‹ L'ouvrier agricole; observations vécuesChapitre 12 sur 15 · L'AUBERGE · texte numérisé non relu

L'AUBERGE

La patronne est une brave femme. Quand elle a su que je ne travaillais plus comme porteur à quatre francs, mais seulement comme coupeur à deux francs, eile m'a fait presque tous les jours de petites remises sur ce que je lui devais pour ma petite nourriture. L'usage du pays est de prendre, le matin, avant de partir au travail^ du café et du pain. La patronne vend son café noir dix centimes ; avec le pain, cela fait vingt centimes. Elle me laisse le tout pour dix centimes. Le déjeuner que j'emporte avec moi à la vigne — charcuterie ou portion de viande froide avec légumes et pain — ne m'est pas compté plus de cinquante centimes. Le soir, à dîner — une soupe, une portion de viande et légumes, un morceau de pain — si ma dépense s'élève à cinquante-cinq centimes, elle me fait remise d'un sou. La chambre étant de cinquante centimes, ma dépense quotidienne ne dépasse pas un franc soixante. Le blanchissage hebdomadaire (une chemise, une flanelle, un caleçon, un mouchoir et

une paire de chaussettes) revient à cinquante centimes.

Mais si la patronne est accommodante, sa cuisine (la cuisine du Midi !) n-est pas abondante etelle est détestable. La soupe est dépourvue de toute saveur, la portion de viande se réduit ;\ quelques débris à peu près immangeables qui nagent dans une sauce que l'on ne saurait défmir. Dans ce pays, nul ne prête attention à de pareils détails ; les choses de la table sont dédaignées et, partant, négligées. On se nourrit d'imagination et l'on vit d'amour.

Quelques journaux anticléricaux traînent sur les tables. On lit peu. On cause beaucoup : les idées se propagent surtout par la parole. Mais c'est du journal qu'elles coulent comme de source pour voltiger ensuite de bouche en bouche. Dans Tune de ces feuilles, l'inquisiteur F.'. Lafferre jette un cri de détresse et de guerre contre les tertiaires franciscains qu'ilaccuse de se glisser parmi les ouvriers pour s'y livrer à de la propao-ande religieuse. Il dénonce ce péril redoutable pour l'État laïque et réclame d'énergiques mesures de répression et de proscription contre cette congrégation occulte.

Lors de mon arrivée, il n'y a comme pensionnaire à cette auberge, la vendange commençant à peine, qu'un ouvrier électricien, jeune homme de dix-huit ans, employé par la Compagnie d'Électricité à la surveillance des appareils de la locahté. Aussitôt que les

vendangeurs commencent à envahir la petite auberge, il se réfugie à une table du fond. Ma chambre est à côté de la sienne : mais, à table ou dans l'escalier, il affecte de ne pas me voir et de ne pas m'adresser la parole.

Il n'y met aucune fierté dédaigneuse, à ce qu'il me semble. Il paraît simplement chercher à sauvegarder son quant-à-soi. Il se sent autre que nous et supérieur. Il n'en tire peut-être pas vanité ; mais enfin nous ne sommes pas de son monde ; il en a conscience et agit en conséquence. Il n'est qu'un ouvrier sans doute, mais un ouvrier d'une autre espèce et de plusieurs degrés plus élevée que l'espèce journalier-vendangeur.

D'ailleurs, pour tout le monde, la différence saute aux yeux : il se tient mieux à table, il ne crie pas lorsqu'il parle, il est plus proprement et plus soigneusement vêtu. Même il est vêtu d'une façon spéciale, et il y tient, et il me le fait remarquer. Car j'ai cherché et trouvé un prétexte pour l'amener à causer avec moi. Il m'a répondu avec beaucoup de simplicité qu'il était électricien et bien content de gagner cinq francs à son âge, surtout dans cette petite localité oij, la vie n'étant pas chère et les occasions de dépense faisant défaut, il lui était possible d'économiser sur son salaire. Je lui demande donc: ce Vous êtes tou- « jours ainsi vêtus de toile bleue, vous autres électri- « ciens P — Oui, mais pas comme les fumistes ou les

« autres ouvriers ! Vous avez dû le remarquer ? Nous c< portons la veste à col droit. Il n'y a que les électric< ciens qui la portent comme cela. C'est ce qui nous « distingue des autres métiers. » 11 paraissait très fier et très jaloux de cette « distinction ».

Quelques jours plus tard, chambres et salles de l'auberge regorgeant de clients, il me dit, de son ton tranquille, froid, correct et distant : « Aidez-moi donc à « descendre ma malle. — Vous partez? — Oui... c< Depuis qu'il y a tout ce monde, ici... J'ai trouvé « une autre pension. Gela me coûtera cinquante cen- « times de plus par jour. Mais j'aime mieux payer « plus cher et ne pas rester avec... » Un léger mouvement de tête dans la direction de mes compagnons de travail achève et précise sa pensée.

Je l'ai aidé à descendre sa malle comme le serviteur aide son maître. Gela s'est fait en silence ; il n'a pas cru devoir m'adresser la parole. L'opération terminée, il ne m'a pas dit merci. Soit! Mais il ne m'a pas même offert un verre! Ça, c'est dégoûtant ! Sale aristo d'électricien !

Ainsi, des distinctions, des classes, des hiérarchies surgissent spontanément et se constituent d'elles-mêmes parce qu'elles sont dans la nature des choses, parce que dans la réalité il y a du divers, que ce divers enferme du supérieur et de l'inférieur et qu'il en résulte des affinités et des répulsions. Ce ne sont pas euiement des intérêts réels qui séparent ou groupent

les hommes, ni des besoins communs, ni une culture semblable, mais tout ce qui concourt à réiaboralion d'une sensibilité de même ordre, et là se rencontrent une multitude de facteurs parmi lesquels les plus importants sont la religion, la race, Thistoirc et l'éducation.

Les nouveaux pensionnaires, sauf quelques Andorrans, sont Languedociens et, à une ou deux exceptions près, des cultivateurs. On pénètre facilement dans leur intimité. Dès le deuxième soir que nous nous sommes rencontrés au restaurant, mon voisin de table m'accompagne, le dîner terminé, au café d'où il sort en disant : « Nous nous connaissons maintenant... » Et il me trace sa biographie. Le porteur gavatch, après deux jours de travail en commun, ne me contait-il pas toutes ses affaires de famille? Cette population est accueillante, prompte à l'amitié, mais ses sentiments, en raison même de leur vivacité et de leur prompte manifestation, restent superficiels. Ils sont, d'ailleurs, aussi versatiles que vifs, très susceptibles et prompts à la colère. Un des habitués du restaurant déclare : « Je suis bon type ! Je suis un brave ! Je suis deux « fois brave, moi!... Mais si quelqu'un me fait une « saleté, je ne me connais plus, je suis hors de moi !... » Ils parlent quelquefois de tirer le couteau ; plus souvent ils menacent de donner des coups et^ lorsqu'ils racontent en avoir donné, toujours ils prétendent avoir réalisé des prouesses : d'un simple

revers de main, ils ont envoyé rouler à plus de dix mètres leur ex-ami.

Ils mangent leur soupe en tenant simultanément la cuiller de la main droite et la fourchette de la main gauche. Mais ils se montrent chatouilleux sur l'observation de certaines règles de bienséance reçues dans leur milieu. Un ouvrier ayant pénétré dans la salle à l'heure du dîner sans adresser aux dîneurs un salut collectif, mon voisin de table s'indigne de cette incorrection : (( D'où sort-il, ce mal élevé ?.. . Quand j'entre « quelque part, je dis : « Bonjour î » à tout le « monde ; et « Au revoir ! » ou « Bonsoir ! » quand « je m'en vais !... »

Un soir, des ouvriers du bâtiment parlent avec animation des émeutes de Barcelone. Reflétant les idées que la Dépêche de Toulouse propage, ils s'accordent à voir en Ferrer « un martyr » et dans les Espagnols « un peuple de sauvages ».

C'est la seule circonstance oij j'ai entendu tenir des propos d'ordre politique. Dans cette population effervescente, les conflits sociaux prennent tout de suite un caractère d'extrême violence et d'hostilité contre les personnes, si léger que soit le grief. « On n'a pas idée, c( me dit un homme du pays, ouvrier vigneron, (( de la haine qui existe ici entre les patrons et les c( ©uvriers. Les patrons ne voient que leur intérêt. Si, « dans le cours de l'année, il tombe, un matin, une « goutte d'eau, ils nous disent : Pas de travail aujour-

« d'hui, il est impossible d'aller dans les vignes. Mais « que, durant la vendange, il tombe de l'eau h torc( rents, que l'on soit mouillé jusqu'aux os, que l'on « enfonce à mi-jambe dans la boue, quelque besoin « que Ton ait de repos, il faut, le lendemain comme « la veille, parlir aux vignes parce qu'une seule chose (c importe, rentrer la récolte... Pendant l'année les « petits propriétaires qui emploient un ou deux (c ouvriers les paient trois francs pour une journée de ce six heures; mais les grands propriétaires qui embau- « chent des équipes ne donnent que deux francs cin- « quanlel... Ah! les patrons !... »

Un ouvrier de fabrique, venu pour la vendange, me conte qu'au cours de troubles provoqués par une grève dans la ville où il travaillait, un gendarme, touché par une pierre, la saisi à tout hasard, l'a accusé d'être l'auteur de cette violence et, par son faux témoignage, a obtenu contre lui, spectateur inofîensif, une condamnation à la prison.

Un autre vendangeur met à nu une conscience morale singulièrement élastique, bien qu'il ne devienne étranger à tout scrupule qu'après s'être éloquemment persuadé, par une argumentation abondante et publique, de la légitimité de son acte. Il raconte, à la table des dîneurs, qu'il a trouvé sur sa route, l'avant-veille, à la nuit, une ch-iîne d'engrenage d'automobile : ce C'est (( une veine! Je vais lâcher de la vendre... Vous com- « prenez, ce n'est pas à la mairie que je vais la porter :

« je n'en entendrais plus parler ; ils la garderaient <c pour eux... Or, on a droit à 5 o/o sur les objets que c( Ton trouve!... Si cette chaîne vaut cinquante francs, « ça fait. . . » ; après quelques secondes de réflexion : . , . (( Cinq -francs qui me sont dus ! Eh bien ! quand « j'ai eu ramassé la chaîne, j'ai vu les gens de l'auto. « mobile revenir avec une lanterne chercher l'objet c( qu'ils avaient perdu . Vous croyez qu'ils m'ont « demandé si je l'avais vu?... Non !... Deux fois ils « ont passé devant moi sans rien me demander!..* c( Vous pensez que je n'ai rien dit 1 Je n'avais rien à (( dire !... Quoi? rien me demander?... C'est mépri- « sant, ça I... Eh ! bien ! nom d'un chien ! que je m « suis dit, ça ne se passera pas comme ça!... Je la « garde I... Et je la rendrai si vous venez me la récla- (c mer! à moi!... J'ai fait mieux, car je suis hon- « nête : j'ai regardé sur le journal, le lendemain, pour « voir s'ils réclajnaient leur chaîne perdue ! Eh bien ! «rien! mais là, rien!... Ils n'ont donc pas fait ce « qu'ils devaient! Mais moi j'ai fait tout ce que je ce devais puisque j'ai regardé sur le journal !... Et puis, c( ces gens-là, on ne sait pas ce que c'est : ils se « trouvaient ici, venant le matin, je ne sais d'où, pour « être, le lendemain, je ne sais où... Des riches, en « tout cas ! qui ne regardent pas à cent francs ni à c( mille francs. Qu'est-ce que ça leur fait à eux, une ce chaîne de plus ou de moins ? Rien du tout ! Ils en <c achèteront une autre, et voilà !... Ah! si c'avait été

« une chaîne de bicyclette, une chaîne d'un pauvre « ouvrier, pour sûr que je la lui aurais rendue ! Il c< m'aurait payé le café et ça aurait fait le compte... c( Mais eusse, ils ne m'auraient peut-être même pas V donné quarante sous si je la leur avais rendue ! et « j'ai droit à 5 o/o d'après la loi !... Donc, je la garde (c et je vais tâcher de la vendre. Dame ! si j'en tire c( dix francs, je n'aurai pas perdu ma peine!... » Avec un sourire et l'oeil rêveur : « Peut-être même « que j'en aurai quinze francs... »

Quelle ingéniosité déployée dans la recherche et la trouvaille de raisons qui justifient à ses yeux son larcin ! Et, en tout le reste^ sauf qu'il boit, cet homme m'a toujours paru un brave homme et un excellent travailleur.

L'intempérance est extrêmement rare- dans le pays. Ce porteur est allé passer un dimanche à Béziess (Béziers) : il y a dépensé dix francs à boire, le gain de sa semaine. Il est revenu complètement ivre et n'a pu rentrer que grâce à l'assistance d'un camarade qui avait conservé sa lucidité. Un autre pensionnaire travaille dans la cave de son patron : il a le vin à discrétion, à portée de la main. Chaque jour, il boit quatre à cinq litres de vin. Lorsqu'il arrive dîner, à la nuit, il se trouve toujours en état de demi-ivresse. Ce sont les seuls cas que j 'aie constatés. Nous sommes à l'époque de la vendange ; l'afïluence des vendangeurs est considérable ; on en compterait plusieurs centaines ; il leur

est aisé de se procurer du vin ; le vin est bon marché, la vie facile, les salaires élevés. Que d'ivrognes ne verrait-on pas, en d'autres provinces ! Je n'en rencontre jamais, le soir, dans les rues. Les cafés regorgent de clients : ils causent plus qu'ils ne boivent. Tous ces journaliers vivent le plus chichement possible ; ils s'imposent toutes sortes de privlitions pour rapporter chez eux davantage d'argent.

Un jeune porteur, mon voisin de table, me confesse qu'il est incapable de conserver de l'argent : dès qu'il Ta en poche, il le dépense. Aussi se prémunit-il contre lui-même en prenant soin de ne demander à son patron, à la fm de la semaine, que ce dont il a besoin pour régler sa pension. Il ne touchera le surplus qu'au moment de partir.

Moment critique que le jour du départ ! Un ouvrier viticole ayant, dans ces conditions, touché son gain, est parti pour Béziers avec un ouvrier mécanicien. Ils y ont fait la noce. L'un a dépensé trente-cinq francs ; l'autre, cinquante.

Les Toulousains ont mauvaise réputation, en ce village. Chaque année, me dit-on, de violentes querelles éclatent entre eux. Précisément^ un jeune voyou toulousain, embauché pour la vendange, vient de temps à autre dîner à l'auberge. Un soir, il y amène deux Toulousains d'une vingtaine d'années, que des faces crapuleuses et la fausse élégance de vêtements très fripés dénonçaient comme des chenapans de la

pire espèce. Il paie la demi-portion dont ils font leur repas et quête pour eux, à droite et à gauche, du vin. On n'ose refuser, mais on se garde avec soin de leur adresser la parole. Ils reparaissent un autre soir avec un quatrième Toulousain plus âgé ; ils dînent d'escargots ramassés dans les vignes et qu'ils ont prié la patronne de leur préparer. Une dispute s'élève brusquement entre eux à propos de quelques sous. Dans un soudain accès de fureur, le plus jeune se lève, saisit une chaise, la lance violemment sur la table où elle brise verres et assiettes et, comme épuisé par cette poussée de rage impuissante, se laisse choir sur un banc, en proie à une crise de larmes. Les autres l'inveciivent, le fixant avec des yeux oii la haine et la joie éclatent ; l'expression de leurs visages est effroyable de férocité. Un instant, nous avons cru qu'ils allaient se jeter sur lui. Mais ils se ravisent et sortent après une vive discussion avec la patronne pour ce qu'ils devaient lui payer. Nous avons su, le lendemain, qu'ils s'étaient rendus dans un autre restaurant et s'y étaient battus. Un des pensionnaires nous conte qu'il avait précédemment rencontré au café l'un d'eux qui lui avait offert de jouer à la manille quelque argent ; mais il avait refusé, flairant un piège. A un autre pensionnaire, le même Toulousain avaitfait, un peu de temps auparavant, quelques avances amicales et finalement s'étail enquis du jour de son départ, se proposant sans doute de le soulager de ses économies de vendangeur.

Le lendemain de la bagarre, un des voyous de Toulouse revient dîner, seul, et demande si l'un de nous ne pourrait l'héberger cette nuit-là : son embauchage, prétend- t-il, vient de prendre fin ; il n'a plus de hangar po:jr coucher ; il sera obligé de passer toute la nuit dehors. Il va de soi que tous les pensionnaires se récusent : l'ouvrier a particulièrement horreur de Tapache. Le soir suivant, il revient encore, accompagné de deux nouveaux camarades de même apparence et Toulousains également. Il se livre à quelques facéties qui forcent le rire, mais qui, faites aux dépens des divers consommateurs, en amènent plusieurs à se fâcher. A deux reprises, une rixe a failli éclater. C'était sûrement le but cherché. Mais les hommes provoqués ont, par bonheur, retrouvé opportunément tout leur sang-froid. Ce coup manqué, l'individu suspect se fait aimable et cherche à nous vendre à bas prix une montre en nickel ; plusieurs jours auparavant, il nous avait offert à des conditions anormalement avantageuses une montre en argent, — Tune et l'autre évidemment volées. Dans les deux cas, le succès n'a pas répondu à ses espérances.

Au début de cette nuit-là, alors que les pensionnaires étaient couchés depuis plus d'une heure, les deux camarades du « marchand de montres » pénètrent dans l'auberge, dont le dernier rentré d'entre nous avait simplement tiré la porte. Un des pensionnaires, encore mal endormi, les ayant entendus cir-

LA VENDANGE EN LANGUEDOC i/1

Ciller doucement de chambre en chambre, se lève et les interpelle. Ils allèguent qu'ils avaient cru trouver l>our eux-mêmes un lit disponible et n'avaient pas voulu déranger la patronne. L'autre les met vivement dehors et pousse le verrou. S'ils avaient trouvé un lit, ils seraient partis à la première heure sans payer et sans aucun doute après avoir récolté dans les vêtements des dormeurs montres et porte-monnaie.

Il va de soi que les agissements publics de cette banâe de malfaiteurs lâchée au milieu d'une nombreuse affluence de travailleurs honnêtes ne préoccupent aucun des multiples agents de police avec ou sans képi que l'administration communale ou centrale emploie ouvertement ou en secret dans ces grandes agglomérations temporaires d'ouvriers venus des divers coins de l'horizon. L'Etat, étant devenu la propriété privée d'une certaine oligarchie, lui sert d'instrument pour poursuivre ses intérêts propres, conçus comme distincts de ceux des citoyens et même opposés aux leurs. Aussi ne vendra-t-il plus de la sécurité que dans la mesure nécessaire à sauver en apparence son rôle de protecteur des personnes et des biens ; mais la force policière obtenue dans ce but, il l'emploiera presque exclusivement à des besognes propres à sauvegarder, au détriment de l'ensemble des citoyens, les intérêts politiques de la faction régnante.

Presque partout, les vendanges s'achèvent. Les

départs d'ouvriers se succèdent. Un de mes voisins de table s'éloigne aujourd'hui même. C'est un ouvrier de fabrique, travaillant dans une ville du Haut-Languedoc 011 il habite avec ses parents : jeune homme d'une vingtaine d'années, au verbe haut et sonore, bruyant, important, excessif et futile. Quand il parle, il semble vouloir faire un sort à chaque mot. Il ne peut dire : « Je partirai par tel train, » sans prendre le ton oratoire: c( Moâ/,.. voilà!... J'arriverai chez moi ce c( soâr.,. Mes frais payés, il me restera vingt francs « de bénéfice net et je les donnerai à mon père et à « ma mère : je veux qu'ils voient que j'ai pensé à « eux. » Il est excellent fils et tient à en faire profession. «... Moâ!,.. voilà!... Je suis syndiqué, fédéré « et confédéré! » Ouvrier, il n'élude aucun des devoirs qu'il s'impose au nom de la confraternité socialiste ouvrière. Et, interrompant ses déclarations de principe : « Tiens ! c'est cela !... recouds-moi ce bouton ! » me dit-il, bienveillant et autoritaire, ce Tiens ! pour- « suit-il, si tu as de la corde, ficelle-moi donc ce c( paquet ! » Et pendant que, volontiers docile, je m'attarde à ces petites besognes, il jette sur le miroir un coup d'oeil satisfait et il pérore : « Je crois que ce ma cravate est bien nouée, eh?.,. Ma chemise est « propre, eh ?... Moâ ! pour rentrer chez moâ^ je veux c( être propre, ehl... » Il a revêtu un petit complet de couleur claire, minutieusement reprisé par les soins maternels, et, tout en marchant, il tend le jarret ;

cambre le torse ; d'un regard rapide, à la dérobée, il contrôle l'aspect du veston, la chute du pantalon sur la chaussure. « Moâ / voilà! le travail fini, j'aime à « être propre, eh?... Ce petit paquet est bien ficelé, « eh?... Je serai chez moi ce soâr et je remettrai « vingt francs à mes parents : je veux qu'ils voient que « j'ai pensé à eux. . . Ma cravate est bien nouée, je c( pinse, eh?... » Je lui en donne l'assurance et, pour en obtenir une fois de plus la solennelle déclaration, mainte fois prodiguée, de ses convictions politiques et sociales, je demande à mon tour : « Il ne faudra « pas oublier d'aller faire un tour au Syndicat? » Déclanché tout aussitôt: ce Moâ /. . . voilà ! . . . Je c( suis syndiqué, fédéré et confédéré, eh?... » Le ton est important et l'attitude est impérieuse: il se redresse, il déclame ; on dirait un jeune coq faisant un discours.

... Le grappillage vient d'être autorisé; les vendanges sont finies. A Béziers, sur les allées Riquet où se tenaille marché aux bras, je retrouve encore de nombreux groupes de vendangeurs ; mais ce sont tous des Espagnols qui s'y rejoignent pour rentrer ensemble au pays. Sur d'autres places et aux abords de la gare, ils sont assis sur les bancs, attendant l'heure de partir. Les trains en emmènent un grand nombre. Les autres vont refaire à pied la route. Quelques-uns achèvent leur voyage de retour avec le mulet ou

la voiture à bras qui porte les bagages de toute la famille. Chaque jour, sur la route de Perpignan, ils redescendent par groupes, regagnant leur pays...

Conclusion

En Languedoc se déroulent déjà les paysages d'Italie et d'Espagne. Dans ce cadre de poussière blanche et de cyprès sombres, d'âpres collines et de fécondes vallées, sous le ciel en joie, dans l'atmosphère lumineuse et pure, vit une race oii se mélange le sang des Latins, des Grecs, des Ibères et des Arabes, une race merveilleusement douée^ qui a reçu beauté plastique, voix admirable, langue charmeuse, instincts esthétiques et littéraires, politesse, affabilité, complaisance, grâce, intelligence souple et vive, chaude imagination, le sens de la mesure et le goût de l'outrance ; elle est harmonieuse et excessive, réaliste et sentimentale, positive et enthousiaste, calculatrice et généreuse ; et elle se retrouve tout entière dans chacun des fils de cette même terre ardente et de ce ciel en fête. On ne saurait imaginer plus de différence ni niême plus de contraste entre les habitants des campagnes du Languedoc et les paysans qui cultivent le soldes autres provinces françaises.

Mais l'homme, partout le même et partout différent,

s'accuse en eux avec de semblables besoins, passions et espérances, sous les modalités variables de la province et de la race. Les différences sont de degré plus que de nature et, néanmoins profondes. L'homme enferme du permanent et du changeant, du semblable et du dissemblable, et, pour parler comme Platon, du même et de l'autre : il est un mélange. Aussi son imité complexe nécessite-t-elle, comme objet d'étude, le recours à des méthodes variées, et comme matière de l'activité du législateur, une constitution et des lois où ridentité des principes s'associe à la souple variété des applications particulières.

La méthode libérale classique déduit de quelques caractères généraux et essentiels de l'humanité et de quelques faits fondamentaux de la vie économique l'universelle et impérieuse recherche de l'intérêt personnel et le jeu automatique de l'offre et de la demande. La méthode concrète, dégageant du particulier le général, met en relief, par le chemin de l'induction, ces mêmes lois que la déduction découvre et saisit, en outre, certains aspects du réel qui échappent aux prises de méthodes différentes.

Cette étude directe de la réalité nous a fait surprendre en action les profondes différences psychologiques qui séparent l'ouvrier agricole de langue d'oïl et l'ouvrier agricole du Midi, le Briard ou le Beauceron et le Languedocien. La présence, à côté des caractères généraux communs à tous les hommes, de carac-

tères propres à certaines races, à certains pays, provinces et climats, implique donc, pour de multiples détails d'un même problème, des solutions différentes. Le vigneron languedocien a voulu et obtenu la journée de six heures dans le cours de l'année, de neuf heures à l'époque des vendanges ; au contraire, le paysan du Centre et du Nord ne trouve aucun inconvénient à fournir douze à quinze heures de travail pendant la moisson et dix à douze dans le reste de Tannée. C'est dire l'absurdité d'un système qui fait de l'État, en cette matière, l'unique législateur. Légiférant pour tous, unique régulateur de l'activité économique, l'Etat aboutit nécessairement à formuler des exigences inadaptées aux situations réelles. Les intéressés possèdent, au contraire, une aptitude éminente à exprimer la loi de leur action. Il ne manque à leur collectivité, naturellement apte à discipliner ses besoins et exprimer la règle de ses intérêts, que le statut légal qui la transforme en corps organisé légiférant sur sa propre vie. A l'Etat, groupement suprême, revient seulement la tâche de dégager les traits communs, les plus généraux, de ces activités diverses et d'expliciter leur unité cachée.

L'absence d'organisation du travail des vendanges, d'un office centralisant les demandes et offres de bras, rend la découverte de l'embauchage difficile et dispendieuse. Les journaliers perdent du temps et de l'argent à courir le pays en quête d'un emploi temporaire ;

l'abri nocturne Je plus médiocre est coûteux; il sW ajoute des frais de transport — billet de chemin de fer ou usure de souliers — et des frais de nourriture, si frugale soit-elle, qu'aurait épargnés le placement immé. diat par les soins d'un Bureau central de la viticulture. La Bourse du travail remplit très imparfaitement cette fonction : organe d'un parti politique et non d'une profession, elle ne joue le rôle d'intermédiaire que pour une (raclion des propriétaires et des ouvriers. Le bureau de placement d^un syndicat professionnel libre ne réussirait pas beaucoup mieux, puisque, par définition, les patrons et les salariés seraient libres de ne pas recourir à son aide. Enfin, dans un régime politique où la' puissance publique est envisagée comme une source de profits pour ceux qui la détiennent et un instrument de guerre contre ceux qui en sont exclus, les groupements professionnels, ou bien restent interdits comme susceptibles d'opposer des obstacles à la volonté de TEtat centralisateur et compresseur, ou bien, tolérés, deviennent pour les fractions concurrentes un moyen de conquérir le pouvoir ou de s'y maintenir : l'Etat ne pouvant plus profiter de la dispersion inorganique de ses administrés pour enfler sa domination, pénètre d'influences et d'intrigues leurs groupements, les entraîne à collaborer ouvertement ou inconsciemment à ses propres desseins, les favorise ou les combat suivant l'intérêt passager qu'il y trouve ; détournées de leur objet, ces associations ne

répondent plus aux espérances que Ton avait fondées sur elles, et la puissance publique, propriété d'un parti, s'affermit dans le désordre d'où elle est née et dont elle s'alimente.

Faute d'un organe réglant l'afflux des vendangeurs et leur répartition entre les domaines, l'immigration de- la main-d'œuvre surabonde, et la loi brutale de l'offre et de la demande, rompant la barrière du tarif syndical, avilit la valeur des bras, amène le troupeau des solliciteurs à vendre leur peine à des prix de famine : le salaire des coupeurs tombe à trente-cinq sous, vingt- cinq sous même, et l'on finit par refuser les bommes, à ce prix, parce qu'ils mangent davantage que les fenimes. Quand le marché aux bras s'achève, il en reste, par centaines, qui n'ont pas trouvé d'emploi : ils forment cette « armée de réserve du capital» où l'on peut puiser, s'il y a nécessité fortuite, à des taux dépréciateurs du juste salaire. Et cependant, en plus d'une localité, çà et là, des propriétaires manquent encore d'ouvriers. Ce désordre se complique d'une immigration d'où Ire-monts qui ne connaît d'autre règle que le hasard : venus de plus loin, prisonniers de l'éloignement, les Espagnols sont amenés à subir des conditions plus rigoureuses pour ne pas retourner chez eux mains et ventre vides ; au lieu de fournir à l'insuffisance locale des travailleurs le travail d'appoint, ils concurrencent les ouvriers français, et ceux-ci, quelque pénétrés qu'ils soient

d'idéalisme liiuiianitairc par les prédicants électoraux, murmurent et protestent, faisant du nationalisme économique sans le savoir, lorsque, sous les ombrages des allées Riquet, les recruteurs préfèrent aux vendangeurs français leurs « frères » d'au delà des Pyrénées.

La situation précaire des émigrants espagnols demanderait aussi de sensibles améliorations. Familles ou individus isolés, ils restent dépourvus de toute assistance matérielle et morale. Au contraire, les Flamands qui viennent en France travailler la betterave, forment des groupes organisés dont le chef traite de gré à gré avec les propriétaires. Les nombreux Polonais qui, depuis quelques années, se rendent dans nos provinces du Nord pour y exécuter les grands travaux agricoles, sont groupés et conduits par leurs prêtres. Le clergé surabondant d'Espagne, s'il entrait dans cette voie, fournirait sans peine les sujets nécessaires à la sauvegarde des intérêts matériels et moraux de tant d'hommes, de femmes et d'enfants qui montent en Languedoc pour la saison des vendanges.

Le village languedocien donne l'impression d'une cité, — âme ardente et petite capitale des campagnes qui l'entourent : on y aime le chant, la musique, les vers, le théâtre, les. idées. On travaille la terre et, la besogne achevée, on fait toilette, on cause, on se promène. Les témoignages extérieurs de politesse, d'amitié, se prodiguent et n'excluent pas le vrai mouvement du cœur, la charité discrète de la patronné d'auberge

aidant de quelque menue monnaie son pensionnaire qui vient de passer à un emploi moins rémunérateur.

Le public de l'auberge^ au temps des vendanges, est des plus mêlés. Avec hâte et sans bruit, un jeune électricien se retire du contact de cette plèbe bruyante: le sens hiérarchique de l'ouvrier, une fois de plus, s'affirme ; les incidents communs de l'existence accusent, dans la masse ouvrière, la présence de catégories qui ne s'équivalent pas. A l'opposé de l'aristocratie du travail, quelques dévoyés surgissent au milieu des journaliers qui peinent; jeunes gens sans aveu, à l'affût d'un mauvais coup, ils causent du scandale, provoquent, pillent sans vergogne. Un honnête salarié, larron d'occasion, ne s'approprie une chaîne d'automobile qu'après avoir noyé ses scrupules dans un débordement d'éloquence casuistique. Enfin, trait surprenant, ces vendangeurs du Midi font preuve de plus de sobriété que les ouvriers et cultivateurs du Centre et du Nord n'étalent d'intempérance.

Les excès du Midi consistent plutôt en excès de langage : ils travaillent bien, mais ils bavardent mieux encore. Les propos de vendange attestent l'intense pénétration des esprits par les idées officielles. Les instituteurs laïques s'emploient jusqu'en dehors de l'école à propager le protestantisme. De menus faits de la vie locale témoignent de la puissance cachée de la Maçonnerie. L'instruction publique, la justice forment les mailles solides du filet jeté sur ces popula-

tions. Sous la pression de ces divers facteurs, les fortes croyances qui avaient élevé la race très au-dessus d'elle-même se dissipent, et le relâchement des mœurs se généralise.

Certains propriétaires chôment le dimanche ; mais d'autres, dont les vignes peuvent être vendangées en un ou deux jours, embauchent alors pour le dimanche le personnel inoccupé, de sorte qu'il y a peu d'ouvriers qui ne travaillent ce jour-là. Parce que c'est la vendange, toute autre considération est abolie : on raisonne ainsi, en d^autres régions, pour les foins et pour la moisson (i). Les populations, dont le sentiment chrétien est affaibli ou disparu, retombent ainsi sous le joug du métier ou le déterminisme des saisons : elles redeviennent asservies à leur tâche matérielle ou aux lois de l'univers physique ; le transcendantalisme chrétien, son idéalisme et son réalisme surnaturels les avaient affranchies des forces inférieures comme ils avaient soustrait leur for intérieur aux violences du pouvoir temporel. La formule « suprématie du pouvoir civil », issue du protestantisme et de la Révolulien jacobine, réasservit les consciences au bras séculier : César impose sa volonté aux volontés, sa pensée aux pensées; il fait la vérité, la morale et le droit.

I. De même, dans certains métiers ségrégateurs : les mariniers et les marins-pècheurs, par exemple. Leur vie exceptionnelle les séparant de la masse, ils se persuadent aisément qu'ils peuvent dérogera la loi commune.

Les intérêts matériels, exprimés dans le métier, et les suggestions physiques, issues du spectacle des forces de la nature, soumettent à leur loi l'activité supérieure de l'homme. La toute- puissance de la Nature, formulée par le scientisme, et celle de l'État, que traduisent la loi et la force au service de la loi, conspirent à ramener l'homme à la double servitude dont l'Eglise l'avait affranchi. La tendance à la divinisation du monde physique et de la société humaine développe peu à peu une religion naturaliste officielle qui exprime cette idolâtrie avec une force et une netteté croissantes. On pressent déjà l'institution de fêtes civiles qui consacrent la subordination de l'homme aux éléments qu'il devrait dominer : nous avons déjà la fêle du travail, nous aurons la fête des saisons ; la morale correspondante réclamera ses Bacchanales, ses Bois d'amour (i), sa Prostitution sacrée {'2) ; sur les Calvaires renversés des carrefours se rcédifieront les Hermès provocateurs. Nous touchons au terme d'une évolution commencée il y a quatre siècles par la pré-

I . Il y a vingt-cinq ans environ, un député socialiste exprima, à la tribune de la Chambre, le désir que plusieurs bois des environs immédiats de Paris fussent ouverts à une jeunesse que les consignes des gardes forestiers n'inquiéteraient plus,

3. Les fonctionnaires et hommes politiques ont d'autant plus de chances de parvenir à de hautes situations qu'ils pratiquent l'union libre ou les divorces successifs. Ainsi se marquent les étapes d'une évolution dont la direction générale est aisée à définir.

tendue Réforme et qui tendait à ressusciter tout le paganisme. Sur cette terre où la lumière, la grâce, la poésie et la joie semblent prêtes à faire fermenter à nouveau les religions encore mal exorcisées de l'antiquité, le paganisme réapparaît dans le manichéisme des Albigeois voilé d'un ascétisme impossible, se reconnaît dans la Réforme résignée au péché et à la damnation nécessaires, se retrouve tout entier dans le naturalisme moderne. L'âme languedocienne, enthousiaste et ardente, se prend vite au piège des nouveautés passagères et périlleuses, s'abandonne à ces folles doctrines, tour à tour : les vendangeuses saluent dans le protestantisme de nos jours une nuance diverse et fuyante de la religiosité traditionnelle, une sorte de foi dépourvue, comme la morale de Kant, de toute substance, et, comme la morale de Guyau, d'obligation et de sanction, une croyance et une éthique du laissez-faire, laissez-passer, annonciatrices du proche néopaganisme d'Etat. Pauvres vendangeuses à la tête chaude, au cœur vibrant î Pauvres vignerons au langage si doux I Cigales ivres de soleil dans la coupe large de leurs vallées I Peuple léger et charmant qui a reçu pour frontières la ligne claire des collines nues, le profil bleu des Monts cévenoles, le ciel pur du Languedoc ! Mais peuple inconstant, facile à glisser aux vieilles erreurs et à revenir prier devant les pires idoles!,..

n nous reste à grouper les traits communs aux conclusions particulières des trois études précédentes et à dégager les vérités qu'ils nous amènent à apercevoir et à exprimer.

Nous avons constaté chez le cultivateur briard (elle Morvandiau émigré dans la Brie) le goût du travail, la passion de la terre, l'amour de l'argent, l'esprit de suite, la méthode, la patience, l'énergie. Usait obéir et il sait commander : il est discipliné et il est autoritaire. Sous des apparences parfois servîtes, il reste avide d'indépendance et jaloux de ses droits ; sous d'humbles dehors, il est fier et même orgueilleux. Sa religion estterrestre et son intérêt mesure sa moralité ; son activité matérielle absorbe sa vie spirituelle ; le sol auquel il est attaché constitue son idéal et ferme son horizon. Il s'applique à tirer de la terre, des bêtes et des gens tout ce qu'ils peuvent donner. Le résultat

justifie les procédés ; la réussite Tinquiète, non les scrupules. L'expérience de sa vie rurale lui fournit la norme de toutes choses : il ne traite pas les affaires publiques dans un autre esprit que ses affaires privées. La corruption ne lui semble pas blâmable dès lors qu'elle lui est profitable ; ramenant tout à soi et à son intérêt propre, il sacrifiera sans hésiter, à des vues courtes mais précises sur son profit personnel, toute considération des effets proches ou lointains qu'entraîne une mesure d'ordre général.

Dans la Beauce plus encore que dans la Brie, profonde est la prudence, extrême la défiance ; l'esprit de dissimulation et de ruse s'accentue, l'égoïsme s'aggrave, l'âpreté au gain s'exaspère. Nous retrouvons les mêmes quaUtés d'intelligence, de jugement, de prévoyance et d'économie, mais aussi la même capacité d'erreur lorsque, mû par les influences éducatives contemporaines, le cultivateur, au lieu de disserter des choses de son travail et de son village, tente d'aborder les questions générales, de traiter les problèmes de doctrine ou de résoudre les difficultés que soulève la gestion des intérêts nationaux.

En Languedoc, le caractère des habitants diffère autant que le paysage. On reste étonné de la sobriété générale qui contraste si fortement avec l'intempérance trop fréquente des cultivateurs du Centre et du Nord ; on est surpris de l'activité esthétique et littéraire qui règne dans un village de vignerons, de leur goût

pour les discussions d'idées, de raffinement, la distinction, les séduisantes qualités extérieures de ces hommes de la terre. Ils montrent moins d'économie, de prévoyance, de méthode que ceux des provinces septentrionales, moins de goût pour le travail et un penchant très vif pour les plaisirs. Ils ne travaillent que parce qu'ils ne disposent d'aucun autre moyen de se procurer de l'argent, et ils ne recherchent pas l'argent pour lui-même, mais pour les choses agréables qu'il permet d'acquérir. Très fermes, ardents même dans la recherche et la poursuite de leur intérêt matériel, ils éprouvent le besoin de le masquer sous une rhétorique enthousiaste et des idées verbalement généreuses.

Le type méridional et le type septentrional, si nettement différenciés, se nuancent l'un et l'autre dans les diverses provinces de langue d'oïl et de langue d'oc. La méthode concrète est particulièrement apte à en rechercher et définir les variétés, La constatation de ces variétés suffit à faire apparaître comme nécessaire une législation assez souple pour s'adapter à chacune d'elles. Les principes généraux du droit peuvent et doivent s'harmoniser aux coutumes particulières et les harmoniser entre elles. L'unité n'exclut pas, mais appelle la variété. La constitution politique devrait donc permettre et affermir cette variété dans l'unité.

Dans certaines régions tend à prédominer le morcellement ; ailleurs, la concentration de la propriété.

L'émiettement rend la culture onéreuse et difficile ou impossible ; la concentration peut amener de grands conflits entre propriétaires et travailleurs si le grand propriétaire pratique l'absentéisme matériel qui le transforme en coûteux inconnu et l'absentéisme moral qui fait de lui, au milieu de ses gens qui n'en reçoivent ni conseil, ni protection, ni marque d'estime et d'amitié, un étranger et même un ennemi. La petite propriété, d'autre part, peut subsister et prospérer en évitant les défauts et dangers du morcellement si elle se transforme en propriété collective familiale, en communauté de famille : l'épreuve des siècles a montré l'excellence de cette solution dont le Gode Napoléon a décrété l'impossibilité. La propriété syndicale apparaît désirable pour l'acquisition des engrais, la vente des produits, la possession de machines que de petits exploitants isolés ne pourraient acquérir. Mais le bien de famille reste la plus simple, la plus naturelle, la plus compréhensive des propriétés syndicales, celle qui, inspirée par la nature même, demeure susceptible d'être la plus universellement pratiquée. Parce que la réalité est complexe, les formes d'appropriation du sol doivent être complexes également ; parce que l'une de ces formes est plus particulièrement déterminée par les exigences conjointes de la culture, de la vie familiale et de la vie individuelle, elle devrait être plus particulièrement respectée et cependant elle reste la seule que proscrive notre loi.

COIS'CLUSION GÉNÉRALE 289

La différence de mentalité que nous avons constatée entre cultivateurs de provinces différentes, nous la retrouvons, dans la même province, entre travailleurs voués à des occupations dissemblables.

La presque totalité des vendangeurs au tnilieu desquels je me suis trouvé étaient des ouvriers agricoles. Si la différence est grande entre l'ouvrier et le paysan, elle augmente encore lorsque celui-ci est un journaliervendangeur et celui-là un spécialiste électricien : mon tâcheron beauceron est blessé de l'épithète de « betterave » dont l'ouvrier de l'industrie s'amuse parfois à qualifier l'ouvrier agricole ; le jeune électricien languedocien, qui a conscience d'appartenir à l'aristOGratie ouvrière, ne consent pas à frayer avec la masse hétérogène des vendangeurs, et cette plèbe, qu'il juge trop grossière, conserve cependant une dignité que blesse le voisinage de quelques vauriens.

Ce que l'on appelle globalement « le peuple », comme s'il s'agissait d'une sorte de magma d'éléments équivalents, constitue donc, au contraire, un ensemble de parties différenciées auxquelles il ne manque qu'un statut légal pour devenir un système ordonné. Mais l'expression vague dont il est fait usage s'impose par l'apparence même derrière laquelle notre constitution sociale dissimule les réalités : si l'on ne reprend un contact direct avec les réalités vivantes, on voit seulement ce que cette constitution nous contraint de voir, une poussière désordonnée d'individus

doQt les tourbillons sont soulevés ou dissipés par un pouvoir central dont la toute-puissance ne connaît pas de limites.

Considérés dans leur ensemble, les ouvriers agricoles, disons même tous les cultivateurs, qu'il s'agisse de simples journaliers ou de fermiers ou de petits propriétaires travaillant leur champ, se différencient profondément des ouvriers de Tiadustrie'et des ouvriers mariniers ou des marins-pêcheurs. Par leurs caractères généraux, les travailleurs de la terre, des usines et de l'eau, forment trois groupes nettement distincts, trois types définis par la nature de leur travail, l'habitat qu'il leur assigne, les rapports sociaux qu'il crée, le caractère individuel qu'il détermine ; trois espèces du genre « ouvrier », ségrégées par leur milieu propre — l'eau, la terre, l'usine — et dominées dans leur psychologie, leurs besoins, leur activité, par les conditions spéciales à la vie même de l'atelier flottant, de l'atelier où s'exerce le libre jeu des forces naturelles, de Tatelier où certains éléments de la nature, tenus captifs, besognent sous la discipline que leur impose l'intelligence humaine.

Comme une société ne se compose ni ne peut se composer uniquement d'ouvriers manuels, mais comprend d'autres « genres », nous devons dire que, dans la réalité, il n'y a ni ne peut y avoir égalité sociale au sens d'identité. Le corps social est complexe et façonné par des éléments divers coordonnés en grou-

pe3 cux-iiiùiiies différents. Cette égalité-identité ne peut s'entendre que d'un certain résidu qui se retrouve Je même chez tous les individus après exclusion de tous les traits qui les diversifient : une telle égalité n'est qu'une abstraction ; prétendre la réaliser, c'est poursuivre la plus folle des chimères. L'égalité réelle, concrète, est cependant concevable si l'on entend par là celle qui se rencontre dans une organisation sociale où tous les individus, considérés isolément ou en groupe, sont égal"Ôft«>nt mis à même de réaliser leur type général et individuel d'homme et leur type particulier d'homme appartenant à un groupe et à un ordre donnés. A ce point de vue réaliste des idiosyncrasies personnelles et collectives, Tégalité est réalisable. Mais nous voyons que, dans notre société, celte égalité réelle n*est ni ne peut être réalisée.

La liberté réelle n'étant, d'autre part, concevable que comme la possibilité, pour chaque individu ou collection d'individus, de réaliser son type propre tel que le définissent ses conditions spéciales dévie, nous constatons, de même, que, dans notre société fondée sur la négation de l'existence de types différents, individuels ou collectifs, la liberté n*est qu'un vain mot.

Et comme il n'y a pas de fraternité hors une société où tous sont également libres, au sens précédemment défini, l'équilibre harmonieu^t des éléments et des forces de la société n'apparaît pas moins impossible à atteindre : le spectacle de discordes intestines

de haines même, que la réalité nous offre, vérifie amplement Texactitude de cette conclusion.

La société moderne se réclame précisément de ces trois principes, mais elle n'en réalise aucun : elle se paye et elle nous paye de mots.

La réalité psychologique, dégagée par l'analyse des caractères, et la réalité sociale, telle que la fait apparaître l'analyse du métier, concourent, avonsnous dit, à accuser l'existence de différenciations profondes dans l'ensemble des travailleurs manuels. Cette différenciation suppose une spécialisation produite par la formation éducative correspondante. Celle-ci semblerait, au premier abord, superflue pour des modes d'activité aussi simples que ceux des faneurs, moissonneurs et vendangeurs, et, de fait, nous constatons que le premier venu peut rapidement collaborer à ces divers travaux agricoles ; mais nous constatons aussi que le rendement de cet ouvrier occasionnel, très sensiblement inférieur à celui des hommes de métier, reste de valeur médiocre. Seul, un dressage spécial permet d'acquérir la souplesse, la précision et la rapidité de mouvements ainsi que l'endurance indispensables au bon accomplissement de la besogne champêtre. Le moissonneur beauceron se plaint que la campagne manque de ces bons ouvriers que l'on y trouvait autrefois, qui s'y formaient spontanément

CONCLUSION GÉiNÉRALE 293

parce que, nés dans une ferme, ils s'essayaient d'euxmêmes aux divers travaux, s'y livraient comme à un jeu, acquérant sans effort une adresse et une résis^ tance incomparables (i).

Ainsi apparaît que le privilège de la perfection dans l'accomplissement d'une tâche appartient à celui qui est né et a grandi près d'elle, pénétré à tout instant par ses plus secrètes influences. L'atelier familial assurant la transmission des pratiques consacrées par l'expérience de plusieurs générations, voilà la première des écoles professionnelles et la meilleure, vraiment gratuite celle-là^ et qui suppose l'attachement héréditaire au métier, donc la permanence de la famille. Mais cett'e permanence est incompatible avec le divorce, qui sévit dans les faubourgs des villes, et avec le partage forcé qui ruine les campagnes. A Finverse, il est souhaitable que cette stabilité traditionnelle s'associe à toutes les capacités évolutives : la coutume professionnelle ne doit pas empêcher le progrès lié à l'adoption de nouvelles molbodes ni l'aire obstacle à l'esprit de découverte. L'école professionnelle proprement dite corrige les défauts stabilisateurs à l'excès de l'école familiale.

I . On trouvera, dans mes Deux Chauffeurs-Condacleurs, une remarque semblable faite par l'un de ces conducteurs sur lui même et sur son fils,

La famille rurale, qui apparaît ainsi comme un gouvernement, un atelier, une école, exige un support matériel, le domaine d'exploitation. Si ce domaine se constitue, le partage forcé le détruit. Le journalier beauceron aperçoit de lui-même le trouble matériel causé par la division obligatoire et la divisibilité indéfinie des héritages : la culture devient onéreuse, difficile, parfois même impossible. Il n'en apercevait pas ou n'en exprimait pas les funestes consé^ quences sociales. L'impossibilité de faire vivre une famille sur une trop petite parcelle de terre conduit au malthusianisme ; l'impossibilité de fonder une famille entraîne l'émigration à la ville, non pas d'un excédent de population, mais des jeunes paysans que réclame la terre. Alors se produit le redoutable phénomène de la dépopulation des campagnes avec tout son cortège d'ctTels malfaisants : terres qui redeviennent incultes faute de bras, terres que désormais cultivent des bras étrangers ; l'immigration, d'abord accidentelle, d'ouvriers agricoles belges, polonais, italiens, espagnols, devient régulière ; puis, celte invasion périodique tend à devenir permanente ; en fin de compte, les groupes passagèrement résidents se fixent, le sol et la population se dénationalisent. La Patrie est en péril.

Mais l'organisation de la classe agricole déborde

l'organisation de la famille rurale, bien que celle-ci en demeure l'unité essentielle, Téloment fondamental. Le métier auquel appartiennent un certain nombre de familles multiplie entre elles certains points de contact, les enveloppe dans un système d'idées, de besoins et d'intérêts semblables, crée entre elles une certaine communauté d'ordre général et supérieur qui requiert une organisation propre. Bien que le travail agricole laisse à chaque famille une indépendance qui ne se retrouve pas ailleurs (la subordination étant éminemment celle de l'homme aux forces naturelles dont le gouvernement lui échappe), cependant les progrès des méthodes de culture, notamment l'usage des engrais et des machines, les amènent à se concerter pour en effectuer à meilleur compte Tachai ou l'emploi. De là, l'apparition et le développement des syndicats agricoles, si utiles, si prospères, et cependant encore insuffisamment connus et répandus. Cette organisation professionnelle de l'agriculture ne serait pas moins avantageuse pour assurer le transport et la répartition des bras entre les grands et moyens domaines à l'époque des principaux travaux saisonniers. Mais l'organe régulateur de l'afflux des ouvriers du dehors, de leur distribution et de la fixation des conditions de leur travail, ne fonctionnera convenablement que s'il reste soustrait aux influences politiques que distillent les agents électoraux secrets ou avoués. Cette condition essentielle demeure irréalisable dans

un Etat dont le fonctionnement suppose la captation de tous les intérêts, privés ou publics, individuels ou collectifs, au bénéfice d'une faction qui entreprend la conquête tin pouvoir ou qui, l'ayant conquis, s'y retranche.

Si maintenant nous envisageons en elle-mcme l'activité du travailleur, nous constatons que tout travail, individuel ou collectif, à ses divers degrés et dans ses divers éléments, requiert une direction, un contrôle et des sanctions.

Nous le constatons pour les besognes les plus simples : la présence continuelle du premier des fermiers briards étudiés et sa collaboration manuelle en font un contrôleur permanent et un entraîneur ; aussi obtient-il du travail de ses ouvriers agricoles un rendement très supérieur à celui qu'obtient le second fermier briard qui n'est pas un entraîneur et dont le contrôle est discontinu : en l'absence du maître et de tout surveillant, les coupeuses languedociennes se préoccupent de déployer une activité normale parce qu'elles savent que le patron, en recevant à sa cave les comportes pleines, mesure le travail accompli ; le tâcheron de la Beauce, bien qu'il ait un intérêt personnel, direct, immédiat, à exécuter sa tâche le plus rapidement possible, se laisserait aller à augmenter sa dose de repos et à allonger ses bavardages s'il

n'était stimulé de temps à autre par l'apparition du fermier dont il craint le mécontentement. Le patron d'une maison de commerce ou d'une usine ne fait effort pour produire beaucoup, vite et bien, que par crainte de concurrents qui lui enlèveraient sa clientèle. Il n'en va pas autrement lorsqu'il s'agit, non plus d'un individu, mais d'un groupe, quelque simple qu'il soit : les betteraviers belges se présentent dans les fermes par petites sociétés d'une dizaine de membres qui s'accordent sur les conditions pécuniaires d'une tâche donnée, sur la répartition du travail entre eux, sur son mode d'exécution, sa durée, et qui exercent les uns sur les autres le contrôle mutuel de Tactivité qu'ils déploient.

Cette discipline extérieure aux individus ou aux groupes inspire, dirige, soutient leur effort. Les sanctions dont elle est armée la rendent efficace. Gonsubstantiellesau travail même, elle n'est pas moins inséparable des formes élémentaires que des formes complexes de l'activité économique des individus ou des groupes. Les théories sur le travail libre et joyeux, l'activité non réglée et fantaisiste, l'accord spontané des hommes et des groupes abandonnés à leur inspiration du moment, livrés aux mouvements capricieux de la (( bonne nature », les doctrines sur rinutihté ou même le danger d'une règle et de pénalités qui engendreraient toutes les souffrances humaines et toutes les calamités sociales, apparaissent donc comme aussi

fondées dans la réalité que la philosophie qui voudrait que le chaos primitif eût produit l'univers ou des milliers de lettres, agitées dans un chapeau, VIliade.

Considéré du point de vue moral, le caractère de l'ouvrier agricole, tâcheron ou salarié, isolé ou en groupe, fermier ou propriétaire, trahit, avec une impérieuse simplicité, les tendances les plus essentielles^ et si essentiellement contradictoires^ de notre nature.

Cet homme de la terre, nous l'avons vu patient, prudent, laborieux, économe, réfléchi, plein de bon sens. Il pèse le pour et le contre, calcule, prévoit, se tient fermement à ce qu'il a décidé, en poursuit la reaHsationavecmethodeetopiniatrement.il fait bien ce qu'il fait, avec science et avec amour. Il sait qu'il ignore beaucoup de choses que d'autres connaissent, mais aussi qu'il connaît certaines choses qu'ignorent de plus savants ; et ainsi il unit l'estime de soi et le respect des autres, une certaine fierté et la défiance de lui-même, le goût de l'autorité et l'habitude de la discipline. Son foyer, sa famille, sa ferme ou sa lâche, voilà son État, qu'il gouverne s'il est chef, où il obéit s'il est serviteur. A la conscience de ses droits il joint le sentiment de sa haute responsabilité. Jeune homme ou demeure célibataire, il se gouverne dans le même esprit. Élevé chrétiennement, il s'affermit dans sa

force, s'allège des tendances contraires, s'ouvre à des perspectives plus hautes et se dépasse tout naturellement lui-même. Vers une fin de jour, ayant atteint, dans l'antique royaume d'Ys, un hameau perdu sur le rebord d'une falaise isolée, j'avais pris abri dans une chaumière et, assis à la table posée entre deux lits-clos, j'écoutais le maître du logis ; il me contait ses souvenirs de 1870, alors qu'il combattait dans les rangs des mobiles bretons ; mais, s'interrompant soudain d'évoquer le passé : « Mon fils I... » murmurat-il. Il venait d'apercevoir, par la petite fenêtre aux vitres verdâtres, le jeune homme qui traversait la place presque tout emplie parTéglise de granit, basse, trapue, où avaient prié pendant des siècles ses ancêtres, et par le cimetière où avaient germé leurs lombes. Alors rompant à nouveau le silence qu'envahissait la nuit : a Et maintenant, fit-il gravement, il va falloir que j'aille à mon tour rendre mes comptes... » Le chrétien résumait en cette pensée toute une vie que l'idée du devoir avait fortifiée et ennoblie.

Dans une société fondée tout entière sur la division et le conflit, la compétition, l'envie, les querelles, l'argent, le lâchage des instincts et la ruée des passions, la transformation de ces hommes ne peut manquer d'être^profonde. Leur prudence devient dissimulation, mensonge, hypocrisie, espionnage, délation. La poursuite de leurs intérêts les trouve désarmés devant la tentation d'être malhonnêtes, et l'intérêt

public ne leur apparaît plus que dans le prolongement de leur intérêt privé. Envieux et cupides, chacun entre en concurrence avec tous, franchit sans peine la frontière des conflits. Ils s'épient, se jalousent, âprement égoïstes, prêts à la haine. Sous la pression permanente des fonctionnaires et de leurs complices, l'intrigue» l'intérêt, la menace, la crainte, les rancunes agitent, troublent, exaspèrent. La lutte politique devient rivalité de personnes et ferment des passions les plus bas* ses. A la guerre d'homme à homme tend à s'ajouter la guerre de classes : journaliers contre propriétaires ou fermiers, petits propriétaires contre plus riches, maigres contre gras. Que la culture et la coalition des pires instincts s'aggravent, que les esprits subissent une surexcitation intense, continue, progressive, une Jacquerie redevient possible, engendrée, non par la misère, mais par le mouvement même de la vie publique. Une révolution apparaît à ces hommes de la terre sous l'aspect d'un brusque transfert des propriétés et comme le moyen licite de s'enrichir vite, sans effort (i). Le faucheur beauceron, hanté par les prédications politiciennes, croit que, pour améliorer le sort des paysans, ce il faudrait une guerre civile ». Sa réflexion, laissée à elle-même, l'avait conduit à des conclusions bien difî'érentes: il constatait alors ledfinger du morcellement des héritages et l'utilité de

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