‹ L'ouvrier agricole; observations vécuesChapitre 5 sur 15 · I . Contremaître · texte numérisé non relu

I . Contremaître

Dans la grande plaine d'autres bâtiments apparaissent très lointains. Sur le seuil d'une de ces fermes, une servante me regarde avec défiance, m'examine des pieds à la tête, et enfin, répondant à ma question : « Le patron n'est pas là, fait-elle. Il rentrera à la nuit. Venez demain matin, à six heures. »

Je reprends ma marche. Inutile effort ; dans une autre ferme, le patron, également absent, ne reviendra qu'à la nuit.

Un large secteur d'horizon a été exploré vainement. Il ne me reste qu'à rallier le plus prochain village pour y prendre gîte. Dans une très modeste auberge, je paie I franc la chambre et i fr. 3o un dîner composé de : pain, deux verres de vin, soupe grasse, un morceau de bœuf bouilli garni de quelques légumes. Pour un journalier en quête de travail, c'est exorbitant. Un homme, près de moi, a dîné avec deux sous de pain et quatre sous de fromage : mais il a bu pour huit sous de vin. Plutôt boire que manger ! Et n'en ayant pas encore absorbé tout son content, il s'est fait servir, ce repas achevé, un « canon » supplémentaire pour dix centimes.

Le lendemain matin, je retourne dans les deux fermes dont les patrons ne devaient rentrer qu'à la nuit. Les patrons sont là, mais ils ne veulent embaucher personne avant que le beau temps ne leur paraisse bien affermi .

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J'étends alors le rayon de mes recherches. Je m'adresse successivement à quatre fermes plus éloignées où Ton me fait partout même réponse. Enfin, dans une cinquième, le patron, après avoir hésité un peu, allégué les pluies continuelles, finit, sur ma remarque, que le vent est remonté au Nord en même temps que nous sommes entrés dans une nouvelle lune, par me dire: « Eh bien I venez à midi et demi. Je donne <( 3 fr. 5o par jour et vous êtes logé. Mais je ne nouru ris pas les hommes : ils s'arrangent entre eux pour « se nourrir .. Vous n'avez pas encore travaillé dans <( les fermes ?... Mais il y a certains travaux que vous <t pouvez faire d'emblée, comme le fanage. . . » Le fermier est un homme jeune, habillé à la mode des villes; il a l'air doucereux et soupçonneux, humble et têtu ; il parle peu ; il ne me regarde jamais en face ; ses petits yeux me dévisagent à la dérobée, avec la rapidité de l'éclair, et puis se fixent à terre, obstinément. Il me demande, comme l'avaient fait d'autres fermiers : (( D'où venez-vous ? Que faisiez-vous ? » Je lui réponds que, n'ayant pas en ce moment de travail dans les fabriques, je m'étais décidé à quitter Paris et k chercher du travail à la campagne.

Je reviens à l'heure convenue, muni de ma petite vahse de carton consolidée par des ficelles. Le fermier se trouvé au milieu de la cour, debout, désoeuvré : mais il ne me dit mot ; il ne semble même pas m'avoir aperçu ; il ne s'inquiète de me dire, ni où je dois

porter mes effets, ni où je mange, ni où je couche, et il n'appelle personne pour me renseigner. Il est seul. Je pose mes effets à terre et j'attends : il ne perd rien de son air indifférent. Une servante apparaît enfin, par hasard, et m'adresse à la femme du commis chez qui je dépose provisoirement mon petit bagage. Le soir, je devrai lui demander où je couche et si l'on me fournit au moins une couverture. Le patron n'a pas songé à s'en occuper : il dîne.

Le logement du commis fait suite à la maison du patron. Le côté opposé de la cour est occupé par les écuries et bouveries, derrière lesquelles s'élèvent de vastes hangars ; le troisième côté, par les granges que double une distillerie, et le quatrième par des resserres et une petite pièce où mangent les hommes. Presque toute la surface de la cour est recouverte par une large masse de fumier.

Le personnel comprend : une quinzaine de charretiers, bouviers, valets de ferme, journaliers, les uns Morvandiaux, un autre Bourguignon, le reste Briards ; et une quinzaine de Belges embauchés spécialement pour les betteraves et logés au dehors, dans un petit pavillon voisin. La femme du commis m'apprend que les hommes ne font pas de cuisine commune : chacun doit se tirer individuellement d'affaire. Le boulanger passe tous les deux jours. Les hommes n'ont qu'à s'approvisionner de charcuterie au village, distant de trois kilomètres. La femme du com-

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mis leur vend du vin rouge à cinquante centimes le litre, des œufs à vingt-deux sous la douzaine, des fromages blancs à six et huit sous, du lait à cinq sous le litre, et prépare la soupe, aux frais du patron, pour le déjeuner à onze heures et pour le dîner à sept heures; La journée de travail dure onze heures : de cinq heures du matin à huit heures, de huit heures trente à onze heures, de une heure à quatre heures et de quatre heures trente à sept heures.

Ces renseignements recueillis, j'endosse rapidement mes vêtements de travail, un pantalon de coutil, un gilet à manches, en serge noire, et, la cloche lançant son appel, je me joins au groupe des ouvriers. Nous prenons chacun une fourche et nous nous dirigeons vers un champ situé derrière les bâtiments. L'homme près de qui je marche, déguenillé et sale comme s'il sortait d'une boîte à ordures, me dit aussitôt qu'il a trente-cinq ans, — on lui en donnerait dix de plus, — qu'il a « beaucoup vcyagé » — cela s'entend, comme il me l'explique, entre Paris et les Alpes — et que, « à avoir vu du pays, il sait ce que c'est (v que la vie ». Puis, baissant la voix et sur le ton d'une confidence : « On vient dans cette ferme-ci quand on n'a pas pu « aller ailleurs... — Pourquoi cela? — On y est trop « durement mené... »

Ace moment même, nous pénétrons dans un champ où les foins, coupés et groupés en tas appelés moyettes, achèvent de sécher au soleil. Du milieu des rangées

les plus éloignées se dresse tout à coup un vieil ouvrier qui, d'un geste brusque et impérieux, nous fait signe de l'attendre. Il a passé la soixantaine. Il est vêtu comme l'un de nous. Il s'interrompt de son travail, commencé avant l'heure, pour nous donner des ordres. Mon voisin, que les autres appellent « Abomina » , tourne vers moi sa face tartinée de crasse rancie et me souffle : a C'est le singe !.,.Oui,le propriétaire!. . « Vous n'aviez vu que son fils... n Gomme il me voit fort étonné, il ajoute : « Et il possède d'autres « domaines... et de l'argent... Une fortune de cinq à « six millions! . . . » Abomina doublait ou même triplait, comme il arrive ordinairement, la fortune réelle du « patron » . Celui-ci nous crie de le suivre et de retourner les moyettes u cul au vent » pour les faire sécher. Il ne paraît prêter aucune attention à ma présence et, multipliant les « faites comme ça I » il nous surveille tout en s'em ployant avec beaucoup de vivacité au même travail que nOus. Il nous harcèle de a plus vite » ! et<( mieux que ça ! )), ou « tenez ! regardez comme je m'y prends ! » s'agite, contrôle, abat de la besogne plus qu'aucun de nous.

Tâche facile, vite achevée, et que suit aussitôt celle, autrement pénible pour un débutant, du chargement des moyettes séchées sur les chariots. Sous le soleil ardent, dans le champ nu, je pique ma fourche successivement dans les deux rangs de droite et les deux rangs de gauche, et je tends les moyettes au camarade

juché sur une voiture dont le niveau ne tarde pas à s'élever à l'excès pour mes forces . Plusieurs voitures sont chargées simultanément, Le propriétaire-tâcheron va de l'une à Tautre, conseillant, réprimandant. Son activité grognonne lui vaut une vive réplique d'un des bouviers : « La moitié de ce que vous me dites me suffit ! » lui lance l'homme, qui n'avait jusque-là desserré les dents .

Le moment de la collation m'a paru bien lent à venir. Nous rentrons à la ferme. Les hommes de l'équipe, fort excités contre le maître, me disent ; <( Ah ! vous ne le connaissez pas ! Mais vous ne tar- (( derez pas à le connaître ! Tout le temps il grogne î <( Tout le temps il est sur notre dos ! — Après tout, « remarque un des bouviers, qu'est-ce qu'il a fait ? Il (( a culbuté un rang de moyettes et puis il a promené (( son c... à travers les autres ! » Et un autre bouvier s'écrie, sur un ton sourd et menaçant : « Et il m'a (( engueulé'!... Ah ! si j'avais mon fusil 1... » Antoine, un vieux journalier qui habite un hameau voisin, murmure : « Je le connais ! oui, je le connais!... (( Aussi, si j'avais pu lui appliquer une fourche sur le « coin delà g. .. ! » Ils ne lui reprochent pas sa richesse. Il semble que, s'ils en éprouvent quelque envie, ils en ressentent autant de l'admiration et que même cela flatte leur amour-propre d'être au service d'un homme si fortuné. Et puis, il connaît le métier et le pratique comme eux-mêmes : dès ces premières heures que je

passe au milieu d'eux, j'ai cru sentir qu'ils rivalisaient entre patron et salariés dans l'étalage de leur force et de leur habileté professionnelle. Tous mes compagnons sont ouvriers agricoles de profession. Abomina lui-même, qui est, de son métier^ monteur dans les distilleries briardes, s'entend comme tous les autres aux divers travaux de la terre auxquels il s'emploie régulièrement dans le temps où les distilleries sont fermées, ce Avec mon métier, déclare-t-il emphatique- « ment, je connais toutes les fermes de la région. En « une saison, j 'ai visité les distilleries de cent cinquante « propriétaires. Ah ! je les connais, les bons et les (( mauvais !... »

Abomina n'a pas d'autre sentiment que celui de ses camarades à l'égard de notre maître. Mais aucun ne songe, ni à envisager comme un bon exemple le travail auquel celui-ci se livre, ni comme une pratique détestable celle de ce richard qui, faisant besogne de journalier, enlève le pain à un homme qui aurait besoin de gagner sa vie.

Vêtu comme nous, ayant même physique, même langage, notre patron montre, dès le soir même, sa rapacité et sa méconnaissance de la justice envers ses subordonnés. Ayant avant nous tous fini de manger son pain et son fromage, il nous presse avec quelque impatience, puis il nous conduit à un autre champ plus éloigné dont les foins coupés et étalés sur le sol, maintenant séchés par le soleil, sont réunis en chaînes

parallèles par une machine que le commis est en train de conduire. Aussitôt, avec nos fourches, nous rompons les ({ chaînes » et les transformons en une série de tas appelés villoites. A sept heures, le maître ne donne pas le signal du départ. Il nous retient, mû par le désir de profiler du jour pour achever la transformation en « villottes » de tout le foin de ce champ ; il exploite notre désir de rentrer à la ferme en nous provoquant à un travail plus rapide, plus intense ; il spécule sur la crainte qu'il inspire à ses serviteurs au mois et à ses journaliers qui reçoivent de lui leur pain ; il n'éprouve aucun scrupule d'extorquer aux trois journaliers de l'équipe ce travail supplémentaire; sa passion du gain ne lui fait pas oublier que, payés pour un certain temps de travail, ceux-ci ne sont pas tenus de lui en fournir une plus longue durée ; mais il a calculé que je suis un sans-travail besogneux, qu'Abomina ne peut s'occuper en cette saison dans les distilleries, et que le vieux journalier Antoine trouverait difficilement à s'embaucher dans les fermes avoisinantes ; il se dit qu'il nous tient et qu'il nous fera marcher.

Et, de fait, ni Antoine, ni Abomina, ni moi ne soufflons mot. Aucun de nous cependant n'a perdu la notion de l'heure. Des coups d'oeil significatifs sont échangés entre les hommes et n'échappent pas au patron : (i Allons! plus vite î )) fait-il en désignant le foin encore étendu à terre : «... pendant qu'il fait jour 1 » Les hommes, habitués à lui obéir et à le craindre,

prudents et patients par nature, se taisent. Mais, tout à coup, un bouvier morvandiau de vingt-cinq ans rompt le silence : « Voilà longtemps que l'heure est dépassée ! » Le vieillard, stupéfait de cette audace, s'exclame : « Jamais encore on ne m'a dit ça ! » Puis il se remet à sa tâche pour ne pas céder à la sommation d'un subordonné. Et les subordonnés aussi se remettent à leur tâche, mais mollement, se communiquent leur ressentiment en propos aigres-doux, puis, enhardis, crient au bonhomme : « Alors, payez-nous « une chopine ! — Vide ! » riposte le vieux . Et il s'éloigne, grommelant : « Moi, je promets toujours !... » A son exemple, nous mettons la fourche sur l'épaule. Le retour à la ferme s'effectue en silence. L'incident est vivement commenté au repas du soir. On trouve que le maître en prend un peu trop à son aise et, comme il est loin, on l'invective copieusement. On nous rapporte que le vieillard, en rentrant chez lui, a dit à ses enfants, en leur répétant la remarque du bouvier : « Ce garçon est une forte tête. » Le bouvier laisse voir aussitôt que cette réflexion le flatte énormément. Mes 'compagnons de table sont Abomina et trois Morvandiaux de vingt à trente ans. La situation anormale que crée la prétention du patron à exiger un supplément de travail non payé n'est pas discutée en elle-même : ni raisonnement, ni ébauche de raisonnement, une simple réaction automatique de mauvaise humeur.

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Notre « réfectoire » estime petite pièce obscvtFe el sade, au plafond bas et crevassé, endait de fumée, au pavé disjoint et jamais balayé, aux murs noirs d^ crasse, de poussière, de toiles d'araignée. Une lourde tabie graisseuse flanquée de deux bancs en constitue le mobilier. Du bois gît, épars, devant la chempnée à manteau ; le propriétaire le fournit, ainsi qu'une «larmite et une poêle. Au retour des champs, fatigués, leur temps de repos étroitement mesuré sur celui dont ils ont besoin pour se nourrir, les hommes, en vérité, peuvent-ils se donner encore la peine de faire leur cuisine ! Aussi verrai -je deux fois seulement et seulement Abomina prendre souci d'allumer du feu pour préparer une omelette. Cette abstention, prévue ou constatée par le propriétaire, n'a peut-être pas été étrangère à sa résolution de nous fournir du bois. Les; hommes se contentent d'aller, deux fois le jour, puiser dans la grande cuve où, par les soins de la femme du commis et aux frais du maître, bout de Teau et flottent quelques rares débris de légumes. Nous trempons du pain dans cette sorte d'eau de vaisselle, chaude et légèrement verdie par une feuille de choux, nous appelons ça une « soupe », et nous achevons de nous nourrir avec du pain, du fromage ou de la charcuterie, et du vin. Le commis réalise d'intéressants bénéfices sur le vin qu'il nous vend. Les trois bouviers ne songent pas à acheter collectivement leur vin. Ils paraissent étrangers à Tidée d'association et même on?

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dirait qu'elle leur répugne. Le lendemain, ayant travaillé pendant plusieurs heures à remplir de terre un tombereau, je dis qu' « ayant travaillé comme un « terrassier, il ne me reste plus qu'à me rendre à « Paris pour y gagner, en cette qualité, de forts a salaires. — Oui! objecte Abomina, mais ils sont syn- K diqués et il faut payer neuf francs d'entrée I » Ouvrier monteur et ouvrier agricole, Abomina est hostile, comme ses compagnons les bouviers, à l'idée d'association : il leur semble que leur indépendance en souffrirait, et puis ils trouvent que cela coûte trop d'argent. Neuf francs de droit d'entrée ! Abomina aime mieux les boire ! Il n'absorbe pas moins de cinq à sept litres parjour^ quand il ne s'enivre pas. Quelle trogne, cet Abomina ! Quel bohème ! Ce premier soir où je dîne avec mes nouveaux compagnons, Abomina est tapi dans un coin, sa place préférée^ assis sur une bûche, contre le mur où pendent, pour sécher, deux peaux de lapin. Un feutre informe et sans couleur, enfoncé jusqu'à ses oreilles, ne cache rien de la crasse qui enduit son visage. La même crasse couvre ses mains jamais lavées, sa poitrine demi-nue sous le décolletage d'une chemise dont les lambeaux achèvent de pourrir sur son corps. Avec son gilet fripé, une culotte de velours râpé et gras qui rit aux genoux, de vieilles godasses jamais nettoyées, il apparaît hideux et magnifique, grand causeur et vantard, intelligent et abruti. Il lève son litre, ïùq disant : « Nous sommes

copains ! » Je lève le mien. Nous les choquons. Et nous buvons gravement au goulot.

Chacun doit prendre soin d'acheter une cuiller et un pot à soupe. Les bouviers et charretiers, engagés au mois pour cent francs, les journaliers à trois francs cinquante centimes par jour, munis de ces ustensiles, prélèvent sur leur salaire le prix du vin, du pain et de la charcuterie dont ils font, avec l'eau chaude du patron, leur nourriture. Il m'est impossible de m*eji contenter : « En ville, leur dis-je, on est habitué à (( mieux se nourrir. » Et, pour améliorer l'ordinaire, j'achète à la ferme, soit du fromage blanc, soit des œufs que j'avale crus, et parfois aussi du lait. Le salaire, les occasions de dépense étant quasi nulles, la nourriture sommaire et le couchage gratuit, est, somme toute, avantageux, bien qu'il faille, pour le gagner, fournir un dur travail, et rapide, intense, avec ce patron avide qui ne nous laisse jamais, entre deux coups de fourche, reprendre haleine.

Notre logement est misérable : nous disposons, dans les écuries à bœufs, de sortes de cages de bois accrochées au mur et garnies d'une paillasse, d'une paire de draps et d'une couverture. Les écuries ne reçoivent d'air et de lumière que par la porte. A travers leur atmosphère lourde et chargée de fortes odeurs, nous gagnons nos cages à dormir. La mienne occupe un angle obscur ; mes vêtements jetés sur quelques bûches oubliées sur le grossier pavé de Tétable, je

m'allonge dans cette caisse où flotte un relent de moisi.

Rien n'est mis à notre disposition pour la toilette la plus sommaire. Il y a un seau pour laver les chevaux : il n'y en a pas pour que les hommes se lavent. Ils peuvent cependant se servir du même seau que les bêles ou se mettre la tête sous la pompe. Aussi bien est-il exceptionnel que mes compagnons fassent usage d'eau et de savon.

Le lendemain, toute la matinée est employée à décharger des charrettes de fourrage dans les hangars. A peine une charrette est-elle vidée qu'une autre est déjà là, attendant qu'on la vide. Le patron a désigné pour grimper sur la charge de foin et en tirer les bottes le plus vigoureux et le plus vif de ses bouviers ; il s'est placé lui-même à la tête de la chaîne : c'est lui qui reçoit les bottes de foin arrachées à la voiture. Dans le fond du hangar et immédiatement sous le toit, j'empile les bottes ; il y fait une chaleur épuisante ; l'air confiné, chauffé par la fermentation des foins, chargé du lourd parfum des herbes, saturé de poussières, est presque irrespirable. Mais une botte n'attend pas l'autre : elles m'arrivent avec une rapidité déconcertante ; et cela dure des heures...

Tout l'après-midi, sous le brûlant soleil de juillet, nous transformons les « chaînes » en « villoltes )). Ah 1 qu'il me fait mal aux mains, le manche de ma fourche ! Mais, sans une seconde de répit, il m'en faut

jouer : « le vieux » est toujours là, crlauit de se hâter. Nous attendons avec curiosité ce qu'il décidera de faire à l'heure où, le soir, le travail doit finir : nous avons appris que, la veille, sa bru lui avait représenté qu'à vouloir nous garder après l'heure il courait le risque d'être abandonné par ses charretiers et bouviers mobi- Ikés pour le fanage, et qu avec la mauvaise réputation de sa ferme il trouverait malaisément à les remplacer. Pris entre cette considération d'intérêt et son amoarpiopre, « le vieux » se résigne à ne nous dire ni de partir ni de rester. Alors, à sept heures, nous mettons d€ nous-mêmes nos fourches sur l'épaule et nous partons. L'un des bouviers lui dit simplement : a Monsieur, il est l'heure. » 11 réplique avec irritation : a Je ne vous dis pas le contraire ! » et grommelle des paroles qui se perdent dans l'éloignement. Il restait un coin du champ a finir. Il y est demeuré seul, pendant encore deux heures, travaillant à l'achever.

Le travail, la terre, l'argent, c'est toute sa pensée, toute son âme, toute sa vie. Ses bêtes, ses gens, sa famille, lui-même, tous sont sacrifiés à ce but suprême. En toute saison, les dimanches et jours de fête, il fait travailler son personnel jusqu'à onze heures du matin et^ le quinze août, toute la journée. Les valets de ferme lui reprochent cette dernière exigence, non parce que c'est l'Assomption, mais parce que c'est a la fête du pays ». Leur niveau intellectuel et moral se ressent

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d'un tel traitemeat. Les trois bouviers naorvandiaux,. bien qu'ils ne compteat que de vingt à trente ans, sont ordinairement des silencieux au visage mort, comme les bêtes avec lesquelles ils vivent et les plantes qui saut leur habituelle société et qui fournissent, avec les insignifiants incidents de leur travail, l'unique aliment de leur conversatix^n. Incapables de s'exprime^r Cilairement ou longuement, ils n'énoncent que de* phrases brèves, précédées ^t suivies de jurons. C'est à grand renfort de jurons qu'ils se parlent entre eux^ comme ils parlent à leur« chevaux et à leurs bœuf-s dont l'intelligence obscure n'est accessible qu'aux fortes interjections voisines d^ leur propre langage de bêtes. Puis, ils se reprennent à manger, courbés en deux, la bouche presque à hauteur de leur écuelle, l'œil éteiat^ mais prompt cependant à s'ouvrir sur un éclair de ruse .

Leur honnêteté est limitée aux habitudes et aux occasions. (( Non, dit un bouvier, je ne me ferais pas «voleur... Tout de même, si je ne devais pas être « pris, je ne dis pas... » « Je ne peux pas retouroer « dans ce village, dit un autre, car je dois cinquante K francs aux deux bistros et je ne veux pas les leur « payer ; ils m'ont bien assez volé comme ça ! »

Ils se montrent avec moi bons camarades : le premier jour, n'ayant fait aucune provision, j« me trouvais démuni de tout aliment ; l'un me donna de son paio^ l'autre de sa charcuterie. Au travail, si j'en voie

maladroitement une botte de ^ foin, si je fais mal mes villottes, si je suis en retard, ils m'excusent : « Il ne sait pas, c't' homme!... Bah ! peu à peu... » Et ils me donnent des conseils en s'excusant de me les donner : « Je vous dis cela... Mais ça sera comme ({ vous voudrez... C'est pour votre bien que je vous le (( dis... » Ils s'excusent, car aucun ne tolère en recevoir ; chacun prétend connaître mieux sa tâche et s'en acquitter mieux qu'aucun autre.

Leur langage est ce français estropié qui caractérise, dans les provinces du centre, les gens des champs. Ils disent, par exemple, « un chevau », « un échardon )), et ils emploient quelques termes particuliers au Morvan. Ils articulent les mots aussi mal que s'ils avaient la bouche emplie de bouillie. Ils scandent les phrases d'une façon spéciale, et la manière dont ils les construisent, ou plutôt dont ils ne les construisent pas, et dont ils les hachent de jurons, en rend la compréhension parfois malaisée.

Leur culture d'esprit est nulle : tout ce qui est étranger à l'existence matérielle leur est étranger. L'un d'eux remarque un jour, à table : <( L'écrevisse est la (( femelle de l'homard. J'en ai jamais mangé. C'est (( pas la peine ; y a rien à manger. Ça se suce, au <( dessert. » L'autre — vingt-six ans — a été une fois à Paris (qui est à une demi-heure d'ici) sous la conduite d'un ami qui connaissait la capitale. « Qu'y as-tu vu ? )) lui demajide le plus jeune. Il répond :

(( On est descendu à une gare, on est entré tout de « suite dans le métro, on est sorti à une autre gare ; (( près de là, se trouvait le boulevard de la Chapelle où ({j'ai fait une conquête. » Mais le plus jeune des bouviers insiste : « As-tu vu la tour Eiffel ? — Non. » Ils croient que la Savoie se trouve en Auvergne. Abomina prétend que « la Savoie englobe le Nivernais )) et affirme que la France compte cinquante-trois départements : il ne rencontre pas de contradicteur. Le patron avait dit avoir vu à Chamounix a la statue du premier (( ascensionniste du Mont Blanc » — sans pouvoird'ailleurs en retrouver le nom ; — mais Abomina prétend que personne n'a jamais pu en atteindre le sommet : {( On est bien monté sur le Mont Blanc, mais sur la <( cime, jamais ! c'est impossible ! »

La mentalité du propriétaire de la ferme n'est pas différente. Cultivateur d'origine très modeste, enrichi on ne sait comment — mes compagnons disent : <( On l'ignore ; lui, il assure qu'il a acquis sa fortune (( par son travail ; mais il a bien dû en voler la moi- « tié )) — très entendu en ce qui concerne son métier de cultivateur, il est tout aussi ignorant que ses valets de ferme à l'égard de tout ce qui n'a pas trait à la culture. Il a beaucoup voyagé, mais, dépourvu de toute instruction, il n'a pu tirer de ses voyages le moindre profit. Il en parle volontiers, tout en travaillant avec nous, et ses remarques sont toujours enfantines. Chamounix lui a laissé le souvenir de « la

« statue du preaiier ascensionniste du Mont Blanc ». Il a "VU k mer, il a fait des traTcrsées : « La mer, c'est « grand. Pour s'en rendre compte, il faut avoir perdu « ies terres de vue. . . Vous ne croiriez pas, quand un « navire liasse, tout le temps qu'il faut pour que la « marque de son passage disparaisse de la surface de tt l'eau... Ce qui est étonnant, c'est la différence de « couleur de la mer suivant les endroits : ici, elle est a verte ; là, grise ; et, sur les cotes d'Italie, bleue « comme l'eau où les femmes lavent du linge... Il y H a des oiseaux qui traversent la mer : ils restent à a Toler autour des navires et ils se rendent en Afrique « en passant par la Sicile,,. » Il n'en est pas moins supérieurement doué : ardent au travail, dur pour luimême plus encore que pour les autres, capable de s'imposer toutes les privations, observateur, prévoyant,, calculateur, étudiant inlassablement une ques-ion danstous ses détails et mûrissant ses résolutions, capable des longs desseins et déployant à les accomplir nne patience et une opiniâtreté qui dissolvent les plus durs obstacles^ il fournit un exemple admirable de ce que peuvent l'intelligence pratique et la volonté, le travail et l'éco- Bomie, Mais, hors de son métier, son mécanisme mental, qu'aucune culture n'alimente, fonctionne comme celui d'un enfant. Même dans les choses de sa profession, sa clairvoyance naturelle et sa grande expérience sont souvent obscurcies moins par sa vanité de parvenu que par un sentiment irréductible de vanité qui

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est «gaiement uûe dominante du caractère de ses coinmb, bouviers et journaliers. Il étale, comme ceux-ci^ la plus sotte fatuité. Toujours il a raison. Il estime qu'il ne peut pasavoirtort.il pense etdil qu'il fait tout mieux que qui que ce soit (de même que ses gens prétendent s'en acquitter bien mieux que lui), il me montre à faire des villottes : <( Maintenant, profitez. « de ce que vous avez vu, mais je vous défends de faire « aussi bien que moi, » Il répète fréquemment : « Vous n'avez rien à m'apprendre. » Ou : « Ce n est pas à moi que l'on montrera à faire ça. « Dans les. cas les plus contestables, il entame des discussions oii rien ne le froisse plus que de sentir la contradiction, et cependant il la recherche : il est orgueilleux et querelleur. Et tous ses gens le sont comme lui. H conclut quelquefois : a Vous pouvez dire ce que vous voudrez, « v<)us ne me ferez pas chaager d'avis, » formule préférée des esprits têtus et obtus I Une sait d'ailleurs pasexpliquer sa pensée. Lorsqu'il veut me montrer la bonne manière de travailler, il s'en tire mieux par gestes que par paroles, bien qu'il soit verbeux, prolixe. Il lui arrive, à un court intervalle, de formuler des reproches contradictoires : « Vous devez, me dit- (i il, refaire les villottes qui se défont lorsque vous lesa retournez. » Cinq minutes plus tard, me voyant agir ainsi, il s'écrie : n Eh bien ! vous n'en finirez pas si a vous vous attardez delà sorte ! »

Sa moralité n'est pas supérieure à celle de ses gens.

Son intérêt la mesure. Il pratique cette morale purement utilitaire avec laquelle une société inférieure reste encore possible. Il dérobe à ses salariés du temps qu'il ne leur paie pas. Il n'a pas abdiqué sa prétention de nous retenir au delà de l'heure toutes les fois que le champ auquel on s'est attaqué n'est pas terminé et tant qu'il fait jour; et il s'arrange constamment de manière à commencer un travail qui ne peut s'achever à l'heure normale. Ténacement, il continue de faire peser, chaque soir, sa volonté sur notre volonté, certain qu'à la longue il finira par briser notre résistance : il suppute qu'un jour, notre montre oubUée, nous ne pourrons lui mesurer le temps comme il nous mesure l'argent, ou bien que nous n'oserons pas, chaque fois, le mettre en demeure de nous laisser partir. Il calculait juste. Trois jours seulement après l'observation qu'un des bouviers osa lui faire, les opposants faiblissent dans leur opposition : nous quittons les champs, le matin, à II h. 20. Enhardi, le patron imagine, le soir, un petit stratagème. Au moment où les hommes lui faisaient remarquer que, dans dix minutes, il serait temps de s'en aller, survient une équipe de renfort fournie par les betteraviers belges et qu'il s'était fait envoyer par son fils. Le patron nous crie, en se forçant de rire: « N'allez pas leur dire quelle heure il est, far- <( ceurs!... Laissez-les venir et s'atteler à finir cette « meule I » Aussitôt les Belges arrivés, le rusé et peu scrupuleux propriétaire nous mêle aux Belges, nous

répartit en deux groupes, fait achever par l'un la meule commencée pendant que l'autre groupe en commence une autre et, la première terminée, en fait immédiatement commencer une troisième. Nul n'a osé protester. Il nous a retenus ainsi jusqu'à 7 h. 3o. Avec les vingt minutes supplémentaires dérobées le matin, cela faisait un gain illicite de cinquante minutes qu'il avait réalisé sur chacun de ses ouvriers. Sur le chemin^ au retour, tous se sont répandus en récriminations. Mais ils étaient domptés : désormais, le travail cesserait quand tel serait son bon plaisir. Son âpreté au gain et son dédain des conventions passées avec se& hommes triomphaient de notre juste résistance.

(( Le vieux » ne se soucie pas plus des risques que nous courons de nous estropier ou de nous tuer que de ses engagements vis-à-vis de nous. Un matin que nous déchargions des voitures de fourrage, je disposais les bottes sur le haut d'une masse de foin qui s'élevait presque jusqu'à la toiture du hangar. M'apercevant très près du bord, il jette un cri : « Ne vous mettez jamais (( si près du bord !... » Il s'arrête pendant deux secondes. J'imagine qu'il va ajouter : « Vous pourriez « tomber et vous tuer. » Pas du tout. Il reprend, d'un accent encore ému : « ... Parce que vous pourriez faire tomber la bordure ! » c'est-à-dire les bottes soigneusement imbriquées de manière à former comme une muraille derrière laquelle s'accumule toute la masse du foin.

Une seuk forsr, sous Tenveloppe âpre de cet homme j'ai surpris une élincelle humaine. « Êtes-vous marié? demande-t-il, tout en fanant, à Abomina. — Moi, fait l'autre, je n'ai que ma peau à nourrir. — Alors, <( reprend doucement notre maîtrCr jamais un petit <r enfant ne vous dira papa ? » Réflexion jolie, bien surprenante en une telle bouche. — D'ailleurs, il n'a jamais de paroles brutale? pour aucun de nous ; il n'est insolent pour personne. Ses hommes se plaisent à le reconnaître : « C'est du bon monde, disent-ils de lui. « Il n'insulte jamais. Il commande doucement. » Et c'est vrai. Ce qu'il y a en lui de dur tient à sa formation professionnelle, à son histoire, à sa vie de labeur acharné, à son manque de culture intellectuelle et d'éducation morale. C'est un parvenu vieilli dans la routine du travail, dans l'âpre chasse aux écus, enorgueilli par le succès, passionné pour l'exercice de son autorité, une intelligence étroite et durcie, une conscience tout entière soumise au culte de l'intérêt matériel. Ses ouvriers lui reprochent avec raison d'exiger d'eux un travail intense et plus de travail qu'ils ne hii en doivent, et de les accabler d'observations souvent injustifiées. Le patron tient à nous expUquer pourquoi il nous fait avec irritation ou impatience d'incessantes observations : il nous assure que cela tient à ce qu'il i( a les sangs bouillants ». Il se garde, par contre, de tenter aucune justification du travail du dimanche matin oudesft rabiots » quotidiens. Mais son calcul est clair.

Le travail du dimanche matia ne lui permet pas de rien gagner sur ses journaliers puisqu'il leur paie leur demi-journée. Mais le travail des journaliers lui permet de leur adjoindres ses bouviers et ses charretiers payés au mois, c'est-à-dire payés le même prix» soit qu'ils travaillent, soit qu'ils chôment le dimanche matin. Mobilisant ainsi quatre hommes payés au mois, il tire de leur travail du dimanche matin le travailqu'auraient fourni deux journaliers pendant un jour, c'est-à-dire sept francs. C'est donc vingt-huit francs de salaires que ces quatre bouviers et charretiers lui économisent en un mois. Et quand il fait travailler gratuitement, pendant une heure supplémentaire, cinq ou six journaliers, c'est la moitié du salaire de l'un d'eux qu'il encaisse : il gagne cinq à six heures de travail, c'est-à-dire i fr. 75.

En bavardant avec nous, il s'essaie parfois à faire de l'esprit et il en fait sans peine qui est de la plus mauvaise qualité. Il ne dédaigne pas non plus la plaisanterie légère. A le voir ainsi badiner avec ses serviteurs, dont il fait ses compagnons de labeur, on serait tenté de croire qu'il n'est entre eux aucune arrièrepensée : et cependant, entre eux, ce ne sont qu'arrière-pensées et qui s'expriment aussitôt que l'intéressé n'est plus là. Ils dissimulent, tous, sans cesse, s'observent, s'épient, se tiennent chacun sur ses gardes. La dissimulation, cette forme de la prudence, est un des sentiments les plus primitifs et les plus profonds.

Un vendredi se trouvant être veille de la fin du mois, les valets de la ferme sortent de leur prudent mutisme habituel : ils parlent avec animation de la saoûlerieque va leur permettre la paye du lendemain. Le samedi soir, dès le travail terminé, ils mangent en toute hâte et partent pour le village, sans m'inviter aies suivre. Ils sont rentrés, le lendemain malin, à quatre heures, complètement ivres. L'un d'eux a dépensé tout l'argent dé son mois et est si malade qu'il ne peut reprendre son service à labouverie. Un autre m'explique que, n'ayant pas gaspillé tout son argent, il pourra se saouler tous les samedis du mois jusqu'à la paye suivante. Gomme ses camarades, la veille, il a porté d'abord à la blanchisseuse son linge sale, puis il a payé le boulanger ; ensuite ils sont tous entrés chez le marchand de vin et ont bu jusqu'à l'heure légale de la fermeture du débit ; à ce moment, les volets mis, ils sont descendus dans la cave et « on y a « bu même du vin à deux francs la bouteille ! » Abomina n'est pas allé au village : il avait acheté plusieurs litres au commis et il était ivre dès le dîner ; il s'est alors réfugié dans une grange pour y cuver son vin. Il dit volontiers: a Pour me soutenir, il ne me faut pas (( beaucoup manger, mais beaucoup boire ; un pain « de deux kilos fait ma semaine. » Quand il travaille comme monteur, il gagne des journées de huit francs : tout est dépensé en boisson. Il ne veut pas faire d'économies : « Est-ce que je sais, remarque- t-il, si je

La fenaison dans la brie 37

« ne serai pas mort demain ?» Il a le geste large de l'ouvrier des villes : si on lui a prêté un « canon », il le rend volontiers sous forme d'un litre offert à tous ses camarades. Aucun des autres ouvriers de la ferme ne fera jamais cela : si, exceptionnellement, ils donnent un peu de ce qu'ils possèdent — pain, vin, fromage, — ils ne rendent pas toujours ce qu'ils ont reçu et, s^ils rendent, ils ne rendent jamais au delà de ce qu'ils ont reçu. Les valets de ferme savent parfois cependant s'imposer en vue de l'avenir les plus stricts sacrifices. Un des anciens charretiers, me disent ses camarades, n'est sorti de la ferme, pendant six ans, que lo:, que son travail l'y obligeait: il économisait tout ce qu'il n'était pas tenu de dépenser pour la nourriture et le vêtement ; puis il s'est marié. Maintenant, il vient travailler à la ferme à la journée. Il a la réputation d'un excellent homme, fort serviable ; mais «il (( ne faut rien lui demander de ce qu'il a ! jamais il « ne donnera un peu de son pain ou de son vin » à un camarade qui s'en trouverait, par hasard, démuni ; « il répète toujours qu'il n'a que juste ce qu'il lui ft faut pour lui-même ».

Le dimanche matin, invoquant une grande fatigue, je demande au fils du patron de me dispenser de tout travail. Il refuse en secouant la tête. Et pour stimuler notre effort, chasser la torpeur qu'ont laissée chez mes compagnons leurs excès de la nuit, il travaille avec nous à décharger des voitures de fourrage. C'est seu-

lement par accès que le fils du patron nous donne ainsi un coup de main, et les hommes savent que son père lui reproche de ne pas faire sa journée, à son exemple. C'est un paysan, ce jeune homme d'une trentaine d'années, vigoureux mais un peu monté en graisse, aux façons papelardes, à Toeil rusé, et qui manœuvre la fourche avec une aisance et une vigueur attestant une longue pratique. Mais il est plus embourgeoisé que son père : il ne porte jamais, comme lui, le vêtement de travail du cultivateur ; il se contente de quitter son veston de la Belle Jardinière. Il cède visiblement au désir de jouir un peu de la large aisance acquise ; il en profite en fermier prudent qui, s'il se dispense généralement de faire peiner ses muscles autant ou plus que ses hommes de peine, s'astreint à envelopper ceux-ci de la surveillance la plus jalouse et à leur faire sentir qu'il les contrôle et les gouverne. Ce malin, il paie de sa personne, il joue le rôle d'entraîneur ; avec son père, il nous tient tous en haleine et si bien que, malgré la noce de la nuit, les hommes sont amenés à donner, plus encore que la veille, de leurs forces. Mais ils ont atteint la limite du possible : ils halètent, et le silence qu'ils gardent est chargé de mauvaise humeur. Seul, Abomina, maussade et fort en gueule, crie jurons sur blasphèmes, s'emporte contre sa mère qu'il appelle « c'te put... 1 » contre « les curés, les animaux les plus bêtes qu'il y ait sur (C terre 1 » contre « les deux bons Dieu, le Père et le

({ Fils... et les aulres... tonle une kyrielle... » Et le vieux patron renchérit : il entretient sournoisement celte rage anticléricale dont il sent confusément qu'elle lui permet de lier plus étroitement à leur tâche les hommes par qui sont fécondées ses terres. Pendant qu'ils mènent la guerre aux curés, ils oublient que le propriétaire les exploite plus que ses bêles de somme : aujourd'hui, dimanche, les bœufs et Irs cbcvaux se reposent.

Enfin I la matinée dominicale, consacrée tout entière à la célébration laïque du Travail, a pris fln ! Dans la cour, au-dessus de l'un des deux abreuvoirs — celui qu'on ne nettoie jamais, dont Teau est croupie et où l'on ne conduit jamais les chevaux — je fais manœuvrer la pompe et je me lave à l'eau qui tombe d'un robinet. Le commis arrivp sur moi, brusquement... Habituellement, jamais il ne dit mot ; on le voit parfois passer, muré dans un silence farouche, le visage impénétrable, le regard à terre, sans paraître voir rien ni personne... Celle fois-ci, l'œil mauvais^ et dans la voix blanche un imperceptible accent de fureur contenue, il m'interpelle :

(( Vous ne pouvez pas vous laver ailleurs, au lieu (( de salir l'eau des chevaux ? — Les chevaux onl un « seau. Mais nous, nous n'avons rien. — Vous avez ce (( qu il faut, dans l'écurie! — Dans l'écurie, il n'y a (( que le seau à laver les chevaux. — Eh bien ! vous (( n'avez qu'à vous en servir ! » Et il s'éloigne, hostile.

Le bouvier de garde, le dimanche, est simplement tenu ds venir donner à manger à ses bêles, de 5 heures à 6 heures du soir. Mais celui à qui revient aujourd'hui le tour de g^rde, regrettant d'avoir trop dépensé d'argent, la nuit précédente, et redoutant de retourner à son- vice onéreux, prend le parti de rester à la ferme toute la journée. Un autre bouvier offre de m'accompagner au village. Je le préviens que mon intention est d'y déjeuner et dîner un peu mieux qu'il ne nous est possible de le faire en semaine. Ayant dépensé beaucoup d'argent à s'enivrer, la nuit précédente, il calcule aussitôt qu'en ma compagnie il aura chance de ne pas céder à la tentation de faire derechef, en boisson, des dépenses excessives, et il accueille mon avis par cette promesse : « Je ferai comme vous I )) Il m'emmène directement chez le marchand de vin, un Morvandiau qui, la veille, l'a allégé, lui et les autres, d'une notable partie de leurs gages. Il commence par prendre, comme apéritif, une absinthe. Il boit seulement un demi-litre de vin au déjeuner et autant au dîner. Mais, au cours de l'après-midi, je ne puis l'arracher du cabaret. La salle cependant en reste vide : seul, un jeune valet de ferme y apparaît ; mon compagnon, qui le connaît, échange un bref (( bonjour », puis fait avec lui, en silence, plusieurs parties de cartes et de billard ; il boit successivement un petit verre d'alcool, un litre de bière, un autre htre de bière, un verre de vin, un mêlécasse, un autre

verre de vin. Il n'adresse que rarement, et au débitant seul, quelques brefs propos ou paroles banales. A diverses reprises, il sort sur la place du village, se campe au milieu et regarde : invariablement la place est déserte. Il y a bien, il est vrai, sur un banc, à Fabri des arbres, deux hommes âgés, occupés à vider litre sur litre, à demi-ivres et menant grand tapage au milieu d'un groupe d'enfants amusés. Mais ce spectacle n'intéresse pas mon compagnon : après être resté quelques minutes planté au beau milieu de la chaussée, fixant alternativement, à droite, la route blanche et lumineuse, et, à gauche, Fautre route oii n'apparaît âme qui vive, il regagne silencieusement le cabaret. Tout de même, à la fin de l'après-midi, il éprouve la satisfaction de « voir passer du monde ». C'est, d'abord, Abomina, chaussé de souliers dont l'extrémité baille, vêtu de loques de chemise finissant de pourrir sur sa peau et d'un pantalon qui, sur les genoux, rit aux éclats ; son chapeau graisseux, tiré jusqu'au cou, ombrage une trogne jamais lavée mais rasée de frais I Et, déjà. Abomina marche tout de travers. Une heure plus tard, un homme du pays le ramènera à la ferme^, dans le fond de sa carriole, ivremort. Ensuite défilent quelques cyclistes parisiens et quelques jeunes filles de la localité, et, tout à coup, un mouvement de curiosité admirative fait tendre le cou aux gens venus s'asseoir sur le pas de leurs portes : un monsieur en jaquette s'avance d'un air impor-

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tant, au bras d'une femme élégante. « Le percepteur (( et sa dame ! )) fait respectueusement le valet de ferme. On ne peut que respecter un homme qui a mandat de l'État de fouiller dans nos poches: privilège, évidemment, et que n'a jamais aboli aucsmo révolution.

A la chute du jour et après dîner, le débit s'anime de nombreux consommateurs qui s'attablent ou boivent au comptoir. Nombreux sont ces débits, dans le village : on y guette le travailleur des champs le samedi et le dimanche soirs et on l'excite avec adresse à y laisser la plus grandti partie de son argent. Le patron et sa femme me marquent beaucoup de froideur parce que je bois peu de vin et ne consomme pas d'alcool. Ce mastroquet est un ouvrier du bâtiment qui gagne, de son métier, cinq francs par jour. Buvant avec ses clients le dimanche et, sur semaine, le soir, il est toujours à moitié ivre. Sa femme s'occupe du cabaret pendant qu'il travaille au dehors ; mais, quand il travaille, il boit avec ses camarades et il a soin, pour satisfaire son vice, de dissimuler dans ses vêtements, comme font tant d'autres ouvriers mariés, l'argent dont il a besoin. Sa femme, experte à déceler ses ruses, explore aujourd'hui même et devant nous les poches et doublures de Tivrogne et découvre des pièces d'argent cachées un peu partout. Il se laisse faire, niaisement, comme un grand enfant, et nous cligne de l'œil comme pour nous 'faire entendre qu'il

connaît un moyen sûr de reprendre en gros ce dont on l'a dépouillé en détail. Scène fréquente que celle-là, dans les ménages ouvriers, et trop souvent prélude d'autres scènes où les brutalités entrent en jeu.

Un peu avant neuf heures du soir, je ramenais mon compagnon à notre étable, sans incident : « Au moins, « lui disais-je, nous avons bien mangé. » Il réfléchit longuement et finit par se décider à conclure, en hochant la tête : (( Enfin ! tout ne sera pas perdu ! o

Le lundi matin, un peu avant que nous ne partions aux champs, un des bouviers, titubant, rentre à la ferme. Au coup de la cloche, il est à son poste et, la démarche mal assurée, se met à conduire ses bœufs. Il ne recouvre qu'aux approches de midi l'usage de la parole. Il s'était rendu, la veille, àTMelun, nous contet-il brièvement et avait bu au point qu'après avoir parcouru une partie de la route de retour il s'était endormi sur le revers d'un fossé. En s'éveillant, il n'avait jamais pu retrouver sa direction. Après s'être efforcé de bien réfléchir, il était reparti, pendant quatre kilomètres, dans la direction de Melun, jusqu'à ce que, rencontrant enfin un passant matinal, il en avait reçu le grand service d'apprendre que, pour atteindre la ferme, il lui fallait retourner sur ses pas. Son récit met en joie toute la tablée. Seul, Abomina ne retrouve pas sa belle humeur ordinaire : la bouche encore mauvaise des noces de la veille et de Tavantveille, il se vante de se bourrer de viande et de charcu-

terie le jour du Vendredi saint, puis il s'emporte contre « la sottise de ceux qui croient en quelque chose, Dieu (( ou le reste ». Les deux jeunes bouviers morvandiaux esquissent une légère protestation contre cette profession d'athéisme. L'un d'eux, l'autre jour, avait réphqué à l'autre : a Si cela arrive, nous irons à la (( messe I » de l'air dont on dit : « Quand les poules (( auront des dents. » Leur déisme, purement formel, n'est plus qu'un dernier reste de vague religiosité dépourvue d'efficace, le reliquat d'une enfance passée dans quelque village croyant du Morvan, une survivance sur le point de disparaître.

Pendant deux matinées successives, le patron m'envoie avec un des bouviers récurer les étables à chevaux et à bœufs. Le nettoyage des étables à bœufs est très pénible : le mélange de paille et d'excréments forme une sorte de bouillie épaisse et lourde, fortement adhérente au sol et aux instruments. Dans l'atmosphère chaude et confinée, il faut à la fois développer un grand effort musculaire et une certaine adresse pour arracher ce mortier gluant et l'entasser sur le plateau qu'un bœuf traîne à travers Tétable et de l'étable au grand fumier qui occupe presque toute la cour. Le reste du temps se passe à faire des moyettes, des villottes,les retourner, édifier des meules, charger des voitures, les décharger sous les hangars ou dans les greniers. Il faut dépenser de la force d'une façon constante pendant de longues heures. Mais l'effort musculaire ne suffit pas : un

certain tour de main est également nécessaire et réduit la dépense des muscles. Le nouveau venu ne l'acquiert qu'à la longue : il se sert mal de ses outils parce qu'il ne connaît pas le meilleur moyen de les tenir et de les manœuvrer ; instinctivement, il les prend d'une certaine façon, qui est toujours mauvaise. Mes camarades ont plus d'une fois rectifié ma manière : la leur me paraissait tout d'abord étrange ; mais, après que je m'y étais accoutumé, je constatais que leur façon de s'en servir, fruit d'une longue expérience traditionnellement transmise, me fatiguait moins et me permettait d'avancer davantage. Tous ces travaux sont extrêmement fatigants : chaque jour, j'atteins péniblement l'heure du repos; chaque soir, je suis exténué; chaque matin, j'ai peine à tirer de ma paillasse un corps raidi, courbaturé, mes membres douloureusement engourdis par le labeur de la veille. Gomme je comprends la répugnance de l'ouvrier des villes pour le travail de l'ouvrier des champs ! Il ne souffrira pas seulement de la privation des distractions qu'offre une grande ville, mais aussi de la grossièreté de ses camarades, de la saleté où il faut vivre, de la nourriture sommaire, du brûlant soleil, de Teffort physique qui le laissera tomber, le soir, épuisé, sur sa paillasse, au fond de cette caisse perdue dans le coin sombre d'une étable à l'atmosphère tiède et molle. Ainsi fatigué de corps et d'âme, n'ayant d'ailleurs de liberté que pour manger et dormir, il ne goûtera jamais le charme des campagnes où il pro-

mène parfois, le dimanche, sa nostalgie des espaces ou une fade sentimentalité. Il y restera tout aussi étranger que ses camarades de labeur. Les gens des champs ne semblent pas accessibles à la beauté champêtre : elle est, elle aussi, le privilège des gens de loisir et cultivés qui portent en eux-mêmes des idées et des rêves dont les prairies et les bois, les coteaux, les vallées et les plaines préparent la floraison. Plus d une fois, à la venue du soir, laissant mes compagnons se conter, dans la pièce obscure et sale oii nous avions dîné, les mérites comparés du « gars » un Tel qui n'a pas son pareil pour se battre avec celui qui le regarde de travers, et de tel autre « gars » qui était, le dernier samedi, plus saoul que tous les autres, je suis allé m'asseoir au pied d'une meule devant cet étonnant tapis nuancé de tant de verts par les luzernes, les avoines et les blés, et qui, barré ici et là par de grands massifs d'arbres, des bouquets de bois ou des avenues, semblait commencer de dormir sous un ciel très pâle. Je retrouvais alors un peu de mon passé, me sentant si loin de mes frères inférieurs que je peinais à songer à tout ce dont les a privés le hasard de la naissance : ils croient que c'est l'argent, les beaux habits^ le vin à satiété qui fait la joie des riches ; ils ne soupçonnent même pas que le vrai trésor est celui que des mains pieuses ont déposé dans notre cœur. Jeunes gens séparés depuis des années et peut-être pour toujours d'une famille oii la rudesse du sort les avait sevrés de ten-

dresse, jetés, au hasard des embauchages, entre les mains de maîtres intéressés et durs, ils ont cependant même intelligence et mêmes sentiments que nous tous, mais si profondément abandonnés dans la jachère des recoins inconnus de leur âme qu'ils n'en cueilleront jamais les fruits. Plus encore, à ces moments-là, ils me paraissent vraiment exclus de l'héritage commun des hommes, et je ne sais ce qui pour eux est pire, d'ignorer leur misère ou de n'en point recevoir le remède.

Il est tout à fait rare que nous nous rencontrions avec l'équipe des Flamands belges. Logés dans un petit pavillon situé hors du mur de clôture, travaillant les betteraves, ils vivent exclusivement entre eux. Quelquefois, lorsque nous rentrons, Tun de nous leur crie : (( Eh ! les Popol/ )) A l'exception de leur chef d'équipe, ils ne parlent pas français. Deux ou trois fois, à la tombée du jour, ils sont venus renforcer notre groupe de faneurs. Les valets de ferme échangent avec eux les seuls propos possibles entre gens de langue différente: des gestes, et la mimique est toujours obscène. C'est une loi bien connue de la psychologie des foules que l'accord se fait sur les instincts les plus grossiers ou les sentiments les plus bas. Ces nombreuses colonies d'émigrés temporaires, de tout âge, célibataires ou mariés, abandonnés à eux-mêmes et non pas accompagnés, comme les Polonais émigrants, par des prêtres de leur langue et de leur sang, subissent une régression morale rapide dont le retour au foyer n'efface pas tou-

jours les conséquences. Le clergé nombreux de la Flandre montrerait-il trop de tendance à se laisser glisser à la tranquille douceur d'un ministère d'où la routine aurait chassé les soucis de l'apostolat ?

Lavant-veille du i4 juillet, le groupe des « Popol » vient grossir le nôtre. Les circonstances dont s'accompagna leur arrivée provoquèrent l'incident qui motiva mon départ. Déjà, je pensais à me séparer de maîtres qui exploitaient leur personnel avec tant de méthodique opiniâtreté. L'attitude hostile du commis, le dimanche précédent, m'avait incliné plus encore à prendre cette résolution. Un bref colloque avec le « vieux )) allait en hâter les effets. Chaque jour, maintenant, le travail se poursuivait après l'heure. L'obstination du maître avait dompté ses hommes. Ceux-ci n'avaient adopté à son égard aucune attitude rationnelle ; ils ne lui avaient dit aucune parole réflé- ' chie tendant à un but défini et médité. Lorsqu'ils lui envoyaient quelque sèche réflexion ou lui ripostaient sans ménagement, c'était par un véritable réflexe. Si positifs qu'ils fussent, ils abandonnaient cependant le profit réel qu'il y aurait eu à parler et agir à bon escient, pour la satisfaction de pure formé qu'ils éprouvaient à lui répliquer et à pouvoir ensuite s'en vanter auprès des camarades : on avait fait le crâneur, la forte tête ; cela suffisait. Le jour de l'incident qui provoqua mon départ, nous étions rentrés, le matin, avec vingt minutes de retard. Le soir, vingt-cinq

minutes se sont déjà écoulées au delà de l'heure du retour et nous sommes encore là à manier la fourche, à retourner les foins, à édifier des meules. C'est au déclin d'un brûlant après-midi. Pendant des heures, sous le soleil ardent, dans la plaine cerclée de bois et de blés, nous nous sommes courbés sous les charges de- fourrage. Les hommes sont las. Mais ils ont perdu leur jactance des premiers jours et ils plient passivt>ment sous la discipline. Le maître, comme excité par l'orgueil du commandement et la joie de sa richesse, nous a fait renforcer par les Belges ; et il multiplie les ordres : « Pendant que ceux-ci achèvent cette « meule, vous autres commencez-en une nouvelle!... n Il nous retiendra une demi-heure encore, une heure même s'il le faut, mais le soleil se couchera sur toutes ses meules dressées comme les monuments glorieux de son autorité et de sa fortune. Nous autres qui peinons, nous ne sommes rien à ses yeax. Je m'arrête net, je pose ma fourche et je me vêts. Le patron s'en aperçoit aussitôt. Il me crie : « Eh ! l'homme! il y « a encore des villottes par ici! — Par là,lui répliqué- (( je sur un ton de froide ironie, il y en a encore (( davantage... » Le patron vient à moi lentement et, après un instant de réflexion, reprend doucement : Ces c( hommes vous donnent l'exemple... — Le mauvais. « Et je ne veux pas le suivre. » La colère le prend. Un éclair brille une seconde dans ses yeux. Sa voix trahit la fureur qui l'anime et qu'il contient mal :

c( Pourquoi ne travaillez -vous plus ? » Sèchement, je lui réponds : « Parce que l'heure de la fui du travail <( est passée depuis longtemps. » Rageusement, il s'écrie : « Quand il y a, dans un troupeau, une brebis galeuse, « on l'en sépare !... » Et il attend Teffet de cette menace. Je reste indifférent et impassible. Il recourt à une autre provocation : « D'ailleurs, vous ne gagnez (( pas votre argent, vous ne faites pas le travail d'un (( homme I... » A cette injure je continue d'opposer le silence. Le bonhomme en manifeste quelque embarras. L*éclat auquel il s'attendait et dont il aurait pris aussitôt prétexte pour me régler, ne s'est pas produit. 11 regarde à terre, il jette un coup d'œil sur ses gens, il m'observe à la dérobée, il reprend, d'un ton paternel, en hochant la tête : « Voyez vous, vous êtes habitué (( au travail des fabriques et à quitter Tatelier au coup (( de cloche. Mais ici, tant qu'il y a du travail à faire (( et que la nuit n'est pas venue, on reste... » Mais on part pour les champs au coup de cloche qui n'est jamais en relard... Je garde ma réflexion pour moi. Je ne veux pas discuter avec cet homme : il sait très bien qu'il a tort et pourquoi. Mais, lui, il cherche la discussion : il s'afflige de ne pouvoir la faire jaillir, puis dégénérer en dispute ; l'occasion d'une querelle utile lui échappe,.. Il prend alors un ton plaintif : (( Nous sommes bons pour nos hommes... Si l'un (( d'eux tombe malade, nous lui donnons du lait... » Et, d'un vif et rapide coup d'œil, il cherche à lire sur

mon visage l'effet de celte douce perspective. Je demeure impénétrable et muet, m'amusant en moimême de le voir jouer successivement de toutes les cordes de son âme rusée. Le voilà maintenant qui me tend le morceau de sucre I 11 ouvre à mon imagination de profondes perspectives sur son bol de lait, si j'étais malade ! Charmant patron ! Bon cœur, va ! Encore quelques instants d'attente... De moi, rien ne vient... Ni de lui : il est à bout d'arguments, de menaces, de provocations et de simulations sentimentales. Afors il s'éloigne... Pendant ce colloque, tous les ouvriers ont continué de travailler en silence. Ils comprennent que, s'ils résistaient, ils seraient brisés : ils ne sont pas les plus forts ; il leur faut subir l'injustice. L'homme qui me parlait n'observe pas ses engagements : il a promis un certain salaire pour un certain temps de travail et, augmentant la durée du travail, il n'augmente pas la rémunération ; puisqu'il paie le temps, c'est que ce temps vaut un certain prix ; prendre du temps qu'il ne paie pas ne diffère point de dérober de l'argent dans notre porte-monnaie. Mais j'ai quelques avances et la certitude de trouver ailleurs du travail : à ce patron malhonnête je puis signifier son congé.

« Le vieux » donne, aussitôt après ce différend, le signal du départ. 11 a hâte, certainement, d'en conférer avec son fils. Le retour se fait en silence. Mes compagnons de travail ne soufflent mot : j'essaie inu-

tilement de parler avec eux de cet incident. On dirait qu'en eux-mêmes ils prennent parti pour le propriétaire-tâcheron contre l'ouvrier des villes, le chemineau inconnu. Dans leur mutisme obstiné, je suis tenté de saisir une nuance de réprobation. Peut-être aussi ne se taisent-ils que par prudence, attendant de voir comment les choses, en fin de compte, tourneront .

Le lendemain, ni le patron, ni les valets de ferme ne font allusion à ce qui s'est passé. Nous continuons nos besognes coutumières comme si nulle difficulté ne s'était élevée entre nous. Mais, "à la fin de l'aprèsmidi, aux approches de l'heure régulière du départ, les Belges reviennent, conduits par le fils du patron. Certainement ce dernier a tenu à ce que son fils fût présent pour qu'au cas où je reprendrais mon attitude de la veille il y mît fin en réglant mon compte aussitôt. Non seulement je tenais à les congédier et non à être congédié par eux, mais, désireux de ne leur causer aucun embarras en les quittant brusquement alors que l'ouvrage pressait, je m'étais promis de rester jusqu'au samedi soir. Tout se passe sans accroc : le patron, résolu à ne pas céder sur le principe de la durée arbitraire du travail exigé, nous retient dix minutes de trop, et, dans un esprit de concihation, je m'abstiens de protester pour un aussi loger retard .

Après le dîner, tous les valets de ferme se l'endent

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au village pour y passer la nuit à s'enivrer. Au malin, ils me disent :« C'est le quatorze-juillet. Abomina nous « emmène tous passer la journée à Melun. Venez- « vous ? » Je réponds que je suis trop fatigué pour aller à pied jusque là-bas et revenir dans les mêmes conditions. *Nous chômons complètement le quatorzejuillet. Je profite de l'absence des valets de ferme pour rédiger mes notes. Au village, le débitant chez qui j'avais passé l'après-midi du précédent dimanche, me ménage un accueil un peu maussade parce que je viens « manger » et non pas « boire » ; sa femme consent, sans enthousiasme, à me préparer le repas de midi et celui du soir ; il est plus facile et plus profitable d'emplir des verres que d'allumer le fourneau.

Le soir, à neuf heures moins dix minutes, j'arrive â la ferme dont la porte est close chaque soir à neuf heures. Le commis, qui est chargé de ce service, avait déjà mis la barre et poussé les verrous. Je frappe jusqu'à ce qu'il vienne. Qu'il dût être fort en colère, cela ne faisait aucun doute. A peine a-t-il entr'ouvert la porte que je l'interpelle : ce Ainsi, lui dis-je d'un ton c( bref, il n'est pas neuf heures et la porte est déjà « fermée 1 — Parfaitement ! réplique-t-il avec vio- « lence. Croyez-vous que je n'ai pas besoin de repos c( et que je vais, pour vous faire plaisir, me priver '^ d'aller au lit ? )> C'était trop de sans-gêne. « Je vous défends de m'adresser la parole ! » Ma voix claquait sec, éveillant dans cette âme révoltée et sou-

mise le souvenir de l'obéissauce coutumière. Il obéit, comme le chien au son impératif de la voix du maître ; mais, comme un chien mauvais, prêt à mordre et hésitant encore, il me suit sur les talons, débordant de rancune et de rage. Je vais rapidement déposer au fond de retable le linge blanchi que je rapportais du village. Mon parti est pris : je quitterai, dès demain matin, cette maison et j'entends en donner avis au patron, à l'instant même. En sortant de l'étable, sur le seuil, je croise l'homme, tremblant de fureur, prêt, semble-t-il, à me frapper à coups de poings et de sabots; il m'interpelle d'une voix sourde où frémissent l'humiliation, la colère, la menace : «Vous prétendiez peut-être nous faire la loi ? » Un tranchant ce Trêve d'observations I » lui rentre dans le ventre ses intentions et ses discours. Le laissant barbotter dans le purin qui coule en large flaque de l'énorme fumier, je me dirige rapidement vers l'habitation du maître.

Mais surgissant soudain dans la nuit, une forme obscure et bondissante, au dos rond, énorme, aux pattes levées, semble vouloir se jeter sur moi. J'entends articuler, dans un âpre miaulement : « Soyez donc « bons pour le monde 1... » Puis, c'est un cri rauque : « Vous me rendrez l'assiette que je vous ai prêtée!... » Dépassant la femme du commis qui, courbée en deux, mains et griffes en avant, les yeux exorbités, la bouche grinçante, glapit : c(... Et l'argent que vous nous devez ! » je me hâte vers la porte sur le seuil de

laquelle paraît une servante, attirée par tout ce bruit. « Le patron est-il chez lui ? » Un peu effrayée d'abord, dans la crainte sans doute de l'approche d'un homme ivre, elle est aussitôt rassurée par mon calme et ma politesse. « Il est couché, répond-elle. — Eh bien I « vous lui direz de ma part, aussitôt son réveil, qu'il « me règle à la première heure. »

Je regagne mon écurie, non sans entrevoir, dans la cour obscure, les ombres muettes, domptées, du commis et de sa femme.

Le lendemain, à la pointe du jour, le fils du patron vient dans mon étable, ce qu'il ne faisait jamais à cette heure-là. Il affecte d'examiner ses bœufs l'un après l'autre. Il a plus que jamais son petit air penché et sournois, cette apparence doucereuse et indifférente que dément l'activité du regard toujours en mouvement et scrutant de biais les gens, les bêtes et les choses. Je m'approche : « Je vous quitte, mon- « sieur. Je vous prie de régler mon compte. » Il incline silencieusement la tête sur son épaule, en signe d'acquiescement.

Il me faut d*abord aller au village demander ma note au boulanger et revenir l'apporter au patron, qui déduira de mon salaire ce que je dois au boulanger et au commis. Mais, à mon retour, tout le monde est occupé aux champs. Je dois attendre l'heure du repas.

... Les maîtres sont à table. Je me rends à la cuisine et les fais prévenir. Après quelques instants, le

56 L*OUVRIER AGRICOLB

fils entre en coup de vent : ce Voilà ce qui vous revient. » Il me remet de l'argent et une feuille où il a écrit le total de ce que je dois et de ce qui m'est dû. Du premier coup d'œil, je m'aperçois que ma dette est majorée de o fr. 3o et que la somme donnée est trop élevée de dix francs. Mais il a déjà regagné ta porte de sa salle à manger, comme s'il avait hâte de s'esquiver. Je l'appelle : ce Vous me rendez trop. Vous « n'avez certainement pas déduit tout ce que je vous « dois. » Il répond, très vite et très bas : « Si! si 1 « tout est payé. Gela est à vous. » Je lui réclame un certificat. « Votre livret? fait-il. — Je n'en ai pas; « mais vous ne pouvez me refuser un certificat. » Il (îisparaît dans sa salle à manger, puis revient avec un bout de papier où il a griffonné : « Entré à mon sercc vice le... et sorti le... »(lieu, date et signature). 11 n'a pas inscrit mon nom sur le certificat, mais il ne me l'a pas refusé : prudence et habileté I Je lui répète : « Vérifiez le compte. J'ai constaté que vous me « rendez plus que je ne dois recevoir. » Il jette un ce simulacre de coup d'œil sur la feuille et, en même « temps, d'une voix rapide : « Tout est déduit. Vous c( n'avez rien à rapporter. » Il rentre brusquement dans sa salle à manger dont il tire vivement sur lui la porte. J'avais en main exactement dix francs de plus qu'il ne m'était dû . Je le fais remarquer aussitôt aux domestiques et à la femme du commis. Sur le visage de tous ces gens, pas un muscle ne bouge ; pas une

lueur n'éclaire leurs yeux ; pas Tombre d'un sentiment quelconque ne passe sur ces masques : et ils ne soufflent mot. Ils restent aussi ternes, indifférents et impénétrables que des automates ou des diplomates. Tout au plus pourrais-je être amené à penser qu'ils n'éprouvent aucun sentiment de bienveillance pour le nomade qui retourne à l'inconnu d'où il était sorti. Mais je n'étais pas depuis deux minutes en tête h tête avec ces muets que le fils du patron revient en toute hâte : « En effet, murmurc-t-il, il me manque dix francs. » Il remue l'argent que je tiens encore dans ma main, s'empare prestement des dix francs et file avec rapidité. Je me suis demandé si, dans sa précipitation, il avait véritablement commis à son détriment une erreur, ou si, par le plus déloyal des pièges, il avait espéré que je partirais avec les dix francs qui lui appartenaient et qu'il pourrait ainsi, en m'accusant de l'avoir volé, mettre à mes trousses la gendarmerie. Rancune et vengeance: sentiment très naturel à l'homme et très accessible à ces mauvais maîires. Se tromper de dix francs à leur désavantage, ce n'est pas impossible, mais bien singulier et même invraisemblable!

Les bouviers sont attablés dans leur pièce noire et crasseuse. Pendant que je bois un verre avec eux : a Et Abomina, oii est-il donc? — Ah! on n'en sait « rien. . . On a été tous ensembleà Melun, hier, mais (( on Ta perdu... — Gomment, perdu? — Oui. A un

a moment, on regarde devant soi, derrière soi : il c( n'était plus là. Et on ne l'a pas revu... Il se sera « saoulé quelque part et n'aura pas pu revenir... — c( Qu'est-ce que vous avez fait, à Melun? — Ah ! on « a bien bu... Et puis, on a vu tout Melun. — Qu'estce ce que vous avez vu, comme ça, à Melun? — Tout, « qu'on vous dit ; toute la ville, rue par rue ; on a été « dans toutes les rues, l'une après l'autre ; y en a pas « une qu'on n'a pas vue... » A ce moment, un garçon de ferme, d'une vingtaine d'années, pénètre dans la cour avec une valise et un ballot d'effets. « Tiens I « murmure un des bouviers, votre remplaçant !... Ils « en avaient donc engagé un autre?... » Et moi qui m'étais fait scrupule de quitter le patron aussitôt après l'incident ! Sans rien dire, ils avaient cherché et trouvé un homme ; et ils m'auraient mis à la porte, aujourd'hui, si l'altercation avec le commis ne m'avait décidé à brusquer mon départ. . .

... Je charge sur mon épaule ma valise de carton et je m'enfonce dans la campagne, à la recherche du travail ...

Budget

Le salaire est de cent francs par mois pour le personnel fixe, excepté pendant trois mois d'hiver où il est réduit à 90 francs ; au total, 1.170 francs par an. Pour les journaliers, il est de 3 fr. 5o par jour pendant

les travaux de la fenaison; ils peuvent gagner 5 francs pendant la moisson ; mais, l'hiver, ils subissent du chômage et, s^ils travaillent, sont peu payés.

Ma dépense de la semaine s'est élevée à i4 francs pour la nourriture et o fr. -5 pour le blanchissage. La recette pour six jours et demi à 3 fr. 5o, monte à 22 fr. 75. Sur le bénéfice qui est de 10 francs, il faudra prélever la dépense du dimanche, l'achat de vêtements, linge et chaussures. La nourriture à la ferme me revient à 2 francs par jour, pour deux repas et trois collations, en consommant un litre de vin et un kilogramme de pain avec du lait, des œufs, du fromage et delà charcuterie. Lorsque je travaillais dans les ateliers ou usines, mon salaire de 3 francs à 3 fr. 25 était entièrement absorbé par la nourriture et le logement. L'ouvrier agricole, au contraire, peu^téaliser annuellement 2 à 3oo francs d'économies. Sa situation financière est meilleure que celle de l'ouvrier industriel à bas salaire. Cela tient à ce qu'il se nourrit plus grossièrement, économise les frais de logement et échappe aux occasions de dépense qu'offrent quotidiennement les villes. Cependant, la grande cause de dépense inconsidérée reste la même dans les deux cas : l'ivrognerie ou, tout au moins, l'abus de la boisson. L'ouvrier agricole se laisse entraîner à dépenser beaucoup d'argent au cabaret le samedi et le dimanche soir.

Conclusion

Le patron est un cultivateur enrichi : son intelligence, son travail, son économie et aussi des circonstances ignorées ont créé sa fortune. La terre est sa passion ; le travail de la terre, toute sa vie. II n'a qu'une idée: amasser de l'argent pour acheter du bien. Toute son intelligence, toute son activité, tout son effort sont concentrés sur cet unique objet : il y déploie les solides qualités qui s'appellent réflexion et calcul, esprit de suite et méthode, énergie, travail, économie, privations. Sa valeur professionnelle est remarquable: lorsque le travail commence, tout a été prévu, les tâches sont aussitôt réparties et pas une minute ne se perd ; les diverses besognes se succèdent sans heurt et sans arrêt, dans l'ordre le plus avantageux ; du sol, des bêtes et des gens, le maximum de rendement est obtenu. Aucun à-coup dans le commandement, parce que celui qui commande a une conception claire de tout ce qu'il doit commander. Dans le gouvernement de sa maison, de ses terres, de ses serviteurs, dans l'administration de ses intérêts, le maître déploie les surprenantes qualités que possède encore un si grand nombre de nos paysans. On sent en lui le représentant d'une forte race qui a jeté dans le sol qu'elle cultive de si puissantes racines que l'une et l'autre ne semblent plus faire qu'un.

On soupçonne que cet homme apporterait dans l'administration des intérêts communs de son village les mêmes dons naturels; mais on voit qu'il ne faut rien lui demander qui dépasse son intérêt propre. S'il a vraiment le génie des choses qu'enclôt son horizon, cet horizon est étroit à l'excès.

Il n'est pas seulement étroit: il est bas. Aucune autre idée que celle de ses intérêts ruraux n'a jamais eu logis dans sa cervelle : il lui ramène et lui subordonne tout. La terre et le profit qu'elle donne, c'est là toute sa religion : la nature et l'argent, voilà sa morale et son dieu. Il devient ainsi le serviteur des forces auxquelles il commande; loin de dominer la matière qu'il administre, il s'y asservit. Ses intérêts l'emprisonnent ; les forces naturelles l'enchaînent. Tout ce par quoi il apparaissait supérieur fait son infériorité réelle. Ni le travail ni l'argent ne lui profitent : il n'est qu'un comptable et un outil. Rien n'élève sa pensée, yen ne lui révèle qu'il est une âme. Il réduit tout à sa passion matérielle; il lui subordonne et lui sacrifie tout. Par là, ses qualités morales elles-mêmes mettent en péril sa moralité. S'il s'immole à l'amour furieux de la terre, à l'âpre poursuite du gain qu'elle promet, il lui immole aussi parents ou serviteurs ; il les exploite pour parvenir à une plus grande richesse ; il reste étranger aux scrupules ; la plus élémentaire probité cède, chez lui, à l'appât du gain. Il est incliné à ne pas ménager les autres hommes plus qu'il ne se

ménage lui-même; n'apercevant en tout que la source et l'occasion d'un profit, il traite ses semblables et ses subordonnés avec plus de rigueur que son bétail et que sa terre. Ainsi, ses qualités naturelles se transforment en défauts; ses dons excellents l'entraînent aux actions mauvaises. Il devient tout naturellement un mallionnête homme : il ne donnera pas plus qu'il ne s'est engagé à donner ; mais il exigera plus qu'on ne s'est engagé à lui fournir ; sans hésiter, il vole son personnel. Il est fixé à un niveau inférieur de l'humanité. Il rampe. Seule, une morale supérieure à la nature peut établir entre les hommes des rapports de justice, de môme que, seule, une religion surnaturelle peut délivrer les hommes de leur subordination aux forces naturelles qu'ils disciplinent et aux intérêts matériels dont ils doivent prendre souci. Le fils du patron a le même caractère marqué de plus d'hypocrisie : c'est un demi-muet, au regard aigu et sournois, qui affecte de ne jamais prononcer une parole, hormis la plus extrême nécessité ; il s'y résout alors sur un ton doucereux, d'une voix incolore, en simulant un air modeste et niaisement contri.

Imaginons maintenant ce fermier et son fils participant à la vie politique générale du pays. Nous devons envisager cette hypothèse puisque, dans notre régime, la politique doit pénétrer tout et que tout se laisse effectivement pénétrer par elle. Electeurs ou législateurs, ils apporteront dans ce domaine leur

effroyable incapacité : hommes de valeur dans le cercle étroit où se déploie leur activité naturelle, mais ignorants de tout le reste, c'est cependant surtout ce qui dépasse les frontières normales de leur action qu'ils devront, indirectement ou directement, légiférer. Leur amour de l'argent et leur amoralité les conduiront à envisager le champ de la politique comme un champ de foire, à transporter sur cette scène nouvelle leurs appétits, leurs habitudes, les pratiques malhonnêtes dont ils s'inspirent dans leur vie champêtre.

Les valets de ferme et les journaliers ne diffèrent pas de leurs maîtres. Sans hésitations comme sans remords, ils le voleront ou voleront les débitants chez qui ils ont contracté des dettes. Ils épargnent en vue du service militaire et des vingt-huit jours, quelques-uns en vue du mariage: ces derniers sont approuvés et cités en exemple. Ils ne présentent aucune des déformations particulières aux milieux urbains, à Tatelier ou à l'usine ; ils ne subissent pas les excitations constantes que produisent l'instabilité industrielle, les énormes groupements de salariés, la vie artificielle des faubourgs et la promiscuité des logis trop étroits. La vie des champs est isolante, individualisante. Elle serait apaisante si elle ne laissait intacts les sentiments, les passions, les instincts inférieurs de l'homme. Observateurs, calculateurs et prudents, ils guettent, retiennent, se taisent, dissimulent. Jamais ils ne se parlent avec franchise : ils recourent à des biais, des

allusions, des sous-entendus. Ils s'abandonnent parfois à de longs bavardages dépourvus d'intérêt: alors, pendant que leur langue marche, leur pensée, qui est ailleurs, travaille. Ils éprouvent promptement et fortement l'envie, la rancune, la haine. Etrangers aux idées, passionnés pour les querelles d'intérêts et de personnes, ils sont tout disposés à obéir aux excitations contre les gens qu'ils connaissent, à prendre parti dans les différends locaux et à les envenimer, à s'échauffer dans les disputes où leur intérêt est ou paraît être en jeu. Jaloux de leur indépendance et profondément égoïstes, ils ne connaissent que la force ; autoritaires et orgueilleux, ils s'estiment chacun supérieur aux autres ; ils sont durs pour leurs inférieurs, soumis à leurs maîtres, avec de brefs moments de révolte. Ils n'obéissent qu'à leurs besoins, et ces besoins sont grossiers; à leur intérêt, et cet intérêt est toujours matériel. Ils ont l'ignorance tranquille et satisfaite. Leurs dimanches sont de mornes dimanches de désœuvrés et d'abrutis. L'ivrognerie fait leur grande joie. Ils demeurent dans uneétroile alliance avec leurs bêtes, dans une profonde subordination aux plantes qu'ils cultivent et aux saisons dont les récoltes dépendent. Ils sont tout naturellement prédéterminés à accepter les servitudes qui leur viennent des hommes et des choses, comme les révoltes et les haines qui leur sont conseillées.

LA FENAISON DANS LA BRlB 65

S 2. — Aux environs de Melun

Ayant congédié mon patron, je redeviens un homme libre ! G'est-à-dire libre de chercher à nouveau du travail avec les 9 fr. 90 de bénéfice net que m'a valu la location de mes bras. J'ai de quoi vivre pendant trois jours en parcourant à pied les communes voisines.

Dans deux de ces communes, ce ne sont que fermes d'étendue médiocre, et les habitants, m'assure-t-on, suffisent à les exploiter. Ce résultat négatif me coûte toute une journée de recherches et bon nombre de kilomètres sur les routes ardentes, dans la grande plaine enflammée de soleil.

Le lendemain, à quinze kilomètres de la localité où j'avais travaillé, je parcours le territoire de deux communes appartenant à de grands propriétaires. Un homme du pays, à qui je demande quelques indications : a Voyez, me dit-il d'un ton bienveillant, ces « trois grandes fermes distantes l'une de l'autre de un « à deux kilomètres. Ce sont tous de bons maîtres. « On crie fort, mais on ne vous veut pas de misère. « N'importe où vous serez, vous serez bien, et je crois « que Ton y embauche... surtout vous, qui avez des « effets propres... C'est pas comme il y en a qui n'ont (( rien à se mettre sur le dos. . . »

A la première de ces fermes, le patron me fait dire par une servante que, le ce fanage » étant achevé et la moisson ne pouvant commencer avant une dizaine de jours, il n'avait besoin de personne. Je reprends ma course à travers champs jusqu'à ce que j'atteigne la ferme suivante. Dans l'écurie, le patron, un homme d'une trentaine d'années, d'aspect distingué sous le vêtement de toile bleue, aide un charretier à « garnir » un cheval de son harnais. Répondant à mon salut, il tourne vers moi un visage aux traits fiers, des ^eux vifs : ce Que voulez-vous faire ? demande-t-il. Il y a ce une place de charretier à prendre. » Je lui explique que je subis un chômage temporaire et que deux ou trois semaines de travail sufi&ront à me tirer d'affaire, ce J'ai de petites avances, mais je préfère ne pas les ce entamer... » Le fermier approuve de la tête, ce Du ce reste, ajoutais-je, je ne sais pas faner aussi bien ce qu'un cultivateur ; je viens de faire ce travail-là ce pour la première fois. — Cela ne fait rien, déclare- 1ce il vivement. Si vous ne pouvez rendre un service, ce vous en rendrez un autre. D'ailleurs, je suis là pour ce vous montrer ce que vous ne savez pas... C'est demain ce dimanche et, sauf urgence, nous ne travaillons pas ce le dimanche. Venez lundi matin. Les conditions sont ce les mêmes que partout ailleurs : 3 fr. 5o pour la ce journée de onze heures ; vous êtes logé, mais vous ce n'êtes pas nourri. Si, par hasard, il y a une heure ce supplémentaire, je la paie cinquante centimes. » Il

note mon nom sur son agenda de poche et me congédie par un : (( A lundi matin, mon bon ! »

Un homme convenablement vêtu et qui se montre poli produit une impression favorable, il a plus de chance qu'un autre d'être agréé. Le travailleur subit certainement un préjudice de son manque fréquent de toute éducation, qui le rend gauche ou prétentieux ; il en souffre également un autre du fait de l'usure rapide du vêtement et de Fépuisement plus rapide encore de ses maigres ressources . S'il a mauvaise apparence, on ne Tembauchera pas aussi volontiers ; il ne bénéficiera guère que des moments de grande presse.

Le travailleur produira la même impression, favorable ou défavorable, sur les petits commerçants des villages et sur les cultivateurs ; j'en éprouve l'effet avec les gens du pays que je rencontre et auprès de qui je me renseigne, avec les petits boutiquiers du village — distant de deux kilomètres de la ferme — et auxquels je vais m'adresser pour me ravitailler en vivres : ils font preuve, tous, d'une certaine éducation ; ils ont des manières qu'ils jugent bonnes, qui leur ont été enseignées et qu'ils aiment à retrouver chez l'inconnu amené au milieu d'eux par le hasard des embauchages ; tous ces villageois montrent une politesse inconnue dans les faubourgs des grandes villes ; et leur politesse n'est pas seulement proportionnée à celle du passant, mais à sa bonne tenue ; ils ont horreur de

l'homme malpropre et dépenaillé ; la guenille est pour eux l'indice certain du déclassement, et le déclassé leur répugne. Toute la puissance de désir de ces villageois est tournée vers la possession ; leur instinct le plus profond est celui de l'appropriation ; aussi éprouventils le dégoût du non-possédant ; or, une tenue misérable témoigne de la non-possession ; celui qui est convenablement vêtu possède au moins des vêtements ; c'est déjà quelque chose, et qui permet de présumer que cet homme sait administrer son petit pécule, régler sa dépense, prévoir ses besoins, toutes qualités très haut cotées dans ce milieu champêtre. Le pauvre est, au contraire^ méprisé et redouté ; sa pauvreté enferme un danger possible. Classé, stable, possédant, le villageois méprise et redoute le non-possédant, le nomade, le déclassé. Et comme les « roulants » loqueteux ne manquent pas dans les campagnes, surtout au voisinage de la capitale et à l'époque où les grands travaux agricoles exigent des travailleurs supplémentaires, les gens des villages ne cachent pas les sentiments que leur inspirent les bien ou les mal vêtus.

Les villages de cette contrée ne sont peuplés que d'agriculteurs ; à peine y trouve-l-on un bureau de tabac, un boucher, un boulanger, un mercier, deux ou trois débitants. Un jour ouvrable, l'on n'y traverse que des rues désertes. Alentour, Timmense horizon est plat, vert de luzernes, de betteraves, d'avoine ; les blés commencent à peine à jaunir. Une interminable ligne

d'arbres accuse le tracé d'une route ; avec leurs têtes semblablement arrondies au sommet d'une longue tige, ils ressemblent à ceux qui garnissent les boîtes de bergeries pour enfants. Çà et là, un petit groupe d'arbres et d'arbustes révèle la présence d'une pièce d'eau ; ailleurs, rampent à terre les bâtiments d'une ferme, une agglomération de maisons que dépasse un petit clocher aigu. Tout cela fuit en lointains monotones et d'une ampleur majestueuse.

La ferme où je vais travailler présente l'aspect habituel : une vaste cour en rectangle ; trois côtés occupés par les hangars et les écuries ou étables, l'un d'eux doublé par la distillerie ; sur le quatrième côté, s'allonge la demeure du patron. Le domaine compte 600 arpents. Il est loué 25.ooo francs.

Le fermier donne deux fois par jour la soupe, met à la disposition des hommes un poêle, fournit le charbon et le bois, mais ne prête pas le moindre ustensile de cuisine. Les hommes doivent donc acheter casserole, marmite, poêle à frire, tout ce dont ils estiment avoir besoin pour préparer et manger leurs aliments. Ces objets étaient primitivement fournis par le fermier, mais plusieurs ouvriers agricoles sont partis en les emportant. Il en résulte une situation préjudiciable aux intérêts des travailleurs, tenus de faire supporter par leur maigre budget cette nouvelle dépense. Peut-

être eût-il été possible de charger le commis de serrer chaque soir les objets mis à la disposition du personnel. Les réclamations incessantes des gens de la ferme au sujet de la nourriture qui leur était servie ont eu pour résultat, ici comme dans la presque totalité des fermes briardes, de laisser aux hommes le soin de pourvoir eux-mêmes à leur alimentation. S'ils tiennent à prendre d'autres mets que de la charcuterie, ils doivent, au retour des champs et malgré la fatigue, faire leurcuisine eux-mêmes. Or, cette ferme ne produit ni lait ni fromage, le patron y interdit la vente du vin, et les œufs se trouvent en ce moment valoir vingt-six sous la douzaine ; il faut donc aller au village, distant de deux kilomètres, pour s'approvisionner en vin, viande, charcuterie, épices, beurre ou graisse, à moins que, par complaisance, le boulanger, qui vient à la ferme tous les deux jours, ne consente à se charger de quelques commissions.

Le commis de mon premier patron m'avait fourni provisoirement les menus objets de table dont j'avais besoin. Il me faut, cette fois-ci, les acquérir. Je dois me rendre à Melun pour les acheter : une petite poêle de o fr. 60 ; une petite casserole avec couvercle, o fr. 80 ; un pot en fer battu, avec couvercle, de la contenance d'un litre, pour la soupe, i franc ; un verre et un couvert de table, i fr. lio. Au total, 3 fr. 80.

Tout mon dimanche s'est dépensé en allées et venues entre la ferme, la ville et le village, pour

achats et pour entente avec les divers fournisseurs. Si l'argent gagné au cours d'une première semaine de travail m'a permis de vivre pendant trois jours, il m'a fallu, pour CCS menus achats, entamer mes réserves. Il est vrai que pierre qui roule n'amasse pas mousse. Mais, en quittant mon maître, j'ai avancé de très peu de jours mon départ nécessaire : le fanage était presque fini et la moisson ne pouvait commencer avant une quinzaine de jours. Un journalier, embauché à l'époque des grands travaux agricoles pour compléter le personnel ordinaire, ne peut donc se suffire et, à plus forte raison, économiser qu'à la condition de se priver pour faire face aux dépenses occasionnées par ses déplacements ^et par l'interruption du travail entre le fanage et la moisson si les hasards de la saison font qu'il soit impossible de couper les blés aussitôt les foins rentrés. Un emploi stable, au mois ou à Tannée, doit toujours, malgré le moindre salaire, obtenir la préférence.

Le lundi matin, dès mon arrivée, je suis dirigé sur un groupe de faneurs, f^e personnel, qui n'est pas au complet, compte une quinzaine d'hommes, tous du pays, et tous, deux charretiers exceptés^ journaliers habitant le village voisin. En outre, une demi-douzaine de Belges sont occupés aux betteraves. Mon compagnon de fanage, le père Valère, un vieux journalier, me demande aussitôt quel est mon métier : teinturier,

momentanément en chômage. Avec son esprit positif et précis de rural, il multiplie très méthodiquement les questions les plus nettes et de plus en plus détaillées sur cette profession : il m'aurait été impossible, si je ne l'avais connue, de m'en tirer* par des généralités. Je le questionne à mon tour : ce Le patron est-il

« un bon type ? Oh ! comme tous les autres ! H

« faut faire ce que l'on a à faire. » Dans le ton résigné perce quelque hostilité. Une forte pluie nous oblige à retourner à la ferme, où, sous un hangar, nous travaillons à mettre des fourrages en tas.

Le patron n'a pas de commis. Il dirige et surveille personnellement les travailleurs. Mais il reste un patron : ce n'est que tout à fait par exception qu'il donne un petit coup de main. Il commande et répartit les tâches, vérifie l'exécution de ses ordres et reste, une partie seulement du temps, à nous surveiller. Il ne crie pas après nous, comme on me l'avait dit. Cependant il n'est pas aimé : il suffit qu'il soit le patron et qu'il ait l'air, non d'un paysan, mais d'un «monsieur » ; on n'a, ce semble, rien à lui reprocher que d'être le maître et d'avoir de l'éducation. Je conte à Valère que, dans la ferme oià j'avais d'abord travaillé, nous étions souvent retenus après la journée faite, sans recevoir de paye supplémentaire. Il s'écrie : «Oh I « bien ! ici, ce n'est pas comme ça. S'il reste seule- « ment trois villottes à mettre en tas et qu'il soit « l'heure de partir, on s'en va. »

Eugène le charretier, un homme de vingt-neuf ans, avec qui je déjeune, se plaint vivement du « singe » : il manque actuellement un charretier ; de là, pour lui, plus d'ouvrage ; et puis, on le commande, on le surveille... Je lui raconte que j'arrive d'une ferme oia le travail supplémentaire n'était pas payé. « Oh I c( là là ! s*exclame-t-il. J'aurais pris tout de suite une « fourche !... A dix-huit ans, je travaillais depuis c< deux années dans une petite ferme. Un matin, le « patron ma fait lever une heure trop tôt en me di- « santque c'était l'heure. Mais je voyais l'heure vraie «au clocher. Alors je l'ai traité de tous les noms, je « l'ai appelé pilou/ et je lui ai demandé mon compte... c( Mais je suis tout de même resté, à cause de sa c( fille... » La fille du fermier, âgée de dix -sept ans, était depuis deux ans sa maîtresse. Il resta deux ans encore dans cette ferme. La fille étant devenue enceinte et les parents des deux jeunes gens s'opposant au mariage, il dut partir, ce Quand je suis revenu du « régiment, elle était mariée avec un autre. . . Oui, « ajoute-t-il plus has, j'ai un enfant... » Et il se tait, comme pris de la peine secrète du bonheur manqué, à la pensée du petit qui dit « papa » à un étranger.

Eugène se hâte d'aller « garnir » les chevaux. A peine ses talons ont-ils disparu par la porte de l'élable que Valère grommelle : « Voilà un garçon qui gagne « toute l'année io5 francs par mois, et i5o francs « pendant le mois de la moisson. Eh bien ! il n'a rien

c( à se mettre sur le dos : à peine s'il possède un verre, « un pot et une poêle pour son manger. Tout son « argent, il le dépense à faire la noce..., il le dépense « quelquefois avant de l'avoir gagné..., il n'a pas un ce sou de côté 1... Moi, je n'ai jamais fait la noce... ce J'étais orphelin, j'ai épousé une orpheline, élevé sa « sœur et mes cinq enfants... »

La pluie continuant l'après-midi, les journaliers vont au bottelage du foin, travail pour lequel ils sont payés à la lâche. Avec le père Valère, je nettoie et refais les litières et je garnis les râteliers de trois bergeries. Il me reprend à diverses reprises : « Ne vous c( pressez pas... Prenez votre temps... Nous sommes « à la journée... 11 ne faut pas se tuer... » Il me pose encore de nombreuses questions sur l'état de teinturier, et toujours en faisant preuve du même esprit méthodique, positif, matériel et précis.

Pendant la dernière heure de travail de ce premier après-midi, je suis envoyé avec un autre journalier pomper de Teau au jardin potager. C'est un jeune homme de vingt ans, grand, malingre et mélancolique. De son regard oblique, il me fixe longuement, des pieds à la tête, en silence, lorsqu'il suppose que je n'y prends pas garde. Puis il hasarde de rares questions, prudentes, d'abord vagues, qu'il précise et multiplie peu à peu, employant d'instinct la même méthode que le vieux Yalère. Quahd il paraît rassuré sur mon compte, il commence à converser. Le débit

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reste lent, mesuré, réfléchi, mais coule sans arrêt. De son interminable verbiage émergent quatre groupes d'idées :

10 Du même ton monocorde et flasque, il laisse filer cette proposition où il enferme sa philosophie de la vie : « Les morts sont les pkis heureux ; ils ne « souffrent pas. — Mais les vivants ont bien quelque ce agrément, je pense? — Ah! si j'étais comme le « singe, je ne dis pas. Mais les pauvres ouvriers «comme nous!... — Croyez-vous que les riches c( n'ont pas leurs soucis ? Le patron a la responsa- « bilité de sa ferme, la crainte de perdre ses récoltes, (c de ne pouvoir payer son personnel, les impôts, des « dettes peut-être... Nous, nous n'avons à penser c( qu'à nous-mêmes... — Alors, conclut-il paisi- (( blement après une minute de réflexion, c'est nous (( les plus heureux, en effet. On gagne sa journée et (( tout est dit. — Les plus heureux! m'écrié-je ; c( ujais nous sommes incertains du lendemain I... c< 11 suffit que nous tombions malades pour que nous « perdions notre place : que devenir ?... » Cela devient trop compliqué pour lui : il se tait, songe, puis parle d'autre chose.

2° Il me dit que le diamètre de la cuve à eau est égal à la moitié du ce tour » de la cuve. Je place un bâton sur celle-ci, suivant son diamètre, et je lui fais remarquer que l'on se rend plus vite d'une extrémité à l'autre du bâton en suivant le bâton qu'en suivant le

bord de la cuve; une route qui décrit, une courbe entre deux points est plus longue qu'une route droite joignant ces deux points; le diamètre de la cuve à eau est donc plus petit que la moitié du « tour ». Cette démonstration, pour simple qu'elle soit, glisse sur lui très visiblement : il a tout à fait l'air de n'y rien comprendre. Du reste, il se borne, pour toute réponse, à affirmer que mon opinion n'est pas fondée et à soutenir que je me trompe. A deux reprises, je recommence ma démonstration sans plus de succès. Alors, avec une ficelle, je mesure les deux distances : devant cette preuve matérielle, directe, qui, sans faire appel à son raisonnement, impose à ses yeux l'évidence, il s'incline. Voilà un esprit positif à l'excès et d'une étroitesse incroyable, incapable de raisonner et docile seulement aux indiscutables impressions des sens. C'est cependant un garçon intelligent, prudent, rusé, réfléchi et calculateur.

3o II sait que le soleil se couche dans la partie de l'horizon que nous appelons l'ouest. Je lui demande de me montrer oià l'ouest se trouve. Il me répond qu'il « ne sait pas s'orienter ». Je lui demande alors : « De c( quel côté du domaine le soleil se couche-t-il ? » Il me l'indique sans hésiter. « Eh bien ! m'écrié-je, c'est ce là, l'ouest ! » De lui-même, il n'avait pu réaliser ce rapport d'idées.

40 Incidemment, je dis que j'ai l'habitude d'acheter le journal chaque jour. c< Autrefois, remarque- t-il,

« ça coûtait quatre ou cinq sous. Nous ne pouvions « pas en acheter, nous autres î C'est depuis la Répu- « blique que l'ouvrier peut lire le journal. — Parce (( que, depuis quarante ans, le papier et l'impression « coûtent moins cher ! Mais la République n'y est « pour rien. — Enfin, c^est tout de même depuis la c( République que c'est comme ça ! — Pure coïnci- « dence. — Cependant, les rois ne voulaient pas que « le peuple pût savoir ce qui se passait ! — Aujourc< d'hui» le gouvernement, maître des journaux à « grand tirage et des principales agences d'information, c( altère ou tait les faits qui lui déplaisent ; nous « croyons connaître ce qui se passe et nous ne savons c( que ce qu'il veut que nous sachions ; il possède de c( puissants moyens, qui n'existaient pas autrefois, « d'influencer, manier et transformer l'opinion puce blique. » Il acquiesce silencieusement de la têtq, de l'air tête des gens qui entendent garder leur idée sans vouloir continuer de contredire.

Je suis logé à la bouverie, avec Eugène. La petite pièce où nous dormons, cuisinons et mangeons, est séparée de l'écurie qui la commande, mais n'est pas mieux éclairée ni aérée ; la porte d'accès est dépourvue de toute clôture ; une petite imposte, aux carreaux gris de poussière ancienne, laisse filtrer un peu de jour. Presque tout le mur du fond est occupé par

quatre couchettes disposées sur deux étages, sorte de vaste caisse à quatre compartiments, aussi crasseuse que le plafond et les murs. Le patron fournit les paillasses : elles sont sales, crevées, dégonflées. Il y joint une couverture et deux draps : un drap blanc et un drap fait d'une grossière toile d'emballage. Le reste du mobilier comprend : une table graisseuse et disjointe, un banc à demi brisé, deux caisses servant de sièges ; un poêle détérioré ; celui de Técurie ne vaut pas mieux ; pour les deux poêles, il ne reste qu'un seul couvercle qui voyage de l'un à l'autre. Dans un coin, nous jetons le bois que nous pfenons au bûcher ; une scie reste là, à notre disposition, pour le débiter en petits morceaux ; une petite caisse contient du charbon. Pour nous laver, nous n'avons rien : il faut, par tous les temps, traverser la cour et aller, à cent pas^e cette tanière, se mettre sous la pompe, opération malaisée au moment où elle est le plus nécessaire, c'est-à-dire au retour des champs, car les chevaux sont alors conduits à l'abreuvoir que la pompe alimente. Les patrons-fermiers ne semblent donc prendre aucun soin de l'hygiène de leurs ouvriers agricoles. Mais ces derniers ne s'en soucient pas davantage : aucun d'eux ne se plaint de cette situation que leur négligence, leur malpropreté même ou leur désir de jouer un vilain tour au maître a créée : trop souvent ils salissent, cassent, volent les objets mis à leur dispositioiî. Je fais observer à mes compagnons de travail

qu'un lavabo rendrait service : « Pourquoi faire? me « répondent-ils. Il y en a qui ch... aient dedans. La pompe suffit bien. » Mais je ne les vois jamais en user. Le charretier se lavant dans le seau des chevaux: ce Tout de même, hii dis-je, il pourrait y avoir ce mieux que ça ! — Mais c'est ainsi dans toutes les. « fermes I » répliqae-t-il avec sérénité. Je les vois — parfois — se passer rapidement sur les mains et la figure de l'eau prise dans l'abreuvoir aux bœufs ou dans le seau à laver les chevaux : c'est toute leur toilette. J'aurai plus tard pour compagnons de chambre deux bouviers morvandiaux : ils coucheront toujours tout habillés et ne se laveront guère que le dimanche. Un matin, Valère s'écrie qu'un inspecteur de l'hygiène va peut-être venir et qu'il pourrait bien « faire sauter notre literie. — Désormais, dit un autre, (( il va être défendu de coucher dans les écuries et une « porte devra isoler 1 écurie de la chambre. » Il rapporte cet on-dit sur le ton de soumission déférente due à tout ordre officiel et comme si cette innovation lui était complètement indifférente. Son information ne provoque, au reste, aucun commentaire.

Le bouillon de soupe fourni par le patron est mieux préparé que dans la ferme où je débutai. Un jour, le patron nous ménage même la surprise d'artichauts cuits qui nous sont distribués de sa part. Celte gracieuseté ne provoque aucune réflexion.

Une des fermes du voisinage a exceptionnellement

conservé l'habitude de nourrir ses gens ; leurs gages ne s'élèvent qu'à 60 francs par mois et io5 francs pendant le mois de la moisson. Les autres fermiers, fatigués des réclamations incessantes de leur personnel, ont renoncé à ce système. Les ouvriers y trouvaient cependant de grands avantages : ils étaient mieux nourris et à meilleur compte, et il leur suffisait, au retour des champs, de se mettre à tâtle, tandis que nous devons aller chercher notre combustible, scier le bois, allumer le poêle, entretenir le feu, pomper l'eau, nous préoccuper du ravitaillement en aliments et de leur préparation culinaire. Lorsqu'un nouveau bouvier aura été engagé, nous serons trois à nous servir du poêle, successivement : chacun attendra son tour. Le repas^ avec ses préparatifs, dure environ une heure trente, c'est-à-dire presque tout le temps qui devrait être consacré au repos. Les journaliers mariés et habitant au village apportent un panier garni par les soins de leur femme ; mais les habitants de la ferme subissent tous les inconvénients que je signale ; ils recourent naturellement à la cuisine la plus rapide et la plus économique, et leur santé en souffre ; quelques-uns, venus de loin pour la moisson et ayant laissé au pays leur famille, se nourrissent de pain et de fromage pour économiser presque tout leur salaire.

Les charretiers et bouviers sont payés io5 francs par mois et i5o francs^pendant le mois de la moisson.

Les journaliers reçoivent 3 fr. 5o pour onze heures de travail. Les botteleurs de foin sont payés 2 fr. 5o les 100 bottes : un excellent botteleur, travaillant sur du très bon foin, peut exceptionnellement arriver, disent mes compagnons, à gagner 10 francs par jour ; mais, habituellement, il ne dépassera pas 5 francs, et ici où le foin est mauvais leur gain varie de 2 fr. 75 à 3 fr. 5o. Malgré cela, ils préfèrent cette besogne à celle de journalier à 3 fr. 5o: « Nous gagnons moins (t que vous qui êtes à la journée, me dit l'un des bot- « teleurs. Mais nous aimons mieux notre travail « parce que nous sommes nos maîtres : personne « pour nous commander î personne sur notre dos « pour nous embêter !... »

Avec mon salaire de 3 fr. 5o et en me nourrissant convenablement, en célibataire qui ne pense qu'à soi et ne songe pas au lendemain, je réalise, après six jours de travail, un bénéfice de 6 fr. 80 sur lequel je dois prélevé^ ma dépense dominicale et i fr. 35 de blanchissage.

Nourriture pendant la semaine (six jours) :

3 pains de 2 kgr 2 fr. 25

I litre de vin par jour, à o fr. 5o 3

Viande 6

Une demi-livre de beurre. o fr. 85

18 œufs à I fr. 4o la douzaine 2 fr. lo

i4fr. 20

Soit 2 fr. 35 par jour.

Salaire: 6jours à 3 fr. 5o = 2i francs.

Economie : ai — i4,20 =: C fr. 8o.

Les salariés agricoles ne cherchent pas à améliorer leur -sort par l'action syndicaliste. L'idée d'association leur est étrangère ou antipathique ; le sens de l'intérêt personnel, la défiance réciproque, le goût de l'indépendance individuelle les en éloignent. Dans la commune où j'ai travaillé tout d'abord, une grève avait été fomentée, peu d'années auparavant, par un des ouvriers embauchés pour !a moisson : mais cette coalition temporaire avait été circonscrite à la ferme où ils travaillaient et avait abouti à un relèvement momentané du salaire de 3o o/o. Mes compagnons me disent qu'il a existé dans la Brie un syndicat agricole qui a réussi à relever les gages de 8o francs à loo francs : cette amélioration a subsisté, mais le syndicat a disparu après avoir, au cours de sa brève existence, rencontré chez les ouvriers des champs beaucoup d'indifférence ou d'hostilité. L'ouvrier agricole n'en a compris ni le rôle ni l'importance : il n'a que le sens individuel de son intérêt. « Tous les fermiers de Seine- « et-Marne sont syndiqués, font remarquer les faneurs. « Ils se tiennent, allez ! Mais nous, on ne peut pas c( s'entendre ! » Ils citent le cas de syndicats d'ouvriers agricoles, dans le Morvan, qui seraient pros-

pères ; mais cet exemple ne les incite pas encore à le suivre.

Des journaliers habitant le village et que la ferme emploie habituellement, les uns sont originaires de la Brie elle-même, les autres de provinces fort diverses : de la Picardie, de l'Orléanais, de la Bourgogne, du Morvan ; il y a même -un Belge ; mais tous se sont définitivement fixés dans la Brie. Quelques-uns d'entre eux, pendant l'hiver, travaillent à la distillerie.

Les bouviers sont presque tous Morvandiaux. Leur recrutement commence à souffrir quelques difficultés : les fonctions de bouvier étant réputées inférieures à celles de charretier, les jeunes gens recherchent ce dernier emploi.

D'une façon générale, d'ailleurs, les bras font défaut : le personnel de la ferme est loin d'être au complet ; quelques jours après mon arrivée, on trouva un charretier et trois nouveaux journaliers ; mais il manquait encore une demi-douzaine de journaliers, des bouviers et un berger.

Le patron a traité à forfait avec des Belges pour ses betteraves. Plusieurs Belges étaient déjà venus sans parvenir à s'entendre avec lui ; puis, le marché avait fini par se conclure avec une de leurs équipes. Les Belges arrivent ainsi par groupes, conduits chacun par un chef qui discute avec les fermiers la lâche et le prix. Leur sens très vif de la force de l'association et de la discipline collective leur permet

de tirer de sensibles profits de l'émigration saisonnière. Très travailleurs, ils font souvent des journées de quinze heures ; ils se rendent aux champs avant nous et y restent encore lorsque nous quittons notre tâche. Ils sont très sobres, en semaine du moins. Ils vivent entre eux ; ils ne nouent pas de relations avec le reste du personnel ou les habitants. Ils continuent très généralement à observer le repos dominical.

Le grief principal des ouvriers contre le patron est tiré de la défense qu'il a faite au garçon de cour de leur vendre du vin. C'est une des rares fermes où il en soit ainsi. Ses gens, en raison de l'éloignemenl du village, s'étaient enivrés plus d'une fois dans les écuries et beuveries; le fermier avait interdit celte vente autant pour amener son personnel à faire des économies que pour écarter les dangers de rixe ou d'incendie qui pouvaient être la suite de ces excès. Mais tous les hommes s'en plaignent amèrement, à mainte reprise. Ils répètent que « le vin nourrit », qu' « il donne des forces », que « sans vin, on ne peut pas travailler ». Le garçon de cour nous vend, en cachette, quelques litres du précieux liquide ; mais il n'en peut écouler de cette façon qu'une très petite quantité. Eugène, qui est un grand soiflard, ne cesse de pester contre cette mesure : « Mon père était un tout petit fermier, exce plique-t-il, mais c'est pas lui qui aurait fait ça !

LA FExXÂlSON DANS LA BRIE 85

c( Ah î mais non!... S'il avait des ouvriers, il fallait ce qu'ils boivent ! Et lui^ il n'allait jamais aux champs c< sans emporter du vin dans son panier !... Ah ! il en « a bu du vin I... C'en était un buveur de vin I... Un « jour, il est descendu à sa cave, il s'est couché sous « le tonneau et il a bu à même I... On l'a retrouvé « là... et, quinze jours après, il était mort! Il avait (( attrapé censément un refroidissement... Ah! oui! « qu'il s^en est fourré dans le corps du vin, mon (( père !... » Cette mort exemplaire est rapportée avec un accent de triomphe et proposée comme un modèle à imiter.

Un après-midi, aux champs, pendant le goûter, les faneurs récriminent une fois de plus contre la mesure prise et maintenue par le fermier : c< Ah ! le cochon I « fait l'un des bouviers. — Charogne ! crie l'autre. — ce II veut donc nous iaire crever! reprend le premier, ce — C'est comme du temps des seigneurs ! ajoute le ce deuxième. — Tous les autres fermiers, au contraire, ce vendent du vin ! Ils fouteraient plutôt à la porte ce celui qui n'en achèterait pas ! » Et il ponctue sa phrase d'un air et d'un geste de défi comme s'il en faisait personnellement la menace.

Ils se plaignent aussi, mais avec moins d'amertume, d'être trop ce poussés » et trop surveillés.

Sans doute, aussitôt un travail terminé, des ordres sont donnés pour que nous nous rendions sur un autre point du domaine commencer une autre besogne,

et Ton ne nous laisse point flâner, bavarder et gaspiller le temps que Ton nous paie. Mais, si nous sommes ce poussés », c'est avec discrétion ; il y a loin de Teffort intensif et continuel qu'exigeait de ses hommes le premier patron, à la somme de travail que celui-ci nous demande de fournir ; on ne lui oppose pas moins l'exemple de certaines exploitations agricoles de la Brie dont on vante la douceur de discipline.

Quant à la surveillance dont nous sommes l'objet, elle n'est certainement pas tracassière ; en une heure de travail^ nous ne voyons pas pendant plus d'un quart d'heure le fermier ; et il est incontestable qu'en son absence notre activité diminue sensiblement : si nous sommes seuls à empiler des bottes de foin sous un hangar, nous bavardons plus que nous ne jouons de la fourche. Le père Yalère nous expose volontiers ses idées sur le travail à la journée : « Il faut faire c( comme la limace qui a mis sept ans à traverser un « pont. Lorsqu'elle l'eut traversé, le pont s'écroula. « Je l'ai échappée belle, pensa la limace, grâce « à mon agilité. » Sur quoi, l'un des bouviers morvandiaux s'écria : ce La limace est tout de même arric( vée avant le lièvre à Paris... Ils avaient parié cha- « cun d'y arriver le premier. Le lièvre ayant fait un « somme avant de partir, la limace s'était logée dans « son oreille et avait été de cette façon transportée « jusqu'à la barrière de Paris. Là, elle pique l'oreille « du lièvre. Le lièvre secoue son oreille et, en la se-

« couant, envoie la limace par-dessus la barrière, dans ce Paris. La limace y était arrivée la première : elle « avait gagné... » Les propos sont parfois moins innocents. Mais c'est toujours l'apparition du maître qui y met un terme. Rien n'est plus indispensable que ce contrôle personnel : les hommes le savent mieux que qui que ce soit et n'en exhalent pas moins leurmauvaise humeur contre cette surveillance nécessaire.

En revanche, dans une circonstance qui eût expliqué leurs murmures, je n'ai pas surpris la moindre expression de mécontentement : un charretier étant pris de violentes coliques, le médecin, venu à ses frais, ordonne un jour de lit et de diète ; le malade prendra, ce jour-là, seulement un peu de thé et, le lendemain du thé, un potage au lait et du riz que le docteur prie de faire préparer. Le fermier envoie du thé à deux reprises le premier jour, et une autre fois, le lendemain matin, en faisant reprendre son service au charretier mal rétabli et visiblement affaibli. Mais, à midi et le soir, quand le charretier va demander à la cuisinière du fermier le potage au lait, le thé et le riz, la femme lui répond qu'elle n'a pas eu le temps de lui rien préparer. Cette négligence nous est rapportée ; mais elle ne provoque aucune réflexion désobligeante pour le maître ou pour la cuisinière.

Les autres causes précédemment signalées suffisent à créer et à entretenir entre le fermier et ses ouvriers une atmosphère de froideur hostile. Elle se manifeste

88 L*ODVRIER AGRICOLE

parfois en l'absence de tout motif immédiat. Un matin, nous sommes tous réunis comme de coutume dans la cour, à cinq heures du matin, attendant les ordres du patron. 11 n'arrive qu'à cinq heures et quart. (Nous n'en sommes pas moins rentrés à l'heure habituelle.) A la vue du patron, un journalier murmure ironiquement : « Il est déjà las ! — Las de ne rien « faire, ajoute un autre. — Il est né las, » reprend un troisième. Rien n'autorisait ces réflexions malveillantes. Mais notre ennemi^^'est notre maître.

Le langage de mes compagnons est émaiilé de toutes les incorrections habituelles aux gens des champs. Ils emploient sans cesse « a » pour c< il » : «a dit », « a'iest », « a'I'a ». Ils disent : c< j'ons », « y-zavons », (( un bœu », « une pariure » (pari), « donnemoi-z-en », « si j'avais été su », « je suis été » (je suis allé), « si je suis plus fort » (si j'étais...). Les Morvandiaux ne peuvent parler sans ponctuer presque chaque mot d'un ou de plusieurs jurons : c< Vingt dieux!... Cent dieux !... Mille dieux !... » Parfois ils s'écrient : « Raz du diable ! » Ils ne cessent d'illustrer leurs phrases d'exclamations comme : « vieux ! » « hardi, petit! », ce marche ! » (pour ; va 1) : ce Oui, vieux ! je lui ai bien répondu ! marche 1... Et je l'ai fait se dépêcher ! hardi, petit ! » Rien n'étant plus contagieux que les formes exclamatives du langage,

ces expressions sont employées parfois par les « Briards ». Les Morvandiaux ne prononcent jamais ce mot de « Briards », sans un accent de dédain, et les Briards disent volontiers : c< Ces têtes de cochons de Morvandiaux. »

La confiance ne règne pas entre nous. Dès les premiers jours de mon installation, Valère m'avertit de prendre soin de serrer dans une caisse mes objets de cuisine ou de lable. Le dernier berger était parti en emportant des ustensiles de table et des vêtements appartenant à ses camarades : on n'avait pas osé porter plainte, car cet homme, très violent, avait déjà menacé de tuer un des ouvriers de la ferme. A plusieurs reprises, des journaliers sont partis sans payer le boulanger : aussi celui-ci ne veut-il plus donner de pain sans un bon signé du patron.

« Quand vous trouverez des œufs dans un coin de « la ferme, vous n'êtes pas forcé de le dire..., » me souffle, en clignant de l'œil, un des faneurs. A plusieurs reprises, j'ai vu les ouvriers découvrir, dans quelque recoin de la grange où ils travaillaient, des œufs pondus par les poules du fermier et les gober incontinent. Un matin, comme nous déchargions des bottes de foin, un des journaliers fait remarquer que le foin est vendu à la botte, non au poids, bien que les bottes soient de poids différents : « ... Et il s'en c( fait, des arrangements ! ajoute-t-il. Les particuliers <c et les administrations publiques n'ont jamais leur

c( compte : les intermédiaires et leurs serviteurs les « volent ; et plus d'un qui n'avait rien est riche main- « tenant; j'en connais !... » Quelles réflexions cette constatation suscite-t-elle dans l'esprit de cet homme? «... Dame! ils font bien de prendre ce qu'on ne « leur aurait pas donné I Chacun son métier I... » Puis, généralisant, il déclare que toutes les fortunes proviennent de vols de ce genre ; et il conclut : « Il c( n'y a que nous qui travaillons toujours et restons « toujours pauvres. »

Ils fument peu ; ils aiment mieux priser et chiquer, même les jeunes. Le père Valère offre quelquefois une prise, qui n'est jamais refusée ; puis, hochant la tête : (c Oui, je suis un enfant de p... ! un enfant de vache! » Il ne fait aucun mystère de sa naissance ; c'est tout juste s'il ne s'en vante pas ; il revient volontiers sur ce sujel-Ià ; un autre jour, pendant qu'il entasse sous le hangar des bottes de foin, il renouvelle sa déclaration de bâtardise : « Celle qui m'a fait dans son pantalon (( m'a déposé aux Enfants-Trouvés... Oui, j'y ai passé, « dans le tour I... Elle aurait niieux fait de me tuer: « j'aurais eu moins de misère. On dit que les fillesce mères ont tort de supprimer leurs enfants ! Elles ce leur rendent pourtant un grand service : elles leur ce évitent de souffrir. » (i)

I, Membre du jury, Valère s'autoriserait des réflexions quje son cas fait naître dans son esprit pour acquitter la fille-mère coupable d'infanticide.

Valère entre dans la bouverie comme j'achève mon repas. Il accepte tout de suite le verre de vin que je lui offre. Des idées sombres montent derrière son front ridé: ce Quand on m'enterrera, fait-il, je ne veux c( pas passer par l'église. » Eugène, qui ne paraît professer d'autre culte que celui de Bacchus, proteste : « Alors, comme un chien ?... Un corps d'homme passe à l'église !... » Du christianisme il ne reste en lui que ce débris ; Tidée d'une formalité funéraire par où l'homme se distingue de la bêle. Valère le laisse à peine achever; il réplique avec vivacité : « Mais on (.(. te fera un discours ! Les protestants, les libres (c penseurs, on leur fait un discours !... » Eugène ne trouve rien à répondre à cette promesse séductrice. L'assimilation instinctive des protestants aux libres penseurs était une etcellente revanche de la réalité contre l'hypocrisie de surface entretenue par l'équivoque de la terminologie chrétienne. La différenciation de l'homme et du chien par la vertu d'un discours sur un cercueil, très symptomatique d'une époque verbeuse, était inspirée à Valère par le sens ce laïque » qu'il devait à son éducation d'enfant assisté.

La liberté d'esprit de Valère à l'endroit de l'Eglise n'a d'égale que sa servilité à l'égard' de l'État. A la collation, sortant son fromage d'un bout de papier jaune: ce Le papier iaiprimé, opine-t-il, paraît que ça « ne vaut rien, rapporta l'encre qui serait du poison... » D'un ton respectueux et grave, il poursuit : « Même

(( que le gouvernement avait un moment défendu « qu'on s'en serve pour envelopper les aliments frais. <( Il avait fait poser des écriteaux avec : Défense de (.(. se servir de papier imprimé. » Un ordre du a gouvernement », Valère l'accueille avec une soumission parfiiite : du pouvoir séculier il interprète humblement, comme un commandement, ce qui n'était qu'une recommandation inspirée par des journaux avides de réclame.

Ce qui vient des autorités civiles, du « gouvernement », Yalère ne le discute pas. Mais qu'on ne lui parle pas des curés î Tout en déchargeant une voiture de foin sous le hangar, Valère exprime tout haut ses ruminations coutumières : « Quand je serai claqué, « je ne veux pas qu'on me conduise à l'église. Je le ce répète toujours à mes enfants : Prenez une brouette « et jetez-moi dans le trou ! Mais ne donnez pas vot^e « argent aux curés ! Gardez-le pour manger et pour « boire !... Ah ! s'ils me menaient à Féglise, je serais « dans le cas de f... des coups dans la boîte !... » Un des hommes s'écrie : a Parlez donc pas de la mort! ce Parlez-nous plutôt de la baiserie ! Parlez nous de ce la fumelle ! — Oh ! fait le vieux, maintenant j'aime ce mieux boire un litre ! — Eh ben ! c'est ça ! Quatre ce litres même ! et puis aller se coucher après ! » Et voilà toute leur philosophie laïque de la vie. Ils en sont très fiers ; ils l'étaient comme le témoignage de leur haute culture. Un des faneurs, comme nous ren-

trons du travail, l'exprime avec une tranquille assurance, s'adressant à un Belge wallon vivant depuis plusieurs années en Brie et marié à une femme d'un village voisin : ce Vous autres, vous êtes encore bien « en relard sur notre pays... Il faut d'abord que vous c( soyiez instruits... » A cette niaise pensée coulant do la plus pure orthodoxie d'État le Belge wallon acquiesce d'un énergique mouvement de tête.

Deux nouveaux bouviers viennent d'être engagés, deux Morvandiaux d'une quarantaine d'années, qui ont laissé leur famille au pays et sont venus gagner de l'argent pendant la belle saison. Notre chambre de la beuverie est maintenant au complet : tous les lits sont occupés. Gomme les deux autres Morvandiaux fixés dans le village briard et qui travaillent à la ferme, l'un bouvier, l'autrejournalier, les nouveaux embauchés ne se nourriront que de soupe, de pain et de fromage ; quelquefois, par exception, ils feront frire à la poêle un petit morceau de lard. Ils n'ont qu'une pensée : économiser le plus possible sur leurs gages et rapporter cet argent chez eux. Ils habitent, dans le Morvan, le même village et ce n'est pas la première fois qu'ils viennent en Brie pour la moisson.

L'un d'eux reconnaît dans le Morvandiau de la ferme un homme originaire d'un village voisin du sien. Ils entament une conversation coupée de longs

et prudents silences et qui consiste à se nommer les gens de chez eux, à se communiquer des informations sur l'étal des récoltes, le prix des produits agricoles et des cochons, les places que l'on peut obtenir en Brie et le chiffre des gages. Leur causerie est lente, pleine de réserves et de sous-entendus. Ils pèsent leurs paroles. Leurs yeux, vifs et mobiles, se dérobent aux yeux de l'interlocuteur et les fouillent à la dérobée. L'un d'eux avoue avoir conté ceci et cela à un patron « pour le voir venir » et s'être ensuite dérobé à ses offres. Tout en échangeant leurs lents propos, ils gardent des façons humbles que traverse soudain un mouvement d'orgueil : <(. . . A la nuit, le patron jetle mon vieux cha- « peau sur le fumier. Le lendemain matin, il me dit : « Vous n'avez pas encore yarni (i) vos boeufs ? — c( Quand vous m'aurez rendu mon chapeau, Mon- « sieur !... » Ah ! ah !... Il me l'envoie par son do- « mestique. Je lui dis alors : « Eh bien ! vous pouce vez maintenant me régler. Vous saurez qu'on ne « traite pas comme ça un homme de mon âge ! » « ... Ah ! ah ! . .. » Ce bouvier avait tout à fait raison. Mais il était amusant de le voir, à cet instant, dresser la tête et défier l'adversaire lointain, en faisant des « Ah ! ah ! » qu'approuvait silencieusement le chœur des auditeurs.

Un de ces nouveaux bouviers rapporte que, dans son village, un valet de ferme de dix-huit ans a épousé I . Garni de leur joug.

la fermière qui en avait soixante-dix. Celle-ci est morte, quatre ou cinq ans plus tard, lui laissant sa fortune qui s'élevait à trente mille francs. Et le bouvier de conclure : ce Si je rencontrais une bonne occa- (c sion comme celle-là, je ne la manquerais pas. Vous « pensez, il faut considérer la position !... »

Ces deux Morvandiaux ont laisséau pays, pour deux ou trois mois, chacun sa femme et ses quatre ou cinq enfants. Ils se nourrissent de pain sec et de la soupe que donne le patron. Ils boivent à peine un litre de vin par jour et ne mangent pas de la viande deux fois par semaine. Leur dépense quotidienne en nourriture s'élève cependant, pour chacun, à i franc ou i fr. 5o. Leur bénéfice net, sur un mois ordinaire de io5 francs, ne dépassera pas 60 à 70 francs. Le mois de la moisson, il est vrai, s'élèvera à i5o francs. Mais ils ont à payer le voyage en chemin de fer. Ils se plaignent fort de l'insuffisance des salaires. Ils se préoccupent sans cesse des moyens d'obtenir le gain le plus élevé possible : ils calculent leurs dépenses ; ils tâchent, par des questions obliques, de savoir les prix auxquels ils pourraient se louer en d'autres fermes. Leurs longs silences sont lourds de ces supputations minutieuses. L'un d'eux ne cesse, lorsqu'il est seul dans la bouverie, de pousser des a Pardi ! », des « Ah ! ma foi I », qui sont l'écho d'obscures ruminations, toujours les mêmes. On ne peut faire crédit aux opinions qu'il exprime : il professe toujours celles de son interlocuteur et l'a-

bandonne dès que celui-ci en change ou dès qu'il change d'interlocuteur. Je l'entends dire noir avec un homme et, cet homme parti, dire blanc avec un autre homme qui l'entretient du même sujet. Je lui dis, un jour : (( Ce bifteck me revient moins cher que les c( œufs vendus par le patron. — Pardi ! s'exclama-t- (( il, la viande est bien meilleure que les œufs ! » A la collation suivante je mange deux œufs crus : ce Ah ! c( observe t-ii, voilà qui est fortifiant I » Je réponds : ce Je les aimerais mieux cuits. » Il s'écrie : ce Ah ! ce oui ! oui 1 vous avez raison ! cuits, c'est meilleur... ce Ça vaut mieux que delà viande, vous voyez bien ! » Je réplique : ce J'aimerais mieux de la viande, tout de ce même, n II se reprend aussitôt : ce Ah ! c'est pource tant vrai que de la viande serait meilleure que des ce œufs ! »

Ce n'est pas qu'il soit menteur, qu'il veuille ou aime mentir : mais il a toujours peur de se compromettre, d'indisposer qui que ce soit et d'avoir par la suite à en souffrir. Ce mimétisme est, chez lui, un réflexe de défense. Il simule, avec ses inférieurs et ses égaux comme avec ses supérieurs, celte adaptation de surface qui n'est qu'une feinte dont il croit qu'elle est habile et nécessaire. Il ne se départit jamais de cette bienveillance humble et de celte attitude soumise. Il affecte avec son ce pays » la camaraderie la plus sincère : ce J'aime bien mieux venir avec un camarade, ce me disait-il les premiers jours. Seul, je m'ennuie...

(c-Et puis, lui, je le connais, au moins, allez I » Mais son ami ayant quitté la ferme une semaine plus tard, et bien qu'il n'ait eu avec lui le moindre différend, il en dit pis que pendre : ce Ce n'est pas un homme, c'est c( rien du tout, que j' vous dis ! . . . C'est moins que « rien, tenez !. . . Lui ? c'est de la saloperie ! »

Etre « malin » ou le paraître prend une extrême importance dans ces milieux agricoles : il semble que ce soit par là que la valeur intellectuelle d'un homme se mesure. Un vieux bouvier briard vient d'être embauché à io5 francs sans nourriture : il a quitté une ferme, très recherchée par les ouvriers, où il gagnait 60 francs avec la nourriture. Il s'est laissé prendre au mirage du plus gros chiffre de gages. Tout le personnel delà ferme lui dit qu'il s'est complètement trompé en croyant gagner ici davantage d'argent : c( Vous (( avez changé votre cheval borgne pour un aveugle, » lui dit l'un, ce Vous avez fait une m... et marché deu dans, » lui dit l'autre. Le bonhomme s'en aperçoit au bout de vingt-quatre heures et il l'avoue : non seulement il voit qu il y perd pécuniairement, mais en outre il trouve qu'il est plus durement mené. Qu'il ait fait un faux calcul, cela était, à première vue, certain. Qu'à son âge, avec son expérience de la vie des champs et des différentes places que Ton peut trouver dans la Brie, il ait commis une aussi manifeste erreur, cela

semblait indiquer peu d'intelligence. J'en fais la remarque au père Valère qui s'exclame : ccGe bonhommece là ? Il a bien trop de réflexion, au contraire ! Mais c( il veut toujours gagner davantage et il s'est trompé. » Un autre journalier ajoute : « Ce bonhomme-là? A.h ! (( si je le connais !... C'est un malin, allez ! » s'écriet-il avec un accent d'admiration. Ce malin a cependant agi comme un serin. Mais il a la réputation d'être un malin ! Et sans doute les autres se sentent-ils relevés à leurs propres yeux en constatant qu'un homme aussi (( malin » et qui a « bien trop de réflexion » a cependant commis une sottise que n'aurait faite aucun d'eux.

Ils se préoccupent tous beaucoup d'être ou de paraître plus « forts » que les autres. Voient-ils un des leurs conduire une machine agricole qu'aussitôt ils déclarent qu'il ne s'y prend pas de la meilleure manière, et ils lui crient, d'un air de défi : « T'en as donc jamais mené ?» Al mainte reprise, de courtes disputes éclatent, brutales, entre eux, au cours de leur travail : c'est que l'un a émis l'idée de commencer par un bout du champ, l'autre par un autre bout, et il s'agit pour chacun de n'avoir pas eu tort ; celui qui, dans la querelle, sent qu'il va avoir le dessous, soutient très vite que ce n'est pas ça qu'il avait dit et que son contradicteur ne l'avait pas compris.

Ils sont, au reste, dépourvus de toute charité les uns pourles autres et, semble-t-il, aussi incapables de

sympathie que d'indulgence pour autrui. A les entendre, on serait tenté de les croire incapables de la moindre affection, comme si ce sentiment désintéressé ne trouvait en eux aucun terrain favorable pour germer. Du vieux bouvier « malin », dès qu'il a le dos tourné, l'un me dit : « C'est un avare. » Un autre : « un sournois ». Un troisième : « Une brute ! « J'ai travaillé avec lui dans une ferme. Le soir, un ce jeune charretier jouait de l'accordéon. Gela empê- « chait le vieux de dormir. Le vieux se lève, prend « une trique et, sans rien dire, s'approche de l'autre « par derrière et lui en flanque deux coups. Le charce retier se lève et commence à se colleter avec le ce vieux. Le vieux lui fiche un croc-en-jambe et le ce jette à terre. Alors, si tu avais vu mon copain I... ce Ah ! il te l'empoigne et te cogne dessus !..". Si on ce ne lui avait pas arraché le bonhomme, il l'aurait ce tué !... Il l'a si bien arrangé que l'autre en a gardé ce les marques sur la figure pendant plus d'une secc maine 1... » On me dit du père Valère : ce Lui, un ce brave homme ? Méfiez-vous : par devant, il n'est ce pas chiche de compliments !... » On me dit d'un autre : ce C'est un fou. » D'un autre : ce Un voleur. » D'un autre ! ce Un panier percé ! Il ne met pas un sou de côté. » Jamais je n'en ai entendu aucun dire du bien d'un camarade. Mais, lorsqu'ils se trouvent ensemble, ils paraissent bons amis. Ou ne se douterait pas que chacun n'éprouve pour aucun des autres

ni sympathie ni estime. D'ailleurs, comme s'ils étaient avides de pouvoir déblatérer contre leur prochaio, ils restent chacun aux aguets de ce que font les autres : ils épient et racontent partout ce que leur a appris leur espionnage. Rien ne leur échappe, et de ce qu'ils recueillent, ils ne gardent rien pour eux-mêmes : mais jamais ils n'en soufflent mot à l'intéressé. Ils m'ont interrogé et sondé séparément : je ne connais pas le résultat de leurs réflexions. Que deux d'entre eux parlent, les autres, ou écoutent en silence, ou manifestent bruyamment leur approbation. Mais il ne faut se fier ni à leur réserve ni à leur manque de réserve ; leur opinion intime, ils la gardent. Quelquesuns me disent : « Oh I vous ! vous êtes un brave homme ! » Ce sont ceux qui m'empruntent du pain, du vin, qu'ils oublient de me rendre, ou qui m'ofîrent un verre lorsque je leur ai payé un litre. Chose étrange, ils s'imaginent volontiers que l'on est dupe de leurs grimaces^ ils ne cessent d'y recourir bien qu'aucun d'entre eux ne se laisse ainsi tromper ; chacun est fixé sur la sincérité de son voisin.

Ils plaisantent volontiers, sur le ton d'une ironie supérieurement dédaigneuse. Ils prennent un air très fin pour railler d'une manière très lourde. Mais ils ne s'y risquent guère avec le vieux bouvier « malin » dont on connaît le caractère irascible et les habitudes de violence. Un jeune et vigoureux charretier s'aventure tout de même à dire à haute voix à Eugène, en pré-

La fenaison dans Là brie lOl

Sence da bouvier: « Moi, j'estime que le mieux, c'est « de travailler huit jours et de se reposer quinze en « mangeant Fargent gagné. Quand on ne trouve pl-us « de place ou qu'on ne peut plus travailler, on pique « une tête dans la Seine, et c'est^fini. » Le vieux bouvier, interrompu dans l'exposé de ses longs calculs sur le plus grand profit qu'il pourrait tirer de diverses places, lui jette un regard mauvais ; une étincelle s'allume dans ses petits yeux et ses traits se durcissent. Le charretier s'éloigne, très fier de son audace. Le bonhomme recommence ses calculs. Il lui avait fallu un jour pour reconnaître son erreur : deux jours plus tard, il quittait notre ferme pour chercher une autre place qui lui ferait moins regretter celle qu^il avait eu la sottise d'abandonner.

La verbosité de la plupart de ces cultivateurs est aussi intempérante que le silence obstiné de quelquesuns. Ils parlent alors pour le plaisir d'émettre des sons. Rarement j'entends une réflexion qui puisse être extraite de cette logorrhée et fixée sur le papier : « Le « Planteur de Caïjfa, ça rend bien des services, observe « un des nouveaux bouviers morvandiaux. Chez nous. Ci il passe comme ça un grand marchand qui vend de « tout, des chaussures, de l'épicerie, du mobilier, et il « donne des bons en échange desquels on reçoit en c( cadeau des objets utiles. — Il vend aussi des « remèdes ? demande un journalier. — Non. Mais, de « tout. C'est une manitention. »

Leur conception des maladies el des médecins n'est pas moins puérile que leur conception du commerce ambulant. Ils expliquent les maladies par ce fait que « le sang n'est pas assez fort ». Les gens atteints de folie sont ceux chez qui a les nerfs sont plus forts que le sang ». Eugène affirme qu' « un médecin peut « reconnaître si quelqu'un est alcoolique. — Comment (( cela? demande-t-on. — Eh bien ! un alcoolique a le « ventre plat. » Personne n'élève d'objection contre celte façon de diagnostiquer l'élhylisme.

Ils sont étrangers aux plus grands noms de notre histoire : « Dans le temps, nous apprend le vieux <( Valère, le château de Vaux-le -Vicomte a appartenu « à un ministre... comment déjà, son nom?... ah I c( Fouquet!... Fouquet, c'est ça !... Il était ministre « sous un roi... quel donc roi ?... » Le bonhomme cherche, répète : « Gomment s'appelait ce roi ?... » Il cherche encore, fait effort, et finalement : « Je ne me rappelle plus... » Les autres, jeunes ou vieux, ne se souviennent pas davantage de Louis XIV : il s'agit là de choses qui se passaient «dans le temps», « sous un roi », et qu'ils énoncent succintement dans les termes vagues où ils rediraient un conte de fées (i).

I. il va quelques années, dans un village de Normandie, un de mes amis demandait à un paysan presque centenaire quelles impressions ses parents avaient gardées de la Révolution. Il répondit : « La Révolution, c'était bien triste !... On ne savait pas l'heure... » (parce que V Angélus ne sonnait plus) a et quand on

Avec Ions leurs peliisou grands défauts ils gardent encore d'excellentes qualités : l'habitude de la réflexion, de la prévision, de l'épargne ; celui qui ne parvient pas à réaliser quelques économies est mal considéré. Et ce n'est pas parfois sans peine qu'ils peuvent toucher les salaires difficilement gagnés. Deux des journaliers ont travaillé dans de nombreuses fermes de la Brie. Dans l'une de ces fermes, on ne pouvait obtenir, à la fin du mois, qu'un à-compte. Dans une autre, « il fallait prendre le hâton, » se rendre en groupe au bureau du maître et proférer des menaces. Dans une troisième, un charretier, ne pouvant obtenir les cinq cents francs qui lui étaient dus, avait quitté la ferme, n'emportant du patron qu'un billet à échéance de six mois. Ils me citent un patron brutal, et d'ailleurs d'une grande vigueur physique, qui, ayant à se plaindre d'un de ses bouviers, va le joindre, en l'absence de témoins, dans la bouverie, le renverse sur le sol et lui barbouille de bouse le visage. Un fermier de notre voisinage est réputé pour sa grossièreté et sa brutalité : on lui reproche de tutoyer tout le monde, de traiter ses gens de « saloperie» et de « fumier », de les menacera tout

« avait iDcsotn d'une servante ou d'uu domestique^ on n'en trou- « vait plus... M (la louée des bras ayant lieu, le dimanche, après grand" messe ou vêpres ; or, le culte était interdit et le dimanche supprimé). Telle est la force d'incompréliension des ruraux à l'égard des grands faits historiques dont ils sont les témoins ou même les acteurs.

propos de leur u botteile c... » et de le faire quelquefois. Tous ces fermiers, avares, grossiers, brutaux, sont cependant riches : mes compagnons de travail m'assurent que le prix des fermages, en Brie, varie entre vingt et trente mille francs. Néanmoins, divers fermiers se contentent, paraît-il, de faire donner des leçons particulières à leurs enfants par l'instituteur du village voisin. Ceux que j'ai connus restaient aussi étrangers que leurs salariés aux pratiques religieuses. L'intérêt et la force expriment toute la règle des rapports sociaux dans ce monde laïcisé et produisent Fétat d'oppression et de guerre.

De nouveaux journaliers ont été embauchés, ainsi que plusieurs a roulants » que l'on fait coucher dans les granges. Le personnel de la ferme est maintenant au complet. Mais, à ce moment même où la dépense en salaires atteint son maximum, le temps redevient pluvieux, le fanage est fréquemment interrompu, le fermier ne peut plus utiliser comme il le voudrait tous les ouvriers dont il dispose. Ne pouvant congédier personne parce qu'il n'aura pas trop de personnel au premier retour du soleil, il nous occupe comme il peut : le garçon de cour ayant été deux jours absent, je le remplace pour « garnir de vert » les râteliers des bergeries A d'autres moments, je suis occupé, avec un ou deux autres journaliers, à des corvées de propreté sous

les hangars OU dans divers bâtiments. Ou encore nous chargeons la voitureavec le foin mis en bottes par les botteleurs et nous l'empilons ensuite sous le hangar oià il a été transporté. Ou bien nous nous rendons aux champs charger du fourrage gâté par la pluie et nous revenons l'étaler sur le grand fumierqui occupe presque toute la surface de la cour. Enfin, le soleil reparaît-il, vite, nous sommes tous mobilisés pour terminer le fanage, faire les villottes, en charger les voitures et les décharger sous les hangars. Encore quelques jours de soleil et la moisson commence.

Plusieurs semaines de travail aux champs n'ont pas suffi à m'assurer ^entraînement physique nécessaire : mon corps est brisé de fatigue et je ne suffis à ce dur labeur que par un constant effort de volonté. Le matin, au réveil, j'ai perdu la sensation de mon corps ; il me semble que j'en suis absent ; je n'ai même pas la force de me retourner sur mon lit; à peine puis-je remuer mes bras ; ils échappent à l'action de ma volonté ; engourdis, inertes, ils dorment à côté de moi, je ne puis plus ouvrir ni fermer les mains ; c'est par un violent effort que je reprends possession de mes membres ; je me roule avec peine pour me retourner sur le flanc; mobilisant ajors mon bras droit,je parviens à le plier et, en m'appuyant sur mon coude, à me dresser sur mon séant ; après quoi, je me contrains à me mettre sur les genoux et à descendre de ma couchette par l'échelle ; alors, peu à peu, les articulations recommencent à jouer.

Le contact continuel du manche de bois de la fourche, maintenu par un effort musculaire incessant, a déjà fait sensiblement grossir mes doigts et mes mains qui ont perdu toute souplesse; Texcès et la continuité de l'effort ont développé les muscles interosseux du métacarpe atrophiés par l'abstention de tout travail manuel et ont rendu toute la main douloureuse. Je sens que ma démarche devient lourde et j'éprouve une forte tendance à me voûter ; je me laisse gagner parla paresse de redresser le buste etde rejeter les épaules en arrière. Et je prends en même temps conscience d'un appauvrissement moral : l'intelligence perd sa richesse et sa vivacité, la sensibilité s'émousse, la volonté cède et plie. On s'entraîne à subir les hommes et les choses, le maître qui commande^ les forces naturelles dont le jeu échappe à nos prises et tient sous sa dépendance le mode et le moment dé notre action. On n'a plus le temps de penser à ce que Ton fait, de songer à ceux que Ton a laissés : ce souvenir et leurs images ne traversent plus que d'une ombre fugitive et légère des fronts toujours courbés sur le sol. La pensée, comme la sensibilité, reste privée de ses aliments habituels: l'intelligence dépouille ce qu'elle avait acquis sans que rien vienne désormais emplir les vides qui s'y. creusent. Les choses mêmes de la politique générale, si basses soient-elles, ne descendent plus à nous. On se rend compte que ces gens de la terre n'ont ni ne peuvent avoir aucune idée à ce propos et que, puisqu'il ne reste en eux que l'homme

livré à toutes les inspirations de sa nature inférieure, ils ne peuvent plus^ sous le couvert des programmes politiques, rien poursuivre que leurs petits intérêts matériels et leurs grandes haines contre les personnes.

Le dimanche ne ralentit pas cet enlîzement progrès^ sif dans la matérialité de la vie. Pour me reposer, je ne me lève qu'à six heures; je sors de ma valise des effets propres, je fais ma toilette un peu plu3 en détail, je prépare et prends un peu de nourriture, puis je me rends en tramway à Melun pour de menus achats. L'après-midi, je rentre à la ferme prendre mon linge et je le porte à la blanchisseuse, au village ; je remets également au cordonnier des chaussures à réparer et j'achète du beurre chez l'épicier-débilant. Une partie de billard et une partie de cartes sont en train ; les autres consommateurs font cercle, regardent et apprécient les coups. Chaque fois qu'un joueur est déçu, une violente discussion s'engage; il s'écrie, invariablement, en parlant de son adversaire : ce C'est pas jouer, ça ! » On commente à grands cris le coup de cartes, et sans jamais tomber d'accord.

Les clients du débitant boivent moins de vin que d'alcool ou d'absinthe. Tout le village défile dans cette salle au plafond bas, même les adolescents. Je reste là de cinq heures à sept heures et je m'y rencontre avec le jardinier de la ferme ; nous buvons chacun un verre d'alcool ; puis avec le garçon de cour, nous avalons chacun trois verres de vin blanc ; puis avec lea

deux bouviers morvandiaux, nous absorbons chacun deux verres de rouge et deux verres de blanc ; enfin, avec un homme du pays qui m'avait indiqué les fermes OTJ je pourrais trouver du travail, nous buvons chacun deux verres de kirsch.

C'est jour d'élection au conseil d'arrondissement. Lorsque, à six heures et demie, les résultats du scrutin sont proclamés pour la commune, il se fait un reflux d'électeurs dans la salle du débit ; le candidat du gouvernement a obtenu les trois quarts des voix. Dans la rue, passent des gens à la démarche chancelante. D'autres entrent chez le débitant en heurtant les murs. Un électeur pénètre dans la salle et dit : « Le candidat a des curés est battu. Moi, j'aime mieux le païen que « le chrétien. »

Nous revenons à la ferme, les deux bouviers et moi, à la tombée de la nuit. A une heure du matin, nous sommes réveillés par Eugène qui rentre en état d'ivresse. Il crie, il se plaint du patron qui l'empêche de boire, déclare que, demain matin, il se fera régler... Le lendemain, au réveil, il a oublié ce projet de fuite et recommence, mal dessaoulé, sa tâche accoutumée. Nous apprenons de lui-même qu'il avait bu, la veille au soir, quatre litres de vin, cinq absinthes, quatre cognacs et quatre rhums.

Un journalier arrive au travail, une heure en retard, le visage décomposé. Il s'enivre à nouveau, le soir même. Un botteleur, qui s'est enivré hier, ne fait pas.

dans sa journée, le quart des boites qu'il fait d'habitude. Un autre, mal remis des excès du dimanche, se couche sur le foin, l'après-midi, puis retourne au village avant la fin de la journée. Deux anciens charretiers de la ferme, des jeunes gens de vingt ans, viennent à midi voir leurs remplaçants : ils sont à demi ivres de ce qu'ils ont bu le matin même.

Au cours de ce lundi, Eugène boit plusieurs litres de vin et, à demi ivre derechef, fait peu de travail, l'exécute mal, se livre à mille facéties grossières. Ces gens de la campagne appellent les choses par leur nom, parlent très crûment et plaisantent volontiers des choses du sexe en employant les expressions les plus obscènes. Aujourd'hui, sous l'influence des dernières vapeurs de l'ivresse dominicale ou sous l'action de celle du jour, ils montrent moins de retenue encore. La présence, parmi les botteleurs, de la femme du journalier belge fait fermenter davantage leurs instincts animaux. Entre eux et avec elle ils échangent des propos dont rougirait un sapeur. Elle ne reste jamais à court de ripostes. Ancienne fille d'auberge, connue pour sa complaisance, comptant d'ailleurs parmi les ouvriers de la ferme un ami d'autrefois, elle perd toute la retenue qu'elle s'imposait d'habitude. Le charretier Eugène finit par la lutiner devant le mari peu clairvoyant ou résigné et par rouler avec elle sur le tas de foin. Eugène, très fier de cet exploit^ vante ses capacités et offre même d'en fournir la preuve aussitôt.

ilO l'ouvrier agricole

Un bolleleur, encore à moitié ivre de la veille et du vin bu le jour même en cachette dans la grange, se jette sur Eugène et lui crie qu'il va F... « C'est ça! allez-y ! » s'exclame la botteleuse...

Le soir, le travail terminé, je me rends au village chercher mes chaussures. Leur réparation demandait une demi-heure de travail et elles m'avaient été promises pour aujourd'hui même. Mais le cordonnier, rentré ivre au cours de la nuit précédente, est resté toute la journée au lit.

A la nuit faite, lorsque, les deux Morvandiaux et moi, nous nous couchons, Eugène, toujours très surexcité, se promène en chemise dans la bouverie et multiplie, avec les propos orduriers, les gestes obscènes .

Le personnel est très instable : une équipe de six Belges est restée vingt-quatre heures ; deux autres Belges, quatre jours ; le vieux bouvier « malin », trois jours ; Eugène parle de partir ; les deux Morvandiaux s'entretiennent à voix basse d'une place qu'ils ont en vue. Tous cherchent un salaire plus élevé que celui qu'ils reçoivent et abandonnent le fermier dès qu'ils y trouvent un avantage matériel, même léger. Leur place n'est presque toujours qu'une place d'attente : en sous main, ils s'informent s'ils n'en pourraient obtenir une autre, meilleure ; dès qu'ils l'ont découverte, ils

font régler leur compte et s'en vont. Il arrive même aux jeunes, pour le simple plaisir du changement, de quitter une ferme très recherchée et où ils se trouvent bien traités et bien payés : un de nos charretiers, âgé de vingt-cinq ans environ, a, par deux fois, abandonné une place de ce genre après une et deux années de service et sans avoir le moindre grief à alléguer ; il nous explique son départ répété par ce fait qu'il y était « resté assez longtemps comme cela », et il continue de nous vanter beaucoup cette ferme et le fermier. Il n'y a, entre chefs d'exploitation agricole et salariés, aucun autre lien que celui d'une nécessité momentanée d^associer leurs intérêts et leurs efforts. L'habitude de vivre ensemble sur la même terre, la confiance et 1 estime réciproques qui en résultent ont disparu.

L'ignorance des gens des champs éclate dans les plus petites choses et son excès étonne. Un des bouviers sait qu'il est de la classe i88o, mais il déclare ignorer son âge. Ce citoyen éclairé n'en est pas moins d'avis que les balles sont faites pour les généraux et qu'il faut c( faire marcher » les patrons. Un jour que nous entassons sous le hangar des bottes de foin, leur masse atteignant déjà plus de trois mètres de hauteur : c< Il «nous faut maintenant, dis-je à Malon, envoyer les « bottes à la hauteur d'un étage. » Il s'écrie, indigné de ma sottise : « D'un étage ?... Eh bien ! il est

c( haut votre étage ! Si les maisons de Paris » (où il n'est jamais allé) « avaient des étages comme ça, où c( donc monteraient-elles?. . . Tenez ! c'est haut comme « moi, et, en plus, une fourche qui a plus de deux c< mètres ; » (ce qui pourrait faire, au total, 3 m. 70) ; c( il y a de quoi faire deux étages ! au moins !... C'est c( comme ça qu'à New- York ils arrivent à construire «des maisons de vingt-cinq étages ! Vingt-cinq étages, (( c'est la plus haute de toutes les maisons : je l'ai lu « sur un journal. Les autres maisons de Nevsr-York « ont de quinze à vingt étages, et chacune contient la « population de la commune, quatre cents habitants. » Le père Valère, que cette érudition intéresse, s'arrête de « tasser » les bottes et demande : « New-York, « c'est bien la capitale des Etats-Unis ? — Non, « déclare péremptoirement Malon. — Mais c'est en « Amérique ? insiste Valère — C'est-à-dire que l'Ace mérique, explique avec condescendance Malon, est ce un pays qui appartient aux États-Unis. — C'est tout ce en république, par là P — Tout. Mais toutes ces ce républiques n'ont qu'un président, celui des Etatsce Unis. — Il y en a peut-être bien trente, de ces répuce bliques? interroge encore Valère. — Trente au moins 1 ce tranche Malon, toujours sûr de son fait. Ainsi, il y ce a le Mexique, la Colombie^ le Danemark. . . » Il s'arrête, réfléchitun instant et se reprend : ce ... Non, ce pas le Danemark, car c'est un royaume. » Malon est un Briard de trente-cinq ans environ, marié, père de

LA FENAISON DANS LA BRIE ll3

trois enfants. Il travaille comme ouvrier agricole pendant l'été et, durant l'hiver, comme chauffeur à la distillerie de la ferme. Il est vif, intelligent, lit le journal et dit volontiers qu' « il n'y a rien de plus bête qu'un paysan qui ne lit pas le journal ». C'est lui qui affirmait au Belge wallon que la Belgique était en retard sur la France parce que l'instruction y faisait défaut. Malon est un citoyen «émancipé, conscient et intégral », comme s'expriment les prédicants de cette sorte d'émancipation. Mais, fatigué de son effort intellectuel^ il prend incontinent un air gaillard et interpelle, sur le mode narquois, le vieux Valère : « Alors, c'est cette nuit. . . avec votre vieille ?. . . — Oh ! c( moi ! maintenant... — Ben ! alors, faudra que je

«la votre femme ! ». Suivent diverses crudités (i).

«Eh ben ! ça va ! acquiesce le vieux... Et vous me « paierez un canon ! »ajoule-t-ilen plaisantant. Engagée sur cette pente, la conversation ne s'arrête pas vite. Elle s'aggrave seulement de médisances. Ils nomment un des journaliers occupés à la ferme : « Sa fille a fait

« rudement la p Mais elloest mariée maintenant. »

Ilscitent un village voisin : « Il n'y a pas plus débauchés « que ses habitants. Toutes les femmes vont chez le « bistro et là elles se font » Le pire est qu'elles

I. Parmi lesquelles je relève uuo expression qu'emploie volontiers un prince de la haute noblesse de Rome, dont les conversations de fumoir ne diffèrent pas de ce fragment de dialogue entre Valère et Malon .

ont des enfants et qu'elles les forment à leur image. Où êtes-vous, aïeules qui avez vécu dans la crainte de ne pas bien rempjir tous vos devoirs et de ne pas avoir des enfants dignes de vous ! Valère désigne un garçon de quatorze ans, habitant la commune, qui traite couramment sa mère, une veuve, de c< vache » et de « p... ». Ils parlent aussi de diverses jeunes filles connues pour leurs mœurs faciles etd'ouvriers agricoles qui, dans les villages voisins, vivent depuis plusieurs années en concubinage.

Un jour que nous déjeunons dans la bouverie, Valère, Eugène et moi, Valère me dit en riant : <c Gela « prend bien du temps de faire sa cuisine. La Morin « viendrait bien nous la préparer !... Mais gare vos ce sous ! — Ah ! pourquoi cela ? — Oh ! l'argent ne (( lui tient guère: il lui vient trop facilement. — Elle a un

c( m ? interroge le charretier. — Elle en a bien

c( plusieurs .. tant qu'elle veut!... Et sa fille aussi!...» Je demande à Valère : « Il y en à, de ces femmes, « dans d'autres villages ? — Maintenant ? s'exclamecc t-il . Dans tous ! . . . »

Un après-midi, la femme du journalier belge vient faner avec nous. Un des hommes rinlerpellc ironiquement : « Mademoiselle !... » Elle répond, d'un air piqué : « Bien sûr que je suis une demoiselle ! Je suis « mariée, mais je serai demoiselle tant que je n'aurai « pas d'enfant ! »

A la fin du « goûter » de quatre heures, un des

faneurs se lève pour vaquer à des besoins naturels. Il nous en avertit par une plaisanterie grossière qui provoque un échange des pires obscénités. En vannant le blé au tarare, Eugène, montrant le piston des trieurs, plaisante sur des pratiques vicieuses.

Leur ignorance et leur immoralité s'accompagnent d'irréligion et de superstition. En voici quelques exemples :

Le Belge wallon me dit : « Les curés mangent la Belgique » (dont cependant la prospérité pouvait nous faire envie). Un jeune cultivateur du Léon, en l'Espagne, s'exprimait de même : « Les moines mangent l'Espagne. » On reconnaîtra sa frappe, une des formules passe-parlout lancées par la Mac. ,-. internationale. Le Belge me commente son aphorisme : ce Les religieuses et les moines chassés de France et installés « chez nous ont, en effet, dépensé, en constructions, « plus d'un milliard. C'est ça qui a fait renchérir le « prix de la vie. » Apporter à un petit pays un milliard, c'est « manger » ce pays !

« Ce dépulé-là ? dit un bouvier. Ah I ils n'ont « pas tardé à le f. .. à la porte! 11 était de la ca- « lotte ! »

' Le père Valère : ce Mais X. a réussi à se faire élire « député et c'est un calotin ! On l'avait f. .. à la porte « du Sénat. Vous pensez bien que, pour avoir été mis c( comme ça à la porte du Sénat, fallait pas qu'il tract vaille bien I S'il avait bien travaillé, il y serait resté.

Il6 l'ouvrier agricole

« Eh bien ! le voilà député !... Tout ça parce qu'il a « acheté des voix ! »

Un autre jour un vieux journalier, le père Savart, s'écrie : « Ah I chic ! c'est un tel qui est passé con- « seiller général 1 En voilà un qui n'aime pas les <( curés !... » Il ajoute: « Le curé de *** me rencon- (( tre l'autre jour et me dit : (( Si vous venez dimanche « à mon village, père Savart, il faudra diner avec moi. w ce Mais j'ai refusé, car j'aime pas aller là-dedans ! » Me voyant lire le Petit Journal, il s'exclame d'une voix indignée : ce Vous lisez ça ! un journal de calocc tins !... Nous autres, nous Wsons le Petit Parisien. »

Un des journaliers habitant le pays me parle d'un de ses voisins : « Il lui faut, pour le moins, ses dixce huit sous d'acool par jour, sans compter ce qu'il boit ce de vin. Avec ça, plus feignant qu'un curé ! C'est ce tout de même pas commode d'être plus feignant ce qu'un curé ! » Leur irréligion n'est qu'une conséquence des luttes politiques, et la haine des personnes la résume.

Cette ce libre pensée » s'accompagne d'idées superstitieuses ou enfantines : ce II y a une herbe, me dit un ce bouvier, quand on marche dessus, on perd son chece min, il est impossible de le retrouver. — Quelle ce blague ! m'écrié-je. — Non ! reprit-il avec force, ce c'est la vérité ! Et la preuve, c'est que ça m'est ce arrivé. J'étais allé dans les bois par un chemin (jue ce j'avais pris plus de soixante fois. Eh bien I tout d'un

■ coup, je n'ai plus su où je me liouvois : j'ai pris à droite, à gauche, et je me suis perdu pendant des heures sans pouvoir retrouver ma route. Vous voyez ce bien que j'avais marché su' c't' herbe ! » Ce raisonnement est un bel exemple de cercle vicieux. Mais le bouvier n'en croit pas moins de toute son âme à l'herbe qui égare.

Presque tous ces cultivateurs éprouvent à un degré extraordinaire l'horreur de la solitude ou du silence. Ils disent qu'ils a s'ennuient » lorsqu'il leur faut travailler seuls ; qu'ils ont besoin de un ou deux compagnons pour causer avec eux. Ils n'aiment pas les taciturnes; ils les qualifient de sournois. S'ils sont occupés à une même tache, ils ne cessent guère d'échanger de vagues propos. Aux repas comme au travail, ces gens rusés et prudents font marcher leurs langues sans trêve. Ce sont d'interminables commérages dont les récolles et leur prochain font les frais. Les longueurs, les redites, les — « Je lui ai dit..., il m'a dit... » — font de ces conversations quelque chose qui leur semble plaisant et qui, pour nous, d'insipide devient très vile insupportable. Il est très rare qu'il y ait quoi que ce soit à retenir et à noter dans ce flux de paroles. Le besoin d'émettre des mots est tel qu'il leur arrive fréquemment, pour provoquer une réplique à une réflexion émise à haute voix et qui n'appelle

aucun commentaire, de répéter « dites ?» ou « dites, voire? » jusqu'à ce qu'ils aient obtenu un son quelconque en écho de leur soliloque.

Quand ils plaisantent les uns des autres, c'est de la façon la plus épaisse. Masson, cessant de piquer sa fourche dans les bottes de foin, interpelle Valère : « C'est vrai que vous avez fait la guerre de 70? — Mais « oui, et. .. — Vous étiez dans les francs-tireurs ? interc( rompt Masson, narquois. Francs- tireurs, francsce voleurs. Ah ! ils ont servi à grand'chose ! — «Mais non ! pas dans les francs-tireurs! J'étais... — c( Dans les mobiles, alors ? Qu'est ce qu'ils ont fait les « mobiles, hein ? je vous le demande un peu ? Rien, « rien. Ça ne m'étonne pas si vous étiez un mobile. — c( Mais non ! proteste le père Valère. J'étais dans « l'active I — Dans l'active ? Ahl c'est vrai ! Vous c( étiez avec ceux qui ont eu si peur, lorsqu'on leur a c( donné un fusil, qu'il a fallu les armer avec un man- (( che à balai !... Et encore, ils se sont sauvés !... Les c( Allemands, en les voyant, les ont pris pour des fous. a Vous vous êtes sauvés dans Paris et les Allemands (( vous ont ramenés de Paris à Gharenton ! Ah ! Ah! « Hi! Hi ! Hi !... »

La plaisanterie n'est pas toujours exempte de méchanceté. Un vieux charretier est affligé d'un surnom qui le met hors de lui: on s'empresse d'informer du surnom et de l'effet qu'il produit tous ceux qui les ignorent. Aucun indice de sympathie n'apparaît

jamais entre les hommes qui travaillent ici. Contre l'absent, on a toujours quelque reproche à formuler. Les deux bouviers morvandiaux sont voisins au pays et sont venus plusieurs fois moissonner en Brie ; l'un :st-il absent, l'autre se plaint de son compagnon : « Il

a bu plus de la moitié du litre pendant que jedor- « mais et il a ajouté de l'eau. Mais je m'en suis bien « aperçu ! Oh ! on ne me refait pas comme ça ! » Apprenant que le vieux bouvier « malin » avait trouvé une place, un des journaliers donne sur lui de mauvais renseignements et le nouveau patron refuse de le prendre à son service. Ayant quitté notre ferme, le pauvre homme se trouve sans emploi. Les deux Morvandiaux incitent alors Eugène à demander cette place vacante : ils nourrissent simplement l'espoir de s'en débarrasser, car il leur déplaît.

Lorsqu'ils se commandent entre eux, ils y mettent de l'arrogance : un maître ne prendrait pas ce ton. Il est très rare qu'ils montrent pour autrui la moindre complaisance : Savart me reproche de donner un coup de main à un bouvier qui m'en a prié. Il me demande néanmoins de l'aider à mettre en villottes la même chaîne de fourrage, parce qu'il s'ennuie d'y travailler seul. La chaîne étant très large, nous convenons de prendre chacun une moitié de son épaisseur pour en faire deux rangées de villottes. Mais, après avoir ainsi travaillé quelque temps, il s'en plaint avec humeur : a Je ne comprends pas ce que vous faites !

« me reproche- t-il. Vous n'en prenez que la moitié ! — « Ainsi qu'il était convenu. . . Soitl à votre aise ! Si « vous préférez qu'il n'y ait qu'une villotte, je vous « aiderai à la faire. — Non I du tout I riposte-t-il « d'un ton blessé. Faites comme vous l'entendrez ! » Sans prendre garde à ses manières querelleuses, je collabore silencieusement,' ainsi qu'au fond il le souhaitait, à la confection d'une unique rangée de villottes.

Certains, dès qu'ils s'aperçoivent qu'ils ont affaire à un camarade un peu plus complaisant, se hâtent de l'exploiter. Les deux Morvandiaux sont, à cet égard, des modèles d'égoïsme, A la bouverie, je leur ai offert du vin : par la suite, ils n'attendent pas que je leur en offre, ils m'en demandent, sans d'ailleurs m'en offrir jamais. Je me garde de ne pas déférer à leur désir. Alors ils s'enhardissent et, aux champs, à l'heure du goûter, bien qu'ils voient que je n'ai que ma provision personnelle de boisson: « Tenez I » disent-ils, papelards, « donnez-nous en donc la moitié, dans « cette bouteille 1 » A leur arrivée, n'étant pas au courant des habitudes de la maison, ils ignoraient qu'avant de se rendre au travail, le matin, chacun devait porter son pot à soupe chez la femme du garçon de cour pour le trouver, au retour des champs, rempli de bouillon par ses soins. Je les en avertis ; mais, comme l'heure du départ allait sonner et qu'ils avaient à peine eu le temps de prendre leurs effets de

travail ! « Avec ma gamelle je porterai, cette fois-ci, les « vôtres, » leur dis-je. Mais, le lendemain, ils me disent : « Portez nos gamelles. » Le surlendemain, ils ne me demandent pas ce service: je ne m'inquiète que de la mienne : « Vous n'avez donc pas porté les nôtres ? » me font-ils observer, en rentrant. Le premier jour, je leur montre à allumer le poêle. Les jours suivants, ils attendent, pour faire cuire quoi que ce soit, que je l'aie allumé : si je ne l'allume pas, ils ne préparent aucun aliment chaud; si je l'allume, aussitôt ils s'en servent. Ce sont des profiteurs. Quelques jours après, ils osent davantage : ils se lèvent à quatre heures pour donner à manger à leurs bœufs; si le poêle est ensuite allumé, ils se préparent du café; mon travail commençant à cinq heures, je ne me lève qu'une demi-heure après eux; mais, un matin, un des bouviers me crie : « Levez-vous donc pour allumer le poêle : je n'y entends rien. » L'autre me voit peiner à scier le bois avec une très mauvaise scie ; il me donne palerncllcment son avis : a 11 faudrait une scie bien aiguisée... Tenez, je vous l'aiguiserai demain. » Ce demain -là n'est jamais venu. Le Morvandiau s'est contenté, sur le moment même, de tendre davantage la corde de la scie, et de se complimenter aussitôt de son œuvre : a Vous voyez comme elle va déjà mieux!... Sans moi!...» Souvent, par la suite, il redisait, me voyant scier du bois : ce Tout de même! « depuis que je vous l'ai arrangée ! hein?.,. »

Un après-midi, nous partons ensemble pour travailler à une même pièce de terre. Ils y conduisent leurs chars à bœufs. Pendant qu'ils attellent les bœufs, ils me prient de remplir d'eau leur bouteille. Je le fais ; alors ils me disent, d'un air bienveillant : « Portez c( nous donc jusque là-bas notre bouteille à eau . » J'acquiesce, désireux de savoir à quel degré monteraient leurs exigences ; alors, au retour, ils m'invitent avec douceur à rapporter à la ferme leur bouteille videl Une antre fois, nous ensachons du blé. Le patron m'a désigné pour tenir les sacs et a chargé l'un des bouviers de les remplir avec le double décalitre, tâche assurément plus fatigante mais dont il a Thabitude. Cependant, à peine a-t-il ensaché, le patron parti, une demi-douzaine de sacs qu'il me tend le double décalitre : « Emplissez donc ce sac-là à votre tour, » fait-il, patelin. Je le remplis durant qu'il le tient : alors il m'en fait remplir un autre, puis un autre. Il reprend ensuite le double décalitre, mais, après avoir rempli quatre sacs, il m'en fait rempHr quatre autres. «Ça vous servira pour une autre année; vous serez habitué, » prononce-t-il d'un ton humble et bienveillant, nuancé de malice et d'ironie. Je n'oppose jamais de résistance, dès l'abord, pour voir jusqu'oij il ira. C'est bien simple : il ne s'arrête pas ; il va toujours plus loin jusqu'à ce qu'il soit parvenu à se débarrasser de la plus grosse partie de sa tâche. Bref, lui et son compatriote, plus on leur accorde, plus ils

demandent. L'expérience suffisamment poussée, je les prie de s'occuper eux-mêmes de leurs propres affaires, ce qui met terme aussitôt à leurs prétentions. Mais ils ne rendent jamais la complaisance dont ils ont été l'objet. Pendant deux après-midi, je travaille avec eux à charger ou décharger des voitures de foin ; ils m'assignent le poste le plus fatigant. Le service reçu n'implique pas pour eux la réciprocité. Ils exploitent, dans leur seul intérêt, la serviabilité d'autrui, moins par paresse que par instinct d'extrême égoïsme. Ils sont travailleurs, quoique incapables de fournir un travail rapide ; ils ont l'habitude très ancienne des petits propriétaires, fermiers ou aides-fermiers des autres provinces, du travail lent, dosé, coupé de brèves mais multiples poses ; et aussi sans doute, bouviers accoutumés à marcher près de l'attelage de bœufs, ne peuvent-ils plus en perdre l'allure de sommeil. Mais leur égoïsme, exalté par le besoin de gagner leur vie et la vie de leur famille, ne connaît aucun autre réducteur que la peur de tout perdre en voulant tout obtenir. Ce sens de l'intérêt personnel les amène même à me reprocher de me montrer aimable pour d'autres journaliers : « Pourquoi donc, « me disent-ils, donnez-vous presque chaque jour un c( canon de vin au père Valère? Il vous boit tout votre « vin! )) Ils aimeraient mieux le boire 1 La recherche de leur intérêt propre inspire toutes leurs pensées, toutes leurs réflexions, tous leurs actes.

La vanité de mes deux compagnons n'est pas moindre que leur égoïsme. En toute occasion, ils étalent la haute opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. En recevant dans son sac le contenu de mon double deçà- Titre, le Morvandiau affirmait: «Pour ensacher le blé, « il n'y a pas deux hommes comme moi .. Je suis « sûr que je suis l'homme le plus habile de tout le c( pays pour ensacher le blé !... Pas un n'irait si vile c( que moi!... » L'idée de celte supériorité le poursuit jusque dans la beuverie : là, il se vanle de pouvoir, s'il le veut, ensacher plus de sacs que qui que ce soit dans tout le pays. « Mais voilà ! ajoute-t-il. Je le ferais « si je voulais, mais je ne veux pas! « Il s'explique : « Pour cela, il faudrait que Ton paie le prix!... Et comme on ne me paie pas le prix !... » Il s'exprime pareillement à propos de toute espèce de travaux : il ferait des besognes extraordinaires s'il était suffisamment payé ; mais, avec le salaire qu'il reçoit, il estime qu'il se donne toujours trop de peine. Ce sentiment ne lui est pas particulier: il est rare qu'il ne se manifeste pas chez tous mes camarades de travail. La vanité — ou l'orgueil — de tous ces ruraux est extrême autant que puérile. Chacun assure qu'il fait ou ferait mieux qu'un autre tel ouvrage ; et il l'affirme sur un ton autoritaire où passe un air de défi. Eux, on ne les roule jamais! ce II m'avait dit ça; « mais c'est que je suis aussi malin que lui !... » Je me suis longtemps étonné de la peine que j'éprouvais

à obtenir de mes compagnons de travail un conseil pour mieux accomplir ma tâche. Un jour, j'en ai su la raison. Le père Valèreme dit, en effet : « Au moins, vous, voua êtes un homme à qui l'on peut donner un « conseil pour son travail ! Mais les autres ! . .. » Les autres n'admettent pas qu'ils puissent avoir besoin d'en recevoir : de là, la volonté ferme de n'en point donner pour ne fâcher personne. Ils estiment toujours qu'ils travaillent mieux que qui que ce soit. J'en ai vu furieux de ce que, se tenant à l'arrière de leur voiture chargée et ne pouvant par suite surveiller le chemin en avant de leur attelage, ils recevaient d'un camarade avis de se méfier d'un obstacle. Toute remarque de ce genre, ils l'interprètent comme un doute sur leur capacité professionnelle et le tiennent pour intolérable. Il est vrai que, la plupart du temps, l'observation leur est faite sur le ton insupportable de l'homme qui croit que les autres se trompent toujours tandis qu'il ne se trompe jamais. Leurs fréquentes disputes n'ont habituellement pour origine que la prétention de chacun à plus d'intelligence et de savoir que les autres. Un des ouvriers est adjoint à notre groupe pour entasser des bottes de foin ; il s'exclame : « Quel est l'imbécile qui a tassé ça ? « C'est du propre ! » Lorsqu'on commence à décharger une voiture de foin bottelé, mes compagnons ne manquent jamais de faire cette réflexion : « Oh I bien ! c'est du joli ! En voilà des bottes ! On dirait « que c'est un cochon qui les a faites ! » Dans le même

esprit, ils critiquent les ordres du patron : « Si c'avait c( été moi, j'aurais fait comme ceci. .. Avec sa manière, il perdra sa récolte î... » Un charretier amène un cheval garni par l'autre charretier et, haussant les épaules : « Regardez voir comme il m'a foutu ça ! » Les deux bouviers morvandiaux se disputent pendant vingt-quatre heures parce que l'un d'eux prétend qu'un des chars à bœufs a un mètre de longueur de plus que les autres ; ils se querellent avec des airs de défi : « Parie voir un peu !... Parie un litre !... » L'autre hésite, tient le pari, se dédit, le tient à moitié, en termes ambigus. C'est le lendemain seulement, et fort tard, qu'ils avisent enfln à prendre mesure : l'un des chars mesure o m . 76 de plus que les autres. Alors, nouveau conflit : le bouvier qui le disait plus grand s'écrie qu'il a gagné le litre ; l'autre réplique d'abord qu'il n'a pas parié, puis que son adversaire avait prétendu que le char était plus long de un mètre, qu'il l'avait nié et qu'en effet le char était plus grand de seulement o m. 76 ; que par conséquent c'est lui a gagné î Un journalier assure à un bouvier que le patron a acheté la distillerie 5o. 000 francs ; le lendemain, le bouvier affirme que le patron l'a achetée 80.000 francs : « Je le sais bien ; on me l'a dit ! » Ce « on me l'a dit » est la raison qu'ils invoquent presque toujours ; ils n'admettent plus sur ce point la contradiction, ce qu'on leur a dit est devenu leur affirmation propre ; la rejeter, c'est leur faire affront. Un vieux bouvier,

depuis longtemps aux gages du fermier, conteste ce chiffre. Vainement ! L'autre ajoute, d'un accent de triomphe et comme s'il produisait un argument décisif : « Même qu'on m'a dit que le grand hangar, c'est « le fermier qui Ta construit à ses frais ! — Ça, c est « vrai . — Vous voyez donc bien que j 'y sais bien ! . . . « Et le logement du garçon de cour, c'est aussi le ferce mier qui l'a fait construire ; il est à lui ! — Ah ! « mais non ! riposte l'autre, et je suis à même de le « savoir, j'y étais! — La preuve que vous vous trom- « pez, c'est qu'on m'a dit que c'était le patron qui en « était propriétaire !... » La discussion s'est longuement poursuivie sur ce ton.

Leur esprit vaniteux, égoïste, soupçonneux, médisant, querelleur, s'alimente aux sources de l'espionnage mutuel : ils ne cessent un moment de se surveiller les uns les autres. Vers midi, mon repas expédié aussi promptement que possible, et lorsque le père Valère n'est pas déjà venu faire la causette, je note mes observations pendant la demi-heure de liberté qui me reste : laissant les bouviers assoupis au fond de leurs armoires, je traverse la cour et vais me réfugier dans un hangar situé au dehors et toujours désert ; là, au milieu des bottes de foin, à demi abrité dans un creux, j'écris rapidement, l'oreille et l'œil aux aguets ; au plus léger bruit de pas, je ferme les yeux, simulant le sommeil. Précaution très nécessaire : dans les bouveries, écuries, bergeries, granges, les hommes, dispersés, dorment

à demi ou bien, par les portes entre-bâillées, épient. Rien ne leur échappe des allées et venues des habitants de la ferme. On m'a vu, phjsieurs jours de suite, m'éloigner dans la même direction et l'on vient aux informations : un journalier se trouve, comme par hasard, sur mon chemin et constate que c'est là que je me rends ; le lendemain, un autre, de l'air innocent de quelqu'un qui va ramasser un peu de bois sec, vient à pas feutrés rôder devant le hangar, puis s'éloigne discrètement. Si, au contraire, je reste à la bouverie, sur ma paillasse, Valète s'y glisse sans bruit ; il revient de manger chez lui, il rentre avant l'heure et je le vois traverser la cour, voûté, l'air bon enfant, l'œil fureteur, explorant tous les alentours. « Il y a « eu ici, conle-t-il un jour, un valet de ferme; on a ce remarqué que, tous les jours, à midi, il allait dans la « bergerie , on l'a suivi en cachette et on l'a surpris... « avec une brebis. Quand il y a tant de femmes qui c( ne demandent que ça 1... Alors on n'a rien dit. « iMais, le lendemain, on l'a pris sur le fait et on a c( tout raconté au patron, qui l'a chassé. » Si ces ruraux était repaganisés un peu davantage, ils se borneraient à redire, à ce spectacle, des vers charmants appris à l'école et qu'un poète inspiré des Muses aurait écrits à l'imitation des maîtres de l'antiquité. Mais leurs mœurs ne sont pas encore complètement en harmonie avec leurs idées : la mue n'en est pas achevée.

La fenaison est presque terminée ; la moisson va commencer. La batteuse fonctionne déjà avec ses deux mécaniciens et son personnel de batteurs : ceux-ci, recrutés par les machinistes, sont tous des trimards,et ils ont mauvaise réputation auprès des ouvriers agricoles, cultivateurs fixés dans le pays, journaliers de métier. Nous en parlons à l'heure du repos : « C'est « une bonne affaire, ça! font-ils, l'œil brillant de désir. « Le travail est payé o fr. /i5 'l'heure : on fait des jource nées de dix heures ; ça rapporte 4 fr. 5o et le premier « venu peut le faire..., seulement » — et ils hochent la « tête avec dignité — « c'est du monde avec lequel on « ne fraie pas, quand on s'embauche là-dedans. On « peut travailler avec eux, mais le travail fini, il vaut « mieux ne pas rester avec eux : cest pas du même c< monde. » Et l'un de ces aristocrates de la glèbe ajoute, méprisant : « Ce qu'ils se sont saoulés, hier « soir ! . . . Ils sont allés au village ; ils ont bu comme « des cochons !... Ils ont fini par acheter du vin et « par le jeter I... »

Chacun se préoccupe du travail qu'il entreprendra pendant la moisson et qui, bien sûr, ne sera pas le travail de la batteuse ! Les rémunérations des divers emplois font l'objet de toutes les conversations ; sans cesse, on recommence le calcul de ce que l'on pourra gagner en ce mois de moisson, toute l'année attendu ! Dans la première ferme où j'ai travaillé, les bouviers reçoivent, pour ce mois-là, i3o francs sans la nourri-

ture ; ici, i5o francs. Dans certaines fermes, bouviers et charretiers touchent loo francs avec la nourriture. Les Morvandiaux ont payé 25 francs de chemin de fer pour venir; ils en paieront autant pour rentrer chez eux ; en vivant chichement, ils dépensent pour leur nourriture et leur boisson i fr. 5o à 2 francs par jour ; gagnant 5 francs par jour, ils pourront économiser entre 90 et io5 francs. Les conducteurs de lieuses reçoivent 10 francs par jour. Les releveurs de bottes, c'est-à-dire ceux qui, derrière les lieuses, dressent les gerbes et les groupent, sont payés à raison de 2 francs pararpent : ils peuvent gagner plus de 7 francs par jour. Les calverniers, c'est-à-dire ceux qui chargent les voilures, touchent 10 francs. Mais ces hauts salaires quotidiens ne sont payés que pendant le temps où l'on coupe le blé, opération qui, dans les grandes fermes (de 5oo à 600 arpents) de celte province, ne dure pas plus de quinze jours. Ceux qui charrient travaillent deux heures de plus que de coutume : ils commencent leur journée à quatre heures du matin et la finissent à liuit heures du soir. Les ouvriers à la tâche, par exemple les releveurs de bottes, sont libres de travailler plus ou moins, à leur guise. Les journaliers reçoivent, tant que dure le ca/uer/ia^e, c'est-à-dire pendant une quinzaine de jours, un salaire de 5 francs. Durant la moisson, tout le monde, journaliers ou tâcherons, travaille le dimanche. Le fermier s'occupe à répartir les diflerenles tâches suivant les demandes et les aptitudes de chacun. 11 lui

manque des bras. Un des journaliers, un Morvandiau, lui avait promis de faire venir du Morvaii, pour la moisson, sa femme ; tous les deux auraient travaillé à relever les bottes J mais il avertit le fermier qu'il ne faut plus compter sur sa femme parce qu' « elle a des « cochons et une vieille femme à garder ». Faute de tout le personnel nécessaire, le patron va conduire luimême une des lieuses. Il s'attaque à quelques pièces de blé avec une partie de ses gens tandis que les autres achèvent la fenaison.

Pendant les deux premiers jours de la moisson, Valère est chargé de conduire Taltelée de bœufs qui tire une des lieuses. 11 a droit, de ce fait, à un salaire plus fort ; mais, le patron n'ayant rien précisé, Valère se plaint : « Je n'y retourne pas avant d'avoir fait prix « avec lui ; le travail terminé, je ne pourrais plus « rien réclamer ; il me répondrait que nous n''avons « convenu de rien. » Je lui raconte que le patron m'a averti que je devrais travailler de quatre heures du matin à huit heures du soir et qu'il me paierait « davantage », sans déterminer ce qu'il entendait par là. Valère me répond : « Il n'y a que les charrieurs qui trace vaillent de quatre heures du matin à huit heures du « soir ; les autres ne doivent pas commencer avant cinq (( heures. En outre, 1 usage local est de donner 5 francs « aux journaliers ». Peut-être le patron, en ne spécifiant pas le prix, a-t-il l'intention de me payer uniquement les deux heures de travail supplémentaire qu'il

réclame, ce qui, à o fr. 5o l'heure, ferait i franc, soit

4 fr. 5o pour une journée de treize heures, au Ueu de

5 francs payés d'habitude pour onze heures de travail pendant la moisson.

Voici venu un deuxième dimanche. Pendant sixjours, mon horizon a été Hmité au fermier qui occupe toute la cour et aux champs qui entourent la ferme. Le septième jour, une perspective s'ouvre sur la salle de débit du village. Là est, l'après-midi, le lieu de rendezvous général. On y boit plus volontiers l'absinthe que l'alcool et l'alcool que le vin. Les deux bouviers morvandiaux, ayant ensemble vidé trop de litres, se fâchent pour une futilité, se disputent, s'injurient, et les voilà brouillés définitivement.

Le lundi matin, l'un des bouviers morvandiaux se lève sans bruit et fait son sac ; grimpant à Téchelle qui donne accès à ma couchette, il dépose sans mot dire sur ma couverture vingt-cinq sous qu'il m'avait précédemment empruntés. Je feins de m'éveiller : « Gela ne presse pas..., » luidis-je. Mais il est déjà descendu et il sort en silence. Il n'a pour Tinstant aucune place en vue ; il connaît la Brie et doit savoir qu'il n'a guère chance de trouver de plus forts gages ; néanmoins, depuis plusieurs jours, il laissait entrevoir qu'il n'était pas content de ce qu'il gagnait et qu'il pensait trouver mieux ; la querelle delà veille a dû hâter sa décision.

LA FENAISON DANS LA BRIE d33

Il n'était ici que depuis dix jours et avait promis au patron de faire toute la moisson chez lui ; le mois finissant hier, il a reçu, comme les autres, ce qui lui était dû, et, ce matin, il disparaît sans crier gare ; il ne se préoccupe pas un instant de l'embarras dans lequel il peut mettre le fermier au début de la moisson. Il ne m'a remboursé sa petite dette que par égard pour tous les petits services que je lui ai rendus, ce qui le montre accessible aux sentiments de sympathie et de scrupule dont lui-même et ses semblables semblent si dépourvus. Mais son brusque départ cause une désagréable surprise au garçon de cour et au boulanger. Au premier il devait deux litres de vin, c'est-à-dire un franc. Ce n'est pas la première fois que le garçon de cour est victime de l'indélicatesse des ouvriers agricoles : un journalier qui travaille depuis longtemps à la ferme avait été, un jour, chargé par le patron de nettoyer la cave ; l'homme avait profité de l'occasion pour goûter immodérément aux différents vins et s'était enivré ; le garçon de cour avait rapporté le fait au patron ; pour se venger, le journalier achète à crédit au garçon de cour pour huit francs de vin que depuis lors il n'a jamais voulu payer. Le boulanger, faisant sa tournée habituelle du lundi, n'est pas moins désagréablement surpris que le garçon de cour par la nouvelle imprévue du départ secret du bouvier morvandiau : celui-ci lui devait trois livres de pain. Trois jours plus tard, arrive un nouveau bouvier : on apprend du boulanger que cet

homme lui doit depuis longtemps sept francs de pain qu'il se refuse obstinément à payer.

Comme le lundi précédent, l'ivrognerie apporte du trouble dans le travail. Un des charretiers s'est tellement enivré la veille qu'il n'a pu revenir du village à la ferme : il a passé la nuit dans un fossé. Un journalier ne rentre qu'à huit heures du matin. Un autre, malade encore des excès du dimanche, apparaît avec une tête d'abruti, l'œil mort, le visage jaune verdâtre. Un autre reste toute la journée incapable de rien faire. Un autre n'arrive pas à fabriquer pour vingt sous de bottes de foin : il entretient bruyamment ses compagnons de « baiseriesi>)), en termes d'une précision et d'une crudité inégalables. Un roulant, qui travaillait à la journée, quitte la ferme. Le charretier Eugène, depuis cinq semaines seulement à la ferme, se fait régler : il a trouvé, au village même, une place de charretier où il est un peu plus payé tout en étant nourri, — celle-là même que les deux Morvandiaux lui avaient indiquée dans l'espoir d'être débarrassés de lui, et d'où il y a lieu de craindre qu'à raison de son goût pour l'ivrognerie il ne soit vite chassé ; il y subira la redoutable tentation du voisinage immédiat du débitant. Eugène demande donc son compte : mais il se trouve devoir deux francs au patron, qui les lui laisse en cadeau. Eugène fait un paquet de ses effets : il s'aperçoit qu'on lui a volé une flûte.

Et je constate qu'un inconnu m'a volé mon verre à boire.

Une autre fois, nn journalier trouve dans la cour un porte-monnaie et le glisse dans sa poche. Mais un ouvrier Ta aperçu et, peu après, le charretier qui avait perdu le porte-monnaie se fait connaître. C'est à grand'peine que l'on parvient à obtenir du voleur qu'il rende l'argent volé : il protestait très fort, criant que ce qu'on lui avait vu ramasser à terre n'était qu'une chique.

Ils n'ont pas plus de scrupules vis-à-vis du patron qu'ils n'en ont les uns vis-à-vis des autres. Valère, un certain jour, avise une excellente fourche, peu usagée, légère, bien en main : « Quand les nuits seront « plus longues, murmure-t-il, je l'emporterai un soir « et je la remplacerai par une fourche à moi qui ne « vaut pas celle-ci. » Une autre fois, il me conte qu'un constructeur de machines agricoles lui avait promis deux francs de gratification s'il réussissait à faire acheter par le patron un brabant défectueux. Yalère avait accepté avec empressement: « Mais, con- « fesse~t-il tristement, le singe s'est aperçu du défaut c( et a refusé la machine, de sorte que je n'ai pas (( gagné les quarante sous. »

D'oii leur viendrait le précepte et l'exemple de l'honnêteté ? Ils ne connaissent d'autre loi morale que la recherche de leur intérêt et la satisfaction de leurs besoins, et le fermier lui-même leur donne le spectacle de son indélicatesse à Tégard de ses clients. 11 vient de vendre un stock important de blé engrangé

depuis l'année précédente. Avant de nous le donner à tararder, il charge un de ses hommes de mélanger du blé de qualité inférieure au blé de bonne qualité qu'il a vendu. Puis, quand nous le vannons, le petit blé rejeté par le tarare est remis sur le tas à vanner; de la sorle, lorsque ce tas tire à sa fin, il ne se compose presque plus que de petit blé. Nous vannons ce petit blé. Le travail terminé, nous procédons à Tensachage du blé tarardé. Le patron nous dit alors : « Gomme le meunier ne manquera pas de prélever « dans chaque sac des échantillons de blé, vous aurez « soin de mettre trois mesures de mauvais blé au fond « de chaque sac et de le recouvrir par deux mesures « de blé de bonne qualité. »

Pendant trois jours, j'ai travaillé avec deux autres hommes à vanner tout ce blé au tarare. Tararder est très fatigant, soit que l'on tourne pendant des heures la manivelle qui actionne le trieur, soit que l'on remplisse le tarare, soit que l'on en lire le grain nettoyé. Cette besogne achevée, nous avons ensaché le blé, pesé et ficelé les sacs que nous avons finalement chargés sur une voiture.

Pendant trois autres jours, j'ai été employé à ce la menue paille ». La machine l'ayant débitée, tantôt j'aide à la charger sur les voitures, tantôt, dans la grange où les bouviers viennent vider leurs chars, je travaille à « relever le tas » afin qu'il occupe une moindre surface. On manie dans un nuage de pous-^

sière un fourche de fer à six dents. Encore peut-on respirer un peu lorsque le vent souffle sur le champ oh l'on charge la voiture ; mais, dans la grange^ l'air confiné, la chaleur lourde, l'atmosphère suffocante rendent le travail pénible pour les « releveurs du tas ».

La chambre de la bouverie est presque déserte depuis le départ d'Eugène et de Tun des Morvandiaux. L'autre est tout attristé de n'avoir plus de nombreux compagnons. Et voici que je lui annonce que, le chômage de Tusine étant terminé, je vais quitter la ferme dans quelques jours ! Alors il se désole à la pensée de rester seul dans la bouverie. Cette idée d'être tout seul pour manger et dormir le jette dans un grand abattement. Il gémit : « Qu'est-ce que je vais devenir, c( seul?... Ah ! j'aurais dû partir avec l'autre bouvier I... « Oui, si j'avais su, je serais parti avec lui ! ...» La solilude lui est, comme à presque tous ces ruraux, intolérable. Le vide de leur pensée ne leur permet pas de supporter, une minute, l'isolement. Leur inutile verbiage, ^par lequel ils suppléent à ce néant et s'étourdissent, n'est possible qu'avec au moins un camarade. Quand il se trouve avec moi, il ne cesse d'émettre des sons : je ne puis appeler autrement la série de mots sans suite ou de phrases décousues dont, à mon grand dam, il rebat mes oreilles. Et pourtant sa méfiance est inimaginable. 11 n'a pas voulu ache-

ter, comme nous le faisons, son pain au boulanger qui nous l'apporte tous les deux jours ; nous réglons ensuite notre note avee le patron qui paie le boulanger ; mais ce Morvandiau est persuadé que le patron prélève le sou du franc. 11 aime donc mieux aller chercher son pain au village, deux fois par semaine. Pendant huit jours, il a attendu patiemment et vainement que le boucher lui apportât de la viande ; le boucher s'est abstenu, ne sachant s'il serait payé, et, lui, il a préféré se passer de viande plutôt que de payer à l'avance, tant il avait peur que l'autre ne gardât l'argent et ne lui apportât rien. Un jour, il se rend changer une pièce de vingt francs chez le garçon de cour : rentré à la beuverie, il s'écrie qu'il n'a reçu que dix-neuf francs de monnaie. Il retourne chez son changeur. L'homme — qui avait peut-être raté son coup — lui dit : « J'ai confiance en vous. Si vous « croyez qu'il vous manque un franc, le voici. » Le bouvier est revenu me montrer la monnaie et, comme c'était le moment de déjeuner, j'ai dû subir, pendant une heure, ses réflexions, commentaires et désolations rétrospectives sur la perle d'argent dont il avait failli soufirir: « Hein? dites voir, un peu 1... » Puis: a A gardez (regardez) mes vingt francs, si je les ai bien, celte fois ! » A deux reprises, je lui fais observer qu'il aurait dû compter sa monnaie en la recevant ; il me répond chaque fois qu'il a oublié de le faire ; mais, par la suite, le garçon de cour me dit : « Je crois b

« que ce bouvier est un filou. Il avait compté deux (c fois la monnaie que je lui avais donnée. » Peut-être calomnie prudente, que cette allégation du garçon de cour, et destinée à le couvrir I Déjà un jour, il avait tenté de me faire payer deux fois la viande que m'avait apportée le boucher. Constamment, et dans les circonstances les plus futiles, la méfiance amène ce Morvandiau à chercher à donner le change sur ses sentiments intimes. Il me répétait fréquemment : c< J'aime pas bricoler On ne gagne pas assez. Je préce fère beaucoup de travail et beaucoup d'argent. » La moisson commence. Le voilà qui, tout le jour, pique 1 attelage de quatre bœufs qui fait marcher une lieuse; il lui faut activer leur allure — et la sienne — pendant des heures, sous le soleil, sur le sol bosselé des champs. Au bout de deux jours, il est exténué : « J'aime pas ce travail-là, fait-il, désabusé. La bricole « est bien meilleure... — Vous disiez le contraire! « — Oh ! mais non ! . . . Voyez-vous, ce qu'il faut, c'est « un bon travail, à votre pas, sans être bousculé, « et puis de bons gages... » On s'amuse à le taquiner : c< Et si le patron ne vous donnait pas le suppléc( ment qu'il a promis de payer par chaque hectare « que vous faites ? » Le voilà, de suite, assiégé par mille soupçons, traversé par l'inquiétude : « Ah ! là ! voyez-vous ça ! s'écrie-t-il... Mais ça s'pourrait, « tenez! dites voir, un peu !... Parce que, les patrons, « ça promet, et puis... Ah ! si j' savais qu'il ferait ça,

«j'aimerais mieux casser la machine I Oui, je lui c( ferais arriver un accident !...» Haussant encore le ton : « J' vous dis, s'il faisait ça, ah ! j' plaiderais !. . . « Ça ne meferait pas peur d'aller aux prud'hommes î... (( Car il y a des prud'hommes, dites ? Hein ? dites c( voir un peu !. .. Pardi ! oui, tenez, j'irais en justice c( de paix ! » Et il souligne cette déclaralion d'un fier hochement de tête : «...Avec les patrons, on ne sait jamais 1... » conclut-il d'un air inquiet et las. Toute la soirée, il répète les mêmes plaintes et, le lendemain encore, il les exprime à mainte reprise. Pendant près de deux semaines, il répétait, à chaque repas : « Voyez-vous, il me faudrait de la vian.de. Je perds « mes forces. . . Pardi ! un ou deux biftecks chaque «jour I. .. Pas d'œufs, ça ne vaut rien... Je pren- « drai de la viande pendant le mois de moisson... » Le mois de moisson commence, continue. . . Le Morvandiau finit par demander à nouveau au boucher de lui apporter un bifteck de douze sous tous les deux jours. Mais comme il ne le paie pas d'avance, il n'en recevra jamais rien ; et il le sait ! Aussitôt la commande faite et le boucher disparu : « Tenez, mon « Jacques, me confie-t-il d'un ton dolent, c'est des « œufs qu'il me faudrait... c'est moins cher... — « Moins cher ? vingt-huit sous la douzaine I — Oh ! « mais ! il ne m'en faudrait pas tant!... deux œufs seu- « lement, tenez !... C'est que je ne suis pas fort sur « les œufs ! Deux, ça me suffirait. Ah^ il ne m'en

a faudrait pas beaucoup... — Eh bien 1 achetez-en. c( — Pardi ! mais oui ! c'est bien sûr ça qu'il faut « faire, mon Jacques... Ah ! ma foi !... » Mais il n'achète pas plus d'œufs que de viande. L'avantveille de mon départ, après avoir longuement ruminé et expectoré des « Ah I », des « Pardi ! », des ce ma foi I », il s'écrie tout dun coup : c< Mais leur b... «D... du mois d'août a trente et un jours !... J'avais « pas pensé à ça !... Alors, cent cinquante francs « par mois, ça ne me fait plus cent sous par jour !...» Puis, ce sont d'autres plaintes : « Alors, c'est donc « après-demain que vous partez ? Ah ! c'est que je c( vous aimais bien ! Qu'est-ce que je vais devenir, « tout seul ?» Son égoïsme est tout désemparé : il va perdre un domestique, il n'aura plus personne pour lui apporter l'eau, lui allumer le feu, lui donner un peu de pain, ou du vin, ou le gras de la viande qu'il faisait frire dans la poêle et dont il se délectait. Après une demi-heure de lourdes réflexions, il me demande : « Me laisserez- vous votre petit poêle? — Mais oui. » Le voilà radieux. J'ajoute: « Si vous aimez mieux ma casserole? — Oh ! donnez-la-moi aussi ! — Entendu ! » Il ne se tient plus de joie. Il est ravi que je parte.

Je me fais régler par le patron. Quoique je n'aie commencé la première journée qu'à huit heures du

matin au Heu de cinq heures, il me la paie tout entière. Je lui demande an certificat qu'il me délivre aussitôt sans émettre la moindre réflexion ou exiger le moindre papier : « Je certifie que le nommé... est « resté à mon service depuis le ... jusqu'à ce jour et « que j'ai été très satisfait de son travail. Il est sorti « libre de tous engagements. » (Localité et date en tête; signature au bas de l'attestation.)

Conclusion.

Le fermier est fils de fermier : il connaît le métier qu'il exerce. Mais il a l'aspect et les manières d'un citadin. Gela suffit à creuser un fossé entre son personnel et lui. Il ne compense pas cette différenciation par une supériorité réelle, d'un autre ordre, utile ou respectable, qui justifierait son élévation et son autorité en les rendant profitables ou nécessaires : matériellement résident, il est moralement absent. Les hommes subissent impatiemm^t son autorité, bien qu'elle ne soit pas tracassière. Ils sont hostiles à leur maître et portés à décrier ses ordres, qui ne sont cependant ni absurdes ni rigoureux.

Au contraire, le premier fermier chez qui j'ai travaillé est un paysan resté paysan, vivant et travaillant comme un paysan. Ses gens ont des raisons de le détester : il est trop dur pour eux. Et ils le détestent,

;ar l'homme de la terre paraît plus incliné à l'antipathie, même injuste, qu'à la sympathie, même justifiée. Mais ils le subissent, car il est un des leurs. Ils le jalousent : il est riche. Mais ils l'admirent : il a réussi ; et, comme il ne diffère pas d'aucun d'eux, il porte ainsi publiquement témoignage de ce que chacun d'eux se sent secrètement capable; il flatte indirectement leur vanité.

L'autorité semble donc, dans certains cas, plus facile à exercer lorsque celui qui en est investi n'a pas perdu le caractère du groupe auquel il commande. La séparation entraîne l'opposition, et l'opposition amène le conflit toutes les fois qu^il n'y a pas, d'une catégorie sociale à l'autre, élévation réelle justifiée par les services rendus, progrès véritable accompagné de relations d'un autre ordre, bienfaisantes à la fois pour les parties en présence et pour l'harmonieux développement de tout le corps social.

Le malaise ou l'hostilité qui se manifeste dans la vie rurale apparaît ainsi comme le produit naturel de notre constitution sociale, des i^ées qui l'inspirent et des habitudes égoïstes de vie qu'impliquent ces idées et cette constitution. Il n\y a plus de raison pour que la recherche exclusive de l'intérêt matériel ne constitue pas l'unique principe directeur de l'activité des ouvriers agricoles qui défendent leur pain, les strictes exigences d'une vie laborieuse et très modeste, alors que cette conception utilitaire et matérialiste de notre destinée

inspire seule la conduite de propriétaires implacables dans la défense de leurs besoins de bien-être ou de luxe et de plaisir.

La question de la propriété individuelle ou collective du sol ne se pose pas : les salariés cherchent simplement à obtenir des conditions de travail satisfaisantes et à être personnellement bien traités. Dans notre pays, 011 la vie de l'État dépend du jeu des luttes intérieures, la guerre au village est la conséquence naturelle et nécessaire de la politique. À la campagne, ces luttes ne peuvent être et ne sont que des luttes d'intérêts et de personnes. Elles ont donc pour effet de porter à leur paroxysme les instincts les plus universels, les plus fondamentaux, les plus impérieux de notre nature viciée : la dissimulation et le mensonge, l'égoïsme et la débauche, le goût du vol et le penchant à la haine.

Cependant ces salariés cultivateurs possèdent encore de très grandes qualités : ils ont conscience de leur dignité, de leur valeur, du rôle fondamental qu'ils jouent dans la société ; ils ont le goût de l'indépendance sans que leur fierté naturelle leur défende de servir; souples, ils savent plier lorsqu'il est nécessaire; patients, ils savent longuement attendre; le sentiment de leur responsabilité les rend prévoyants, la prévoyance les fait calculateurs et économes; ils aiment le travail et ils aiment leur travail; ils ont la passion de la terre et le goût du foyer ; la vie familiale les arrache à l'égoïsme stérile; la vie du village, mieux

comprise, et l'horizon plus large encore du « pays » qui l'entoure, devraient leur ouvrir des perspectives qui dépassent le mur d'une maison et la clôture d'un jardin. Leurs propres qualités inspirent leurs jugements sur autrui : ils ne professent pas d'estime pour celui qui est paresseux et ne possède ni vêtements convenables ni argent économisé ; les habitudes de travail et d'épargne, le souci d'une bonne tenue appellent la considération. S'ils s'espionnent et médisent, s'ils sont vaniteux et querelleurs, ils n'en apprécient pas moins les qualités contraires, et une certaine sympathie, quelque inattendue qu'elle puisse paraître dans ce milieu de travailleurs défiants, têtus et rudes, où il semble que chacun soit hostile à tous les autres, finit par se manifester à l'endroit de celui qu'ils trouvent déférent pour les anciens, docile aux conseils, discret, conciliant, serviable et de bonne humeur avec tous : les règles de vie, communes à tout groupement quel qu'il soit, ne peuvent manquer de recevoir, ici comme partout ailleurs, une utile application. Enfin leur esprit positif, précis, leur sens des réalités, leur habitude de l'observation, de la réflexion et du calcul appliqués aux objets matériels, les préservent de tout idéalisme utopique et des semeurs d'impossible, les rendent habiles à analyser chez les autres les mobiles de leurs paroles cl de leurs actes, les amènent à discerner l'inégale valeur des différents individus ou des divers groupes sociaux : ils tiennent pour fort au-des-

sous d'eux les hommes qui travaillent à la « batterie ». Dans rimporlance de la tâche et de sa rémunération ils voient assurément des indices matériels de la valeur des personnes et du respect qui leur est dû et qu'elles peuvent exiger ; mais ils n'en retiennent pas moins, comme élément égal et même supérieur d'appréciation, la considération morale de l'éducation et de la conduite : c( on ne fraie pas » avec les trimards de la batteuse; ils gagnent quatre francs cinquante; mais c( c'est pas du même monde ».

Il est vrai que ces cultivateurs fraudent volontiers le patron, fermier ou propriétaire, le « singe», comme dit Valère ; ils ne l'aiment pas ; ils le supportent avec impatience. Ils professent sur eux-mêmes une opinion très avantageuse et s'insurgent contre tous ceux qui, vivant au milieu d'eux', possèdent des supériorités réelles. S'ils maintiennent les zones sociales inférieures et les distinctions légères en usage dans la catégorie où ils sont placés, ils se prévalent des doctrines égalitaires pour nier tout ce qui les dépasse ; leur loyalisme gouvernemental est pétri de calcul et de crainte ; ils se montrent dociles aux agents de FÉtat parce qu'ils redoutent leur force et parce qu'ils en attendent les profils immédiats : faveurs, places, argent. Par orgueil et par intérêt, ils pactisent avec le pouvoir central pour n'avoir plus personne au-dessus d'eux dans leur petit coin de terre et y occuper ainsi la première place. Si le sens des différenciations sociales leur est

imposé par la réalité, le désir d'arrêter à leur niveau cette différenciation ne leur est inspiré q>ie par l'envie, i'orgueil, les haines personnelles et l'âpr^désir du gain, que les politiciens ont exaltés en eux. Ces idées et sentiments contradictoires, les uns objectifs, les autres artificiels ou imaginaires, coexistent en eux sans qu'ils prennent même conscience de celte contradiction. Celle-ci et, avec elle, la prédominance croissante de conceptions et de sentiments dont s'alimentent les guerres civiles sont l'oeuvre d'une constitution politique qui repose sur la discorde et de conceptions philosophiques qui tendent à faire prédominer dans l'homme ses instincts les plus bas.

Tout homme est riche de quelques tendances heureuses qui le rendent apte au progrès. Mais une culture et une discipline appropriées peuvent seules faire lever en lui la bonne semence : ses éducateurs officiels ne sèment et ne développent en son cœur que la pire. Sous leur influence, les qualités, refoulées par les défauts, tendent à disparaître, et les défauts, s'exagérant sans cesse, rendent intolérable la vie aux champs.

Les petits commerçants des villages et les cultivateurs ont conservé des façons polies, complaisantes, amènes, qui plaisent au premier abord. Mais, très vite, ce vernis craque, et ils apparaissent brulaux, hargneux, hostiles les uns aux autres. Leur égoïsme et leur orgueil naturels s'exaltent ; ils ne témoignent

pas moins d'impatience à l'égard des conseils de leurs égaux qu'à l'endroit des ordres de leurs supérieurs. Leur amour du verbiage les rend presque aussi perméables que les ouvriers des villes à la rhétorique des politiciens dès lors qu'elle recouvre des marchandages et des profits. Leur lenteur d'esprit et leur conservatisme naturel, en relation directe avec le déterminisme saisonnier, leur prudence et leur bon sens réaHste constituaient leur seule force, purement passive d'ailleurs, de résistance. Cette force ne pouvait avoir et n'avait que des effets ralentisseurs. Elle se dissout sous l'action corrosive des menées électorales contre lesquelles les défendent de moins en moins un jugement progressivement adultéré et un bon sens qui se corrompt chaque jour davantage.

Les habitudes de débauche se généralisent ; chaque village fournit son contingent de femmes de mauvaise vie ; les travailleurs, entre eux, s'accoutument à un langage toujours plus grossier et plus obscène. Le développement de Fivrognerie, l'usage de l'alcool et surtout de l'absinthe se substituant à celui du vin^ leur font perdre des habitudes anciennes et profondément enracinées d'ordre, de prévoyance, d'économie. Le fait^ du groupement passager de gens très pauvres issus de provinces différentes et la misère des conditions matérielles du travail facilitent et aggravent leur démoralisation.

Cet encanaillemenl progressif des campagnes est

puissamment aidé par les mœurs électorales qui font, de l'exercice du droit souverain, une foire et, des programmes politiques, une excitation constante au vol ; l'instinct si profond, qui sommeille en chaque homme et lui inspire le désir de dérober le bien d'autrui, est éveillé et exalté par l'État lui-même. L'homme des champs, qui était héréditairement accoutumé aux longues prévisions, tend à rechercher la jouissance immédiate, à ne plus vivre que dans le moment présent^ à sacrifier tout et tous à lui-même. De cette régression anti-sociale et de cette bestiaiisation croissante restent surtout responsables la propagation mé- • thodique des doctrines officielles et l'application du système politique. Le vôte est devenu un instrument de corruption et de combat ; l'élection, un maquignonnage et un acte de guerre. Pour ménager les intérêts matériels des gouvernementaux qui possèdent de la terre, toute cette lutte est tournée contre les propriétaires opposants et contre les pasteurs d'âmes. L'Etat vise à devenir le pouvoir spirituel : tout en se soumeltant, dans le domaine matériel, par les promesses et la crainte, les ouvriers des champs, il s'installe dans leur for intérieur afin de faciliter et d'accroître une sujétion qu'il veut entière et durable. Par là se restaure, sous le masque de la souveraineté populaire, le plus honteux des servages.

§ I. — La louée

VOVES

Ayant entendu dire, à Chartres, que j'aurais chance d'être embauché à Voves pour la moisson, je prends le premier train en partance pour cette localité.

Voves est sis non loin de Chartres, dans une immense plaine de blés jaunes. J'interroge un homme que je surprends à la porte d'une ferme à l'entrée du village : « Il n'y a plus de loaée maintenant, s'écrie- (( t-il. C'était à la Saint-Jean. — Pour six mois ou pour (( l'année, oui ! Mais pour les deux à trois semaines « de moisson ? — Ah ! pour ça, c'est le mardi, à trois « heures du seir, que se tient la louée. Vaut mieux c( que vous veniez mardi que de courir de ferme en

a ferme ; car ils auraient besoin d'un homme qu'ils « vous diraient non et viendraient le louer mardi à c( Voves. On s'y rend de quatre à cinq kilomètres à la ce ronde. »

Me voilà mis en garde contre les réponses des fermiers. Mais l'information donnée par ce cultivateur ne méritait pas plus de créance. Je prends, en effet, la précaution de me renseigner au café du Syndicat d'agriculteurs. Le patron s'exclame : « Mais il est (( trop tard ! La louée de la moisson a été faite mardi c(- dernier et toutes les fermes ont le monde qu'il leur « faut ! » Il me conseille de me présenter à la louée de Chartres, le samedi.

Pendant que je prends une consommation, j'entends le débitant raconter à deux clients qu'il a dû changer de bonne : « La petite que j'avais, ses parents m'ont a fait deux sottises. Il y a un an, je l'avais soignée aux ce viandes et au vin de quinquina : ils la reprennent, « soi-disant pour la faire reposer, et j'ai su que les a dix jours qu'elle a été absente, ils Tont louée chez «. Simon. Quand elle est revenue, je l'ai tout de même « reprise ; et voilà que, l'autre semaine, quinze jours (( après la Saint-Jean, son père et sa mère viennent la « reprendre pour le temps de la moisson î La petite « ne voulait pas et elle disait à sa mère : — N'est-ce « pas, maman, que vous ne voulez pas que je m'en « aille ? — La mère lui répondait : Mais non, ben (( sûr ! — Mais ils ont été se promener ensemble à

l'assemblée et ils ont manigancé leur afTaire. Alors, voilà qu'au retour la petite n'avait plus son air habituel ; elle faisait tout son travail à rebours et, à mes observations, elle répondait !,.. Ah I je ne û pouvais pas supporter ces manières -là I... Et puis «. voilà que la iMorin est venue me dire : « La petite vous quittera dans huit jours ; ses parents la reprennent. — Je lui réponds : « Pourquoi que son ^ père et sa mère n'ont rien dit à la Saint-Jean ? Main» « tenant, je ne vais plus pouvoir trouver à la remplace cer ! Et puis, pourquoi que c'est vous qui venez me « dire ça, et pas son père ?... Enfin ! j'ai eu la chance « d'en trouver une autre qui la remplace.. . »

On voit comme, entre eux, ces Beaucerons recourent à des procédures tortueuses et compliquées pour régler les questions les plus simples, quelle dissimulation et quelle mauvaise foi ils déploient alors même qu'il n'y a à cela ni nécessité, ni même simplement utilité.

Chartres

Pendant les trois jours que je reste à Chartres, je descends successivement dans une auberge qui « loge à pied et à cheval » et dans un petit hôtel fréquenté ; ar les ouvriers. Le prix delà chambre est uniformément de I fr. 5o. Mes nuits se passent à guerroyer

contre les punaises et les poux : j'en tue, des deux espèces, plus de quinze dans l'un, plus de quatrevingts dans l'autre. A Thôtel, je me fais inscrire comme originaire de Lyon ; le garçon note sur le bulletin : a Lyon, Haute -Saône. » A la table des pensionnaires de l'auberge prennent place trois Beaucerons : un ouvrier de chemin de fer, qui porte quarante-cinq ans environ, et deux ouvriers travaillant dans un atelier de réparations d'automobiles et de bicyclettes. Le plus âgé disait à son voisin, avec l'accent très fort des gens de la campagne : « Le service c( militaire, mon garçon, je te dis qu'aujourd'hui ça « n*est rien du tout ! Les soldats, c'est des collégiens ! « Ils n'ont seulement pas de barbe !... De mon temps, « c'était sous Boulanger, on avait tous le bouc, on « avait l'air des hommes!... El pis, on craignait Tance cien plus que TofBcier : si on n'obéissait pas à Tance cien, on était passé à la couverte et pendant huit c( nuits on vous faisait camper. . . » Il racontait cela avec fierté, comme des choses enviables ou glorieuses, ce Ça peut pas revenir ces choses-là, fait l'autre, on ce ne les supporterait pas, — Oh! s'écrie son interloce cuteur, c'a été supprimé par des lois... — Vous ce comprenez, interrompt vivement le jeune homme, ce qu'aujourd'hui on est moins bête! — Moins bête! ce s'exclame l'ouvrier du chemin de fer, piqué. J'étais ce pas plus bêle alors que maintenant ! — J' dis pas ! ce Mais vous comprenez, aujourd'hui, on est plus ins-

c( truit : alors on se grouille ! Il y a moins d'illettrés, c( aujourd'hui ! » Il n'existe pas de préjugé plus répandu en France, grâce aux efforts d'une certaine presse et des prédicants électoraux : la confusion du savoir et du savoir lire et écrire, et la croyance que cette c( science » plus que rudimentaire supplée à toute science et confère l'intelligence.

La (( louée » ou « loue des bras » du samedi, à Chartres, se tient sur le boulevard qui conduit de la gare à la cathédrale. Les hommes qui viennent se louer font la navette entre cette bourse du travail en plein air et le bureau de placement delà place Marceau. Je m'y trouve avec des trimardeurs venus des provinces voisines, quelques Belges désireux de faire la moisson après avoir terminé les betteraves, et beaucoup de Bretons qui travaillent à la voie ferrée lorsqu'ils ne travaillent pas aux champs. Une forte odeur se dégage des groupes. Et quelles frusques! Pieds nus dans des espadrilles ou d'énormes chaussures à gros clous, plusieurs portent de larges pantalons de terrassiers, serrés à la cheville, ornés de pièces de couleurs différentes; presque tous n'ont pas de veston, mais seulement le gilet de lustrine, à manches, en usage dans presque toutes les campagnes ; parfois, ils ne portent même pas de chemise, et un antique gilet de Bretagne, à velours crasseux, dont la couleur noire a presque totalement disparu, s'applique directement sur la peau. Epars ou groupés sur la chaussée et les trottoirs,

156 lWvrier agricole

stationnant le nez au vent ou faisant avec lenteur, d'une allure fatiguée, les cent pas, ils donnent une vision de misère et de saleté dans cette lumineuse matinée d^aoïit, près des maisons claires et des jardins, auprès de la cathédrale admirable, à l'entrée de la ville 011 tout est propre et annonce l'aisance. Ils échangent de rares paroles, au hasard des groupements et des rencontres ; ils se murmurent qu'ils n'accepteront de travailler que dans la Beauce du Nord, le pays chartrain, pays à cidre; ils évoquent avec dégoût l'image de ce la Beauce pouilleuse où il n'y a que de l'eau à boire ». Un trimard d'une vingtaine d'années a quitté, à la Saint-Jean, son pays, le pays manceau, 011 il n'avait pu se louer. Sept semaines se sont écoulées depuis lors : il a dépensé son petit pécule, soixantequatre francs, sans trouver de travail. Il ne lui reste , plus un sou ; tout son avoir se réduit à du pain et du II pâté acheté hier soir.

A partir de neuf heures, les trains amènent des fermiers des environs. Ils se mêlent aux groupes, restent debout sur le trottoir ou la chaussée sans dire mot, observant les gens du coin de l'œil, ou bien passant lentement auprès d'eux, les scrutant d'un regard rapide. De temps à autre, ils s'approchent d'un homme, lui posent des questions précises, une à une, sans hâte, comme s'ils les pesaient, et coupés de silences gros de réflexions : « Quel est votre pays?... Que savez-vous faire?... Votre métier?... D'où venez- vous?... » Les

deux hommes se tiennent sur la défensive, se latent, s'attardent à l'accessoire; au bout de quelque temps, enfin, le fermier lâche son prix : l'homme n'accepte pas. On se sépare. On n'a pas hâte de conclure. On a jusqu'au soir. L'un a peur de payer trop ; l'autre, de ne pas être assez payé.

A dix heures, on offre au jeune Manceau cent francs pour le mois, alors que le prix courant est cinq francs par jour. Il a l'air de mordre à l'hameçon, se fait payer à boire, puis refuse. Le fermier s'était trop hâté d'enlever le marché à un prix de famine. Son jeune partenaire avait usé d'une feinte à laquelle les Irimards ont fréquemment recours : avant midi, trois ou quatre des hommes à louer ont si bien réussi à se faire payer à boire au cours de négociations fallacieuses qu'ils sont déjà à moitié ivres.

Au bureau de placement, je demande si l'on a besoin de releveurs de gerbes : « Non, répond-on, ça c( viendra après les faucheurs, » Pendant toute la matinée, en effet, les essais d'embauchage n'ont concerné que les faucheurs. Oh ! la longue et fatigante station sur place ! Toujours traîner mes godasses sur le boulevard de la Gare ou de la gare au bureau de placement! et l'attente vaine ! les heures vides et lentes! Mais, à tous ceux qui sont là, cette longue station et les interminables marchandages sont loin de déplaire: ils en ont Thabitude, ils nourrissent l'espoir de conclure un marché avantageux, et ils se satisfont à dé-

Î58 l'ouvrier agricole

ployer leurs qualités de patience et de ruse. Les demandeurs, riches fermiers habillés de a confection » comme des paysans endimanchés, ne recherchent pas les mieux vêtus parmi ceux qui s'offrent, au contraire, espérant que les plus pauvres seront les plus accommodants.

L'après-midi, je compte près de deux cents hommes venus offrir leurs bras. C'est de deux à quatre heures que le marché se montre le plus actif. Les fermiers ouvrent les négociations sur une offre de cent vingt fr. ; les moissonneurs en réclament aussitôt cent quatrevingts et nourris; après de longs pourparlers, ils finissent par s'accorder sur le prix de cent cinquante à cent soixante avec la nourriture; rarement le prix s'élève jusqu'à cent soixante-dix.

Une seule fois, vers trois heures, un fermier qui, depuis de longs instants, arrêté à quelques mètres de moi, me scrutait minutieusement, s'approche et me demande si je puis faucher ou bien aider le charretier à soigner les chevaux : « Non, mais relever les gerbes « derrière les lieuses. — Pas besoin pour le moment. « Avant de faire marcher les lieuses, il faut faucher « pour déblayer. » De fait, on ne demande guère que des faucheux et, parfois, quelques charretiers ou calverniers. Les hommes qui ont bu à l'excès croissent en nombre à mesure que l'après-midi s'avance. Un c( faucheux » a conclu l'affaire avec deux octogénaires, rhomme et la femme, s'est fait payer à boire et à

manger, puis s'écrie tout à coup : « C'est pas tout ça I Mais faut maintenant un ramasseux ! » Et comme, pour cette lâche moins rémunérée, il n'a pas de peine à ne trouver personne, il s'esquive, satisfait d'avoir extorqué aux deux bonnes gens un repas. Il me dit, clignant de l'œil : « Les patrons ne se pressent pas de ((. conclure... Ils remarquent ceux qui attendent... « Ils se disent qu'on les retrouvera dans deux ou trois « jours, plus dociles quand ils auront dépensé leur « argentan lieu d'en gagner... Ah! y sont coquins !... (c Coquins, s'entend, n'est-ce pas? Chacun cherche à « se tirer d'affaire. . . »

Le marché se termine aux approches de sept heures. Nous ne sommes plus que quatre ou cinq obstinés. Un vieux breton, à dèmi-ivre, poursuit le dernier fermier qui s'éloigne et lui répète sans se lasser: « i8o francs! c'est 180 francs! » Le fermier hausse les épaules et s'en va. L'ivrogne m'accoste et, ses mains sur mes épaules, visière de casquette contre visière, nez à nez : « Vois-tu, mon garçon 1 les prix, « c'est les prix!... Et on les connaît, les prix! Voilà (( dix-sept ans que je travaille dans le pays ! Je le « connais, le pays!... Et puis, le papier signé! Ah! c( si le patron..., ben, au juge de paix! J'y ai été une c( fois ; et le patron, il a été condamné avec la loi de « sursis ! cinq ans de sursis ! comme qui dirait cinq « ans de surveillance, quoi ! Et il est parti avec ses « cinq ans dans le cul !... Un autre patron, c'était

« par rapport à mon fils ! Il ne remplit pas son engac( gement avec mon fils. Moi, j'y écris. Pas de réponse. « J'écris encore. Rien. J'envoie une lettre recom- « mandée. Toujours rien. Dame! j'écris au juge de c( paix une lettre recommandée avec un franc cinc( quante centimes de timbres dedans. Le juge m'a dit, c( après: «Les timbres, c'était pas la peine ; on met un « mandat; ça se touche à la poste. » Et le patron, il c( n'a pas attendu le jugement : quand il a su ma lettre, c( il est venu tout de suite voir le juge et il a exécuté <( ses engagements... Oui! cent quatre-vingts francs c( le papier signé!... »

Le dimanche matin, vers sept heures, nous sommes déjà une quinzaine à attendre venir la fortune. Le temps, chaud à l'excès et qui a fait les blés très mûrs, se charge de nuées orageuses. La crainte de la pluie va hâter les louées. Dès neuf heures, quatre des plus miséreux trimards sont déjà à demi-ivres. Un homme vitupère : « C'est dégoûtant, ces jeunes qui arrivent c( sans connaître les prix et qui s'embauchent à cent « francs ! Ils gâtent les prix ! L'ouvrier ne se soutient (( pas!... Cent cinquante francs, c'est bien; c'est un <c prix, ça!... » Deux agents de police passent: ce Tenez î si je les connais, ces deux hommes-là, ces « deux apaches de Chartres !. .. Voilà vingt ans que je « demeure en face le poste et je sais ce qui s'y passe : « les hommes saouls qu'ils y amènent, ils les passent « à tabac!... Si c'est pas malheureux, taper sur un

« ivrogne qui ne peut pas se défendre ! . . . Qu'on lui f.. . « une contravention et qu'on le laisse là!,,. Ah! les « carnes ! il faudrait en tuer dix pour cent chaque a année!... »

Le nombre des trimards s'est élevé à cinquante ou soixante. Des embauchages se concluent avec beaucoup de silences et de paroles entremêlés ; mais ce sont toujours des faucheurs, des faucilleurs, des calverniers, que l'on réclame. Les prix s'établissent entre cent cinquante et cent soixante-dix francs. Une seule fois, un tâcheron vient prendre unramasseur, pour cent francs. ^•

Je me présente encore et tout aussi inutilement au bureau de placement. La patronne est une femme déjà âgée, grosse et rose, au corsage de satinette noire traversé de chaînes d'or; elle a le verbe haut, autoritaire, sec, rapide. Personne ne lui demande des ramasseurs : ce Des faucheurs, des calverniers ! Ou (( bien la batterie î La batterie? Si vous voulez ! Trois c( francs par jour ; je vous place tout de suite. »

Dès le début de l'après-midi, deux trimardeurs sont couchés, ivres, sur le trottoir de la place de la Gare. Un peu plus tard, deux ou trois autres circulent en titubant ; un autre est conduit au poste par deux agents.

Le lundi matin, dès sept heures, une cinquantaine d'hommes sont réunis pour la louée. Je retrouve des visages des jours précédents auxquels se sont joints de

nouveaux venus. Ils parlent de la louée qui se tient aujourd'hui à Dreux: on y est moins payé, mais mieux nourri. Plusieurs décident de s'y rendre immédiatement.

Sept ou huit tâcherons circulent parmi nos groupes, nous examinant l'un après l'autre. Ils poursuivent leur manège pendant plus d'une heure avant d'entamer les pourparlers, et personne ne se prête à leurs manœuvres : on aime mieux avoir affaire aux patrons et on espère les voir venir un peu plus tard. C'est le dernier jour de la louée, dans la région de Chartres : la moisson y commence aujourd'hui même ; on ne verra venir que les retardataires ou ceux qui ont besoin d'ajouter à leur personnel quelques unités.

Quelques petits fermiers font leur apparition. L'un d'eux entame les négociations avec un de mes voisins: il est seul, il n'a besoin que d'un seul aide pour ses deux arpents de blé; il fait valoir que l'on mange avec lui, que l'on est bien nourri, que l'on a le cidre à volonté. Mais il ne paie que cent vingt francs. L'autre refuse net.

Des hommes d'allure équivoque commencent à se glisser parmi nous. J'en aperçois trois, âgés de vingt à vingt-cinq ans, adossés à un bec de gaz. Je saisis, au passage, quelques propos qu'ils échangent avec le fort accent des faubourgs de Paris: « ... Oh! moi, « quand ils m'emmènent, je me laisse emmener sans c( rouspétance ; ils me relâchent le lendemain ; les

< autres qui résistent, c'est de la tôle... — ... A Ghâ- K Ions, c'en était plein. ^lais depuis que la prison est « cellulaire, ils ont tous f... le camp en Belgique... »

Dès dix heures, les groupes se dissipent. Quelques ouvriers agricoles errent encore, visiblement las, ou s'assoient sur le trottoir. Pas de demandes. Plus même détacherons. Mon voisin murmure: «Ça va mal. <( Ils sont à Dreux. Faudrait aller à Dreux, ce midi... »

Un peu plus tard, deux autres me disent : « Rien ! a J'attends à ce soir. S'il y a rien, jem'f... dans une <( batterie... C'est que, à toujours attendre, comme ça, « à la fin on ne peut plus. . . »

Je me rends une dernière fois, et sans plus de succès, au bureau de placement. Près de la porte, un homme me confie que « c'est les mauvaises maisons qui s'ac( dressent là ; il leur manque toujours des ouvriers à (( cause de ceux qui, mécontents, s'en vont. Alors, un « coup de téléphone : Envoyez-moi un homme ! . . . Vous a comprenez, les bons patrons aiment mieux embau- « cher sur la place et garder les cent sous qu'il leur c( faudrait donner au bureau parchaque garçon embau- (c ché ! ... »

Je me décide alors à prendre, à midi, le train de Dreux. Auparavant, j'achète, chez un marchand de nouveautés, un gilet de lustrine noire à manches et une ceinture pour 2 fr. gSet i fr. /jo. «Ça fait 4fr. 90, » déclare la patronne, à la caisse. « Eh ! non! protestéje, la ceinture est de 29 sous ! — Ah! c'est juste;

c( reprend-elle, feignant une méprise. Oui, vous avez raison: 4 ff- 4o. » Il fait bon vérifier ses comptes.

Dreux

Environ cent cinquante trimardeurs, presque tous Bretons, sont groupés auprès de la tour gothique de l'hôlel de ville de Dreux, devant la terrasse d'un café que fréquentent les fermiers et propriétaires des alentours. Le marché est conduit avec plus de prudence encore qu'à Chartres : on se guettelonguement, on s'attend avec une grande patience ; les paroles sont rares, échangées à voix basse. Un propriétaire offre à l'un des hommes un certain prix pour le coupage du blé et le relevage des gerbes. L'homme ne répond pas. Je lui demande : c< Vous n'acceptez pas son prix « pour relever les gerbes ? Je cherche ce travail là. c( Quel est donc le juste prix ? — Oh ! fait-il évasia vement, chacun a le sien. » Et il me tourne le dos. Je tâche de me renseigner auprès d'autres Bretons. c( Vous êtes comme nous, répondent-ils prudemc( ment. Nous n'en savons rien. » Ils ne se méfient pas moins les uns des autres que des tâcherons et des propriétaires.

Je me rends au bureau de placement : « Demandece t-on des releveurs de gerbes derrière les lieuses ? »

Le patron, vieillard sec et prudent, répond par une question oblique : « Des lieurs ? — Eh ! non, puisque « la lieuse a lié ; mais des releveurs 1 — 11 y en a (( qui en ont et d'autres qui n'en ont pas. — Sans « doute. Mais enfin vous en demande- t-on ? » Il réfléchit et, se décidant tout à coup : « Non, pas de ça ! » Bon ! me voilà fixé. Mais ce n'est pas sans peine.

Revenu à la louée, je m'informe auprès des trimardeurs : « Il n'y a donc pas de lieuses dans le pays ? « — Mais si, il y en a. — Gomment se fait-il que (( l'on ne demande pas de releveurs ? » Je n'obtiens qu'un geste évasif pour toute réponse.

Un fermier cherche du monde. Il semble pressé de conclure. Je m'approche : « Vous faut-il quelqu'un « pour ramasser derrière les lieuses ? — Oui. Mais « pouvez-vous faucher ? Vous comprenez que ramas- « ser ça ne suffit pas; il faut savoir autre chose ; on c( a toujours besoin de faucher pendant deux ou trois « jours. — Je ne sais pas faucher. — Alors, ça ne « fait pas mon affaire. » Et il s'éloigne en grommelant : c( Tout ce monde-là ne m'a pas l'air de vouloir « beaucoup travailler. . . »

De temps à autre, éclate une querelle provoquée par un trimardeur ivre qui invective successivement camarades et fermiers et menace de les « démolir » à coups de poings. Chacun le regarde avec un bon sourire indulgent. Parfois, un homme feint de le prendre

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au sérieux et ils échangent des : « Viens donc là un ce peu ! — Et loi, viens-y donc ! — Ah ! si j'y c( allais ! . .. » — qui amusent la galerie.

La louée a battu son plein jusqu'à trois heures. A quatre heures, il n'y a déjà plus grand monde. Un homme d'une cinquantaine d'années, aux petits yeux rusés dans la face glabre, est passé près de moi à deux reprises, m 'examinant à la dérobée des pieds à la tête. Avec son gilet de lustrine à manches, il a l'air d'un petit cultivateur. Enfin il se décide à m'aborder : « Vous n'avez p't' êtr' ben jamais ence gerbe ? — r Ça, non ! Je voudrais relever les gerbes « derrière les lieuses. » Après quelques secondes .de méditation, il reprend : « Avez-vous jamais fait la « moisson ? — Non. — Ah ! w II réfléchit. « On dece mande toujours des faucheurs, lui dis-je. Vous savez c< faucher, vous ! — Ah ! je crois bien !... Depuis c( quarante ans, je fauche I... Depuis l'âge de quac( torze ans... » Il tâte le terrain, il sonde mes dispositions ; je me prête de mon mieux à ses manœuvres ; il finit par me proposer de m'apprendre à « ramasser » : il ne cherchait que cela, un ramasseur à bon compte ! Il m'offre deux francs par jour pendant la première semaine : « Après, on verra à faire prix... .x< Il y en a qui apprennent vite, d'autres qui ne peuvent « pas... Mais c'est un coup à attraper. On y arrive « rapidement. — Nourri ? — Oui. — Couché ? « Un lit. — C'est une grande ferme ? — Oh ! elle

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été plus grande ! — Combien de monde ? — Oh ! il a y en a eu davantage ! — Enfin, combien ? » Il compte mentalement : « Dix. » Je lui dis : « Allons prendre un verre. » Il gagne, d'un pas lourd de réflexions, le marchand de vin voisin. Nous nous attablons à la terrasse. La patronne apporte une chopine de vin et attend l'argent. J'attends que l'homme paie. L'homme attend que je paie. La femme rompt le silence, nous presse de payer la chopine : « Sur la terrasse, on paie « d'avance ». Alors il se décide : « Vous payez? » me demande-t-il. Je sors mes sous.

Un trimardeur ivre est expulsé du débit par la patronne. Deux des agents de police, qui ne cessent de rôder parmi les groupes de la loue, lui crient, en passant : « Attention à toi si tu neveux pas que je t'emc( balle I » Quelques instants plus tard, deux trimardeurs ivres sortent du débit. Je demande à mon nouveau maître : « Et où est-elle, cette ferme? loin du « chemin de fer ? — A quatre kilomètres. — Et la a station du chemin de fer ? loin de Dreux ? — Non, « tout près. On a deux heures avant le train, »

11 entend utiliser ce loisir pour faire réparer sa montre : c< L'horloger de Viéville dit qu'il y a de la « poussière dedans et demande quatre francs pour la « nettoyer... De la poussière ?. . . » Il ouvre le boîtier : « Je n'en vois pas, moi ! . . . Allons chez les « horlogers d'ici ! »

Il entre successivement chez quatre horlogers-bijou-

tiers et discute pendant cinq à dix minutes avec chacun d'eux. Ils demandent tous quatre francs, à l'exception de Fun d'eux qui en réclame cinq parce que, m'explique ensuite mon homme, « il a remarqué que « ça loquelte là-dedans. Il est le seul à avoir vu ça. 'C( Vous voyez bien qu'il faut au moins qu'il y ait un i( voleur. » Dans une cinquième boutique, l'horloger, qui travaille à l'établi, examine rapidement la montre, puis demande cinquante sous et garantit pour une année la réparation. Le paysan accepte aussitôt. Il est certainement enchanté de cette solution, mais il se garde d'en rien laisser voir et je tente en vain de lui faire exprimer sa satisfaction. Ce succès, lui déliant néanmoins la langue, lui arrache une petite confidence rétrospective : il me conte qu'il avait embauché, le matin, vers onze heures, una ramasseux » ; il lui avait donné rendez- vous à la gare, pour le train, mais ne l'y avait pas trouvé : « Et y en a qui dec( mandent la pièce et qui filent !... Des jeunes qui c( n'ont pas de livret et qui donnent un faux nom !... « Ce matin, j'en ai vu un comme ça demander la « pièce à un fermier qui est notre conseiller municic( pal. Vous comprenez... notre conseiller... j'ai bien « pris garde de l'avertir qu'on voulait le mettre dece dans !... Il est conseiller municipal !... »

Dans la salle delà gare, nous nous asseyons auprès 4'un petit bourgeois qui, pris de boisson, dort la léle entre les genoux. Mon patron reste obstinément silen-

cieux ; surtout, il ne souffle mot du billet de chemin de fer dont j'ai besoin ; il attend pour voir si je lui demanderai de me payer le voyage. Je le tire d'embarras : c( Pour quel endroit faut-il que je prenne mon a billet ? — Pour Yiéville. C'est quinze sous. » Cette solution doit le ravir ; mais rien ne trahit son contentement. Décidément, jusqu'ici la journée a été bonne ! doit-il songer. Un ramasseux à quarante sous, qui paie une chopine et le billet de chemin de fer ! la montre réparée pour 2 fr. 5o ! Mais il se tient coi, ramassé sur lui-même, tout prêt à se défendre contre les difficultés futures... A côté de nous, prend place un cultivateur, à moitié ivre ; il nous adresse des propos incohérents, il se livre à de violents et vains efforts pour cracher : « Ah ! j' peux pas ! » Il va au guichet, revient : « Elle voulait me donner un aller et retour ! puis deux billets ! Ah ! mais non !. . . Alors, elle m'a donné celui ci... » Et il file dans la salle d'attente. (( Où va-t-il ? — Il n'en sait rien ! » s'écrie en riant mon nouveau patron. Sur le quai, un autre paysan, ivre, tient des discours confus à tous les voyageurs.

Au moment où le train se met en marche, mon nouveau maître, certain désormais que je ne lui fausserai pas compagnie, me dit à mi-voix, lentement, cherchant à lire sur mon visage l'effet produit par son demi-aveu : « Va falloir faire bouillir le pot, en arrivant... C'est chez moi qu'on va... — Mais... la

a ferme ? — Ah ! ça sera demain... Ce soir, on va chez « moi... »

Le bonhomme, comme j'en aurai l'explication définitive le lendemain, est un tâcheron, un ouvrier agricole qui travaille à la journée chez les uns ou les autres et accepte des tâches à forfait au temps de la moisson, notamment dans cette ferme dont il m'a parlé, qui a a été plus grande », qui « a compté davantage de monde autrefois » et qui en compte bien encore dix aujouixl hui : il avait besoin d'un ramasseur à bon compte et l'avait été chercher à la loue de Dreux. Il m'avait dissimulé tout cela de son mieux, sachant combien les trimardeurs goûtent peu de travailler pour les tâcherons.

A la chute du jour, le train nous dépose à Viéville. 11 nous faut parcourir à pied quatre bons kilomètres pour arriver au village de Dancourt. Il est neuf heures lorsque nous atteignons les premières maisons.

Le tâcheron entre chez l' épicier-cafetier : un bel homme, d'une quarantaine d'années, à la figure intelligente ; la femme est une espèce de souillon ; l'enfant unique, âgé de sept ans — à qui la mère crie successivement : « Espèce de cochon, je vais te f. .. des c( claques !» et : « Viens, chéri ! » le couvrant alors de baisers — accepte tout sans s'émouvoir de rien et n'en fait qu'à sa tête. Ils sont attablés dans une petite salle à manger-cuisine, derrière leur étroite boutique. Nous nous asseyons auprès d'eux, devant deux

Louverts que la femme ajoute rapidement. Nous allons donc dîner là, au lieu de faire « bouillir le pot en arrivant » à la maison ! Il faut que mon homme soit h'ion content de sa journée pour se mettre ainsi en

Le repas était commencé. On nous apporte la soupe. On sert du poulet, du poisson, du cidre, du vin, le café, le cognac. Ils boivent sec. Ils mangent d'un solide appétit,, avec des manières gourmandes. « Avez- « vous trouvé à remplacer votre vieille bonne qui « était à moitié folle? » demande la patronne. Mon nouveau maître répond négativement, de la tête. Il s'était donc rendu à Dreux pour y trouver aussi une servante. Il n'a découvert qu'un ramasseur, maisqui^ espère- t-il sans doute, préparera le déjeuner du matin, avant de partir aux champs. L'embauchage de son aide enveloppait une série de calculs compliqués.

Entrent deux consommateurs, des jeunes gens d'une vingtaine d'années : on les accueille familièrement dans Tarrière-salle ; on se serre la main, l'accueil est affable et, semblerait-il. empreint de la plus franche camaraderie. Ils se tutoient presque tous. Sur ces confins de la Beauce et de la Normandie, le caractère normand l'emporte sur le caractère beauceron : l'amabilité dissimule la finesse et la ruse. Viéville est une commune normande ; le village de Dancourt, où habite et travaille mon tâcheron, appartient à la Beauce.

Un homme et sa femme pénètrent à leur tour dans la salle pour boire un peu d'alcool en colportant les plus récentes nouvelles : « Vous savez, la petite Marie ? « s'écrie la femme, en entrant. Elle ne va pas avec sa c( méningite !... — Cette maladie-là, explique avec « assurance mon maître, c'est la fontaine de la tête « qui leur bout parce que la moelle vient dedans. » A ce moment, une femme au front alourdi d'une loupe volumineuse entre en silence et écoute. La patronne ajoute son commentaire: « C'est comme l'autre petite c( qu'est morte de ça, l'an passé. Il lui était venu une « grosseur à la tête... comme la vôtre ! précise-t-elle « en se tournant vers la nouvelle venue... Mais une a grosseur que la moelle a remplie ! On a coupé en « deux un pigeon vivant, qu'on lui a mis aux pieds. <( Le médecin a dit que c'était bonnet blanc, blanc c( bonnet. Et, en effet, ça n'a rien produit. — C'est « évident ! » prononce un des hommes, d'un Ion péremptoire. ce Mais, demande la femme à la loupe, « qu'est-ce qui amène la méningite ? — C'est la (( maladie, tranche mon nouveau patron. — C'est c( peut-être la grande chaleur de Tété ? » insinue la femme à la loupe, que l'explication du tâcheron n'avait pas satisfaite. « C'est ça même ! » s'empresse d'ajouter mon maître.

Le repas achevé, la débitante déclare qu'elle ne veut pas nous demander plus de quarante sous pour les deux dîners : « Mais non ! s'écrie mon homme, ça

« vaut bien trois francs! » Et il allonge trois francs qui sont empochés aussitôt.

Nous partons. Il est dix heures. Tout en marchant, mon homme compte et recompte minutieusement ce que lui aurait coûté, à Dreux, un repas aussi copieux que celui-là : il réfléchit, suppute^ compare, recommence son calcul et lâche de se persuader que, trois francs, ça n'est pas cher. Mais, chaque fois que cette conclusion apparaît au terme de ses réflexions, dss doutes s'élèvent aussitôt sur la valeur de cette conclusion, des objections naissent dans son esprit : ce Vous « comprenez, fait-il en parlant du débitant et de sa « femme, avec eux on est amis. Mais il y a des limites c( à la dépense qu'on veut bien faire pour nous... Il « est conseiller municipal. Il pourrait bien être maire ! . . (( Mais il ne veut pas !... » Puis, faisant un retour sur lui-même : « Voilà vingt-sept ans que je suis dans le « pays. On me connaît et chacun sait qu'il n'y a rien « à dire sur moi. Alors je suis considéré... On me « laisse faire le coup de fusil, au temps de la chasse, « malgré que ce soient partout des chasses gardées... »

Il y a près d'un kilomètre jusqu'au village de Dancourt. Je lui demande, de temps en temps : (( G'est-y bientôt qu'on y sera rendu ? — On arrive ! « On arrive ! n répond-il à mi-voix. J'aperçois enfin quelques maisonnettes au milieu des vergers clos de haies épaisses. Mon compagnon s^arrête devant une petite porte à claire- voie ; il retire un morceau de bois

qui la fixait : u C'est ici. Nous voilà chez nous. » A quelque dix mètres de là, dans le jardin à l'abandon, s'élève un petit pavillon carré flanqué d'un très modeste corps de logis. L'homme prend la clef sous une pierre, ouvre la porte. Il va donner à son chien et à ses lapins leur nourriture ; puis il revient m'aider à préparer mon lit. C'est, dans une encoignure de la cuisine où nous nous trouvons et isolé par un vieux rideau rouge qui en fait une sorte d'alcôve improvisée, un amas de sacs sur lesquels nous disposons deux draps grossiers et une mince couverture de coton que mon hôte est allé chercher dans le pavillon voisin : là, c'est une très modeste chambre à coucher meublée d'un lit, d'une table, d'une commode, de quelques chaises, et qui, autrefois habitée, semble être conservée dans son ancien décor avec le respect dont on entoure les plus chers souvenirs. Dans la cuisine, sur une table, près d'une étroite fenêtre, j'aperçois des reliefs de repas, de la vaisselle sale ; çà et là traînent des chiffons ; dans un coin, du bois et des bûches sont jetés pêle-mêle ; un petit fourneau, deux chaises et un cofi're en complètent le mobilier : « Demain, « me dit le maître du logis, on se lèvera seulement à c( sept heures, et puis, le matin, on ira engerber dans « une petite pièce (i) qu'il faut faire avant d'aller à (c la grande ferme. » Et il va se coucher dans une

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