‹ L'ouvrier agricole; observations vécuesChapitre 8 sur 15 · PORTEUR · texte numérisé non relu

PORTEUR

Le petit propriétaire qui m'a embauché emploie un homme à la cave, un charretier, deux porteurs et huit coupeurs. Ces derniers, payés deux francs vingtcinq, comprennent cinq femmes, deux enfanls et un homme, un chemineau embauché la veille au soir ; il est Piémontais ; les pieds nus dans des bottines crevées, le chef couvert d'un ignoble chapeau crasseux, vêtu d'une chemise sans manches et d'un complet fantaisie qui a perdu sa couleur et s'est enrichi de taches et de trous, il se prétend « commerçant » ; on lui demande : « En quoi ? » Il répond : « En papier à lettres. » Dès le deuxième jour, il disparaît.

Tous mes compagnons de travail sont gens du village, à l'exception de l'autre porteur, Languedocien de la montagne descendu dans la plaine pour la vendange, un gavatch comme ils disent en leur langue, bel homme de cinquante ans sonnés et qui ne semble touché que par la quarantaine. Il sait que plusieurs autres petits propriétaires du village cherchent des ouvriers ; mais ils ne prennent pas soin d'aller les

eaibaucher au marché à bras des allées Riquet ni de les demander à la Bourse du travail. Ainsi, les uns cherchent du travail, les autres des travailleurs, et ils ne se trouvent qu'au hasard de la rencontre : aucune organisation régulière, permanente, connue des intéressés, ne les met en rapport pour la satisfaction de leurs besoins réciproques et le règlement de leurs intérêts communs.

Je tâche, sans succès du reste, d'expliquer à mon camarade — porteur qui a cependant l'intelligence souple et vive de ce pays-ci — l'utilité qu'il y aurait à combler cette lacune : une organisation professionnelle de la viticulture permettrait de concentrer toutes les demandes et oiTres de travail de la région, mettrait en rapport tous les employeurs et employés, dirigerait méthodiquement sur des localités déterminées, pour un temps donné, les bras dont on y a besoin, éviterait ainsi, aux uns de ne pas trouver la main-d'œuvre nécessaire, aux autres de perdre temps, peine, argent, à des attentes vaines ou à des recherches conduites au hasard, longues, coûteuses, décourageantes. Mon compagnon ne paraît rien entendre à ces explications ni même s'y intéresser ; cet homme au langage abondant, élégant et facile, reste muet ; son esprit alerte semble tomber de sommeil. Comme je le pressé d'émettre une opinion : « Ah I oui ! fait-il d'un air (( vague et condescendant, j'ai vu cela, en effet, à Car- <( cassonne, un jour de foire. Beaucoup de monde

(( était rassemblé ; je me suis rapproché en curieux ; « on louait des ouvriers agricoles. — Non ! Il s'agi- « ruit de réaliser enliri cette organisation du travail « que l'on a inutilement attendue des Bourses du tra- « vuil... » Mais je me suis tu : il était déjà retombé dans une vague rêverie.

On s'imagine à tort, assez communément, que tous les vignobles du Languedoc appartiennent à de grands propriétaires. A côté des grands domaines, existent de nombreuses propriétés petites ou moyennes dont les posi-esseurs habitent les maisons bourgeoises des villages. Mais depuis la destruction par le phylloxéra des anciens vignobles dont la reconstitution a exigé d'importants capitaux, le lopin de terre de l'ouvrier des champs, la toute petite vigne qui lui fournissait sa provision de vin annuelle, cette humble forme de propriété a trop souvent disparu, et le nombre des salariés travaillant sur un sol qui ne leur appartient pas s'est accru sensiblement. La substftulion du lien personnel au lien réel détermine en eux un déplacement do perspective : ils prennent plus vivement conscieiice de la séparation entre leurs intérêts et l'intérêt du propriétaire que de la collaboration du travail manuel avec le travail d'organisation et de direction ; ils se sentent réduits à un instrument de production, à un outil aux mains des possédants ; les difficultés de l'existence ne leur semblent plus attribuables aux caprices des saisons ou au jeu des forces

naturelles, mais à leurs seuls employeurs, et le grief tourne aisément au conflit.

Mon patron est un fnstituteur et un modeste propriétaire: il surveille le travail ; sa femme coupe les raisins avec les ouvrières ;son fils aide les uns et les autres, tantôt à la cuve, tantôt à la vigne. Le montagnard languedocien avec lequel je remplis l'office de porteur et qui, dans son village, est chef d'exploitation, petit fermier producteur de blé, de betteraves, de pommes de terre, et éleveur de bétail, par cela seul qu'il devient momentanément, dans la plaine, un salarié, sent, raisonne et agit aussitôt' en salarié: « Ne nous « pressons pas, me dit-il très souvent, il ne faut pas « se tuer pour le patron. » 11 travaille consciencieusement, il accomplit toute la tâche que Ton attend de lui, mais avec une certaine réserve : il estime qu'il serait capable de fournir plus d'efforts, mais qu'il n'y est pas tenu, travaillant pour un autre. Bien souvent il regarde sa montre, ayant hâte que la journée soit finie. Si la patronne, nous voyant attendre que du raisin soit coupé en quantité suffisante, fait signe d'aller aider les coupeuses, il se garde de bouger, grommelant : « Appelle ! appelle toujours I je n'ai « rien entendu. Chacun sa besogne : j'ai à porter, (( non à couper, et j'en ai assez à faire comme cela ! »

Et certes, notre besogne est lourde. Encore le temps est-il à souhait : il ne pleut pas, et l'ardeur du soleil,

li doit être parfois écrasante dans cette plaine entourée de collines pierreuses, se trouve en ce moment tempérée par une fraîche et forte brise. Mais, dans notre journée, nous avons tiré de la charrette plus de soixante-dix comportes vides, porté à travers vignes, à une distance de cinquante à deux cents mètres, ces mêmes comportes pleines, et nous les avons chargées sur la charrette. Or, la comporte, dans laquelle coupeurs et coupeuses versent les grappes dont ils ont empli leurs seaux de zinc qu'ils appellent, en français, des a paniers » et « ferrait » dans leur langue, est une sorte de cuve de bois, profonde, massive, lourde de douze à quinze kilos lorsqu'elle est vide et qui, pleine de raisin tassée en pèse plus de quatre-vingts. Les porteurs passent deux perches sous deux oreilles latérales et amènent leur fardeau jusqu'au chemin où la charrette viendra charger.

Ce travail occasionne une assez grande fatigue ; le corps s'y assouplit plus vite que les mains ne se durcissent au contact du bois ; au bout de quelques heures, la dizaine d'ampoules, qui s'étaient immédiatement formées, crevaient, et il me fallait, la chair à vif, poursuivre ma lâche. Les vignerons et, d'une façon générale, les cultivateurs n'ayant pas à redouter cet inconvénient, nul n'a jamais songé à recourir à l'emploi de bretelles qui, en rejetant sur les épaules du porteur une bonne partie du poids de la comporte, soulageraient d'une manière appréciable ses mains et aussi ses bras.

En me servant à cet effet d'une forte corde, je diminue ma fatigue notablement.

Le gouvernement, s'il y était amené par quelque combinaison de politique électorale, n'hésiterait pas à promettre de contraindre, par une loi « ouvrière », les patrons à fournir à leurs salariés des bretelles u humanitaires n. Les écrits et les discours de ses agents célébreraient à ce sujet le progrès laïque, l'émancipation de la conscience humaine et le triomphe de la démocratie. Pour saturés qu'ils soient de ce verbiage, les électeurs de cette province y croient encore avec ferveur. La Dépêche de Toulouse circule dans les plus pauvres maisons des moindres hameaux et traîne sur toutes les tables de cafés et d'auberges. Aujourd'hui même, dans son article anti-clérical quotidien, elle attaque avec violence Pie X, à la fois parce qu'il a condamné le Sillon et permis à un prêtre français de s'affilier au socialisme unifié I... Le Sabatier signataire de l'article opposait au monstre romain l'angélique souvenir et la haute moralité d'Henri VIII d'Angleterre, de Luther et de Calvin ; le religionnaire Sabalier n'omettait que de louanger la polygamie du roi « réformateur », ses donjons libérateurs et ses bourreaux humanitaires, le glaive charitable des princes allemands à la solde du fou furieux de la Wartburg et les bûchers évangéliques de l'inquisiteur genevois. Le lendemain même, la Dépêche de Touî louse publiait, à la suite d'un article oii Mme Kergo<|

mard, haut fonctionnaire calviniste de l'enseignement primaire neutre, dissertait sur Turgente organisation de l'éducation post-scolaire d'État, un entrefilet maçonnique : le Couvent venait de déclarer que, le cléricalisme poursuivant la guerre contre la science, il n'y aurait d'apaisement possible qu'après la destruction totale du cléricalisme.

Tous ces cris de guerre civile trouvent aisément écho dans ces âmes ardentes où le paganisme antique est toujours prêt à rejaillir sous quelque forme imprévue : manichéisme des Albigeois badigeonné de formules et de rites catholiques, naturalisme maquillé d'Evangile par les faux pasteurs de la prétendue Réforme, anticléricalisme qui s'ajuste comme un faux nez sur les éternels et protéiformes ennemis de lEglise. Au cours de notre travail de vigneron, les poussées de haine et la joie méridionales, colorées et violentes, s'exprimant pêle-mêle, se succèdent ou se mélangent selon le caprice du moment. Lorsque nous partons, le matin, le charretier — homme de quarantecinq à cinquante ans, maigre, nerveux^ grisonnant à peine, teint basané, paupières bistrées, yeux noirs, cerclés de cils épais, grand nez d'aigle à la courbe impérieuse, corps et visage de Sarrasin que l^'pn imagine sans peine portant burnous et turban — pousse son cheval en chantant, a Eh ! oui, s'interrompt-il, (( je chante, car j'ai remarqué que, si je me fais du « mauvais sang le matin, je me trouve encore plus

a mal le soir ! » Lorsqu'il arrive de la cave pour prendre sur le bord de la vigne une nouvelle charge de comportes, il entonne habituellement : « Vivent « Tamour et les tendresses ! » et aussitôt nous conte quelque histoire de curé qui commet des paillardises. Puis on hisse quelques comportes. Lorsque ' le a gavatch », par hasard, manque son élan pour faire sauter sur la charrette le pesant fardeau : « Zou î » s'exclame-t-il. Il recommence avec succès et, tout en reprenant haleine, nous échangeons tous les trois quelques mots : « Je suis né dans la montagne, me c( raconte le charretier. Je l'ai quittée avec huit francs c( en poche. J'ai tout de suite travaillé comme charrec( lier ; je gagnais trois francs cinquante par jour, logé <( et nourri. Mais nous n'étions pas contents quand (( nous n'avions pas, le soir, volé cinq francs au c( patron... » Ce bien mal acquis lui a profité. Il possède une petite vigne et travaille chez un propriétaire ; ses fils ont des bourses au collège et l'un d'eux "sera pasteur... « Mais oui, me dit le gavatch, il est proc( testant ; aussi a-t-il obtenu des bourses pour ses c( deux fils au collège de Béziers. » Et l'instruction qu'ils y reçoivent est si merveilleusement appropriée à leurs pieuses croyances que l'un d'eux rêve de devenir ministre de l'Evangile selon Calvin, a Penh ! fait, « sceptique, le charretier, curé, pasteur, c'est à peu c( près la même chose. »

L'instituteur-patron l'a entendu. Il nous crie avec

vacité : c( La religion protestante marche mieux que la catholique, allez! Les protestants pratiquent leur religion et respectent leur clergé... » A qui la faute, Monsieur l'Instituteur laïque? «... Et si la religion catholique est si mal en point, poursuit il, c'est bien la faute aux curés ! » Après quelques secondes, il reprend, plus agressif: « Un colonel ne vient-il • pas de se permettre de critiquer la République ?... Ah! mais! on l'a révoqué î... C'est pour le duc ^'Orléans qu'il travaille, allez! Les royalistes font « delà propagande en diable !,.. » Alors, c'est un concert d'exclamations ; les coupeuses, le charretier, le porteur crient tous à la fois : ce La République? (( mais ils veulent la faire en Espagne comme en Force tugaU... Et ils vont la faire!. .. car ils voient que ce ça marche bien chez nous !... — Oui !. .. » reprend l'instituteur-patron, et, jetant encore de l'huile sur le feu: ce Eux aussi, ils chassent les moines!... La « République, voyez-vous, est pour les pauvres el le duc d'Orléans pour les riches I — Ah î c'est ça I entonne le chœur des salariés. Oui ! la République <( est pour les pauvres!... — Et toutes les opinions ce politiques doivent être libres! proclame le laïque. ce — Certes ! appuie le charretier, chacun doit penser ce comme il l'entend. — Par conséquent, conclut ce l'instituleur-propriétaire, on a bien fait de révoquer ce ce colonel, car on n'a pas le droit de dire du mal du gouvernement qui vous paie !.., C'est comme

c( l'ouvrier qui ne prend pas l'intérêt du patron pour c( lequel il travaille I... » Il nous dit encore, avec tristesse : c( Les instituteurs ne sont pas assez payés... (( Mais un temps viendra où ils recevront le double... « Songez que les trois quarts meurent poitrinaires c( parce qu'ils sont obligés de parler tout le temps !. . . c( oui! tout le temps! du matin au soir!,.. On ne « résiste que si l'on est très robuste !... »

Le fils du patron, avec qui je reviens un matin de la vigne au village, à l'heure du déjeuner, cherche à me dépeindre la « misère » des propriétaires de vignobles. Je lui disais : « Vous gagnerez de l'argent, cette c( année ; la récolte, en Bourgogne et dans le Bordelais, « est nulle ; le vin sera rare ; il vaut déjà trois ou c( quatre fois ce que vous le vendiez les années précé- « dentés. » Il secoue tristement la tête : c< Ah I povref a Nous ne gagnons rieng ! Vous n'imaginez pas tous c< les frais. Quand nous retrouvons nos débours, c'est « très heureux. Cette année, nous aurons un très petit c( bénéfice, mais presque rieng !... » Et il me vante la fertilité et la richesse des campagnes du centre et du nord de la France, la multitude de leurs arbres fruitiers, l'argent que rapporte la vente de tant de beaux fruits, ce Alors, pourquoi n'en produisez-vous pas ? « Vous en obtiendriez de magnifiques avec cette terre c< et ce climat. — Ah! povre ! voyez-vous, dans ce, c( pays-ci, rien ne rapporte autant que la vigne ; voilà « pourquoi l'on ne veut rien faire autre chose. » Dans]

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lobilité d'espritjil oubliait ce qu'il m'avait dit deux minutes auparavant.

L'après-midi, je répète ses lamentations patronales au porteur de la montagne. Mon compagnon de perches et comportes sourit : « Dans ce pays-ci (la plaine) t « ne croyez jamais ce qu'ils disent. Ce sont des « canailles. Autant de paroles, autant de mensonges. « J'ai connu un homme qui avait acheté une vigne « six cents francs. La première année, alors que le « vin ne se vendait pas et que la crise sévissait sur tout « le Midi, cette vigne lui a rapporté trois cents francs ; ce l'année suivante, quatre cent quatre-vingts ; celle c( année, au prix où est le vin, elle lui en rapportera «douze cents... Tous des menteurs, vous dis-je ! « ... C'est nous, dans la montagne, qui vivons difficic( lementavec notre blé vendu quinze à dix-huit francs, « alors que nous n'avons de bénéfice que s'il en vaut «,plus de vingt... »

Mais le soir même, après dîner, comme nous arpentons à la clarté des ampoules électriques les rues de la « ville » — ainsi que disent les habitants — le gavatch oublieux de la distinction faite entre les mensonges de la plaine plantureuse et de la pauvre montagne, me raconte, en veine de confidences : « Je proc( duis des pommes. Elles se vendent six francs. Mais « j'ai eu la chance de faire connaissance d'un homme « qui est dans les ordres des carés et qui m'a fait ven- (( dre mes pommes à deux couvents. Alors j'ai fait le

c( putain g : je les ai vendues dix-huit francs!... Mais « j'ai fait le putaing I... » Retirantson chapeau, courbant i'échine et contrefaisant unè^oix modeste et douce :« Ma sœur I oui, ma sœur!... » Et il rit: « Ah! il fallait me voir!... Eh bien! pendant quatre « ans, quoiqu'on leur ait offert les mêmes pommes (( à moindre prix, elles n'ont pas voulu les acheter à (( un autre qu'à moi !... Pourquoi? Parce qu'elles ce étaient habituées à moi et avaient confiance, 4out « simplement!... Ah! je riais, le marché conclu! Je « me disais : Faut-il tout de même qu'elles soient c( putain g s ! »

Durant que le raisin se cueille, d'abondantes paroles, sonores et cascadantes, s'échangent entre les rangées de ceps ; tout le vignoble s'anime sous la jolie langue colorée et caressante de cette province. Les femmes ne tarissent pas de détails sur leurs voisins et les gens qu'elles connaissent. Dans la vivacité du dialogue, elles s'arrêtent parfois de couper et lèvent audessus des pieds de vigne leur tête coiffée d'un chapeau de paille noire dont la forme cabriolet rappelle le chapeau de l'Armée du Salut. Et tout à coup, se tournant vers moi, la patronne s'exclame en roulant ses yeux vers le ciel : « Oui ! j'ai perdu un fils de trente « ans !.. Ah ! c'était un^ brav^! Quelqu'un avait be- « soin d'un service : tout de suite il le lui rendait... « Il était dans les Postes... Il allait en France et en « Allemagne... Quand il est mort, on a parlé de lui

c< dans toute la France... et jusqu'en Allemagne où il (c allait I... Ah I c'était un^ brav^ !.. . » Et les larmes « lui viennent aux yeux. Gagné par cette émotion et cette éloquence sentimentale, le gavatch me dit à son tour : « Quand j'ai déclaré que je descendrais dans la c( plaine pour faire la vendange, ils étaient tous « tristes. Et mon fils, lui, il s'est levé deux fois dans « la nuit pour médire : Pourquoi pars-tu?... Ah! c'est « ung brav^, lui I » Et il détourne la tête ; sa voix s'est altérée ; il s'essuie furtivement les yeux. Le silence s'étend sur le vignoble pendant quelques brefs instants.

Vient le temps de la collation. Un garçonnet et une fil'ette, lou pitchoun et la pitchouna, comme ils les appellent, travaillent avec nous. Le jeune garçon dit à sa mère : ce La dernière fois que l'on a été à Bézièss, « sais -tu quel était le numéro de la locomotive .^^.. . « 2 10 ! » La mère aussitôt soupire avec admiration : « Cet enfant, où qu'il aille, il faut qu'il se rende ce compte de tout ! »

Par hasard, il se trouve que, très occupés à manger, tous ensemble se taisent, l'espace d'une minute. Lors on entend le patron, proche notre groupe, s'exclamer d'une voix indignée : « Eh ! quoi ! vous avez donc tout ce dit que vous ne dites plus rien ! » Les caquets jaillissent de plus belle, rattrapant le temps perdu. Il leur faut des mots et des mots, des discours, de l'entrain, de la joie. Une vieille coupeuse, septuagénaire, au visage sillonné de rides, chante des chansonnettes et

récite des vers en taquinant de claques amicales le jeune garçon qui l'avoisine. Un'e des femmes me montre le sommet d'une butte qui nous domine : « C'était un oppidum! » dit-elle fièrement. Et tous hochent la tête en signe approbateur ; un éclair d'orgueil traverse leurs yeux noirs. .. Une belle voix so nore et profonde, harmonieuse et pénétrante comme l'airain des cloches, résonne tout près de nous. Mes compagnons se sont tu. Une femme me souffle à mivoix : « L avez-vous entendu? » Elle me désigne, tout proche sous les oliviers, se reposant de travailler avec sa famille, l'adolescent à la voix puissante et moelleuse : dix-huit ans à peine, un visage qui semble sculpté par Phidias, il prend, assis à terre, son repas frugal, le vigneron languedocien aux sons charmeurs. « Et si vous l'entendiez lorsqu'il chante ! » murmure la femme. Tous nos compagnons soulignent Téloge d'un lent mouvement de tête qui dit silencieusement leur admiration ; et ils se taisent encore, comme retenus par l'espoir de cueillir encore sur Taile du vent un peu de l'enchanteresse harmonie...

Alors je m'attarde à considérer ceux qui m'entourent et je reste confondu de leur surprenante aisance de manières ; ils sont élégants, souples, jeunes toute la vie. Leurs façons sont naturellement affinées. Il n'y a pas de paysans parmi eux ; le rustre est une espèce plus septentrionale. La race de cette province — comme en Espagne, chez les Arabes, aux Indes —

est une race de luxe. Il est vrai que ces qualités brillantes sont surtout extérieures et superficielles. Le porteur de la montagne, qui connaît bien ses frères du Languedoc, tempère de quelques réserves mes éloges : « Ils vous font, me dit-il, des politesses quand ils ont « besoin de vous. S'ils n'ont plus besoin de vous, ils c( ne vous connaissent plus. » Ce qui revient à dire que, sous toutes les latitudes, partout, l'homme est toujours semblable à lui-même.

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