faire?...

— Mon Dieu, ma pauvre Florette, vous n’avez pas. besoin d’avoir l’air si épouvanté... On fermera les persiennes et on tirera lés rideaux...

— Si mademoiselle désire que je prenne ce soin?

-r- Non, je veux respirer un peu à la fenêtre...

— Mademoiselle, l’air est bien froid.

— Prépare-moi deux gouttes du docteur Gerbier dans un verre d’eau.

— Bien à vos ordres, mademoiselle.

La camériste quadragénaire eut un éclair dans les yeux; elle courut à l’armoire de palissandre, et fit mine de chercher longuement.

— Mon Dieu! mademoiselle, il suffit que l’on soit pressé pour ne rien rencontrer sous la main. Je ne trouve pas ces maudites gouttes.

— Ces gouttes bienfaisantes , au contraire, dit Berthe.

Et mademoiselle de Noëllis alla elle-même chercher le flacon sur une étagère bien en vue et le remit à la suivante. *

Cela fait, elle reprit sa place à la fenêtre en continuant à suivre les nuages d’un œil vague.

Florette, elle, avait l’œil lixe et précis; sa mai-

l’outrage

tresse avait à peine le dos tourné, qu’elle tirait de son corsage un flacon microscopique et en versait précipitamment le contenu dans le verre de cristal taillé.

Elle n’était pas dénuée, d’ailleurs, d’une certaine conscience, cette femme mûre. Elle remua le breuvage avec des précautions d’ancienne femme de charge. Quand la mixtion se trouva parfaite à son estimation, elle appela sa maîtresse.

Celle-ci continuait à interroger les lointains orageux.

Florette faillit s'impatienter, elle courut à la croisée, et risqua comme une tentative pour la fermer.

— Laissez-moi ! dit la jeune fille.

— Vous laisser! et les gouttes du docteur? et l’air humide du soir qui vous menace?

Elle tendait le verre avec des mines engageantes.

Berthe le saisit et but d’un trait.

— C’est bien amer, me semble-t-il.

— C’est le vent salé de l’Océan qui est amer ! Ma-, demoiselle, pas d’imprudence, de grâce ! sur la potion, il est sain de se coucher... et je sens une brise malsaine qui vous souffle en plein visage. Venez que je vous déshabille...

— Non, daps un instant, répondit Berthe avec

une sorte de résolution qui ne lui était pas ordinaire. Vous pouvez me quitter, Florette, je me déferai seule. . - N -

l’OOTHAGE (01

La femme de chambre fit un pas vers la porte...

— Ah ! ajouta Berthe , enlevez auparavant ces morceaux de verre qui pourraient me blesser.

La chambre était éclairée et la croisée ouverte.

Dans le parc, Montfort, embusqué derrière son arbre , ne perdait pas un mouvement des deux femmes.

Lorsqu’il vit la camériste ramasser et emporter * les débris de la glace, il eut le rire sauvage et silencieux que Gooper prête à l’un de ses personnages, Chingagook ou Bas-de-Cuir.

Cancrelat — qui s’était baugé dans l’herbe — leva la tête et demanda :

— Qu’est-ce qu’elles font là-haut, les femelles?

— Ce qu’elles font? répondit l’enseigne. Elles préparent des circonstances atténuantes.

A peine la camériste eut-elle tourné les talons, que Berthe ouvrit la fenêtre et s'appuya songeuse sur l’appui du balcon. A quoi rêvait-elle, l’ignorante enfant? A tout et à rien, comme rêvent les jeunes filles. Son regard, perdu dans les brumes qui montaient de la mer, allait-il vers Dieu ou vers le fiancé qui venait de la quitter? Vers l’un et vers l’autre... 11 allait à l’amour. Cette nature virginale et fière, élevée dans ce vieux château, loin des fébrilités mondaines, avait des délicatesses d’hermine et des puretés de conscience que ne soupçonneront jamais des demoiselles au courant de la littérature contemporaine. L’amour signifiait simplement pour elle : dévouement de la part de la femme, force et protection de la part de l’homme ; le rêve ne compor-

tait pour cette nature, vierge de pensée, aucune vision .capiteuse. Elle se disait que la vie doit être bonne à deux, bras contre bras, cœur contre cœur. C’était une placidité mélancolique et sûre d’ellemême, sûre du devoir, sûre du bonheur.

Le souvenir de Philippe n’éveillait, dans cette organisation calme et bienveillante, nulle autre aspiration que celle de la vie entre le père et l’époax, avec l’essaim des petits enfants grouillant sur le tapis du salon, ou sur les grandes pelouses du jardin.

La passion ne soulevait pas ce beau sein. Non, maison ne sait quoi d’ihdéfini, de charmant et de victorieux s’emparait à son insu, par cette nuit tout imprégnée des vivifiantes senteurs de l’orage, de tout son être, jusqu’alors ensommeillé.

— Il fait bon vivre, pensait-elle.

Elle voyait alors, en interrogeant sa mémoire, toutes leurs radieuses journées d’enfance, — à eux deux! Philippe déjà viril et protecteur comme un homme : elle narquoise et malicieuse, lutinant le jeune savant par ses espiègleries, et barbouillant ses livres scientifiques de confiture ét de crème. Ah! le bon temps ! Un jour quelle avait obtenu, à la distribution des prix du couvent, le prix de composition française, il l’avait même embrassée... toute seule, dans un angle de la serre, derrière un citronnier énorme... Elle avait eu bien peur, et l'avait grondé... Ah! mais ! il avait quatorze ans. elle dix!

Elle devenait grave et méditative à cette évocation, et se disait sérieusement : . -

— Comme on vieillit i

La lune montait mélancoliquement à travers les nuages ; il faisait une de ces nuits phosphorescentes, indécises, particulières aux bords de l’Océan. Berthe se laissait charmer par les énigmes du lointain, elle sondait les horizons prismatiques et nébuleux à la fois, et, quand elle arrivait à percevoir les scintillements d’une étoile, très-atténués par la brume qui se levait :

— C’est là qu’il sera demain! Oh! bien plus loin! son vaisseau n’est pas un vaisseau comme les autres, et, quand il est de commandement, lui, il faut marcher !...

Puis elle plongeait son grand œil dans les profondeurs qui s’obscurcissaient de minute en minute, et demeurait immobile sous son peignoir blanc, dans les nobles poses des statues grecques.

Montfort, en la voyant paraître, avait trouvé le peuplier insuffisant; il avait fait signe à Cancrelat et s’était dissimulé derrière un massif opaque d’arbres verts.

Il la dévorait du regard. Il ne distinguait pas les traits; mais, de l’abandon onduleux du corps, des frissonnements furtifs que le vent du soir imprimait à sa délicieuse personne, il ne perdait pas un détail.

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Un moment, à la contempler ainsi recueillie, méditative et chaste, il sentit le remords lui tenailler les entrailles.

— Et demain?... murmura-t-il sourdement. Oh I demain !

Il n’osa pas achever sa pensée et laboura sa tête d’une main crispée.

Cancrelat, de son côté, tournait à l'impatience.

Ce Parisien avait tous les instincts du confort, et, ' . sans que la passion dominât intégralement son petit être nerveux, il songeait avec amertume qu’un bon feu l’attendait sous les combles où Florette avait ses réserves. Au beau milieu de la mansarde, une e . table couverte de linge damassé, la bouilloire au foyer, un- morceau de gigot froid, quelques (laçons de liqueurs variées, n’est-ce pas le bonheur ici-bas

Les ténèbres s’épaississaient de plus en plus, les choses extérieures nageaient dans l’ombre sans forme accusée, sans lignes insaisissables.

L’orage se préparait, venant du nord.

Rien de plus calme, en effet, et de plus reposé que les débuts de la tempête. C’est d’abord une torpeur générale... et soudainement le vent s’est évéillé.

Il fripe légèrement le sommet des arbres, puis se glisse insensiblement de branche en branche, vers la base, comme une caresse nocturne.

Attendez !

Il est à ras terre maintenant. Il serpente en sif-

l’outrage

fiant sur les végétations affaissées, il déchire et mord, et blasphème; les obstaclfes qui veulent l’arrêter, il les chasse devant lui et poursuit sa course insensée. Tout à l’heure il s’élancera sur les habitations humaines, et les pêcheurs n’auront plus qu’à s’agenouiller devant l’image de leur Notre-Dame-de-Bon- Secours. > . •

- Berthe sentit la terreur l’envahir et ferma tout à coup sa fenêtre.

Montfort fit deux pas en avant. Puis il réfléchit que son mousse, — curieux et Parisien comme il le connaissait — ne pouvait plus lui servir que d’espion; il eut l’occasion de l’observer à la lueur d’un éclair.

Cancrelat prenait des airs fatigués.

— Reviens dans une heure, lui dit Montfort. Tu m’entends? dans une heure.

— Mais comment saurai-je?...

— Tiens, prends ma montre. Ainsi, point d’excuse.

— Oh ! voilà parler, du coup! Mon capitaine, je

vous la souhaite bonne et heureuse, accompagnée de plusieurs autres. .

Et l’endiablé Parisien disparut à travers les arbustes du parterre.

Resté seul, Montfort se dirigea résolument vers la fenêtre de la jeune comtesse. Mais à peine fut-il arrivé au pied du grand rosier du Bengale qui s’éten-

dait en espalier jusque sous les persiennes de Berthe, qu’il se rejeta en arrière d'un haut-le-corps convulsif et comme involontaire, pour venir tomber sur un banc de fer disposé là, sous les branchages attristés d'un saule pleureur, à la convenance des promeneurs.

Des soulèvements bilieux lui labouraient la gorge, qu’il cherchait vainement à réprimer et qui le brûlaient à se soulever malgré lui. Il se bouchait les yeux du poing et pensait':

— Ah (j’avais pourtant la noblesse native! J’ai senti comme un autre, — mieux qu’un autre — les généreuses passions; mais j’âi prétendu grandir par la seule volonté... Misère! Tous ces jeunes gens, comblés par la fortune, par la naissance, — par l’aveugle hasard I — des séductions qui ne s’acquièrent point, se sont fait un jeu cruel de m’apprendre la vie d’ambition. Tout leur réussit, à eux ! Ils entrent, les hommes sourient ; ils sortent, les femmes les suivent. Ils ont le charme... et parlent de tout conquérir, les plus belles et le monde entier, sans plus de façon qu’ils n’en mettent à allumer un cigare. Et, de fait, le monde est à eux ! Ils n’ont qu’à paraître, et toute la société se fait leur complice! Aussi la Nature !

» Les meilleurs soleils et les plus fraîches soirées leur sont réservées par la vieille marâtre, si dure aux déshérités. Les merles chantent -sur leur pas-

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sage. Moi, je me souviens qu’au lycée j’ai voulu en élever un, — le chat du proviseur me l’a mangé.

» Ah ! tête de fer en fusion ! dussé-je faire de ma cervelle corrodée un bélier à battre les portes de ce monde que je veux assiéger, j’entrerai! Place! je demande la place due à ce front qui pense, à ce bras robuste, à tout cet organisme exigeant qui me crie famine!

» Allons, voyons ! la main sur le cœur, tout est bien aride et desséché en moi?

Il passa sa main sur sa poitrine et se répondit avec fermeté :

— Oui, tout! Je n’entends plus que les bouillonnements précipités de mon sang et ceux de l’ambition. C’est l’instant de marcher résolument vers la puissance, la richesse et cette âpre joie qui s’appelle la domination.

Il s’appuya du poignet sur le banc pour se relever ; puis, comme si le poignet eût fléchi, Montfort retomba assis à la même place.

— Chair d’éponge, tu m’obéiras pourtant ! s’écria-t-H avec fureur.

Et, d’une voix sourde :

— On se dit cela tout haut, pour s’encourager, comme les poltrons qui chantent en traversant un bois mal famé. La vérité, c’est que j’ai peur! Je n’étais pas né pour ces aventures tortueuses... C’est leur faute, à ces beaux fils $iu bonheur tout fait ;

L*OUTH AGE

mais, j’ai juré de me venger... et ce qui est écrit dans ma tête est écrit à ne jamais s’effacer. Tout petit enfant, j’ai souvenir que ma mère roulait entre ses mains osseuses les tempes tenaces qui me battent toujours là, souvent à briser leurs parois. La pauvre créature se demandait sans doute quelle pensée ferait, plus tard, son gîte dans ce crâne agrandi. La pensée sinistre est entrée, elle n’en sortira plus! Cette fois, debout, corps débile ! je commande.

La grande taille de l’enseigne se redressa comme sous l’impulsion d’un ressort brutaL

Et, d’un pas automatique et régulier, il se dirigea vers la fenêtre.

Chemin faisant, la pluie lui cinglait le visage; il frissonnait, et ses dents se heurtaient avec un bruit métallique ; mais il approchait du but, résolument, sans dévier.

La chambre de Berthe, nous l’avons expliqué, était située au premier étage ; mais une grille de fer régnait dans toute la longueur d’un rez-de-chaussée qui facilitait l’ascension aux arbustes et aux plantes grimpantes.

L’enseigne s'arc-bouta contre les barres; puis, comme un gnome des légendes, il se hissa jusqu’au carreau brisé.

La lumière était éteinte dans la chambre de Ber-

the, et le misérable pouvait entendre le souffle égal et pur de la jeune fille.

II l'entendait, il le buvait, ci ses artères se gonflaient à se rompre.

Pourtant, il hésita longuement avant d’introduire le bras vers l'espagnolette.

— Si elle allait entendre et sonner ses gens ? pensait-il. Èh bien, j’en serais quitte pour rétouffer et me tuer ensuite. Tu n’as pas la prétention, j’imagine, enseigne Montfort, que cette Juliette t’attende avec les impatiences et la provision de caresses réservées à Roméo? Sans doute, ici comme ailleurs, — comme dans l'éternité! — il y aurà des pleurs et des grincements de dents. Toutefois, deux poignes <ie loup comme. les tiennes auront bien vite raison de cette agrièlé bêlante; et puis ir quoi bon réfléchir?

L’espagnolétte, généreusement huilée par la servante Florette, glissa dans sa gâche sans le moindre bruit, tin côté de la fenêtre s’entre-bâilla, et l’aventurier se glissa dans Ta chambre.

Un tapis de haut. lainage amortissait les pas comme dans Un oratoire de chanoinesse.

A sentir les moelleuses émanations de la chasteté confiante, le sceptique Slontfort se reprit à tressaillir.

Il avança pourtant, lentement, lentement ! avec des sinuosités et des précautions de bête fauve en quête de sa proie.

A droite, à gauche, partout sa rude main rencon-

l’odtraüe lli

trait les souples vêtements de la victime. Sur un large fauteuil Louis XV, c’était la robe blanche quelle venait de quitter, une étoffe légère, diaphane et onctueuse au toucher, à donner des frémissements à Méphistophélès lui-même i plus loin, épars sur le marbre antique d’une console, son chapeau de paille et la batiste amidonnée de son col. 11 marchait toujours ! l’orage qui s’amoncelait dans la tête de cet homme n’est point de ceux que l’on raconte.

Il marchait, vous dis-je ! En vain le sang lui mordait les yeux, en vain le viscère qu’on nomme le . cœur lui frappait brutalement la poitrine comme le battant d’une cloche qui sonne le Miser&'e, en vain un froid de glace envahissait ses extrémités pendant que du plomb fondu corrodait ses veines, il allait! A un moment donné, ses pieds donnèrent contre une marche qui se trouvait là, et il faillit trébucher.

Il jeta la main en avant dans le vide, et ses doigts se retinrent fortement contre un meuble de forme élevée, solide et résistant, massif. La main contourna l’extrémité supérieure où elle était tombée, et Montfort reconnut, au contact, la croix d’un prie-Dieu.

On eût dit que le morceau de bois sanctifié domptait l’âpre marin. Ses jambes faiblirent... il tomba agenouillé, presque vaincu.

Berthe sommeillait toujours.

112 l’oüîragë

Elle avait oublié, ,dans sa prière du soir, un léger burnous de cachemire blanc, sur la balustrade du prie-Dieu. L’étoffe indienne, toute imprégnée des parfums de la contrée originaire, laissait échapper des émanations de Sandal et de rose. Les belles chairs des épaules aussi avaient déposé syr le tissu leurs senteurs pénétrantes. Il ignorait,, ce sauvage de l’Océan, les exquisités subtiles et victorieuses qui émanent de la virginité. Il se sentait devenir fou.

Il se releva d’un bond et courut vers l’alcôve en tordant brutalement le cachemire. Il en enveloppa d’un tour de bras la tète de l’enfant qui dormait.

— Ah ! Dieu sauveur ! s’écria-t-elle dans un râle suprême.

Ce fut tout.

A une heure précise du mat’n, le matelot Cancrelat opérait sa rentrée triomphante à l’auberge de V Appareillage .

Il entra comme un tonnerre, l’aimable Parisien, réveilla la maisonnée et demanda à parler sur la minute au lieutenant Villepré.

On lui répondit que l'officier dormait.

Il insista sur un air de îhérésa.

Puis il demanda du punch, et mademoiselle Trémentin, en cornette de nuit, fit son apparition d’astre armoricain.

— Et l’enseigne Montfort? demanda-t-elle.

t’OUTRAGE

— Il fait un voyage d’agrément, il faut croire, car il m’a chargé d’une lettre pour le lieutenant; et voilà pourquoi, sauf le respect que je dois à mes supérieurs, dont vous êtes, mademoiselle, et voilà pourquoi je me suis permis de vous réveiller.

— Le lieutenant dort, on vous l’a dit, et vous savez bien qu’il n’entend pas qu’on le dérange, celui-là.

Dormir à une heure, un futur capitaine !

— Comment! il n’est qu’une heure? Vous riez,

vous. r

— Regardez plutôt l’heure de la Bourse.

Et il tira de son gousset la montre de Montfort.

Le papa Trémentin débouchait en bonnet de coton; il avait la lèvre lippue, l’oeil gonflé; il aperçut le bijou que sa fdle maniait avec admiration.

— Un vrai chronomètre! affirma-t-il en s’adoucissant du coup.

Nous avons dit qu’il parlait bien et l’avons prouvé.

— Et remarquez, bonhomme grotesque au naturel, et plus grotesque dans le demi-réveil, qu’il n’est que onze heures à votre coucou de bois peint.

— Tiens, la patraque est arrêtée! fit l’aubergiste en ouvrant la gaine de l’horloge.

Cancrelat riait à se tordre.

— Les amis auront mis les poids dans les mouvements, pas vrai? Ça se fait à la veille d’un départ,

l’outrage

après boire, une plaisanterie! — C’est de tradition. — Mais ma lettre? ma lettre?

— Tu la remettras à cinq heures, quand on lèvera l’ancre, dit maître du Falgoët, en poussant le garnement par les épaules.

— De fait, c’est une idée, cela! c’est même, si j’ai bonne mémoire, là propre recommandation de mon enseigne.

Sur cette saine réflexion , il monta l’escalier en trébuchant. -» . . .

Sous l’ivresse la plus exagérée et souvent simulée, le jeune Cancrelat ne perdait jamais la forte logique des faubourgs. ...

Avant son départ pour le château, il avait arrêté toutes les horloges de maître Trémentin , dit du Falgoët.

Pour la montre en or, elle retardait précisément de deux heures.

On ne sait pas ce qui peut arriver.

Berthe de Noèliis était évanouie.

Dans la précipitation de sa fuite, l'homme qui venait de flétrir cette radieuse jeunesse avait laissé la fenêtre grande ouverte.

L’air glacé de cette nuit fatale entrait par trombes dans la pièce, d’ordinaire tiède et capitonnée. La jeune fille, ranimée par le froid, fit un mouvement. Ses beaux bras de marbre lacté se détendirent, sa poitrine contractée laissa échapper un gémissement sourd.

Ce n’était pas encore le réveil complet. Triste spectacle à analyser que celui de la renaissance à la vie, pour cette chère créature à jamais déflorée.

Ce furent d’abord d’imperceptibles frémissements qui secouèrent les extrémités de ce corps charmant. Les bras énervés étendus le long des hanches remontèrent, par secousses, jusqu’à la poitrine. Elle n’avait pas le sentiment de la honte, la douce victime; mais elle serrait par un instinct désespéré son cœur glacé sous ses deux mains exsangues.

Son souille anhilant râlait avec effort de la poitrine’ aux lèvres.

Elle qui Jusqu’à celte heure, n’avait respiré que les puretés de la jeunesse, de la nature et des nobles affections, se sentait vaguement mourir sous un poids écrasant qui l’étouffait.

La pensée n’était pas encore remontée vers ce beau front courbé. Une douleur intense, incompréhensible, génér'ale, enserrait ses membres sous une pression de fer; c’était l’ancienne torture qu’elle subissait, atroce, tenace, sans pitié. Elle souffrait abominablement , et , tout en ayant le sentiment confus des douleurs qu’elle endurait, elle n’avait pas encore conscience de l’irréparable vérité.

Les brumes glaciales de la tempête envahissaient plus brutalement la chambre d’instant en instant.

Les chairs de neige et de satin se contractèrent, etr, d’un brusque mouvement, Jlerthe écarta le burnous qui lui couvrait la tête et la gorge.

Elle respira, cette fois.

t’OüTRAGE 117

' Au bout de quelques minutes, elle eut comme une vague prévision de l’attentat quelle avait subi, mais sans autre certitude qu’une intolérable souffrance à la fois physique et morale.

— Quelles sont ces visions qui m’assiègent? s’écria-t-elle.

Et, d’un bond, elle fut hors du lit. Ses jambes flageolantes avaient peine à la soutenir ; mais elle se retint désespérément aux tapisseries et parvint, de la sorte, jusqu’à la cheminée. , '

Un reste de feu qui grésillait sous les cendres lui permit, d’allumer une bougie; c’était la dernière.

Elle se regarda dans sa grande glace de Venise, qui lui avait renvoyé tant de chastes épanouissements et de bons sourires.

— Que s’est-il passé? murmura- 1— elle en fermant les yeux. Je ne veux plus me voir.

La douce enfant se laissa tomber sur un fauteuil, et, pendant une partie de la nuit, elle pleura des larmes de feu sans retrouver l’énergie de penser. Des sanglots abrupts et violents soulevaient ses épaules de déesse; ses cheveux de madone pleuraient jusqu’à ses petits pieds nus. Tout son être délicat, secoué désormais par la certitude implacable, se pelotonnait en ces poses désespérées qu’on voit à la Mater dolorosa des premiers peintres chré-

tiens, res croyants qui soutiraient avec la mère du

crucifié et pleuraient comme elle. ■> ' '

La bougie rose projetait sur cette scène navrante

sa lueur mélancolique et vacillante. Elle touchait à sa fin.

Tout à coup, la jeune fille se releva et se posa obstinément, résolument devant sa glace.

— Voyons, je. ne me trompé pas ( c’est bien moi, cela! Bertlie de Woëllis, la fille du plus noble des pères, la fiancée du plus loyal des hommes... D’où vient que je ne me reconnais pas? Ces yeux rouges et violacés qui me regardent là derrière, ces yeux que Philippe de Villepré interrogeait en partant, ee ne sont plus les miens! Pourquoi? Dans quel atroce cauchemar me suis-je débattue cette nuit? Oh I ma mémoire, ma mémoire!... qu’ai-je dope fait, ef quelle est la flétrissure intime que je ne sais pas, et qui me brûle là !

Elle se meurtrissait le cœur avec les ppgles.

— Pourquoi ma pensée veille-t-elle quand je sens toutes les forces m’abandonner? Ce ffont me brûle. Oh! comme il pèse... je yais tomber!

Elle se précipita aux sonnettes dans un effort désespéré, et retomba lourdement sur une bergère qui se trouvait ,aux .abords du lit-

Ea bougie léchait en expirant les broderies de la bobèche en cristal, elle s’accrochait par un dernier

l’octrage JÎ9

effort aux angles et aux dentelures; puis elle s’éteignit tout à coup, et la pièce fut à nouveau plongée dans l’obscurité.

Berthe, affolée, demi-morte, demeurait immobile et comme fixée à la même place...

— J’ai peur, je ne veux p^is être seulp! gémissaitelle sans oser détourner la tête.

Pendant qu’elle se tordait les bras d’impatience et de terreur, la camérjste FLorette fit son entrée eq déshabillé des plus galaqts ;

— Que §e passe-f-il, mademoiselle? que se passet-il? Toute la maison doit être sur pied, du traip dont vous menez les sonnettes. Est-ce l’orage qui vous émotionne à ce point? Le voici qui prend le galop sur Brest, où ils n’ont qu’à bien se tenir. Chez nous, e’est fini...

Berthe balbutia faiblement :

— Florettè! cette nuit est maudite!... Reste, attends, je te dirai...

La patricienne comprit qu'elle allait livrer son lu gubre. secret aux bavardages de cette langue dorée

de village; elle s’arrêta.

— Mon père, c’est mon père que je veux voir ! fitelle en joignant les mains comme pour la prière. '

— Le château n’est pas plus maudit qu’hier, mademoiselle, repartit la forte confidente, Seulement, vous n’êtes pas raisonnable, et ces rêveries au balcon

l’outrage

ne vous sont pas saines, surtout par une pareille saison. Tenez, vous avez oublié de fermer la fenêtre, et c’est ainsi que l’on a pris bien vite un gros rhume. Heureusement que le sirop de Lamouroux est souverain et bien agréable au goût.

— Merci de vos conseils, Florette; c’est mon père que je vous ai demandé !

— Mais, mademoiselle, M. le comte dort à poings fermés à la minute qu’il est. Quatre heures viennent de sonner au cadran de la façade,

Berthe fit un etfort pour se redresser, puis retomba sur le siège.

— Trêve d’observations 1 obéissez...

— J’obéis à l’instant, mademoiselle...

La soubrette tira les volets, ferma la fenêtre, baissa les doubles rideaux et se disposait à descendre.

A peine fut-elle dans le corridor, que Berthe la rappela.

— Florette, revenez vite et laisssez-moi votre flambeau !... cette obscurité me tue.

Florette déposa son flambeau sur le guéridon et prit derechef le chemin de la porte. La grasse et dolente créature avait hâte de regagner le dessous de ses édredons.

Une seeonde fois, sa maîtresse éleva la voix.

— Florette, revenez! vite! vite! — Mon père, pensaiUelle en sentant son pauvre cœur se briser,

l’outrage

mon père!... et que lui dire? Est-ce qu’une fille comme moi peut raconter à un' père comme lui les rêves monstrueux qui me hantent? Mon Dieu! mon Dieu! ma tète s’égare...

Florette était revenue et se tenait, sans mot dire, le pied gauche en avant, selon les leçons disciplinaires de Cancrelat.

A force de volonté, Berthe parvenait à dompter la torpeur qui l’envahissait.

— Florette, tu vas prendre un matelas dans ta chambre et t’arranger un lit ici. La solitude me pèse et je me sens mal ; va, ma fille, et ne me fais pas attendre... J’ai de grands travaillements de nerfs. Fais diligence.

La proposition n’agréait que médiocrement à la sirène de Cancrelat; toutefois, la place ne donnant pas de durillons par excès de travail, et les appointements de la maison de Noëllis étant les plus conséquents de toute la contrée, mademoiselle Florette se disposait à repartir militairement, du pmd gauche, lorsque le comte se présenta sur le seuil de l’appartement.

— Mon père ! ah ! mon père ! sanglota Berthe en cachant sa tête dans les bras du vieillard.

Il lui mit sur le front un long baiser, la serra contre sa poitrine, et, lui prenant les poignets qu’il interrogeait au milieu de ses caresses :

— Mais elle a une fièvre qui la torture et la terrasse ! s'écria-t-il ; c’est encoré ma faute, ce beau coup-là f .l’avais bien motif de la chicaner à propos de Philippe ! Est-ce que ce sont les affaires de vieilles perruques comme moi, ces histoires de cœur? Elle Pàdorel La! aussi, qui pourrait soupçonner une sensibilité aussi profonde sous ses grands airs de princesse? Ma Berthe chérie, ne sois pas malade. Elle tremble des pieds à la tête... Florettef fit-il en criant à pleins poumons, sans trop se rendre compte de ce qu’il voulait... Florettpl...

La camériste eut la velléité de saluer en élevant la dextre à la hauteur du front, ainsi que la théorie l’exige pour les supérieurs; mais elle se retint à temps.

— Fiorette, continua le comte en déposant Berthe sur un divan, tu vas réveiller Philibert; il attellera - Marengo au tilbury, il courra au galop chez le docteur et nous le ramènera séance tenante! Tu entends! et qu’on ne perde pas une seconde.

Fiorette s'inclina et sortit.

Le père et la fille demeurèrent seuls. Berthe piperait abondamment. Le comte n’y prit pas garde d'abord. Il sentait l’humidité suinter à travers les murs, et, comme autrefois au bivac, il se mit à allumer lui-même un vrai feu de Saint-Jean. Cette besogne menée à bonne tin, il attira le divan tout auprès de

l’oütrage

la cheminée, et contraignit doucement la belle malade à étendre ses pieds vers la flammé qui commençait à s’éveiller claire et bavarde.

Quand il l’eut disposée, ainsi qu'une nourrice ferait d’un enfant dans son berceau, il s’assit devant elle sur un Coussin, et, lui soutenant la taille, il la regarda longuement, avec des yeux stupéfaits.

A son tour, çet homme d'airain, qui n’avait jamais connu la crainte ni la faiblesse, se sentit chanceler. " ~

Elle secouait douloureusement la tête.

— Non, ne me dis pas un mot! tout effort serait dangereux, peut-être...’ Ah t ses pauvres nerfs d’enfant qui bondissent! Que faire?

II courait aux flacons. rangés sur l’étagère, les respirait à la hâte, puis revenait plus anxieux.

— Nous ne sommes bons à rien, nous autres bonshommes, quand il s’agit de ces petits chérubins de cire vierge ! on n’ose pas y toucher... < — Ma Berthe, regarde-moi t Je t’en prie, pas de grands yeux égarés..’. Detes'yeux adorables de tous les jours, de tes yeux où je vois le ciel, de tes yeux qui sont ma joie, m a consolation, nîa vertu, ma force!

La triste enfant essaya un pâle sourire qui ne fit que glisser sur ses lèvres.

— Pauvrp père! gémit-èlle d’une voix brisée.

Elle pleurait toujours. Sa poitrine boulait sous’

l’outrage

des hoquets douloureux; un peu de mousse rougeâtre teintait sa bouche blême.

Le comte la regardait sans rien comprendre. Il avait de vagues intuitions seulement qu’un drame venait de se passer sous son toit, et que sa tille souffrait à mourir.

Il se labourait le crâne avec ses ongles et se révoltait contre Dieu, à la fini à voirdes spasmes violents* ébranler tout cet organisme délicat.

— Berthe, s’écria-t-il en l’enlaçant dans ses bras, sois courageuse, mon enfant! notre bon docteur ne peut tarder à arriver... Il t’aime bien aussi, lui, le docteur! et nous te sauverons, chère ange...

Mademoiselle de Noëllis cacha son front éploré sous les oreillers.

— Les médecins ne guérissent pas toutes les maladies, mon père! dit-elle sans conscience de ses paroles.

Elle se leva brusquement; le comte la contemplait anéanti, debout comme elle.

— Tu me demandes ce que j’ai, pauvre père adoré, et je ne saurais rien te dire, sinon que je soutire bien, et que cette souffrance terrible, incessante, a des côtés odieux qui me brisent. Tu sais bien que la souffrance ordinaire ne me plierait pas comme cela, moi, ta fille. Je sens mon âme qui s’en va, lourdement vers la terre, sans ailes, par des dé-

chirures que je vois. Je les vois! Je suis folle, n’ester pas, mon père ? Oh ! ne m’écoute pas, c’est du délire qui vient.

Il lui prit la tête dans ses mains et l’attira vers lui. -

— Ne m’approchez pas I ne m’embrassez pas !

criait-elle.

Ce disant, elle le repoussait avec des rébellions terribles.

— Pauvre âme endolorie ! gémissait le comte cherchant toujours à la contenir.

— Oui, pauvre âmef vous avez raison...

— Mais enfin, ma Berthe, prends la force d’évoquer tes souvenirs... Que vient-il de se passer dans cette chambre?

Elle écarta d’une main fébrile ses cheveux ruisselants sur son front pâle. Sa bouche eut un rictus farouche, presque animal; — puis, dans un éclat de rire qui faisait mal à voir, elle gémit :

— Je ne sais pas, moi ; jè souffre bien t Est-ce qu'il n’y a pas des hommes ici ? Non pas des hommes, des démons? On dirait qile je sors de l’enfer. Mes membres sont tordus comme sous l’étreinte d’une roue d’airain. Est-ce que tu ne me vois pas une marque au front? Tu fais signe que non ! Eh bien, le front me brûle !

Elle fixa sur son père un œil sec, cassant, eftroya-

126 l’outrage

ble, puis tomba comme une masse inerte sur le tapis.

— Mon Dieu, conservez-la-moi 1 s’écria le courte en s’agenouillant auprès d’elle.

Il ne trouva que la force de' prononcer ces seules paroles. Mais ces paroles étaient une prière, et Dieu les avait recueillies.

Vers le petit jour seulement, on entendit sur le dur cailloutis de la petite route le bruit de la voiture qui amenait le docteur Gerbier.

Berthe dormait d’un sommeil de plomb, tyrannique, indomptable.

— Docteur! s’écria M. de Montgeron en courant vers l’escalier, arrivez vite ! Notre pauvre Berthe a ressenti hier une telle émotion du départ de M. de Villepré, que j’ai été contraint de vous envoyer un exprès, bien que votre visite fût annoncée pour ce matin. Elle est bien mal, la chère enfant!

— Bon t boni dit le docteur'Gerbier en descendant de son tilbury, lestement encore, malgré son ventre rondelet; — nos nerfs étaient un peu tendus sans doute, il a fait de l’orage cette nuit.

l’outrage

Et, prenant le bras de son ami Montgeron :

. — Détaillez-moi, en montant, ce qui s’est passé. Les médecins sont comme les juges d’instruction, mon cher comte; quand la première base d’induction leur fait défaut, du diable s’ils devinent quelque chose! — du moins, avant que la maladie soit tout à fait déclarée, c’est-à-dire le plus souvent incurable.

Pendant que M. de Montgeron raconte ce qu’il sait des événements de la nuit, c’est-à-dire le réveil, brusque de Bertlie et ses terreurs inexpliquées, nous demanderons la permission de présenter au lecteur le nouvel et 'important personnage que nous introduisons dans notre drame.

M. Gerbier appartenait à cette race d’hommes que l'on dirait n’avoir jamais été jeunes, mais qui, par centre, lorsqu’ils sont arrivés à la maturité, semblent ne plus vieillir. A vingt-cinq ans, il en paraissait quarante. A l’époque où se passe notre récit, on lui eût encore accordé le même âge, bien qu’il eût dépassé la cinquantaine de quelques années.’Il avait ce que l’on appelle une bonne figure; toutefois, à cette bonne figure il ne fallait pas trop se fier, et l’expression ordinairement onctueuse, et béate de son sourire était bien vite démentie par le rayon aigu qui jaillissait brusquement de ses yeux. Le rêve de M. Gerbier, son rêve constant, son ambition inassouvie avait été de devenir un Devergie, un Or-

L’OtJTRAGE

fila ou un Tardieu. II appartenait à cette école de médecine à qui le phénomène physique semble secondaire, et qui en cherche toujours l’explication morale. Très-sceptique... en médecine surtout, il croyait peu en l’influence de ses drogues, et il affirmait souvent, lorsqu’on le poussait, que tout malade est à demi guéri lorsqu’un infirmier intelligent connaît son secret.

Hélas ! l’ambitieux propose et les circonstances le mènent. Le docteur Gerbier ne devint pas médecin légiste, selon son souhait; il n’eul pas de crimes bien noirs à découvrir, de romans raisonnés à imaginer ; il n’eut pas à dénouer ce nœud si compliqué que l’on nomme une instruction criminelle, mais il n’en resta pas moins ce qu’il était, c’est-à-dire un homme en qui la déduction scientifique n’a pas tué l’imagination, et qui ne répugne pas à se servir de l’hypothèse pour se diriger vers la démonstration du phénomène.

Arrivés au palier sur lequel s’ouvrait la porte de Berthe, M. de Montgeron et le docteur furent arrêtés par mademoiselle Florette. La chère créature, le ihouchoir sur les yeux, gémissait à fendre l’âme. Au fond, elle n’était pas sans inquiétudes, et le docteur Gerbier lui faisait grand peur.

— Ah 1 cette pauvre demoiselle I soupirait-elle ; qui se serait attendu à cela? Elle qui se portait si bien hier soir !

l’outrAge

— Ouais! pensa le docteur, qui connaissait son Robert Macaire : Celte pauvre demoiselle! ressemble furieusement à Ce pauvre M. Cerfeuil!

C’était sa manie, à notre docteur, de voir des crimes partout. — Que voulez-vous 1 les ihstincts refoulés !...

Mais cette réflexion, qui mettait en doute la douleur sincère de mademoiselle Florette, ne fut qu’un éclair dans l’esprit de M. Gerbier. Il rit lui-même, tout bas, de sa rage d’hypothèses, qu’il connaissait sans pouvoir s’en défaire. — De crimes, il n’y en avait point dans tout cela; tout au plus, une crise de nerfs chez une fille impressionnable, à l’âge critique de la puberté.

Lancé sur une nouvelle piste qui, après tout, était bien la plus plausible, le docteur Gerbier, la main sur le bouton de la porte, interrogea la soubrette.

— Vous n’avez pas au moins négligé de donner hier la potion habituelle f

— Mademoiselle l'a demandée elle-même, affirma mademoiselle Florette ; elle l’a prise comme à l’or j dinaire, dans un verre d’eau sucrée.

— Décidément, fille docteur comme se parlant

à lui-même, ces crises nerveuses de jeune fille , seront toujours inexpliquées et inexplicables. — Et, continua-t-il en s’adressant de nouveau à la femme de chambre, vous n’avez rien remarqué

^'outrage 131

d’insolite dans les allures de mademoiselle de Noëllis?

— Mon Dieu, rien ; mademoiselle était seulement un peu plus triste qu'à l’ordinaire.

— Oui, murmura M. de Montgeron, à cause du départ de Philippe. — J’ai eu une petite discussion avec elle à ce sujet... J’ai eu tort.

— Mademoiselle, continua Florette, a passé au moins trois quarts d’heure accoudée à sa fenêtre; pui.s elle a demandé sa potion et m’a renvoyée après l’avoir prise. Un quart d’heure plus tard, je l’ai entendue se coucher comme à l’ordinaire, et je croyais mademoiselle tranquillement endormie, lorsque, vers les trois heures du matin, j'ai été éveillée par ses cris. — En ce moment, je crois qu’elle repose.

— Don ! dit le docteur, il n’est pas besoin de l’éveiller ; ne faisons pas de bruit.

Il tourna doucement le bouton de la porte, et, suivi par M. de Montgeron, il entra .dans la chambre en étouffant ses pas.

Mademoiselle Florette, elle, ne les suivit point : elle avait peur un peu de se trahir dans un nouvel interrogatoire.

Le docteur souleva silencieusement l’épais rideau de satin bleu. — Derthe dormait, mais son sommeil pesant était agité de brusques tressauts; parfois son bras roidi semblait écarter l’ennemi imaginaire de son rêve. Sa lèvre crispée s’ouvrait pour pousser un

432 l’outrage

cri qui s’étouffait en un rauque soupir. M. Gerbier, pensif, la regardait. Il saisit sa main et tâta le pouls.

Le pouls était agité, rien de plus; — point de fièvre. — Le docteur fit un signe du doigt à M. de Montgeron, qui ouvrait la bouche pour parler, et, de plus en plus anxieux et méditatif, se laissa choir dans un fauteuil placé au pied du lit.

Le regard fixe du médecin étudiait passionnément — la passion de l’art! — chacun des mouvements, chacun des traits de la jeune fille endormie.

Le sommeil, nous l’avons dit, était lourd et fiévreux ; mais il ne trahissait après tout qu’un accablement général, et la raison physique qui avait donné naissance aux phénomènes qu’on venait de raconter était insuffisante à les expliquer. Ils devaient avoir été occasionnés par une autre cause que M. Gerbier cherchait laborieusement.

Peut-être espérait-il qu’un murmure, un mot échappé aux rêves de mademoiselle de Noëllis le mettrait sur la trace.

Après quelques minutes de cette observation et de ce silence, les regards du docteur, s’écartant avec celte distraction spéciale à la méditation profonde, semblèrent être attirés par un autre objet aussi brusquement que raiguille*aimantée est attirée par le nord. — Sur le marbre de la table de nuit, à côté du verre d'eau sucrée dont il ne restait que quelques gouttes, la cuiller de vermeil était demeurée,

l*octràge ’ 133

et, tout à fait vers la pointe, une dernière goutte, en se vaporisant, avait laissé sur la surface polie une petite trace visqueuse, à demi desséchée et jaunâtre, de la nuance des taches de café.

Le docteur se leva et alla examiner la maculature. 11 en gratta doucement avec l’ongle la surface sirupeuse, et goûta la molécule qu’il avait séparée.

— C’est de l’opium ! murmura-t-il.

Or, la potion qu’il avait préparée spécialement pour sa gentille malade était à base de belladone. M. Gerbier souleva le verre, en fit tomber délicatement une goutte sur l’extrémité du médius, et recommença sa dégustation.

Point de trace d’opium dans le verre. Le verre avait contenu bien réellement la potion commandée par le docteur.

Le mystère — car, vu les tendances d’esprit de M. Gèrbier, l’existence d’un mystère n’était plus douteuse pour lui, — le mystère, donc, se corsait.

Pourquoi cette goutte d’opium sur la table? pourquoi avait-elle été déposée par une cuiller destinée à mélanger un breuvage où il n’entrait pas un seul atome d’opium?

M. de Montgeron, inquiet des allures étranges de son vieil ami, voulait interroger; celui-ci, de la main, lui faisait toujours signe:

— Silence t

Au chevet du lit, les pieds du docteur s’embarras-

sèrent dans une étoffe soyeuse ; il se baissa et déploya longuement l'étoffe. C’était un burnous algérien. Ce burnous lui sembla singulièrement placé.- Que, prise par le sommeil, une femme laisse tomber ses derniers vêtements au bord de son lit, rien de plus simple; mais un burnous! Le châle que l’on quitte, même avant d’avoir dégrafé la robe ou tiré les bas, est d’ordinaire, même dans les cas de fatigue les plus extrêmes, suspendu à une patère ou tout au moins abandonné sur un meuble. Ce qui* s’il se fût agi d’une robe de chambre ou d’un peignoir, n’eût pas arrêté pendant une minute les investigations du docteur, l'impressionna d’une façon singulière lorsqu’il s’agissait d’un burnous. — Puis ce burnous était étrangement fripé, comme si on l’eût tordu pour en faire un lien. M. Gerbier le déplia tout à fait) et, dans un angle de l’ étoffe, trouva une déchirure carrée et nette comme celle qu’eût pu produire un objet aigu auquel il se fut accroché.

La première pensée de M. Gerbier fut de préciser l’objet aigu.

Tout, dans l’appartement de Berthe, meubles*et lambris, était revêtu de soie et capitonné. C’est eu vain qu’on y eût cherché un angle.

La table du milieu était ovale. La table de nuit eût pu seule produire la déchirure qui préoccupait le docteur, mais elle était trop, légère pour j^ue le tissu très-solide du burnous n’eût pas, sans se dé-

l’outrage 135

chirer, entraîné le meuble à terre. Restait le prie- Dieu.

Un meuble rpassif et en chêne, qui datait de l'époque de Louis XIV. Il ne fallut pas un long examen à cét ausculteur des petites causes pour acquérir la conviction que c’était à un de ses angles vifs que la déchirure s’était échancrée. Elle s’y adaptait angfo pour angle et dans le mouvement relativement violent qui avait dû arracher letoffe, le meuble avait été dérangé; au lieu detrp collé à la muraille, un de ses côtés s’en trouvait légèrement séparé.

La résistance plus forte de l’ourlet avait seule empêché que l’étofté algérienne ne fût lacérée dans toute sa longueur.

Malgré la stupéfaction muette de M. de Montge- * ron, ou plutôt sans qu’il parût s’en apercevoir, le docteur drapa comiquement autour de lui le burnous, il s’agenouilla au prie-Dieu, et tâcha de faire coïncider le plus exactement possible là déchirure avep l’angle du bois. Trois fois il se releva brusquement dans la direction du lit, mais trois fois, de lui-même, le burnous se détacha sans effort. Évidemment, la déchirure n’avait pas été produite par un mouvement semblable. L’étoffe avait d’abord été jetée sur le meuble d’une façon négligente, et c’était, en voulant la reprendre, dans un but ignoré, qu’elle s’était accrochée d’abord et finalement déchirée sous un mouvement brusque et violent.

136 l’outrage

Pour la quatrième fois, le docteur s’enveloppa du burnous et s’agenouilla. Il 'se releva avec une telle précipitation, qu’il faillit tomber, et ses doigts, se tendant vers le tapis, rencontrèrent un objet dur, et cet objet, que M. Gerbier ramassa aussitôt avec . un soin extrême, n’était autre qu’un de ces petits graviers mélangés aux sables des jardins.

Cette découverte donna une nouvelle direction à l’instruction du docteur. — De plus en plus étonné, M. de Montgeron le vit, rampant sur le tapis, suivre avec une patience méticuleuse une espèce de trou imperceptible. De temps en temps, il se relevait et montrait avec triomphe une tache terreuse, des traces de sable ou un petit caillou semblable au premier.

Il arriva ainsi jusqu’à la fenêtre, hermétiquement close par les deux rideaux de lampas.

Le docteur les écarta d’un geste et put à peine réprimer un cri de triomphe en montrant du doigt le carreau brisé.

La fenêtre était fermée, mais l’espagnolette pendait; le docteur la fit jouer et remarqua qu’elle avait été fraîchement huilée.

Celle de la fenêtre parallèle, fermée, grinçait dans les gonds lorsque l’on essayait de la tirer de la gâche. ..

Pourquoi cette espagnolette huilée pendant que l’autre était restée dans son état primitif? — Pour-

l’outrage

quoi ce sable sur le tapis, lorsque les délicates pantoufles de Berthe étaient là, fraîches et propres comme des souliers de bal? — Pourquoi ce burnous tordu, déchiré et fripé? ce lourd prie-Dieu déplacé, malgré sa pesanteur de vieux meuble? — Pourquoi surtout cette goutte de laudanum auprès d’un verre qui n’avait contenu qu’une potion de belladone, si dans cette chambre un crime ne s’était pas accompli?

Le docteur croyait au crime.

M. de Montgeron, aussi, commençait à comprendre le but des perquisitions tenaces du docteur. — La goutte de laudanum l’avait laissé froid, l’expérience du prie-Dieu l’avait fait sourire, les graviers du tapis l’avaient rendu attentif, l’espagnolette huilée et le carreau brisé lui serraient le cœur d’une anxiété soudaine; il voulait savoir, il avait droit de connaître la liaison d’idées qui avait conduit le docteur, de vestiges en vestiges, jusqu’à cette fenêtre ouverte.

Pour la troisième fois, il posa sa main sur l’épaule du docteur et remua les lèvres pour l’interroger.

— Descendons au jardin, dit M. Gerbier.

Dans son lit blanc, Berthe dormait toujours.

Dans Je parc, malgré l’ouragan de la nuit précédente et la pluie torrentielle qui avait lavé les allées, les constatations de M. Gerbier devinrent plus faciles. La plate-bande sur laquelle ouvrait la fenêtre de Berthe fut, on le comprend, le premier point de départ de ses recherches. Il y trouva ce qu’il avait pressenti : deux empreintes de pieds encavés profondément à L’endroit' des talons. La terre détrempée, obéissante, comme de la glaise de sculpteur, j avait conservé fidèlement la figuration de deux semelles étroites et fines absolument vierges de clous. Le rosier du Bengale qui garnissait la muraille avait eu sa part d’avaries; deçà, delà, ses branches détachées par le vent Bottaient dépouillées

l’outrage

<le leurs feuilles; mais le vent, n’agit point d'une façon si mathématique, qu’il fasse une trouée perpendiculaire, aboutissant directement d’une part à une fenêtre, de l’autre à la silhouette de deux pieds dans le sol friable d’une plate-bande. Ce ne pouvait être non plus le vent d’orage qui avait laissé sur la teinte verte des losanges de l’espalier, de légères taches rouges qui dessinaient un doigt de hauteur d’homme.

— Le gaillard, pensa le docteur, se sera eoupé à la vitre.

Et, comme en haut il n’avait remarqué aucune trace de sang, comme de plus il aimait à se rendre un compte métieuleux de toutes choses, il ajouta en manière de se parler à lui-même :

— C’est en descendant et en tirant la fenêtre à lui avec l’intention de la fermer pour dissimuler le crime, qu’il se sera blessé.

Partant de ce document précieux, la trace des pas au bas de la fenêtre, rien n’était plus aisé que de reconstruire un monde d’aventures lugubres. Cuvier, le grand Cuvier, ne procédait pas autrement. Il est vrai que le milieu des allées, plus sec et moins malléable, n’avait pas conservé les empreintes ; mais ce n’étaient pas quelques lacunes de plus ou de moins qui pouvaient arrêter le docteur, une fois lancé. Au bout d’un quart d’heure tout au plus, il considérait avec attention sur le coin d'une

140 l’ootragi

pelouse un étroit espace impatiemment piétiné, et

murmurait :

— Voici la bauge du sanglier!

Il fut fortifié dans l’ingéniosité de sa supposition, en remarquant, tout à côté de bottes fines, le dessin trapu d’un large soulier dont les clous proéminents avaient creusé une série de petits trous dans le sable.

De la remarque à la conclusion, c'est affaire d’une seconde pour les cerveaux logiques. La logique cria :

— Ils étaient deux I

Où menait la trace des bottes fines, M. Gerbier le savait, il avait trouvé les derniers vestiges de leur passage sur le velours du prie-Dieu de Berthe de Noëllis.

Où allaient les souliers ferrés? Il était encore plus simple de le constater ; c’étaient de rudes souliers qui laissent de profondes gravures d’un demi-pouce là où les semelles élégantes effleuraient seulement le sable. — La dernière gravure des souliers ferrés aboutissait à la porte des communs.

Le docteur Gerbier arrêta là son instruction; il n’avait plus rien à savoir, sinon les noms du coupable et la nature du crime.

Or, la nature du crime ne lui était-elle pas suffisamment révélée, à lui médecin, par les terreurs de

l’outrage - 441

Berlhe et par son mutisme incohérent devant les interrogations de son père ? -

Sur le point d’enlever le dernier voile qui couvrait les mystères de cette horrible nuit, le docteur hésitait. Derrière la vérité complète, il entrevoyait un malheur tellement irrémédiable , qu’il avait pitié pour les victimes.

M. de Montgeron aussi marchait malgré lui vers l’évidence ; néanmoins, il essayait encore de s’illusionner. • - ’

Il murmura :

— Ce sont sans doute des voleurs!

Le docteur saisit le détour que la tendresse paternelle lui trouvait avec l’ardeur d’un homme qui se noie e't à qui l’on tend une perche...

— Oui, s’écria-t-il, oui ! — ce doit être cela !

Mais, presque aussitôt, le comte laissa retomber ses bras avec découragement :

— Ils n’ont rien volé ! murmura-t-il.

— Ils auront sans doute été effrayés par le réveil brusque de Berthe : ses cris leur auront fait prendre la fuite, insinua le brave médecin.

— On ne se réveille point, dit le comte en secouant la tète, au seul bruit d’un pas étouffé, lorsque l’on a bu de Y opium!

Pour la première fois ce mot opium était pro- . noncé. — Rien n’avait échappé à l’œil du père.

— Écoutez, dit le docteur, comme le président

142 l’outrage

d'une cour d’assises résumant les débats, c’est ainsi que les choses se sont passées : deux hommes sont venus ici cette nuit- l’un, dans une position aisée, un monsieur , et l’autre un subalterne. Ils se sont arrêtés là-bas, derrière les arbres verts, et y sont restés longtemps, sans doute, dans l’attente d’une occasion favorable à leurs desseins, que je ne sais pas encore. L’heure venue, le monsieur s’est dirigé vers la fenêtre et l’a escaladée au moyen de l’espalier ; le subalterne a gagné la porte des communs, sans doute pour rejoindre le complice qu’ils avaient à l’intérieur de votre maison. L’œuvre de ce complice avait consisté simplement dans l’enlèvement de la vitre brisée (nous n’avons trouvé, en effet, nuf débris ni dans le jardin, ni à l’intérieur de la chambre), — et dans la potion opiacée versée à mademoiselle de Noëllis. — Cette complice doit être la- femme de chambre.

— La misérable! s’écria M. de Montgeron. Je vais l’interroger, lui faire avouer son crime... Je vais...

— Gardez-vous bien du moindre éclat, interrompit vivement le docteur en le saisissant par le bras. — Songez d’abord que nous flottons en pleines suppositions, et quel malheur si, de semblables suppositions, peut-être fausses, nous faisions une réalité par le scandale! Que si nos conjectures sont vraies, il faut les cacher encore davantage jusqu’à l’heure où nous connaîtrons le coupable; et alors

vous n’aurez plus qu’à choisir le moyen de vengeance et de réhabilitation, le meilleur pour sauvegarder l’honneur de votre fdle.

M. de Montgeron sentait la justesse de ce raisonnemént; devant une des insultes les plus sanglantes qu’un homme puisse recevoir dans la personne d’un être plus cher que soi-même, il restait impuissant. Les poings crispés, il tomba assis sur un des fauteuils du jardin. Il eût voulu tenir là le„ misérable pour le broyer sous son talon.

Le docteur ému-contemplait celte grande douleur.

On entendit tinter la clochette de la grille, et un homme entra.

Le visiteur était strictement boutonné dans son élégante redingote noire, et une de ses mains, la droite, était cachée sur la poitrine dans l’interstice des boutonnières. -

La gauche, revêtue d’un gant* de couleur sombre, tenait une mince badine dont elle se jouait par contenance.

Le nouveau venu s’avançait d’un pas roide et non sans noblesse ; dans chacun de ses mouvements on sentait une hésitation cachée; c’était un effort énergique de volonté qui le poussait en avant; il y avait dans, sa démarche quelque chose de la terreur d’un homme qui sait marcher vers un danger inévitable, qui en a peur, et qui cependant s'est dit .* « Je l’affronterai. »

M. Gerbier le regardait venir.

Fut-ce le regard du docteur, fut-ce l’aspect de ce lieu où la veille il avait tant souffert? — Montfort, car c’était lui, fut sur le point de rebrousser chemin. II s’arrêta, hésitant; puis, d’un mouvement désespéré, il marcha droit vers M. de Montgeron.

Il avait mis le chapeau à la main, et, d’un geste de tête, rejeté ses cheveux en arrière. En. ce moment, il était réellement beau d’obstination, et ses lèvres semblaient dire : « Je périrai ou je vaincrai. »

Par quel phénomène intuitif le docteur se dit-il : « Voici le coupable! »

Peut-être parce qu’il avait lu, dans tous les livres spéciaux, qu’une sorte de vertige moral attire les criminels à la Morgue et les force à contempler leurs victimes ? Nous ne savons. Mais, à partir de cet instant, et pendant tout le début de la conversation qui suivit, il ne quitta pas Montfort des yeux.

M. de Montgeron, lui, absorbé dans sa douleur, regardait cet étrange visiteur sans le voir, et ce ne fut que par habitude qu’il répondit à son salut.

— Monsieur, dit Montfort d’une voix impercep-

tiblement frémissante, je ne sais si vous me reconnaissez ? .

M. de Montgeron, releva sur lui son œil terne qui soudain s’éclaira.

— Ah 1 s’écria-t-il, la Foudroyante n’est donc pas

partie? — Vous êtes le collègue de Villepré. 11 est encore là pour m’aider à la venger! M. Montfort, vous êtes, vous devez être son ami ? — De grâce, courez nous le chercher. Dites-lui que je l’attends, que nous l’attendons, et que je n’ai plus que lui.

Le vieillard s’était levé, et tendait vers le jeune homme une main où celui-ci plaça sa main hésitante. — Pour cela, il fut obligé de montrer sa main droite, et le docteur aperçut une bande de taffetas noir collée sur la première phalange du pouce.

— C’est bien le coupable! se dit-il; mes pressentiments ne me trompent jamais.

— Monsieur, répondit Montfort de cette même voix accentuée que dissimulait à peine, sous ses vibrations voulues, l’anxiété intérieure, la Foudroyante a mis à la voile ce matin. Mais, si vous avez une insulte à venger, vous la vengerez, et d'autant plus aisément que le coupable lui-même s’est condamné.

— Allons donc ! pensa le docteur. Est-ce qu’il aura l’audace d’avouer ?

, — Je ne vous comprends pas, balbutia M. de

Montgeron.

— Vous allez me comprendre, dit Montfort. Un crime sans excuse autre que celle de la passion a souillé cette nuit votre maison.

— Un crime? la passion ? Que voulez-vous dire.

14(i l’outrage

monsieur? fit M. de Noëllis en redressant sa grande taille. Je vous somme de vous expliquer!...

— C’est dans ce but que je puis venu. Un crime a été commis chez vous, et je connais le coupable...

Sur ce dernier mot, le comte bondit et saisit le poignet de l’enseigne à Je lui briser.

— Vous allez le nommer ! voils allez* le nommer!

— J’ai déjà déclaré que j’étais venu dans cette seule intention...

11 dégagea son bras et prit Un siège. Le comte retomba sur son banc en se mordant les ongles.

Monlfort continua :

— Je sais aussi bien que vous, monsieur, ce qu’il y a de cruel dans un pareil entretien. Je ferai mon possible pour être bref. Je ne chercherai point à justifier le criminel. ' -

» Pourtant, si un amour longuement nourri, un amour unique,, dévorant, indomptable, né dans un cœur viril, honorable et honoré jusqu’alors, peut conduire un homme irréprochable, en face d’un bel avenir, à de semblables extrémités, il faut convenir que cet amour-là n’est point celui d’une nature vulgaire.

— Son nom ? C’est son nom que je vous demande!

vociféra le comte de Noeïlis d’une voix strangulée. \ . * -

Le docteur le contint sur son banc.

— Son nom ?

Montfort se découvrit et s’inclina :

L’OUTR AGE ' 147 ,

— C’est le mien, monsieur! Le coupable, le criminel, l’amoureux et le fou* c’est moi !

Le vieux puritain s’était levé d’un bond. Ses vastes mains s’écartèrent avec une énergie à broyer un rocher. Un cri strident, aigu, désespéré, s’échappa de sa poitrine... puis il retomba, ï’ oeil hagard, inerte, sans force, et ses doigts crispés sé prirent à battre une mesure- sur le banc de bois.

Le vieux Gerbier le regarda avec une larme aucoin des paupières, et lui prit le pouls. Un plissement de lèvres bizarre témoigna qu’il était rassuré.

Il se leva, et, d’une voix brève, s'adressant à Mont fort :

— Puisque vous né l’avez pas tué, monsieur, finissez avant que la force lui soit revenue.

Quelle que fût la résolution de cet homme’ il ferma les yeux sous l’implacable regard du docteur. Mais c’était une organisation de fer. II était venu pour tout dire. 11 retrouva la parole pour tout dire, et dit tout : les souffrances à bord, la hauteur et la sévérité de Villepré, l’ironie sans trêve de Bussières, v ses aspirations refoulées, sa passion subitement née et ses tortures.

Le comte battait toujours sa mesure. Le docteur restait muet.

Mont-fort parlait seul. Il se laissait aller au son de ses paroles.

11 raconta toute sa jeunesse, déshéritée des joies

l’outrage

fortifiantes de la famille; — la sienne, quoique no- * ble, était ruinée à sa paissance; — ses amis du collège, où il était boursier , sa vie de lutte, de travail et de courage.

Il décrivit avec une âpre violence son amour pour Berthe de Noëllis; dans cet amour, il avait mis toute sa vie, en apprenant que celle qu'il préférait à l’existence, à l’honneur même, était destinée à un autre, il avait senti le délire l’envahir, le vertige du crime lui avait mordu les entrailles. Inconscient de ses actes, les tempes en feu, il était parti. Hélas! que n’était-il mort auparavant! que n’avait-il rencontré M. de Villepré sur sa route !... Mais, du moins, le crime accompli, le vertige passé, il n’avait pas hésité une minute. Il avait senti qu’il ne s’appartenait plus; il se devait tout entier à la réhabilitation de Berthe de Noëllis ou à la vengeance dcM. de.Montgeron, et, malgré le danger inévitable qui résultait pour lui de sa désertion, il était venu mettre sa vie à la discrétion de l’une ou de l’autre.

— Je connais l’énormité de la faute commise, s’écria-t-il avec feu, et je ne me refuse pas l’expiation, puisque me voici devant vous.

M. de Noëllis interrompait sa mesure pour chercher à se relever sur son banc et s’élancer sur le misérable. Ses nerfs distendus le trahissaient. On voyait qu’il comprenait et souffrait cruellement.

Le docteur pensait à part lui :

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— Voilà un habile coquin!

Le docteur, n’ayant jamais été fort passionné de sa nature, ne croyait point aux passions indomptables. Tout donne à présumer qu’il avait raison en ce qui concernait Montfort.

Sa belle harangue finie, le lieutenant baissa la tête dans l’attitude soumise du coupable qui attend son arrêt, — et se tut.

Son débit, légèrement emphatique et théâtral, mais empreint de ce souffle de réalité factice que savent trouver les grands acteurs lorsqu’en récitant leur rôle ils s’imaginent « que c’est arrivé, » avait vivement impressionné M. de Montgeron. Il promenait ses regards hésitants du visage de Montfort à celui de M. Gerbier.

Le docteur s’avança.

— Comte, dit-il à Montgeron, ce n’est point ici votre place, et cette affaire est de celles qui se traitent mieux par intermédiaires. Vous savez que je m’intéresse assez au bonheur de mademoiselle de Noëllis pour ne point prendre en votre nom une détermination à la légère. Laissez-moi parler à monsieur. Donnez-moi votre bras, je vous reconduis au salon. Venez, mon ami, c’est moi qui vous en supplie.

Par un effort de volonté suprême, M. de Noëllis déplia son corps énorme, s’accrocha au bras robuste du médecin, et, sans saluer, sans retourner la

150 l’jOD.TKAGE

tête, se dirigea d'un pas automatique vers le château.

Au bout do quelquesminutes, le docteur reparut. - — Monsieur, dit-il froidement, en s’adressant à l’enseigne, discutons maintenant. — Vos phrases de tout à l’heure étaient sûrement fort belles; mais, si elles sont . suffisamment tournées pour agir sur un père désolé, elles laissent froid un vieux médecin sceptique comme moi. Sortons, s’il vouspiait, de toute rhétorique, et expliquons-nous froidement et tranquillement, comme deux, hommes raisonnables. - . - - " • .

Déconcerté par cette nouvelle "façon d’apprécier sa démarche, Montfort demeura sans voix.

Il fit simplement un geste de tête, que M. Gerbier voulut bien interpréter comme un signe d’assentiment. , .

— Voilà qui va bien, fit-il. Parlez-moi des situations clairement définies. Je préfère cette conversation toute nette et toute simple à vos protestations de tout à l'heure. Avouez, mon cher monsieur, que vous êtes ambitieux et jaloux ; que ce n'est point l’amour qui vous a poussé à cet... odieux attentat, mais bien la bile en mouvement. — Moi, je suis tout rond et tout franc, et je vous avouerai tout d’abord que, si votre but est d’épouser ma belle et riche héritière, j’y pousserai de toutes mes forces, non dans votre intérêt, grand Dieu, mais dans le

l’odtrage loi

sien. Maintenant que je vous ai avoué à la bonne franquette le fin fond de ma pensée, arrivons à disputer les conditions du marché.

Montfort fit-un geste de protestation. Le sangfroid ironique du docteur le blessait, mais M. Gerbier ne lui laissa pas le temps de l’interrompre.

— Vous avez causé tout à l’heure fort disertement et fort longtemps, dit-il ; à mon tour ! — Savezvous, mon cher monsieur, que votre passion, si passion il y a, vous a entraîné dans un fort vilain pas, — Il est vrai que vous croyez, avec raison, nous tenir par la nature même de la violence dont mademoiselle de Noëllis a été victime ; mais ne vous tenons-nous pas aussi pair votre aveu?

Cet aveu, vous le savez, monsieur, a été absolument spontané de ma part, dit Montfort. Rendezmoi cette justice, qui m’est au moins due?

— Pardieu, ouit dit le docteur en souriant de son plus ironique sourire. A seule fin de venir nous le faire, vous vous êtes même exposé à la fusillade du conseil de guerre; ce qui, tout considéré, n’estce pas, est encore préférable au bagne des assises?

Montfort tressaillit des pieds à la tête.

Le calme de M. Gerbier lui imposait. Il se contint et ne souilla m ot ->

— Entre le boulet du forçat et les balles de vos ■camarades, vous avez choisi les baltes, c’est fort bien; mais je vous crois trop réfléchi dans votre

l’oütrage.

passion , — et le docteur appuya sur ces derniers mots, — pour n’avoir, pas examiné le cas possible et probable où vous ne seriez ni fusillé ni envoyé aux galères. C’est sur ce cas-là spécialement qu’il me plaît de m'appesantir en ce moment. Supposons que vous épousiez mademoiselle de Noëllis, la famille de Montgeron fait agir ses influences auprès du ministère de la marine; votre désertion est excusée autant que possible.

» Vous en êtes quitte pour une réprimande. On vous réintègre dans les cadres. Un brillant avenir vous attend. Convenez avec moi que les épaulettes de capitaine de frégate sont préférables à la casaque rouge. Or, tout cela, je vous l’offre à une seule condition, c’est que, dès le soir de votre mariage, vous débarrasserez cette maison de votre présence, et que, pour protéger, s’il y a lieu, votre femme contre vous, vous me laisserez, écrit, signé et dûment parafé, l’aveu que vous venez de nous faire de vive voix.

Montfort respira.

La parole sèche et nette du docteur l’avait atterré au début.

— Monsieur, répondit-il, avec un tremblement dans la voix, qui cette fois n’était pas feint, peutêtre me jugez-vous bien mal. I.es preuves sont contre moi et je n’ai pas le droit de me révolter contre votre jugement. Ce droit, j’espère l’acquérir

l’odtrage

plus fard par ma conduite. J’ai la certitude quelle vous démontrera ma faute sous son sens réel et non comme la conséquence de la lâche combinaison que vous me prêtez et que les apparences concourent à rendre plausible.

» J’ai la volonté enfin, à force de soumission à vos ordres, à force de respect pour les moindres scrupules, de vous faire revenir de cet arrêt sévère. Dans tous les cas, je n’ai pas à discuter vos exigences ; mon devoir le plus étroit est de les accepter sans discussion. Rédigez vous-même la formule de l’aveu qu’il me faut signer; puisque j’ai compromis l’honneur de mademoiselle de Noëllis, il est juste que je remette complètement le mien entre ses mains.

— Si celui-ci n’est pas un franc hypocrite, pensa le docteur, Lavater n’est qu’un niais. — Enfin 1 qui n’a qu’une solution sous la main n’a pas la faculté de choisir. • . / • .

M. Montgeron de Noëllis était rentré passivement au salon, appuyé sur le bras de l’excellent docteur Gerbier*

Il avait suivi son conducteur comme on suit un enfant, l’oeil vague et distrait, la démarche chancelante, la pensée ailleurs.

Cet homme, d’une èonscience méthodique, droite et pure, qui marchait dans la vie sans la moindre prescience intuitive des passions malsaines, et des calculs sombres, ne se rendait pas un compte bien exact de la visite de Montfort, ni de sa portée.

11 se laissa tomber sur, un grand canapé aux pieds contournés, rempli de tapisseries faites à la main, alternées de bandes d’un velours ponceau superbe et gnillQcbé comme une orfèvrerie italienne,

l’out.rage 43$

II étendit les jambes et croisa les bras, puis sembla réfléchir.

Suspendus aux boiseries qui garnissaient les murs, les portraits, des ancêtres le regardaient. — La peinture des vieux artistes a de ces résurrections subites que les maîtres peintres modernes ne retrou' veront jamais. A. notre époque, il n’y a plus de famille, il n’y a que des intérêts composés.

La peinture la plus consciencieuse et la plus savante ne saurait arriver à traduire la vie intime.

Ne l’avez- vous pas sentie tomber, lente, clémente et solennelle, de vos yeux mouillés à votre cœur, cette bonne et fortifiante émotion qui vient des anciennes toiles ? Communicative et discrète à la fuis, elle glisse jusqu’ à laine et l’inonde.

Pour ceux mêmes tjui ne connaissent ni ces cuirasses ni ces hauberts, elle est pleine de bons conseils. Us sont grands, ces morts 1 et nous sommes bien chétifs, nous, les vivants! - , -, . .

Le comte les fixait et les saluait par des inclinations de tête en murmurant : s •

— Vous n’êtes pas de ma race, mais je vous connais bien. Je vous aime ej je vous vénère. C’est le connétable, en face. À sa droite, voici le grand prieur.

» Plus loin, c’est notre bisaïeul, ,qui fut mestre de

camp sous Louis XIV, Us plongent. }eups

l’outrage

tout droits et interrogateurs au fond de moi. Ils voient bien que je soutire.

Il se redressa brusquement.

— Docteur 1 que vient-il donc de se passer? C’était un insensé, l'homme que nous quittons, et ces choses-là ne peuvent pas arriver, n’est-ce pas?

Il retomba la tête entre les poings et semblait assoupi.

< Le docteur Gerbier n’avait point l’entente des choses romanesques. L’induction et la déduction l’entraînaient seules vers une conclusion.

Pour l’instant, sa pensée dominante était d’éloigner Montfort.

II sortit. .

On eût dit que le comte dormait, si de brusques mouvements convulsifs n’eussent, par soubresauts réguliers, soulevé sa haute stature.

Il n’avait plus conscience de rien, sinon qu’il était dans un grand salon héraldique, et que sa tille souffrait à l’étage supérieur.

— Il faut que je la voie! s’écria-t-il. Allons, un effort d’énergie et montons ; l’âme aura raison du cadavre.

Il se traîna comme un goutteux jusqu’au vestibule. Arrivé là; il saisit la rampe du grand escalier d’une main crispée... La rampe de pierre gardait l’empreinte de ses doigts fiévreux.

l’outrage 457

Il gagnait an degré, puis respirait avec des bruits sourds qui brisaient sa poitrine.

Cette ascension, plus terrible que celle du Dante dans les escaliers d’autrui, dura dix minutes.

Vingt marches !

La porte de la chambre de Berthe était en face du vieillard. Un sourire ineffable, un rayonnement de joie suprême s’ébaucha sur ses lèvres pâles et desséchées.

— Elle est là ! pensait-il; que Dieu lui donne le repos qui conscile 1

Dieu! il pensait à Dieu! Il y pensait si ardemment, qu’il tomba agenouillé devant la porte. Dans cette position, il tourna la clef avec des précautions de mère, et ce fut sur les genoux qu’il se traîna jusqu’au lit de sa fille. Berthe reposait toujours. Un cruel repos ! Par moments, sa poitrine se soulevait, ses beaux yeux s’ouvraient énormes et foudroyants sans rien voir. Ses belles mains, mates à rappeler les mains peintes à la cire des vierges diaphanes de la renaissance, couraient, inquiètes et serrées, de son cœur aux touffes abondantes de ses cheveux, qui débordaient jusqu’au pied du lit.

C’était Ophélie, et c’était la Mater dolorosa.

Le père, lui, regardait toujours, et, pour ne pas réveiller brusquement son enfant, il l’était fermé la bouche avec un mouchoir.

Pauvre vieillard!

Il ne lui restait que la lucidité de son amour pour sa fille. Il sentait la pensée fuir-par les tissures de son cerveau brisé; mais 1 sa fille, il aimait sa fille!

Il la voulait saine et forte, et triomphante, et fière, et comtesse Noëllis comme sa mère; il ne comprenait rien à ce drame fantastique et bizarre qui ressemblait à un mauvais rêve.

Berthe souffrait; c’était une injustice que Berthe souffrît? Dieu, qu’il invoquait la minute précédente, Dieu n’était pas juste. ■. » ...

Combien de temps durèrent cettë prostration de Berthe et ces révoltes de pensée dans la tête du 'comte?

Un quart d’heure, peut-être, mais un de ces quarts d’heure dont chaque minute compte un siècle.

11 regardait!

La paupière, immobile et fixée à jamais sur sa prunelle, ne trahissait pas une émotion. Pourtant les larmes coulaient, lentes, funèbres, navrantes à Voir, pour s’arrêter aux angles de cette vaillante figure, et retomber sur la eravate blanche comme sur un suaire. . -

Ce vieillard endurait toutes les tortures de l’enfer, sans avoir le sentiment précis de la position réelle de sa fille ni même celui de sa propre souffrance.

Los esprits généreux, brutalement frappés par une de ces secousses qu’on no saurait prévoir, éprouvent vt ii tHmuiîement général qui m plus dfl

l’outrage ISO

jeu qu’au système nerveux. L’oubli des détails de la catastrophe est presque instantané. Ca Vietime éprouve seulement un abattement irritant et continu, dont la cause lui échappe.

Deux heures de ce supplice, et la folie vient.-

Comme Ei Berthe eût eu le sentiment de cette investigation muette qui planait dans sa chambre de jeune fille, elle se retournait avec les mouvements heurtés de la colombe qui se cache dans son nid.

Elle ne le voyait pas, ce regard muet et chargé de larmes ; sans le voir, elle le sentait peser sur elle. Il était lourd et bien' chargé d’amertume sans doute, car soudainement elle se releva comme une personne qu’un poids fantastique oppresse. Elle écarta ses longs cheveux, et, les entr’ ouvrant sur le v front d’un geste brusque, elle aperçut son père à genoux.

A la voir stupéfaite et égarée, il se remit sur les jambes par un effort de fantoclie qui se brise. —On l’entendait craquer aux entournures; — puis il gémit d une voix inerte et sans reproche:

- — C’est Berthe ! c’est ma fille!

Ce disant, il relevait les oreillers de la malade, et l’embrassait entre chaque mouvement.

Elle retrouva comme par miracle l’acier de ses nerfs bretons et bondit sur le parquet.

— Mon père ! s’écria-t-elle, mon vieux père !

Elle collait ses lèvres if son front avec (je* troué»

l’odtrage

sies d’amante. II la laissait faire, et sans cesse le même regard métallique et triste l’épiait dans chacun de ses gestes.

Elle se prosterna sur la marche de bois du prie- Dieu avec les violences de Madeleine dans le désert. Les larmes tombaient sur le velours, âcres, amères, dévorantes; mais sa belle physionmie se rassénérait. C’était à croire que l’excessivité de la douleur physique est salutaire pour les âmes blessées, ainsi que l'affirment les mystiques. Elle priait.

Ce qu’elle disait à Dieu, à la Vierge et à l’enfant Jésus, elle n'en savait rien à coup sûr; mais elle devait dire quelle se sentait brisée et flétrie, et le réconfort d’en haut lui tombait au cœur comme une rosée.

« Venez à moi, vous qui êtes affligés! »

Tout à coup, elle se releva du prie-Dieu, belle, radieuse, transfigurée. Enveloppée dans ses tresses dénouées, les paupières sourdes et creusées, elle avait autour du front quelque chose de nébuleux et de clair comme le nimbe auréolé que l’on peint au front des martyres. Elle tomba sur les genoux.

— Pardonnez-moi, mon père, demanda-t-elle en fixant largement et fixement sur le vieillard ses deux yeux attristés et doux.

Une chaleur soudaine traversa les entrailles de cet homme qui semblait pétrifié.

— Que je lui pardonne ? s’écriait-il en élevant les

bras au ciel... Ma fille demande que je lui pardonne?... Quoi donc? Tous les bonheurs qu’elle m’a faits ?

» Depuis la mort de sa mère, ç’a été ma joie et ma consolation, ma force et mon courage, mon paradis à moi !

» Oui, Berthe, oui, mon enfailt (et il la serrait dans ses bras), je te pardonne d’être la meilleure, la plus sainte et la plus filiale des créatures.

Et les pleurs lui coupaient la voix. Puis, sans transition, il releva ses épaules courbées par un mouvement de sublime dignité, et sa grande taille se développa majestueuse et superbe. Cette fois, c’était un descendant des Noëllis par la noblesse et par la majesté. — Sa parole, généralement sourde et voilée, avait des éclats de cuivre et d’airain.

La jeune fille se jeta à ses pieds en se signant comme elle eût fait à l’office divin.

Le docteur venait d’entrer; il avait poliment frappé ses trois coups à la porte sans obtenir de réponse pendant cette scène déchirante. M. Gerbier pressentait une trop forte dépense d’émotion dans cette chambre fermée. Vous savez que la médecine déductioniste est hostile <\ l’émotion.

Donc, il entra comme chez lui pour fermer les écluses.

Il prit délicatement le bras de la jeune fille et baisa le bout de ses doigts, par suite d’un raison-

Ifi2 l'outrage

"nement toujours déductioniste qu’il n’a jamais confié à personne; puis, consultant le pouls:

— line belle et bonne fièvre, grommela-t-il entre ses dents, .

II tira la sonnette. La camériste accourut.

— Ma petite, vous qui vous connaissez en pharmacie, apportez*nous donc le .flacon de quinine.

La demoiselle fit une révérence et s’apprêtait à sortir. , . * .

Le docteur la rappela.

— Pas d’erreur au moins:! et ne pas confondre avec l'opium, mon ange!

Cette intelligente personne avait compris. Elle revint promptement munie du médicament demandé. Mais, à la nuit tombante, les malles préparées* elle quittait prudemment le château et se dirigeait sur Paris sans demander son compte. Cancrelat lui avait confié dans un dernier baiser les enivrements de Paris et ses ressources pour les fortes tètes.

Berthe s’était assise sur une chaise basse, et sa pensée malade avait recommencé les voyages.. Elle n’avait çorTservé de cette nuit sinistre qu’un souvenir de violence et de cauchemar. Elle sentait des indignations sourdes en elle, sans avoir le sentiment précis de son honneur perdu. Son sang et son épiderme patriciens s’étaient révoltés dans une lutte abjecte, mais le narcotique abondamment

l'oütkage

versé ne - laissait dans sou esprit que torpeur et

confusion. , ...

Néanmoins, ©lie éprouvait des douleurs atroces dans les régions préeordiales. Sa chair frissonnait, rebelJe et farouche; le cœur s’emportait, les tempes battaient comme des flots soulevés, le pouls montait comme une marée. :

— Il faut se remettre au lit ! affirma le docteur en faisant mine de consulter sa montre. Demain matin, on se lèvera avec le soleil. Le vieil ami sera là et nous causerons plus longtemps.

On ferma soigneusement les doubles rideaux. Le eomte suivait tous les mouvements de M. Gerbier. Il regardait, imitait et attendait un signe du docteur pour se diriger à droite ou à gauche.

Du fier gentilhomme campagnard, il ne restait qu’une omhre.

Le docteur Gerbier étudiait, anxieux et pensif, cette physionomie si promptement ravagée.

— Un foyer qui s'éte^nt !. petisait-il. Y a-t-il lieu de souffler sur la flamme et de chercher à la raviver? Qui sait?... Les éternels problèmes où la seiençe s’arrête indécise. Est-il généreux de galvaniser ce cœur à demi mort pour le faire souffrir à nouveau? ne serait-il pas plus humain, plus véritablement amical, de la part du médecin, de laisser dormir celte intelligence atrophiée?... Ahî misérable misère humaine! j’hésite!

l’outrage

Le vieux praticien sentait que le comte, épuisé par les âpres émotions de la journée, tournait à l’épuisement cérébral. L’homme de science se sentait frémir à soulever cet effrayant dilemme : sauver cet esprit en torturant cette âme!

Le comte, épuisé par les efforts et les paroxysmes de toute sorte, restait debout devant un guéridon et contemplait, avec une avidité qui faisait peur, un coussin destiné à la chatte familière et rempli d’une tapisserie en damier.

11 semblait étudier un problème de la plus haute importance, et comptait sur les doigts avec le sérieux d’Archimède en recherche de son point d’appui.

Berthe s’était assoupie, et sa respiration, presque régulière, soulevait lentement les couvertures.

— Elle va mieux! dit le docteur en se dirigeant vers la porte.

Le comte suivit machinalement. Les deux hommes entrèrent au salon, où le foyer, à la suite de l’orage de la veille, avait été allumé et pétillait allègrement.

M, de Montgeron s’assit, demi-étendu sur son canapé de prédilection. M. Gerbier demeurait debout.

— Docteur, si nous faisions un jacquet ? demanda-t-il aussi librement que si rien d’anormal ne fût arrivé dans le manoir de Noëllis.

l’odthage

Il se prit à remuer les dés dans le cornet.

— Double cinq ! cria-t-il avec une joie d’enfant. Ah ! je vous tiens, docteur !

Et, sans répit, un quart d’heure durant, il remua les fiches d’ivoire, s’irritant ou manifestant sa joie, selon l’opportunité des numéros sortis.

Le quart d’heure écoulé, il dormait lourdement. M. Gerbier fixa d’un regard mélancolique celte tête devenue en un jour inerte et sans caractère; il eut un douloureux mouvement d’épaules; puis, redevenant stoïque, ainsi que la science le comporte, et s’enveloppant les pieds dans une couverture dé voyage, il se laissa tomber dans un fauteuil en face de son vieil ami.

Le triomphe de Montfort était complet. Jusqu’à ce jour, il s’était contenté de se révolter sourdement contre la destinée, et la destinée n’avait pris nul souci de ses imprécations ; la première fois qu’il lui forçait la maiu, elle lui obéissait comme une servante. Que lui importait la lettre qu’avait exigée le docteur? M. de Mongeron avait trop d’intérêt à conserver le secretde cette aventure pour en jamais faire usage. Puis, dans les cœurs les plus gâtés, il est toujours un petit coin pur.

Montfort aimait Berthé de Noëllis et ne renonçait pas à se faire aimer d’elle un jour ; ses dernières protestations étaient plus sincères que ne l’avait pensé le docteur. — Maintenant qu’il était arrivé au but de ses désirs, qu’il tenait à quelqu’unet à quelque

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chose, l’officfèr dé marine se sentait presque le courage d’être bon.

II surprit en lui des mouvements de générosité étrange â l’égard de ses ennemis de la veille. Il consentait à ne plus haïr Yilleprë. Mieux encore, avec une naïve et scélérate candeur il se disait:

— Je lui pardonne.

Le pas allègre, caressant ces rêves de félicité future et d’ambition satisfaite, Montfort refaisait, en sens inverse, le chemin qu’il avait parcouru le matin même avec tant d’anxiétés. Il promenait sur le parc, sur les épais massifs de marronniers, sut* la longue avenue qui aboutissait à la grille de fer ouvragé, un regard paterne de propriétaire.

Tout à coup il pâlit ; une ombre importune venait tacher son soleil ; devant lui, comme une menace, se dressait Albert de Bruyères!

— Parbleu ! dit lé Parisien, je ne m’attendais guère à vohs trouver ici. monsieur Montfort. La discipline militaire n’est point une commère que l’on puisse traiter légèrement, et, si j’étais votre ami, je vous conseillerais de vous tenir un peu plus loin des grilles de l’amirauté.

— Je ne saurais trop vous remercier de votre sollicitude. riposta Montfort en s’inclinant avec un aigre sourire; rnafs toutes mes dispositions sont déjà prises

à cet égard.

— Vous m’en voyez ravi, répondit de Bruyères sur

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le même ton ; car, de l’avis de tous les officiers de la Foudroyante , vous vous êtes mis là dans un vilain cas.

— Je n’ai que faire de l’avis de ces messieurs, répliqua sèchement Montforten hâtant le pas.

— Eh! attendez donc, lui cria V illepré ; est-ce que ma compagnie vous est tellement désagréable, que vous soyez si pressé de la quitter ?...

— Mais il me semble que...

— Que j’allais faire une visite à M. de Montgero' ., sans doute ; mais ma visite n’est pas pressée, et, s il vous plaît, je la remettrai à plus tard. Que diant’ e! j’ai à cœur de connaître le véritable motif qui v< us a fait quitter si brusquement là Foudroyante , e* je m’en voudrais mortellement si je pouvais pe .ser que quelques innocentes plaisanteries pern ises entre camarades aient occasionné ce coup de t*,te...

En parlant ainsi, Albert était presque sincèn . Ces natures franches ne savent pas longtemps se n ëfier.

Depuis le premier jour, Bruyères avait jugé Montfort à fond, et cependant un regret lui vei ait du cœur au lèvres:

— Si je m’étais trompé !

Montfort, stupéfait de ce repentir exprimé par celui de ses anciens collègues qui l’avait le pli à poursuivi de ses railleries, le dévisagea, comnaeçp’ ur s’assurer de sa sincérité. La loyalephysionomie i u jeune homme supporta l’examen sans sourciller.

l’outrage ; 169

— Parlez-vous franchement, Bruyères? demanda . Montfort timidement.

— Aussi franchement qu’un homme puisse parler, répondit Albert. Si je suis pourquoi que ce soit dans une résolution qui brise votre avenir et met en danger votre vie, je le regrette de tout mon cœur.

— Vous êtes une honnête et franche nature, vous! s’écria Montfort. Ah! si l’on m’eût parlé toujours . ainsi ! que n’avez-vous été mon ami !

Et il tomba dans une sombre rêverie.

— Pardieu ! se disait Albert de Bruyères en l’examinant à son tour, ce garçon n’est peut-être pas aussi foncièrement mauvais que nous l’avons cru. 11 a une nature malheureuse, voilà tout! et nous, comme des enfants sans pitié, nous l’avons exaspéré. On naît bilieux comme on naît sanguin ou nerveux ; est-ce sa faute s’il est prédestiné à mourir d’une maladie de foie? Il aurait été plus généreux à nous de chercher à le guérir.

Ils avaient fait silencieusement une centaine de pas côte à côte. Montfort s’arrêta brusquement, et, sortant de sa rêverie:

— Ce qui est fait est fait ! s’écria-t-il. Maintenant, il m’est impossible de reculer.

Et, comme Albert, étonné, l’interrogeait du regard : *

— Monsieur de Bruyères, dit Montfort gravement, vous m’avez tendu la main trop tard. — Quoi qu’il

« * to

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en soit, je vous suis profondément reconnaissant du mouvement qui vient de vous pousser vers moi. S’il • était encore temps d’y répondre, je crois que j’y répondrais. Adieu 1... .

Et, comme honteux de cette expansion si inusitée pour lui, Montfort tenta de s’éloigner de son compagnon stupéfait. Celui-ci l’avait arrêté par le bras.

— Montfort, dit-il, avec une autorité mélangée

d'une singulière douceur, quelque chose vous torture ; je vous en supplie, oubliez le passé et confessez-vous à moi. Je crois m’apercevoir que je vous ai mal jugé; il y a eu toujours entre nous un manque de confiance fatal'. »

» Si cette explication javait eu lieu hier, vous seriez aujourd’hui à votre bord, votre avenir ne serait point brisé, et Vitlepré serait votrp ami.

— Ne me parlez pas de Villepré, s’écria violemment Montfort en se dégageant brusquement et retrouvant tout son fiel à ce nom détesté. Celui-là, je le hais l

— Ah ! fit Bruyères, soudainement refroidi par cette farouche exclamation, et pourrait-on vous demander pourquoi vous haïssez tant Villepré ?

— Pourquoi je le hais? Mais vous ne savez donc pas que cette haine date de l’École; quelle est infusée dans mon sang depuis le premier jour que je l’ai connu ; qu’elle fait partie de ma vie, en un mot,

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et que, cette haine me manquant, il me semblerait que je vais mourir.

» Ah! vous êtes heureux, vous! Vous ignorez les âpres tortures de la convoitise impuissante; vous êtes beaux, vous êtes riches : dès le premier abord, on vous aime; moi, j’ai eu à lutter contre la pauvreté, contre mon intelligence rebelle, contre la dureté de ma physionomie ingrate. Là où on vous accueillait avec un sourire, le premier mouvement était de me fermer la porte au nez, et ce n’est qu’à force d’obstination et d’attente presque patiente que je finissais par profiter de l’instaut où elle était entre-bâiilée assez large pour me permettre de m’y faufiler.

« Tout le secret de ma haine pour Villepré est la dedans, Partout où il a passé la tête haute, j’ai été obligé de m’insinuer à la dérobée, moi, comme unpauvre honteux!...

— Comme un serpent! ne put s’empêcher de murmurer Albert de Bruyères, à qui cette nature cauteleuse, pour la première fois mise à nu, inspirait un souverain dégoût.

— Comme un serpent, soit! continua violemment Montfort, qui, subissant l’entrainement de tous les sournois, une fois sorti de sa prudence habituelle, ne savait plus s’arrêter. — Dans le combat de la vie, chacun -se sort des armes qu’il possède : le venin de la vipère vaut la grille du lion. —

l’outhage

Croyez-vous donc, monsieur de Bruyères, qu’il ne soit pas agréable de naître ]ion?

Est-ce moi qui me suis créé ce que je suis, pour qu’on m’accuse d’obéir à mes instincts? Est-ce ma faute si ces instincts ont toujours entre eux et leur libre expansion, ce Villepré détesté? Récapitulation : à l’École, nous avons été constamment dans les mêmes classes; les maîtres n’avaient de faveurs et d’éloges que pour lui. Devenus hommes, il nous a fallu disputer les mêmes grades, et, aujourd’hui, nous nous trouvons poursuivre le même amour; je me suis senti las enfin de ce combat où je suis toujours vaincu; il faut que les choses changent!..,

— Le même amour? murmura Albert.

— Et les choses ont changé! poursuivit Montfort fiévreusement. En amour' comme en toute chose, Villepré est un lion vainqueur, il tend les griffes et dit :

» — Cette proie est à moi !

» Mais le serpent, puisque serpent il y a, s’est faufilé; et savez-vous ce qui arrive aujourd’hui, Bruyères? C’est que Montfort le tenace, Montfort le jaloux épouse mademoiselle de Noëllis.

— A vous Berthe? à vous la fiancée de Philippe? Vous en avez menti !...

— Vous pouvez me donner tous les démentis que vous voudrez, répondit Montfort savourant har-

gneusement son mauvais triomphe, les faits sont Ht. Il m’est indifférent de relever vos paroles pour l'instant.

— Monsieur Montfort, insista Bruyères, qui s’était placé devant lui les poings crispés, avouez que vous avez voulu faire une mauvaise plaisanterie, avouez que vous avez menti !

— J’épouse Berthe de Noëllis! Pourquoi le lion a-t-il laissé la place libre? répondit l’enseigne en ricanant.

— Vous avez oublié dans votre ingénieuse comparaison, s’écria violemment Albert, qui ne pouvait plus se contenir, le cas où un honnête homme rencontre la vipère et lui écrase la tête sous son talon, et je serai cet homme-là, monsieur Montfort t

Montfort devint vert.

Il s’était laissé entraîner par son premier mouvement de haine à chanter sa victoire, et voilà qu’il se trouvait l'avoir compromise.

Puis, faut-il le dire ? il avait peur de Bruyères. Dans cet être inégalement organisé, le premier mouvement était à l’effroi. — Cette terreur purement physique que ses collègues avaient toujours remarquée chez l’enseigne au début des engagements dangereux, avait même été la cause première de leur antipathie pour lui. — Mais, dans ce tempérament mobile et malade, vivait une âme énergique. Montfort ne voulait pas avoir peur, et, couvert d une

l’outraqe '

sueur d’angoisse, remué par des tressaillements involontaires, il restait debout, bravant le péril, quelque formidable qu’il pût s’annoncer. Cet être nativement passif, une fois révolté, devenait plus implacable qu’une bête fauve; on eût dit qu’il cherchait , à se venger de la terreur invincible qu’on lui inspirait.

— Bruyères, dit-il, les dents serrées, calme, mais effrayant de menace comprimée, toute cette affaire n’-est point vôtre; Iaissez-la se vider entre M. de Villepré et moi.

— Si Villepré n’était pas dans Fimpuissance de vous répondre en cet instant, vous ne le prendriez pas si haut, Montfort; car vous n’êtes qu’un lûche !

La teinte livide s’épaissit encore sur la face de Montfort.

— Encore une fois, Bruyères, occupez-vous de vos affaires, et laissez les miennes en paix. Vous devez comprendre que je suis résolu à anéantir tout ce que je trouverai entre mon but et moi.

— Je comprends, monsieur Montfort, que je vous ai insulté trois fois, et que trois fois vous m’avez montré que vous aviez honteusement peur.

— Soit, donc! s’écria Montfort écumant. Nous nous battrons! et tout de suite, puisque vous le voiliez, Dieu sait que je voulais vous épargner, biais vous m'y contraigne» t Twe?»raol, du reste, peu

l’odtrage , 17b

m’importe! Si mon ambition n’est pas assouvie, ma vengeance, du moins, sera satisfaite.

A mesure que son antagoniste s’emportait, Albert de Bruyères reprenait insensiblement possession de son calme habituel.

— Oui, disait Montfort, que cette tranquillité exaspérait encore davantage, je me serai vengé! Époux ou non de Berthe de Noëllis, je la sépare à jamais de Villepré, à moins que le noble, le chevaleresque Yillepré ne consente à épouser ma maîtresse.

Bruyères le saisit par le bras. Ses yeux froids comme deux lames d’épée plongèrent dans les yeux troublés de Montfort, qui se baissèrent involontairement; puis, d’une voix sourde mais nette et tranquille /'

— Monsieur Montfort, dit Albert, voilà une parole qui vous condamne à mort.

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