‹ L'ouvrier agricole; observations vécuesChapitre 7 sur 15 · I. Au champ de blé · texte numérisé non relu

I. Au champ de blé

il 6 l'ouvrier agricole

lontiers. — Ah ! ben ! ça ne sera pas une dépense, à deux, ce supplément-là... » Voilà un jalon de planté : « nourri, » avait-il dit, en m'embauchant ; mais sans le café, précise-t-il maintenant. Se prépare-t-il à exercer d'autres reprises ?

A huit heures, nous mangeons un peu de bœuf, nous buvons du cidre, nous prenons café et cognac, puis nous partons aux champs. « Vous n'avez qu'à c( faire comme je vous dirai. Il n'y a que si je vous c( commandais de b... ma femme qu'il ne faudrait « pas le faire. » Le blé, coupé, couvre la terre par brassées appelées javelles et disposées en lignes parallèles. Dupont me donne des liens et m'explique que je dois en étaler un sur le sol de deux en deux javelles et placer ensuite deux javelles sur le milieu de chaque lien ; pour soulever la javelle « vous la saisirez en « avant et vers son pied avec la faucille et vous la Ci ramènerez sur votre jambe... la jambe qui se trouve c( contre le pied de la javelle ». Tout en nouant les liens, derrière moi, il surveille mon travail et m'averlit de mes erreurs. Ces gestes si simples ne s'accomplissent pas instinctivement : si leur précision et leur rapidité supposent une longue habitude^ cette habitude d'agir est née "^e la réflexion et non pas du hasard. Pour ce travail comme pour tout autre travail élémentaire, industriel ou agricole, pour manier une pelle ou une fourche, pousser une brouette, comme pour ramasser une javelle de blé, le novice

n'accoQiplit jamais de lui-même les mouvements appropriés. Il est nécessaire qu'ils lui soient enseignés, car ils sont le produit d'une véritable recherche: on a dû s'appliquer à découvrir le procédé le plus correct et le plus simple : cette adaptation réfléchie de l'homme à l'instrument constitue le tour de main professionnel que le débutant doit apprendre. Mais il ne suffît pas qu'on lui" dise de s'y prendre d'une certaine manière pour qu'aussitôt il applique cette formule d'action : instinctivement je m'y soustrait ; pour peu que mon attention faiblisse, ma façon spontanée de travailler, qui est mauvaise, l'emporte toujours sur la méthode méditée que l'on m'expose ] un certain effort d'appHcation m'est nécessaire pour que je me soumette à la règle qui m'est donnée. L'habitude de celte discipline ne s'acquiert pas dans le premier instant, et, lorsque mes mouvements deviennent corrects, il leur reste à devenir rapides ; la précision et la promptitude sont l'effet de l'usage ; le bon ouvrier est celui sur qui l'instinct acquis a étabU sa parfaite domination.

La chaleur est écrasante. Pas un souffle d'air ne vieiit tempérer l'ardeur du soleil. Cette besogne oblige, en outre, à se tenir courbé en deux, attitude très fatigante pour celui qui n y est pas depuis longtemps accoutumé. De neuf heures à onze heures trente, j'engerbe et il lie : nous faisons ainsi deux cent dix gerbes ; mais il estime que, dans cet espace de temps,

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nous aurions dû en faire trois cents. Il m'emmène alors chez le propriétaire du champ, qui tient, tout près de là, une épicerie-débit. Nous n'y trouvons que sa femme. Elle nous sert la collation à laquelle nous avons droit : viande froide, fromage et cidre. « Vous « n'avez pas dressé les gerbes ? demande-t-elle. « — Ah ! non ! c'était pas dans les conventions. » (Elle le savait fort bien.) « Mais, ajoute le père Duce pont, si vous voulez... avec un supplément... » Aussitôt conclu. Nous dresserons les gerbes et elle nous donnera à diner.

Le tâcheron me montre à disposer les gerbes de telle façon que, sans être trop inclinées, elles se tiennent d'aplomb : (c Vous la plantez trop droite, celte gerbe- « là ! Elle se dresse comme un v... de chien !... » crie Dupont, dont le langage, comme celui de ses compatriotes, est volontiers obscène. En quarante minutes, les deux cent dix gerbes sont debout, groupées dix par dix.

Nous rentrons au débit à Tinstant même oii le patron, qui venait d'arriver et ne nous entendait pas pousser la porte, criait à sa femme : « T'as eu tort de « leur faire relever le blé 1 Fallait les envoyer faire « f...! »

En nous apercevant, la femme se hâte de nous servir, comme apéritif, un amer citron. « Je serais riche, « soupire le tâcheron, si je n'avais jamais dépensé à « boire dans les cafés. C'a été la perdition de mon

« âme ! — En as-tu seulement une âme ? » s exclame le débitant, au-dessus de qui, pendu au mur, s'étale le calendrier olTert par l'Action républicaine, journal de Viollette, député socialo-maçonnique de Oreux. — Ma « foi ! répond Dupont, je ne sais pas oii elle est ! » Et c'est vrai si on l'entend en ce sens que sa vie morale est retournée au néant. Un homme de Viéville, qui passait en carriole, s'arrête pour prendre une absinthe. Il paraît pressé : ce Quelle heure est-il ? » Le débitant répond, avec l'air sérieux et satisfait d'un homme instruit de tous les plus récents progrès : « Treize heures dix » (i). Le client : « Oh ! pas pos- « sible ! » 11 tire sa montre : « Mais non ! Il est qua- « torze heures cinquante. » Je les mets d'accord en leur faisant remarquer que « midi cinquante, cela donne « douze heures cinquante ». Après réflexion, ils en conviennent. Ils étaient trop pressés de paraître familiers avec la numération alors toute nouvelle de l'horaire des trains. Un petit fermier du voisinage entre à son tour : un homme de quarante ans, barbu, grand, vigoureux, au verbe haut. « Ah ! vous voilà, Thomas! « — Oui. Une absinthe î... J' veux pas devenir fou : « il y en assez comme ça dans la famille ! dit-il en « plaisantant. Mais il y a trop longtemps que j'en ai « pas bu ! » Celte boutade leur rappelle l'ancien garde de la commune devenu fou à l'âge de vingt-neuf ans : il buvait vingt absinthes par jour ! Cette conséquence I. Cette notation des heures venait d'être lancée dans lepublic.

étonne le père Dupont : « Comment ça peut-il faire c( ça, puisqu'il y a du sucre dedans î » Ces alcooliques sont malthusiens : Thomas n'a qu'un enfant ; le débitant n'en a pas du tout. Ils parlent des employés de la gare de Yiéville qui étaient tous ivres le lendemain du i4 juillet : « Ils avaient collé les étiquettes de trace vers ; tous les colis ont dû revenir de Dreux ! »

Nous mangeons avec le débitant : œufs, poisson, viande, cidre à discrétion, café, cognac. Dupont garde toujours un air humble, prudent, réservé ; il cause peu et mesure ses paroles ; il doit être Beauceron ; les autres ont l'aspect accueillant, ouvert, sont grands parleurs et échangent en riant des brocards. Thomas crie" au débitant : a Ton front se dégarnit. C'est la c< place des cornes ! — Et ta sale barbe ? riposte « Faulre. — Elle me garde des mouches ! — Si j'étais « ta femme, je ne voudrais pas que tu m'approches ! « — Au contraire, ça la chatouille !... Au revoir, eh! c( c. .. ! — Si j'en suis un, je ne t'en servirai pas!... »

L'après-midi, le tâcheron décide de faucher une pièce de blé appartenant à cette grande ferme pour laquelle il m'avait laissé croire qu'il m'embauchait. Il fauche et, derrière lui, je ramasse. « Ramasser » le blé coupé ne consiste pas à en prendre un paquet, au hasard, et à disposer en ligne ces paquets d'épis. Les tiges de blé jetées à terre d'un coup de faux se tiennent entre elles, formant une sorte de tissu qui vient iout d'une pièce lorsqu'on le tire à soi et qu'il faut séparer

en fragments sensiblement égaux dont on fait des masses appelées Jaye/Ze^, que l'on place d'une certaine manière sur le sol. Cette opération, simple en apparence, comporte en réalité une série de mouvements complexes dont le détail et la coordination sont le fruit de la réflexion et de l'expérience. Dès que j'entreprends de « ramasser » à ma manière improvisée, Dupont m'arrête et m'expose la méthode que je dois observer. Il faut se placer obliquement le long du blé fauché, le pied gauche en avant, le pied droit en arrière ; saisir avec la faucille et près du pied des tiges le blé coupé, l'amener contre la jambe droite, l'y maintenir avec la main gauche, reculer vivement d'un grand pas, d'une passée, et faire monter le tissu d'épis, sans le dissocier, sous le bras gauche ; mettre à pied les épis, d'un coup de plat de la faucille (c'està-dire mettre les pieds des épis à la même hauteur) sans cesser de les tenir très serrés entre le bras gauche et la jambe droite; quand on en tient ainsi une pleine brassée, s'écarter un peu du blé fauché et séparer le blé saisi du blé qui est à terre ; poser à terre la javelle ; mettre à pied le blé de la javelle ; border la javelle, c'est-à-dire la rouler en la tassant pour qu'elle fasse masse ; la saisir alors à pleins bras, la redresser et la laisser « griller sur le cul », c'est-à-dire glisser sur sa base de façon qu'en frappant le sol sa base s'aplatisse ; enfin la chavirer dans le rang en plaçant les épis du côté d'où vient habituellement le vent pour que la

javelle ne soit pas éparpillée par le vent qui la frapperait sur le pied.

Naturellement, il ne me récite pas la « théorie » comme le ferait un caporal instructeur. Mais, par fragments, il me dit tout cela à peu près comme je l'ai transcrit : « Faut vous placer de biais!... Tout près « du blé ! . . . Votre pied gauche en avant ! . . . » Quelques instants après : « Reculez-vous vivement d'un coup!... «Là! oui!... comme ça!,.. Et faites vos passées ce égales ! Autrement, vous comprenez, vos javelles « seront pas toutes de même grosseur. » Après un moment : « Voyez-vous, y a qu'à tirer sur le blé, il « monte tout seul sous votre bras. . . là ! tenez !... Et c( n'oubliez pas de le mettre à pied !... » Puis : <c Ah! « comme vous n'allez pas vite ! C'est pas malin, pource tant ! , .* Bordez bien la javelle pour qu'elle se tienne ! ce Et d'un coup ! On la borde d'un seul coup. Regarc( dez-moil... Autrement, vous perdrez du temps. » 11 s'écrie : ce Mais pourquoi que vous pliez les genoux ! ce Faut pas ! En v'ià une façon î On dirait qu' vous ce Voulez ch... ! Est-ce que je les phe, moi? Regardezce moi plutôt ! » Et, en effet, tous les cultivateurs travaillent ainsi, le nez à hauteur des genoux et sans plier les jambes. Cette attitude est intolérable pour nous.

Il recommence à faucher tout en me surveillant du coin de l'œil, puis s'interrompt pour m'expliquer un des mouvements que j'exécute mal : il commence par

le faire devant moi, lentement, et m'en donne le motif; il nio le fait ensuite répéter, regarde comment je l'imite, me signale les défauts de mon exécution : <( Vous ne serrez pas assez le blé sous votre bras c( gauche J avec votre pleine brassée la javelle sera trop a petite. » Il attire ainsi mon attention sur le détail que j'ai négligé et m'en explique la portée. Ses explications, claires, sobres, minutieuses, sont un modèle de lucide exposition du mécanisme du ramassage.

Mais cette intelligence, très sûre lorsqu'elle s'applique aux choses familières, longuement scrutées et méditées, déraille dès qu'elle se hasarde hors de son champ d'applications coutumières : ainsi, il ne cesse de s'étonner qu'ayant vu ce qu'il fait et entendu ce qu'il dit, je ne puisse aussitôt l'accomplir avec la perfection et la rapidité qu'il y apporte : c< J'peux pas « comprendre ça !... J'vous l'avais pourtant ben c( montré... Y a pas besoin d'être bachelier pour en c( faire autant... » Dupont, qui exécute instinctivement les mouvements appris peu à peu au cours de sa lointaine enfance et qui a réfléchi, par la suite, à la raison de ces mouvements mais non pas à leur genèse, s'imagine qu'il suffira de les faire comprendre pour les susciter aussi rapides et aussi nets. Son intelligence erre parce qu'elle s'exerce sur le vide ; certains éléments concrets d'appréciation lui font défaut ; il interroge le champ de son expérience, mais celui-ci est limité et limite le champ où son intelligence s'exerce sans

défaillir. « Tenez ! voyons!... fait-il avec une bonce homie patiente et obstinée... Là ! là !... Je vous le c( montre pourtant bien... » Et comme je n'arrive ni à sa promptitude ni à sa perfection, il en conclut que je c< manque d'idée » et non, ce qu'il fallait dire, que je manque d 'habitude. « Mais un enfant ferait ce que c( vous faites mieux que vous ne le faites ! reprend- il. a — Naturellement ! il a grandi à la campagne, « s'essayant chaque année à la tâche des cultivateurs « et y assouplissant son corps ! — Ah ! dame oui ! Ils « suivent leurs parents aux champs, les regardent, les « imitent sans qu'on leur dise rien^ font ça en se jouant c( et, le jour oiî il faut le faire pour de bon, ils savent « tous, ça va tout seul... J'en ai connu un à qui son « père défendait de toucher à la faux ; mais quand le « père s'éloignait^, il la prenait et tâchait de s'en servir « comme il avait vu son père la manœuvrer... » La force éducative s'exerçant surTenfant est incomparable, et elle donne son maximum d'effet lorsque le sujet est préparé par de longs antécédents héréditaires à la recevoir. C'est en de tels milieux que se forment des ouvriers d'une habileté professioimelle supérieure. Mon vieux tâcheron soupire : « On ne fait plus de « bons ouvriers agricoles, aujourd'hui... Les jeunes « s'en vont à la ville... » Et il se remet à faucher. Je ramasse les épis qu'il vient d'abattre le long de la route. Il est allé faucher sur le bord opposé de la pièce de blé. Une femme âgée, passant près de moi, me

demande si j'ai « vu les gens du Bois-Lambert ». Je réponds que je ne les connais pas, qu'en effet des cultivateurs sont descendus vers le village, il y a peu de temps, mais que je ne sais s'il s'agit de ceux dont elle parle. Elle poursuit son chemin. Elle était encore à portée de voix que mon patron, déjà près de moi, me demandait ce qu'elle m'avait dit : « Les gens du Boisce Lambert! s'écrie- t-il ; mais ils viennent de descen- « dre ! — Dites-le donc à la femme î Elle est encore « tout près et il y a bien deux kilomètres jusqu'à cette a ferme. — Lui dire? Ah ! ben ! elle n'avait qu'à me (( le demander!... Ah ! elle peut ben aller là -bas !... c( Pour l'ouvrage qu'elle a à faire!... Ça lui exercera c( les jambes ! . . . Lui dire ? Mais on ne me le dirait pas, « à moi î... » Comme ce détail met en relief le profond égoïsme de l'homme des champs, son redoutable a chacun pour soi » !

Un peu plus tard, un paysan assez âgé apparaît sur la roule. Il me crie de loin : « Vos javelles sont trop « grosses ! ):> Allons ! bon ! voilà maintenant que j'ai fait mes brassées trop fortes ! Le vieux a saisi du premier coup d'œil un défaut de mon travail et m'a adressé l'observation que je méritais. Il échange quelques mois avec Dupont : « Vous n'aurez fini qu'aux gelées! » et s'éloigne. Je croyais à un badinage. « C'est le fermier, me souffle le tâcheron ; il monte « là haut, à son parc à moutons... » Et, répétant la dernière réflexion du vieillard, il grommelle : « Il

c( n'y a pas tant de retard que ça, avec la pluie qui a c( tombé !... Est-ce qu'il croit que ça se fait tout « seul ?... »

Au déclin du jour, le fils du fermier, un homme d'une trentaine d'années, au visage triste et pâle, s'arrête près du champ de blé, me regarde en silence, puis, se tournant vers Dupont : « Il n'a pas l'air bien « au "fcourant, ton commis? » lui dit-il doucement. Et à moi, de la même voix décolorée et lointaine : (( Il y a longtemps que vous avez fait la moisson? — « Il ne peut pas y avoir moins d'un an, » dis-je, me souvenant que le tâcheron m'avait bien recommandé de ne pas avouer au fermier que je ne l'avais jamais faite. Mais si le paysan parle volontiers de façon vague ou ambiguë lorsqu'il croit y avoir intérêt, il précise avec grande netteté toutes les fois qu'il estime que son intérêt le lui commande. Aussi le jeune patron murmure-t-il : « C'est p't' êtreben la première fois... » Et, du même ton monotone et las, s'adressant au tâcheron : « Il faudra que tu le mettes au courant. — « Oh! je l'y mettrai bien ! — Oui, s'il a l'idée... » corrige-t-il doucement. Et, en s'éloignant, il répète encore, d'une voix obstinée et molle : « S'il a l'idée... »

Au crépuscule, le vieux fermier redescend de son parc à moutons et nous nous rendons ensemble, à travers bois, à la ferme pour y souper, car on nous doit la nourri lure. Dupont marche à côté du bon-

homme et lui parle sur un ton humble et « bêta », accentuant de manière enfantine son langage de paysan.

Les petits bâtiments de la ferme, déjà anciens et mal entretenus, circonscrivent une cour oiî picorent les poules près d'un tas de futnier ; des outils gisent épars sur le sol ; le logis apparaît au fond, un simple rez-de-chaussée. Près de la porte, dans un vase de terre brisé, posé sur le sol, croupit un peu d'eau grise : Dupont s'y lave rapidement les mains, les secoue pour en faire tomber les dernières gouttes, cogne du pied sur le seuil pour décrotter ses grosses chaussures, entre, retire son chapeau et sa musette et les pose sur le carreau de la salle.

La soupe achève de cuire sous le manteau de la grande cheminée. Le couvert est mis sur une table en bois blanc qu'entourent un banc et six chaises. Dans un coin s'allonge un grand cofl're. Au mur pend une horloge à poids ; au plafond, un paquet de fougères où vont se poser, le soir, toutes les mouches. La ferme n'emploie pas dix hommes, comme l'avait dit le tâcheron, mais seulement huit, dont deux mangent avec nous. Harassé de fatigue, je crois pouvoir me permettre de poser les coudes sur la table : Dupont me rappelle à la correction par deux vigoureux coups do son manche de couteau, soulignés d'un regard sévère. Ils se nettoient les dents avec la pointe du couteau : mais d'autres libertés ne sont pas admises, et chacun

veille à se tenir convenablement selon que l'exigent les usages reçus dans ces fermes des confins de la Beauce et de la Normandie. Personne ne prend la parole avant le vieux fermier et chacun se tait lorsqu'il élève la voix. Le repas se compose de soupe, lard, fromage, cidre et pain. Le fermier est veuf. Son visage, orné de courts favoris blancs, exprime la santé et la force, l'intelligence et Ténergie : un front large, des yeux vifs, un air d'autorité tranquille et sûre d'ellemême ; sa fermeté se nuance de bonhomie ; il a souvent le mot pour rire ; il plaisante lourdement, mais avec malice et sans jamais se départir de la plus simple et de la plus naturelle dignité ; il semble alors jovial sans cesser d'être autoritaire. Son fils — fils unique — est petit, maigre, pâle, triste, silencieux, las, au regard terne et un peu sournois, dont la femme, encore plus maigre, plus pâle, plus triste, plus muette, les yeux morts, la bouche édentée, garde un air de mélancolie maussade. Ils n'ont qu'un seul enfanl .

Autour de cette table oij ont pris place le père, le fils, la bru, une vieille servante et leurs familiers, chacun se tient sur une prudente réserve ; on s'observe en silence, à la dérobée, comme si l'on devait se craindre. On se tait et l'on se guette. Si l'on parle, c'est pour ne rien dire de ses vraies pensées : on parle alors abondamment, mais ce sont des paroles dépourvues de signification. J'ai l'impression que chacun se

défie de chacun, se dissimule tant qu'il peut à tous les autres, et que tous se surveillent mutuellement. Parfois on risque une observation, mais dans un langage quasi sibyllin, par manière d'allusions très discrètes et en des termes volontairement vagues, susceptibles d'interprétations diverses suivant qu'il paraîtra utile d'orienter par la suite ses propos. Le maître conduit la conversation ; la récolte, le travail du jour, les gens du voisinage en fournissent l'objet. « Au « Bois-Lambert, dit le fermier, ils n'ont pas mis de « fient et ils ont beaucoup de blé. Ici, beaucoup de « fient et peu de bré... » Je retiens cette remarque d'un des valets de ferme, âgé de vingt-cinq à trente ans : « ... Ça ne suffît pas d'aller à l'école ; il faut « avoir la tête à apprendre. Moi, je n'ai pas pu « apprendre à lire. Mais pour le calcul !... Ah I je « sais bien calculer!... » Comme, tout le jour, la « chaleur a été écrasante : ce Ça va finir par de l'orage, « dit l'un. — De l'orage ? riposte en riant le fermier. a II y en aura ce soir dans notre lit... » Il lance un coup d'œil vers la vieille servante qui proteste gaiement. Je passe sur quelques plaisanteries salées.

Le repas achevé, la bru nous donne notre collation du lendemain matin : un peu de lard et de fromage, une demi-douzaine de pruneaux, du pain et trois litres de cidre, et nous regagnons dans la nuit notre maisonnette.

Le matin suivant, nous prenons notre collation dans

le champ de blé, sous un pommier. « Sans doute, a remarque le père Dupont, en Beauce les ouvriers ce sont plus cher payés. Mais aussi c'est que les fer- « mi ers y sont riches à des trois cent mille francs !... c( Et alors, est-ce qu'ils causeraient à des ouvriers « comme nous?... Ils ne les regardent pas plus que c( la boue de leurs souliers ! . . , C'est des contrece maîtres qui conduisent le travail : de trois heures c( du malin à neuf heures du soir, avec un quart d'heure a jX)ur le déjeuner et la collation, deux heures pour « le dîner, et coucher dans la paille !... Ici, on prend a et on conduit son travail comme on veut. Là-bas, « je dis que c'est être esclave... Et il faut marcher (( tout le temps ! et vite et fort ! ou t'as ton compte ce tout de suite !... » Il boit au goulot de la bouteille de cidre, pique un morceau de fromage et reprend, bouche pleine : ce Et puis, faut pas descendre dans ce la Beauce pour trouver des gens aimables... Il faut ce remonter sur Rouen, sur le Havre. Le monde est ce plus affable. Et plus on remonte par là, mieux on ce est nourri... »

Il me conte qu'ici il ne gagne pas plus de quatre francs par jour, pendant les trois semaines de moisson, en travaillant à la tâche. En dehors de la moisson, il va en journée : il gagne trois francs par jour aux avoines et trente sous le reste de l'année : mais il est nourri. Le dimanche, il travaille la demi-journée, c'est-à-dire jusqu'à midi. Il doit payer ses outils : leur

achat lui revient à trente-cinq francs environ ; leur réparation ou renouvellement, à vingt francs par an; son loyer est de soixante francs ; les vêtements, le linge, les chaussures réparés ou renouvelés, il lui reste encore quelques centaines de francs d'économies. Petite vie que la sienne, mais indépendante : il dirige son travail, ignore la misère, fume sa pipe et va à la chasse.

Le c( dîner » de midi réunit les mêmes personnes autour de la table de la ferme. On nous sert de la soupe, du melon, de la langouste en boîte, des œufs durs, de la salade, du cidre et du vin . C'est le repas le plus abondant. 11 y a toujours de la soupe, aux cnoux ou aux pommes de terre, dont chacun prend deux assiettées ; et toujours de la salade; le plat de résistance varie : civet, merluche, omelette. La bru absorbe de tous les aliments en grande quantité ; elle se sert abondamment, retourne au plat et, comme elle n'a presque plus de dents, tout cela lui tombe tout de go dans l'estomac comme dans un sac. Le café et le cognac terminent invariablement ce repas. G^est le vieux fermier, et non plus sa bru, qui nous sert le café, distribue le sucre, verse J'eau -de-vie. Chacun hume bruyamment et à petites cuillerées sa tasse de café. Comme je refuse le cognac, le vieux maître interpelle son tâcheron : c( Qui donc que tu m'as « amené là?... Ça ne fera pas mon affaire si cet homme <( ne boit pas ! »

Dupont met dans sa musette notre collation de l'après-midi : un peu de fromage, deux œufs durs ou un reste de civet, du pain et trois litres de cidre, et nous repartons à travers bois vers le champ de blé. c( Ils sont rapiats pour la nourriture^ me dit-il, mais « au moins on a le café tous les jours ; dans la plupart « des fermes, c'est seulement le dimanche. » Apercevant sur le bord du chemin une machine agricole détériorée, il en manifeste une vive joie : il est l'ennemi de ces inventions qui font concurrence au travail des bras. Il me désigne une pièce de terre : « Elle dépend « de la ferme. — Et celles-là, tout alentour? — Autre- « fois, ça lui appartenait ; mais maintenant c'est à (( d'autres personnes. Cette ferme-là était très grande c( et d'une seule pièce ; aujourd'hui, les terres qui en « dépendent se trouvent par ci, par-là, et |même bien c( loin! — Ce morcellement et cette dissémination ren- (( dent l'eixploitation malaisée. — Bien sûr ! Mais tout (( ça, c'est des vieilleries, c'est de l'ancien temps, les « partages entre héritiers ! Chacun veut avoir de la « terre et puis il y en a qui vendent leur part ! » L'œuvre de la Révolution traitée de « vieillerie » ! Après avoir ruminé je ne sais quelle obscure méditation, il se reprend à me dire : « Les députés ? le gou- « vernement? tous des voleurs !... Ils ont trente-cinq «milliards à rembourser !... Et ils ne savent pas c( comment faire !... » Ayant encore songé, il formule cette conclusion inattendue: « Ce qu'il faudrait, c'est

une guerre civile... » Je lui demande si les Belges viennent travailler dans ce pays-ci comme en Brie, en Picardie, dans la Flandre et l'Artois. Il s'exclame : « Ah ! mais non ! Et il ne faudrait pas qu'ils y vien- « nentl... On a déjà assez de peine à supporter les « Bretons!... On les appelle sales Bretons! sales nigousses de Bretons !... Mais enfin, c'est des Français... Mais des Belges? Pourquoi qu'ils viendraient nous faire concurrence? manger notre pain? a Qu'ils retournent dans leur Puissance !... C'est la c( douane qui devrait les arrêter à la frontière!.., » Cet après-midi, il aime mieux ne pas achever la pièce de blé dont il a fauché une grande partie, mais en enrayer une autre, située un peu plus loin. Ce champ est bordé de vingt-quatre pommiers, exceptionnellement éloignés les uns des autres de huit mètres seulement. Dupont, après s'être livré, à haute voix, à une série d'opérations arithmétiques où je ne réussis à voir goutte, m'assure que cela fait cent soixante mètres de longueur. Mais il trouve toujours mon travail trop lent. Il montre cependant beaucoup de patience et me prodigue les encouragements : il tient à garder un « ramasseux » qui ne lui caùte pas cher, tout au moins à le garder jusqu'à la « loue » du dimanche suivant ; mon départ le laisserait dans un grand embarras. Je souffre beaucoup d'une violente courbature dans le dos, causée par celte manière anormale de travailler, le corps sans cesse plié en deux : « Ah ! j' vois

c( ça î me crie-t-il. Vous avez le niai de reins ! » De temps à autre, il m'interpelle amicalement : « Eh « bien! la coterie ! ça ne va plus ?... »

. .. Tout en cassant la croûte sur le revers du fossé qui borde la route, je lui conte que les ouvriers des mines se plaignent de la loi qui a organisé leurs retraites : ce L'argent versé par leurs camarades morts prématu- « rémenl reste acquis à l'Etat ; et ils disent qu'il c( appartient aux mineurs et que les mineurs sont volés. « — Ah ! fait Dupont avec un petit éclair de malice « dans le coin de ses yeux gris, on a voulu nous faire le « même coup avec les retraites de la vieillesse !... On c( nous a envoyé des feuilles... puis des livrets .. . puis c( on nous a menacés des gendarmes ! . . . Nous avons « répondu : Qu'ils y viennent !... Et on n'a rien « signé ! » 'Il est convaincu d'avoir échappé au péril parce qu'il « n'a rien signé ». J'essaie de lui faire entendre que les mineurs ont été inscrits d'office et que leurs versements résultent de relenuessur leurs salaires. En vain. Il répète obstinément: « C'est qu'ils ont signé c( la feuille!... ou quck^le patron a signé pour eux 1 » Et il en conclut que « l'ouvrier est bêle. Mais à nous, « on ne nous monte pas le coup!.. . » Après quelques moments de réflexion, il répond: « Voyez- vous, les c( députés font des lois sans s'occuper de savoir si elles « nous conviennent... Ils devraient d'abord prendre « Ta vis des conseils municipaux et des conseils d'arec rondissements. . . » Ne semble-t-il pas qu'au contact

de sa pensée et de son expérience apparaissent, au moins en germe, les idées de gouvernement local et de décentralisation?

Apparaissent sur la route Thomas et sa femme portant un bébé de six mois : « Tiens ! crie Thomas, ce c( que ma belle-sœur a ch... il y a deux jours, et il (c marche déjà tout seul!... » Et il éclate de rire: (( ... Les retraites? ... Ah! vous parlez des retraites ?... «Ah! ah! bien sûr qu'on va leur donner notre « argent!... C'était bon pour le père Maillard: il « arrivait à l'âge de toucher ; alors il s'en est mis ; il « a versé neuf francs et il en touche cent. Comme ça, c( je comprends... — Soit ! dis-je, mais si tout le « monde était retraité à ce prix-là, comme tout le « monde subirait l'accroissement d'impôts qui en résul- (.(. terait ou l'augmentation du prix de la vie dû à l'ac- « croissement des impôts, je ne vois pas l'avantage final (( de la combinaison. » Les hommes réfléchissent. La femme, rompant le silence, Vécrie : « On nous disait c( que, lorsqu'il n'y aurait plus de congrégations, tout « le monde serait heureux! Et c'est pis qu'avant ! » Les hommes se taisent : ils réfléchissent. Thomas lève le nez: « Yoilà des nuages qui vonfamener l'orage... « Pourvu que ce ne soit pas la grêle !... Nous devons « toute notre année dernière : mille francs de loyer. . . (( Si on grêle, la récolte est perdue... plus moyen « de se tirer d'affaire... On sera jeté dehors... » Sa femme : « Et on calcule sur tout. . , on se prive.. . on

c( est obligé d'aller en guenilles. . . » A nouveau, le silence s'appesantit sur nous. Mais Thomas secoue cette tristesse ; il coile sa bouche au goulot d'une bouteille : c( Faut boire pour être solide ! s'exclame-t-il... « C'est qu'il ne manque pas de fumelles à sauter « par ici!... » Et il fait entendre un gros rire. Puis : c( A propos!... la Henriette. . quarante-cinq ans, (( hein?... elle va claquer... Elle était pourrie!... Mais c( le pis, c'est qu'elle a pourri tout le monde! Tout le « monde allait avec elle!... Son homme s'en foutait « pas mal... L'autre jour, Hector était dessus et c( Camille regardait, attendant son tour (i). Dimanche, c( c'était le gas Charles pendant que le petit berger, qui c( y allait pour la première fois, regardait en atten- « dant...» Et Thomas se livre à toute une série de plaisanteries grossières, émaillées des mots les plus crus et soulignées de gestes obscènes. Dupont s'en amuse et la femme ne peut retenir de petits rires coupés de c( Oh! Léon! » scandalisés.

Les Thomas partis, la collation terminée, nous gagnons l'autre bout du champ pour nous remettre au travail, et, tout en marchant, Dupont, préoccupé par l'affaire des retraites : « L'ouvrier est bête, me « dit-il. C'est pour cela que, les mineurs, on a pu les (( fourrer dedans pour les retraites. .. Ce n'est pas nous (( que Ton tromperait comme ça !... Ah ! mais non !...

li Deux hommes d'utié quarantaine d'années.

« i ^:âs signé de papier, uouc; au'icb!... ;) Il

est profondément convaincu de la grande siipérioiilé du paysan sur l'ouvrier." Quand je lui dis que celui-ci traite volontiers le paysan de (( betterave », il blêmit et ses yeux jettent de petits éclairs de fureur. Aussi tient-il à me faire sentir mon infériorité en corrigeant encore ma façon de ramasser le blé qu'il a coupé : « Je (( vous ai pourtant bien montré... Ça n'est pas diffi^ « cile : les enfants le font... Et vous n'arrivez pas à le a faire aussi bien et aussi vite que moi... Les gens de « la campagne sont plus intelligents que ceux de la (( ville ! . . . Et vous avez le mal de reins ?. . . Les hommes (( de la campagne sont plus vigoureux que ceux des (( usines!... » Il se garde bien de m'a vouer qu'à chaque moisson nouvelle, pendant les premiers jours où ils fauchent, lui et les autres cultivateurs, les bras et le dos leur font joliment mal. Je le sais par Thomas, qui n'en fait pas mystère. Et, le lendemain, mon tâcheron finit par me confier qu'il « a eu quelquefois (( un mal de reins qui ne lui permettait pas de faire « la moitié du travail qu'il aurait dû faire ». Il est vrai que, lorsqu'il laisse échapper cette confidence, je lui ai fait part de mon intention de le quitter, et il voudrait bien me retenir pour n'avoir pas « à aller diman- (( che à la loue de \ andeuil » m'y chercher un remplaçant.

La semaine écoulée, je puis quitter le tâcheron sans

le laisser dans l'embarras : il trouvera à Vandeuil un autre « ramasseux ». Mais, le samedi soir, il n'a pas soufflé mot des quarante sous quotidiens qu'il m'avait promis. J'ai imité sa réserve. Il est intéressant de connaître jusqu'oii il entend pousser cette sorte de discrétion. Ce matin de dimanche où je le quitte, Dupont a pris le parti de faire le mort. Payer n'est pas pour lui plaire. Il m'a donné sa parole, mais il cherche à l'éluder. Et il feint de dormir bien que la respiration un peu bruyante de son sommeil soit devenue la respiration silencieuse de l'état de veille. J'ai lardé à me lever, et depuis une demi-heure je vais et viens, j'ouvre sans précaution la porte, j'entre et je sors, faisant avec un peu de bruit, à dessein, mes préparatifs de départ : derrière sa cloison, Dupont s'obstine à ne pas donner signe de vie. Enfin, à six heures, il se décide tout à coup à me crier : « Tu vas être en retard pour ton train ! » Je le rassure, je tiens quelques propos indifférents : il y répond brièvement, avec une nuance de gêne, et se garde d'effleurer la question du salaire. Gomme je suis prêt à partir, de la cuisine je lui crie la parole libératrice : « Je vous ai retardé dans votre « travail, donné plus de mal et fait perdre du temps. « Je ne voudrais pas vous causer du tort : je ne vous « demande pas d'argent. Au reste, peu importe ! j'ai (( de quoi payer mon voyage jusqu'à Paris où j'aurai c( de l'embauchage. » Après quelques secondes de réflexion, il me dit, d'une voix qu'aucun souci ne tra-

verse plus : « Que je te donne tout de même qaéques (( sous pour que tu puisses prendre quêques cafés !... » J'entends sonner les sous qu'il compte généreusement sur son lit. a Mais non ! mais non ! m''écrié-je. Allez I u c'est bien comme ça... Si je voulais du café, vous « en avez là, du café froid, dans le coffre : j'en boirais (( une tasse. Mais je le prendrai aussi bien à la gare... « Gardez donc vos sous ! Allons ! au revoir, père Dui< pont ! — Au revoir ! fait-il avec empressement. « Écris-moi !... »

Et ce fut tout. Ni il ne m^a dit merci, ni il ne s'est levé ou ne m'a appelé pour me donner une poignée de main. . .

Conclasion

Cette étude de la moisson porte sur la Beauce et la région frontière de la Beauce et de la Normandie, milieu provincial plus éloigné de la capitale que ne l'est la Brie et, par suite, plus caractéristique. Elle ne nous fait pas connaître les grandes exploitations agricoles, mais les modes d'embauchage des moissonneurs, le travail aux côtés d'un tâcheron et la vie d'un journalier dans un village.

Dans la Brie, qui continue la grande banlieue parisienne, l'embauchage se fait à la ferme même ; l'homme recruté a pu fréquenter les faubourgs de Paris ou ses abords immédiats. A Chartres, à Dreux, dans les

petites localités comme Voves, Vandeuil, des marchés de moissonneurs ou louées se tiennent à certains jours. Là, se ia<=semblent des trimardeurs de la province même et dos provinces voisines, en majorité Bretons ; un grand nombre ont travaillé à la réfection des voies ferrées ; la « louée ») fournit à la plupart d'entre eux une occasion nouvelle de céder à leur goût iinmcdcré pour le vin et l'alcool.

Les faux renseignements que me communique, sur l'embauchage à la louée, un paysan de Voves, les détails donnés par le débitant de cette localité sur sa servante nous montrent l'esprit de ruse et de dissimulation, l'aptitude au mensonge des Beaucerons dans des circonstances oii le recours à ces procèdes n'a pas même Texcuse de la nécessité de se tirer d'un mauvais pas. Dans les louées, chacun rivalise de prudence, de défiance, réfléchit longuement, se décide lentement. A Dreux, le tâcheron qui m'embauche se montre, dès le premier instant de nos rapports, madré, méfiant, accoutumé à prendre les voies obliques, à recourir à une diplomatie tortueuse et compliquée peur les actes les plus simples, par exemple pour faire réparer sa montre.

Dupont est travailleur, prévoyant, calculateur, économe ; il défend minutieusement ses petits intérêts et ne se rend à charge à personne. Mais il est âpre au gain : il n'hésite pas à manœuvrer pour me soustraire le salaire promis. Mais il est égoïste : il s'abstient avec

un empressement joyeux de mettre en garde son conseiller municipal contre les agissements suspects d'un trimardeur ; il pourrait épargner à une vieille femme plusieurs kilomètres de course inutile, mais il est bien résolu à n'en rien faire ; qu'elle marche donc ! « ça lui exercera les jambes ! »

Dupont est intelligent, d'une intelligence claire et sûre d'elle-même ; il comprend très bien ses procédés de travail et les raisons pour lesquelles il faut y recourir; et il les expose avec une précision parfaite : il a analysé son travail et ses modalités, il les a réfléchies et il les raisonne. Il m'enseigne très clairement tout ce que je dois faire, et cet enseignement pratique apparaît comme nécessaire pour les actes les plus simples : loin d'être conformes à nos mouvements spontanés, ces actes se révèlent comme le produit d'une élaboration lointaine, constituant une tradition professionnelle que transmettent les anciens. Les résistances naturelles que je dois m'efforcer de vaincre mettent en évidence la force et l'excellence de l'éducation professionnelle reçue, dans le milieu familial, par les enfants.

Dupont montre la même sûreté de jugement pour toutes les choses qui l'entourent, dans la familiarité desquelles s'écoule sa vie et sur lesquelles se portent sans cesse ses méditations. Aimant son métier, il s'attriste parce que l'on ne forme plus de bons ouvriers et parce que les jeunes gens désertent la campagne. Aimant sa province, il n'accueille qu'avec réserve les émigrés

des provinces voisines, mais il les accueille parce qu'ils sont Français. Aimant son pays, il souffre de le voir envahi par la main-d'œuvre étrangère, appauvri, pillé par les autres peuples (i). Il regrette un morcellement excessif de la terre et surtout un éparpillementdes parcelles qui en rendent l'exploitation plus difficile et plus onéreuse. Pour les lois qui concernent les intérêts privés d'une catégorie sociale, comme la loi des retraites de la vieillesse, il estime que l'on devrait consulter ses

I. a Les ouvriers belges qui ont l'habitude de faire la moisson dans les départements du Nord de la France vont avoir des concurrents qui viennent de Pologne, Il en est arrivé plusieurs centaines embauchés par de gros cultivateurs de l'Aisne et de l'Oise.

« Les difficultés entre les propriétaires français et nos moissonneurs sont venus à propos des salaires, qui cependant sont fort élevés puisqu'ils atteignent douze à quinze francs par jour. Il est vrai que ces travailleurs se mettent au travail à trois heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, avec une heure et demie de repos pour le dîner de midi et une demi-heure pour ^e goûter de quatre heures.

« C'est alors que les cultivateurs ont fait venir des moissonneurs de la Pologne, et l'essai aurait donné de bons résultats. Seulement les curés les accompagnent, car ces Polonais ne travaillent que sous l'œil du prêtre ; abandonnés, ils se débandent et courent aux cabarets.

« La moisson finie, ils retournent dans leur pays avec de sérieuses économies. Ce sont des salaires qui jusqu'à présent venaient en Belgique. »

(Le Réveil du Nord, 19 août 1912.)

représentants, par exemple les conseils des arrondissements et des commîmes ; cette opinion n'enveloppe pas seulement larevendication des libertés locales contre un pouvoir central absorbant, mais aussi la double affirmation que le statut personnel des habitants d'une région ou des membres d'une profession doit être leur œuvre propre et que le rôle des lois consiste, non pas à imposer arbitrairement des usages, mais à formuler ceux qu'a vérifiés et éprouvés l'expérience de plusieurs générations, c'est-à-dire leur coutume.

Mais, si peu qu'il franchisse les limites les plus larges de son petit horizon, sa pensée vacille. Il estime qu' (( il faut une guerre civile ». Il énonce très fermement cette opinion sans que l'on discerne comment il se la justifie ni ce qu'il entend exactement par là. Deux idées peut-être se mélangent dans son esprit : celle de guerre entre Français, qui est le résidu des prédications électorales du socialiste francmaçon YioUette, député de Dreux ; et aussi, puisqu'il invective les parlementaires et les traite de voleurs, l'idée d'une guerre contre ces voleurs. Cette dernière conclusion serait logique : mais les déclanchements do la colère populaire ne se font pas toujours conformément à la logique, car Fidée qui les provoque est ordinairement confuse ; et serait-elle claire qu'il resterait à se demander si la délivrance ne pourrait s'obtenir lâv d'autres procédés qui nous épargneraient les frais redoutables d'une guerre intérieure.

Si donc l'intelligence de mon tâcheron éclate dans les choses de son métier ou les intérêts immédiats de sa terre natale qu'il connaît à fond, elle vacille, s'obscurcit, s'éteint toutes les fois qu'il aborde un sujet étranger à son expérience ou qui la dépasse: son intelligence est étroite comme son expérience même. Ainsi, il ne faut pas s'attarder à l'écouter raisonner sur la médecine, et il ne disserterait pas mieux sur la politique, la philosophie ou la religion que sur l'étiologie de la méningite.

Mais même alors il peut arriver que, docile à ses habitudes de prudence, il sache écouter, retenir et méditer. Il apparaît ainsi comme susceptible d'acquérir un sensible développement intellectuel ; il est capable de progrès. On peut donc dire de ce modeste ouvrier agricole, journalier de village, qu'il est admirablement doué.

Son cas est loin d'être exceptionnel : les gens qui vivent autour de lui apparaissent semblables à lui, participant à ses qualités comme à ses défauts. Le milieu régional et professionnel agit sur chacun d'eux pour le modeler serablablement ; son action éducative met sur tous une marque qui est la même ; les spécifications individuelles se résolvent en détails qui, le plus souvent, ne présentent qu'un moindre intérêt. L'ouvrier agricole Dupont, journalier de village, et les petites gens qui l'entourent, investis de solides qualités d'intelligence et de caractère — ainsi qu'en

léral tous ceux qui soat nés sur notre sol —

iltendent que culture et sage direction pour redevenir les fermes colonnes sur lesquelles s'édifiera dans l'avenir la grandeur qu'a connue autrefois notre race.

Mais toutes les forces malfaisantes sont liguées et déchaînées contre ces hommes des champs. L'éthylisme est répandu chez eux. La débauche a envahi leurs villages. Le malthusianisme est pratiqué : le fermier a UQ fils unique et un unique petit-fils ; un débitant n'a qu*un fils ; l'autre n'en a pas ; les enfants sont malingres et mal élevés. La dégénérescence est physique et morale.

Cette étude de la moisson appelle deux remarques d'ordre général :

I** Le travail se ralentit ou cesse lorsque se ralentit ou cesse la surveillance. Nous le constatons ici comme dans la Brie, comme dans les milieux industriels ; quoique laborieux, le tâcheron Dupont a besoin d'clre mis en garde contre lui-même ; la crainte de ne pas contenter le fermier, qui lui donne du travail à la tâche et en surveille l'exécution, l'incite sans cesse à l'accomplir vite et bien. L'homme ne se donnant du mal que pressé par la nécessité ou stimulé par l'intérêt, il est nécessaire que son travail soit soumis à une discipline. Cela peut paraître une vérité d'évidence. Cette vérité était cependant méconnue. Depuis de longues années on nous assurait que le travail pouvait et devait s'accomplir dans la liberté et dans la joie : on enlen-

dait par là que son rendement s'accroîtrait à mesure que diminuerait le contrôle et atteindrait le maximum lorsque tout contrôle et toute sanction auraient disparu. On édifiait une doctrine sur cette absurdité : c'est qu'alors on entendait construire la Cité sans se préoccuper de certaines exigences du réel ou même en les niant de parti pris. 11 était donc nécessaire de faire retour à Fétude immédiate du réel pour en recevoir la leçon des certitudes premières.

2° L'analyse des caractères des cultivateurs de Voves et de Dancourt, des louées de Chartres et Dreux, nous montre que le mal ne se rencontre pas seulement dans les institutions, mais aussi dans les hommes eux-mêmes ; leurs défauts, leurs vices altèrent le fonctionnement de la vie sociale. Il ne suffit donc pas d'agir du dehors sur les hommes parla contrainte des lois ; il faut agir aussi au-dedans d'eux-mêmes : seules, les forces spirituelles dont la société religieuse dispose peuvent susciter dans leur âme Feffort efficace vers le mieux. Cette vérité, oubliée dans les contro verses d'école ou paradoxalement rejetée, s'impose à l'observateur des réaUtés. Ces gens de la campagne sont aussi libres que possible ; le minimum de contrainte sociale pèse sur eux , leur individualité est vigoureuse et très jalouse d'elle-même ; ils ne sont pas victimes des institutions capitalistes, de la discipline des casernes industrielles, de la promiscuité des usines et des faubourgs. Cependant la coupe de leurs

Tl^ices deboi

ices déborde. Et ce sont toujours les mêmes : âpreté au gain, égoïsme, mensonge, vol, envie, haine, ivrognerie, débauche. Les institutions ne sont donc pas seules à corrompre les hommes : l'homme trouve dans les bas-fonds. de sa nature de quoi se corrompre luimême. Pas plus qu'il n'est tout à fait mauvais, l'homme n'est naturellement bon.

§ I . ~ En quête de travail

Narbonne

...Les mêmes campagnes qu'en Espagne, sous le même ciel... Les mêmes vieilles cités : rues étroites 011 se réfugie Tombre fraîche; chaussée armée de durs cailloux ; toits plats dont les tuiles décolorées font paraître plus bleu le ciel ; porches solennels et vétustés, façades somptueuses et délabrées; de la poussière et des ruines, du soleil et de la joie... Jour ouvrable, et tout Narbonne est dehors, emplit rues, promenades et places, magasins, cafés, cause, flâne, se repose sur les bancs à l'ombre des platanes, et même travaille.. . Ils sont tous d'allure vive et souple, de visage ouvert, d'intelligence alerte, d'ima-

gination prompte. Ils doivent tirer, d'un coup, d'une idée, d'un sentiment^ d'une image, toutes ses conséquences et les pousser à l'extrême. Leur tendance à l'exagération se trahit couramment. Un homme conte qu'il a donné à un adversaire un coup de poing, un seul : « Un seul! mais je l'ai démoli ! » Des affiches, annonçant une fête de quartier, ne portent pas qu'il y aura illumination, mais <( illumination Jéeriqae des rues ». Mais ils sont poUs, accueillants, affables; ils parlent le chaud et chatoyant langage qu'ils aiment et qu'à faire entendre ils font aussitôt aimer ; presque seule résonne cette langue harmonieuse et sonore à laquelle les voix bien timbrées donnent tout son prix. Ses affinités avec le catalan permettent que l'on se comprenne, sans trop d'efforts, des deux côtés des Pyrénées-Orientales, et, grâce à ses analogies avec le castillan, les Espagnols l'acquièrent après un léger effort adaptateur : aussi sont-ils en grand nombre fixés en Languedoc et aussi en Gascogne. Mais, pendant l'été, c'est par troupes qu'ils émigrent chez nous : occupés dans les fabriques de leur pays au cours des mauvais mois de Tannée, ils viennent, en été, travailler dans le midi de la France comme les Flamands dans le nord. Leur rôle est le même : ils suppléent à l'insuffisance de notre main-d'œuvre, à la dépopulation de nos campagnes. En Languedoc, l'Espagnol n'est pas dépaysé : il retrouve les horizons familiers, le même aspect des villes, une race à peine

dilîérente de la sienne, une langue très proche de sa langue, et jusqu'à certains éléments de son costume, les espadrilles, les chemiseltes de toile de couleur à plastrons plissés, la petite blouse courte, souvent les pantalons pinces au\ hanches, les sarraux de jeunes garçons, à damier bleu clair et blanc, ouverts sur la poitrine .

Les étroites similitudes de caractère entre le Languedocien et l'Espagnol suffisent à faire penser que l'évolution politique et sociale, morale et religieuse, parcourue par le premier en une ou deux générations, pourrait l'être en quelques brèves années par le second. Au reste, le même outillage transformateur (i) agit sur l'Espagnol comme sur nos méridionaux : nos provinces du midi ont été dévastées par une presse dont l'information, la rédaction et la propagation étaient admirablement organisées ; en Espagne, la presse anticléricale présente cette même supériorité ; ello poursuit jusqu'en France les émigrants ; s'ils veulent connaître ce qui se passe dans leur pays, ils ne trouvent à acheter que El Progreso et El Libéral ; à Béziers, je verrai les émigrants lire ces journaux sur les bancs du boulevard où l'on embauche les vendangeurs.

1 . A côté du jourcial, l'afEche. Dés placat-ds annonçant l'exhibition du singe Consul en exposent le portrait (l'animal est vêtu en gentleman) avec celte légende : « Je suis Consul, de la racQ « qui a créé l'humanitéé »

Les inforuialions que je recueille de divers côtés ne sont pas favorables à mes projets : depuis quinze jours déjà, m'assure-t-on, on vendange en Gerdagne (i) ; à Narbonne, la récolte est compromise par la maladie; il y a peu de raisin ; on demande peu de vendangeurs et les salaires restent bas. Au contraire, à Béziers, la récolte, me dit-on, est abondante et la vendange va commencer dans deux jours ; les salaires s'élèveraient à trois francs avec la nourriture et quatre francs cinquante sans nourriture; mais on ajoute que les ouvriers réclameront cinq francs sous menace de faire grève ; à Nîmes et à Montpellier, oii on leur en offre cinq, ils en demanderaient six.

Je cherche un gîte pour la nuit et ne trouve qu'une misérable auberge où l'on puisse coucher pour cinquanfe centimes. Je pénètre dans une salle basse, obscure et sale, où une demi-douzaine d'individus de mauvais aspect discutaient, autour d'un litre vide, de choses où il était question de la police; ils baissent la voix lorsque je parais. Le patron me conduit dans une chambre étroite, prenant jour sur une cour par une demi- fenêtre haut juchée et garnie de barreaux de fer; le mobilier se compose d'une petite table avec une cuvette sale et une cruche sans eau, et de deux

I , Dans la région de Béziers, mes compagnons de travail me diront, au contraire, que les vendanges, plus tardives à Perpignan, s'y feront quinze jours après que les vendanges en Languedoc seront terminées.

lits malpropres hantés par de nombreux insectes. A peine suis-je couché que Ton introduit un autre client de hasard, chassé dans ce repaire par la pluie : un grand et fort gaillard à tête de rôdeur et dont toute la fortune semble se résumer en une casquette crasseuse, des espadrilles, un veston de toile, un pantalon de velours et une chemise.

Le logement est un grave problème pour l'ouvrier de passage ou en quête de travail : il ne trouve pas toujours un abri pour cinquante centimes, et ce qu'on lui ofïre à ce prix est infect.

Au matiUj je me rends par chemin de fer à Béziers.

Béziers

Un laitier me conseille de me rendre « à la Bourse f< du travail ; là, on vous indiquera le domaine qui a

besoin de vendangeurs ; avec un billet du secrétaire, a vous y serez reçu. »

A travers les ruelles tortueuses qui grimpent sur l'abrupte colline couronnée par la cathédrale à mâchicoulis et créneaux, je cherche la Bourse du travail; je ne découvre son modeste local qu'aidé de renseignements recueillis çà et là, et grâce à l'amabilité de pasints qui se dérangent de leur chemin et m'accompagnent quelques instants pour m'en faciliter la décou-

verte. Course inutile: je me présente trop tard; on ne connaît plus de propriétaire qui ait besoin de travailleurs ; la vendange commence après-demain ; le nombre des cbômeurs était si grand que l'embauchage de vignerons a été facile. Le secrétaire me conseille de me rendre, le lendemain matin, de sept heures à onze heures, sur les allées Riquet et d'attendre les propriétaires qui viennent y chercher les gens dont ils peuvent encore avoir besoin.

C'est auprès de la statue de Riquet que se tient ce marché du travail. Bien que la journée s'achève, de nombreux Espagnols attendent encore, sur les bancs de l'avenue, Fembauchage espéré. Placardée sur un arbre, une affiche rouge du Syndicat des vignerons rappelle aux ouvriers que les prix ont été fixés, pour la journée de huit heures, au tarif suivant;

Hommes 5 fr. et 3 litres de vin ;

Femmes 3 fr. et i litre de vin ;

Hommes nourris. . 3 fr. 5o et vin à volonté ;

Femmes nourries. 2 fr. 75 et vin à volonté.

A un ouvrier biterrois qui revient de son travail je demande s'il connaît, soit un domaine oii j'aurais chance d'être embauché, soit un village oii l'on manquerait de bras. « Non^ répond-il. Mais, demain tt dimanche, ne manquez pas de passer ici votre mati- (( née. Les propriétaires des environs y viennent cher- {( cher des ouvriers: Si vous n'êtes pas pris, vous irez

LA VENDAiNGE EN LANGUEDOC 215

(Mimdi voir dans les domaines situés sur la route de (( Béziers à la mer; la recolle y est 1res ijelle, et il peut « manquer un iionuiie par-ci par-là. ))

Un autre Biterrois m'indique un restaurant et un hôtel bon marché : il prend même soin de m')' conduire. Je puis dîner avec deux portions de viande et deux verres de vin pour soixante-quinze centimes. Mais on m'assure que je ne trouverai pas à coucher à des prix inférieurs à un franc ; et, même pour cette somme, je ne puis obtenir dans l'hôtel, qui est plein, que le deuxième lit d'une chambre dont l'autre lit est occupé. Dépenser un franc pour dormir est un luxe qui n'est guère à la portée des sans-travail : je me l'offre cependant ; les autres auront passé la nuit sur un banc des allées, si la police les y a tolérés; sinon, dans quel trou ont-ils trouvé un gîte?...

Le dimanche matin, près de trois cents hommes, dont un bon tiers d'Espagnols,, et deux douzaines de femmes sont réunis aux allées Riquet dans l'espoir de louer leurs bras. Il y a là quelques chemineaux, gens du Nord aux cheveux blonds et au langage sans accent ; quelques déclassés à vêtements bourgeois, élimes et graisseux, quelques ouvriers qui gagnèrent autrefois de forts salaires et ont gardé de ces temps-là un faux-col, une cravate, un veston de coupe « Fashionable House » ; des ouvriers en vêtements d'atelier,des gens en blouse, des voyous, des familles entières. Quelques visages sont ravagés et creusés par les jeûnes,

la fatigue des longues marches sans but certain et des nuits passées dehors, sur un banc, un trottoir, le revers d'un fossé.

Et il ne se produit pas dix demandes ! Et Ton demande, pour un homme, trois femmes! Alors des hommes interpellent les propriétaires ou leurs recruteurs ; « Eh bien ! puisqu'il ne faut pas de porteurs, c( raais seulement des coupeuses et que vous n'en (( trouvez pas, nous acceptons de faire le travail des «: femmes et pour le salaire des femmes! » Mais les embaucheurs leur répondent : « Non, car nous nour- (( rissons, et un homme mange plus qu'une femme. » Et j'apprends que, par la nourriture, il faut entendre le café le matin et la soupe à midi et le soir. Quant au salaire, il est de trente-cinq sous. Un seul propriétaire a offert deux francs pour les femmes et deux francs cinquante pour les hommes. Un autre, qui n'a offert que vingt-cinq sous, a été accueilli par des rires, des lazzis et des injures. La loi de l'offre et de la demande a repris son empire en dépit de l'affiche rouge qui proclame le tarif syndical : les bras s'offrent de toutes parts; on les demande à peine, et demain l'on vendangera partout.

Il est vrai que^ dans les groupes, on se souffle à l'oreille : «. Peu importe le prix qu'ils disent ou qu'ils «ne disent pas. Acceptons l'embauchage sans fixer (( de salaire. Il y a le tarif affiché : cela suffit. Le jour « de la paye, si le patron n'allonge pas le salaire

(( syndical, on refuse l'argent et on menace d'aller aux a prudhommes. Alors, soyons tranquilles : ils casce queront. )) Mais on se rend compte, malgré tout, que ces assurances verbales n'ont d autre garantie qu'une espérance.

Un homme se plaint de la mauvaise foi des patrons. Il a été embauché, la veille, avec plusieurs amis, pour deux francs et la nourriture, par un propriétaire qui demeure à vingt-huit kilomètres de Béziers. Le voyage en chemin de fer leur a été payé. Mais, arrivés à destination, ils apprennent que ce sera deux francs sans la nourriture. Ils protestent contre ce manque de parole et refusent de commencer le travail dans ces conditions. Le propriétaire déclare alors qu'il ne paiera pas leur voyage de retour, mais finit par céder en les entendant menacer de mettre le feu à sa maison.

Quand un embaucheur parait, on murmure : « Il « va encore prendre des Espagnols I » A un propriétaire on crie ironiquement: c< Pas de Français!... « Surtout ne prenez pas de Français I... » Un des sans-travail me dit, désignant un groupe d'Espagnols assis sur un banc : « Si seulement il n'y avait pas « ceux-là I... Mais ils acceptent des salaires inférieurs « aux prix du tarif et se nourrissent de pain et d'eau ! . . . « Nous ne pouvons pas nous contenter de cela, nous (( autres !... »

UnBiterrois qui attend un embauchage me demande : c( Et vous, d'où venez- vous? — De Lyon. — Où

(( est-ce que ça se trouve? » Je le lui explique aussi clairement que possible. « Ah ! fait-il. Moi, j'aurais « cru que c'était une ville-frontière, sur la frontière (( italienne ou la frontière espagnole... » C'est un garçon de dix-huit ans, un des bénéficiaires de la laïque obligatoire.

Comme tant d'autres, lorsque le soir arrive, je ne suis pas embauché. Le lendemain, dès sept heures du matin, une centaine d'hommes attendent encore, près de la statue de Riquet, contre toute espérance.

Puisque la fortune ne vient pas à nous, tentons de courir après elle.

Aux ENVIRONS DE BÉZIERS

Je me rends, à sept ou huit kilomètres de la ville, à un village caché derrière un rideau de platanes. Tout alentour, à perte de vue, s'étale l'immensité de ces vignobles dont se couvrent, presque à l'exclusion de toute autre culture, plusieurs départements. Les rues du village sont désertes, les maisons closes ; il y règne, comme dans la campagne même, une chaleur lourde, écrasante, bien qu'il ait plu toute la nuit et -que, depuis le matin, les nuages aient transformé le ciel du Languedoc en une mer de nuées grises. Sur la façade d'un bâtiment, des lettres tricolores, hautes de deux

mètres, annoncent « l'école laïque de filles ». Sur une bâtisse voisine, plusieurs rangs superposés de lettres aussi vastes, mais noires, entourent l'arc d'un porche: (( Propriété communale. Liberté, égalité, fraternité. (( République française. » C'est l'église.

J'avise un homme, au rebord d'un trottoir. Son veston jeté comme une draperie sur l'épaule, immobile en la pose décorative d'une statue, il regarde passer le vent : « Connaissez-vous dans le pays quelft que propriétaire qui ait besoin de vendangeurs? » Sans altérer l'harmonie de ses lignes, la vivante statue m'avoue n'en rien savoir.

Un peu plus loin, dans une vaste cour au fond de laquelle s'ouvre un pressoir, j'aperçois une femme et lui pose la même question. « Oui ! répond elle. Allez « par cette rue chez Mme Mase : ils ont besoin de « quelqu'un. » Une petite grille poussée, je pénètre dans une petite cour oii une femme, de physionomie avenante, est assise auprès de deux jeunes filles. « Oh ! « le pôvre ! s'exclame-t-elle en se levant. A l'instant « même, je viens d'embaucher l'homme qui man- « quait ! )) Au-dessus de leur ouvrage, les deux jeunes filles lèvent un grand nez impérieux, de longs yeux noirs comme la nuit, des cheveux tordus en une masse sombre et lourde. Sur le conseil de leur mère, je me rends au café qui s'ouvre en face de leur maison. Mais on n'y a point entendu dire que personne eût besoin de qui que ce fût, et l'on ajoute : « S'il

« était nécessaire d'embaucher un homme, nous le « saurions ici. »

Alors, avisant à l'autre extrémité de la plaine rayée de vignes un village dont les maisons hautes se serrent sur une colline abruple autour d'un donjon carré, très élancé, très mince, qui domine les vallées vertes et nues et la ligne nue et grise des coteaux — une sorte de nid d'aigle, de forteresse rude qui semble transportée des monts d'Etrurie, arrachée aux remparls de Corneto, — je marche sous le ciel pesant, à travers les vignobles sans fin, jusqu'à la petite cité méfiante. Je rencontre des groupes de vendangeurs au travail, des autobus, des diligences, des charrettes chargées de raisins, des chemineaux français ou espagnols... Midi est passé depuis longtemps lorsque je parviens au village : j'ai faim et n'aperçois aucune auberge. La patronne d'un petit café s'écrie : « Si c( vous voulez acheter du pain et de la viande, Je vous « la ferai cuire ! Il faut bien se rendre service, diannc( tré ! )) La bouchère n'a plus de viande fraîche ; tout en me pesant pour huit sous de charcuterie : « Vous cherchez du travail?... Eh bien ! adressez- vous c( un peu plus bas, à la maison dont vous voyez « la grille : ils ont besoin de quelqu'un. » Je m'y rends : mais c'est une femme, une coupeuse, que l'on cherche.

Je retourne au café du village avec mes huit sous de charcuterie et mes deux sous de pain. La patronne

se récrie : « Ah ! je vous aurais bien fait cuire de la (c viande! » Je lui demande un demi-litre de vin. Elle se lamente sur son augmentation de prix. Je lui fais observer que « le Midi se plaignait, les années « précédentes, de ne pas le vendre assez cher ». Sans prêter attention à cette remarque, elle continue de se répandre en plaintes sonores : « Oui ! dire que Ton « avait le vin à deux sous le litre !... Tout le monde « en pouvait boire I... Mais maintenant, il atteint « huit sous et va augmenter encore!... Non ! vendre c< le vin huit sous, je ne peux pas!... je ne peux (( pas !... C'est comme si Ton m'arrachait quelque « chose !... J'aime mieux n'en plus vendre du tout I... « — Alors, que vendrez-vous donc? — Je vous dis « que j'aime mieux ne plus en vendre!... » Cette attestation solennelle ne l'empêche pas de me prendre très froidement et très résolument vingt centimes pour le demi-litre que je n'ai pas bu tout entier.

En me dirigeant vers un autre village, situé à quelques kilomètres plus loin, j'offre mes services à deux petits et à deux grands propriétaires, sans aucun succès : leur personnel est au complet. Au village, même déception : deux petits propriétaires ont, le matin même, complété leur personnel. Par manière de compensation, je puis me nourrir de la lecture d'afiiches électorales déjà anciennes où Lafferre continue de se présenter comme le candidat d'un parti nouveau, celui de « la discipline républicaine », et

où (( Tavant-garde socialiste de Béziers proclame la i( déchéance de tous les partis rétrogrades ». Maintenant, il me faut battre en retraite en jetant un regard de regret sur les vastes porches et les amples cours de fermes qui semblent autant de posadas, mais oii je me suis présenté quelques jours trop tard. J'ai parcouru une quinzaine de kilomètres pour offrir mes services à huit reprises et toujours en vain.

Le lendemain, le chemin de fer me conduit au voisinage d'un gros village viticole. A ses abords, je passe devant un porche surmonté d'une inscription géante qu^une ampoule électrique, encore allumée à midi, éclairait : « Maison du peuple. A tous. Pour tous. « Liberté, Égalité, Fraternité. » Puis se succèdent un c( Grand Hôtel » et de nombreux « Grand Café n, et, annoncée par des lettres énormes, une ce Université « populaire. Progrès social par la scène, le livre et la (( conférence. » Ailleurs, des affiches annoncent qu'une représentation théâtrale sera donnée en la a Ville de... )) qui n'est autre que le village même. Dans plusieurs boutiques et maisons et à divers passants je demande si l'on connaît quelque propriétaire qui aurait encore besoin d'un homme pour la vendange. On me répond avec politesse, amabilité, enthousiasme : « Non ! Mais vous trouverez peut-être tout de même! « Demandez donc un peu plus loin. Si nous avions « eu besoin de vous, c'eût été avec plaisir. » On se dérange même et l'on m'accompagne pour me dcsi-

gaer la maison où je dois m'adregser. Dans un petit cabaret-restaurant, on nje conseille d'attendre la nuit : « C'est à ce moment-là, la journée de travail terminée, « que Ton vient demander l'ouvrier dont on peut avoir « besoin pour le lendemain. » Toutes ces voix chantent et claironnent l'espoir. De fait, à la fin du jour, la patronne du restaurant m'envoie chez un petit propriétaire qui lui a demandé un ouvrier. Je m'y rends aussitôt : l'homme dont on avait besoin avait été trouvé et engagé quelques minutes auparavant! Mais on a entendu dire qu'un autre petit propriétaire, non loin de là, avait, lui aussi, besoin d'un ouvrier, et l'on prend la peine de me conduire jusqu'au coin de la rue voisine pour me montrer sa maison . J'y suis embauché sur-le-champ, à raison de quatre francs et trois litres de vin, mais sans la nourriture ni le logement. Il me recommande d'être bien exact le lendemain matin, à six heures : « C'est sérieux? Nous pouvons compter sur vous? rt J'en donne l'assurance. « C'est que, « poursuit-il, beaucoup promettent et ne reviennent (( pas. )) La veille, il avait embauché un chemineau qui s'était fait donner un morceau de pain et n'avait plus reparu.

Il est de règle, m'assure ensui te la patronne du restaurant et logeuse, de faire payer une indemnité de logement par le propriétaire qui ne peut ou ne veut loger chez lui ses ouvriers. Mais j'apprends, un peu plus tard, que ce n'est pas du tout une règle ; c'est une conven-

tien, tantôt acceptée et tantôt rejetée. Il arrive également que certains propriétaires paient les porteurs quatre francs cinquante et non quatre francs.

Je loue au restaurant, pour cinquante centimes par jour, un cabinet sombre, étroit, meublé d'un lit, d'une chaise et d'une petite table de toilette. Ce mobilier rudimentaire, les chambres et le débit sont fort maipropres, comme la plupart des maisons ou restaurants de ces pays méridionaux. Deux paillasses bizarrement boss<îlées garnissent le petit lit de bois. Un débris d'indienne déchirée et crasseuse est jetée sur une étroite table de bois noirci par l'usage et semé de débris de bougie fondue et de cendres de cigarette ; le pavé est taché et poussiéreux ; les murs n'ont pas été reblanchis depuis de longues années ; un simple rideau de toile, servant de porte, m'isole du palier. Mais je suis éclairé par la lumière électrique que des fils distribuent dans tous les villages de la région. La petite salle du restaurant n'est pas mieux tenue et la cuisine est d'une saleté répugnante. La nourriture est fort chère et ne vaut rien ; un verre de vin, un peu de pain, quelques pommes en ragoût mal préparées et deux doigts de mauvaise viande composent mon dîner, qui me revient à dix-huit sous.

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