‹ L'ouvrier agricole; observations vécuesChapitre 11 sur 15 · I. Vases de nuit · texte numérisé non relu

I. Vases de nuit

la ferme paternelle. Et le porteur se désole à cette pensée. Il assure que l'on compte aujourd'hui bien d'autres maisons vides au village parce que l'on ne trouve plus de fermiers. Mais aussi pourquoi a-t-il « fait des sacrifices » ? Il ne songe ni à s'accuser de son erreur ni à accuser le régime électoral qui a transformé rÉtat en un vaste système d'appétits et de profits matériels. Et la terre est désertée, la nation manque de producteurs de richesses, la race perd ses réserves d'hommes.

Avec une pointe de mélancolie, il évoque le souvenir de la maison qu'il a quittée pour le temps des vendanges ; discrètement, il exprime la joie qu'il éprouvera d'y revenir. De sa voix musicale, nuancée, il décrit, semblant songer tout haut, le grand porche, la cour, les champs. Gomme porté par le jeu de son imagination et réalisant malgré lui son rêve, il me dessine une habitation qui s'agrandit de soir en soir ; oublieux des anciennes confidences, il élargit les bornes et accroît l'importance de son domaine, le nombre des animaux et des serviteurs ; il finit par m'assurer qu'il dotera de vingt mille francs sa fille et que, s'il est descendu vendanger dans la plaine, c'est par manière de distraction, en vue de changer d'air, sur l'ordre du médecin, et pour guérir un début de neurasthénie. On ne saurait discerner s'il s'en fait accroire, sans en avoir conscience, ou s'il cherche à m'en faire accroire, quêtant un gendre.

Lorsque la vendange achevée, je me suis fait régler pour regagner ma province, le charretier m'a emmené à son logis boire du vin de muscat. Dans son accueil aimable et simple, qui semblait porter la marque de sentiments sincères, se trahissait l'élégance naturelle de ses manières. Je l'avais vu, le soir précédent, dîner à la table de ses maîtres : il paraissait leur égal. Sa femme et lui me disent : a Lorsque vous serez arrivé « chez vous, vous nous écrirez, n'est-ce pas ? » On échange des adresses, on se dit « au revoir ! » Tout est mis en œuvre pour prolonger des relations d'un jour, créées par le hasard d'une rencontre.

J'ai pris congé, mais le gavatch m'a accompagné jusqu'à l'auberge. Sur le seuil, il m'a longuement serré la main, me disant de sa voix cadencée le plaisir qu'il avait eu de travailler avec moi, le bon souvenir qu'il emportait de notre rencontre, son espoir qu'elle se renouvellerait quelque jour. Et, pris au jeu de ses propres paroles, il a senti l'émotion le gagner, arrêtant sur ses lèvres les derniers mots d'adieu. Il a jeté un bras vers le ciel et, se détournant, s'est enfoncé dans la nuit... Son geste eut la grâce d'une statue antique. Sous l'ombre des cheveux et des larges bords du feutre, ses traits, un peu épaissis par la cinquantaine, avaient gardé cette régularité et cette harmonie qui sont le privilège royal des Grecs et des Latins ; ses paroles et ses attitudes conservaient toujours la mesure par où s'exprime la distinction naturelle. Mon-

tagnard, homme de la terre, il pratiquait d'instinct l'art difficile des nuances, exprimant dans ses gestes comme dans ses propos raffinement de sa race. En Languedoc, il n'y a pas de paysans.

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