‹ L'ouvrier agricole; observations vécuesChapitre 9 sur 15 · COUPEUR · texte numérisé non relu

COUPEUR

Le propriétaire-instituteur ayant achevé sa récolte, je trouve aussitôt, dans le pays même et par l'intermédiaire d*une des coupeuses, un nouvel embauchage, mais seulement comme coupeur. Je ne recevrai que quarante sous par jour et un litre de vin. Les gens du pays, employés toute Tannée aux vignes, reçoivent quarante-cinq sous.

Les porteurs s'arrangent de manière à ne dépenser que un franc cinquante à deux francs par jour pour la nourriture et pour le logement (s'ils ne peuvent coucher dans une remise du propriétaire) ; payés quatre francs cinquante, ils réalisent deux francs cinquante à trois francs de bénéfice. Un cultivateur languedocien, qui prend pension à mon petit restaurant,

m'assure qu'il revient des vendanges, chaque année, avec une centaine de francs d'économies.

Ma nourriture (deux repas et le café du matin) me revenant à un franc cinquante en moyenne et la chambre me coûtant cinquante centimes, je dépenserai intégralement ce que je gagne comme coupeur.

Chez mon nouveau patron, je retrouve comme porteur le gavatcli avec lequel j'avais travaillé. L'autre porteur est un Andorran établi dans le pays depuis une vingtaine d'années. Je l'entends chanter en langue catalane. « Que chanlez-vous donc ? — Une chanson c( révolutionnaire, » me répond-il. Peu après, il nous conte une anecdote grossière où un prêtre joue un rôle malpropre. Son nouveau milieu l'a transformé à son image. Deux autres Andorrans, descendus en Languedoc pour la vendange, prennent pension à mon restaurant. La contagion s'étend ainsi peu à peu, véhiculée par les émigrants temporaires.

Nous sommes huit coupeurs dont cinq femmes et deux enfants, gens du village ainsi que le charretier. Ils ont toute l'élégance et la finesse des races méridionales. Travaillant aux vignes toute l'année, âgés de trente, quarante ans et davantage, ils gardent l'allure souple des citadins, le regard vif, ouvert, l'enthousiasme souriant et gai de tous les peuples saturés de soleil.

Aux approches d'octobre, ce sont encore ici des iournées splendides, riches de lumière et brillantes

me au cœur de l'été des vallées du Centre, mais avec cette atmosphère pure, d'une limpidité de cristal, qui est le privilège de l'Espagne, de l'Italie et de la Grèce. Les coteaux pierreux piqués d'oliviers argentés paraissent une draperie lumineuse jetée sur l'horizon bleu. En cette saison d'automne, l'air vif et frais du matin fait dire aux \ignerons qui se rendent à leur tâche qu'il fait froid, et même au repos de dix heures ils cherchent le soleil dans le fond d'un chemin, derrière un talus à l'abri du vent.

Nous partons le matin, à six heures, de la cave du patron, voisine de sa demeure, dans le village. Vingt minutes plus tard, nous arrivons à la vigne : le temps nécessaire pour s'y rendre est prélevé sur les heures de travail. D'autres vignes sont situées à cinq minutes seulement; d'autres, une heure du village.

A pleins chemins s'éloignent du village les carrettos chargés de comportes vides dans lesquelles grimpent les ouvrières, les enfants et les femmes ; ou bien les coupeuses et les porteurs suivent en bande derrière les charrettes, allant aux vignes un peu comme à une fête. Souvent, nous rencontrons sur la route des émigrants espagnols, parfois des familles entières avec l'aïeule et de tout jeunes enfants, un âne traînant une petite voiture misérable, ou bien hommes, femmes, enfants parcourant à pied tout lechemin. Ils couchent à l'entrée du village, sur le revers du fossé, ou dans la campagne solitaire, après avoir étendu à terre leurs

couvertures. Us ont sans doute vendangé en août en Catalogne ; ils vendangent en Languedoc en septembre, et puis franchissent à nouveau les Pyrénées pour regagner à l'entrée de l'hiver leurs villages avec les quelques pièces d'argent acquises au prix de bien des privations et fatigues. Ils demeurent silencieux | leur visage accuse à la fois Ténergie et la lassitude.

Nous autres, nous continuons vers les vignes dans un bruyant échange de paroles cascadantes. Les jeunes garçons elles jeunes filles, se donnant le bras^ suivent les charrettes en chantant les dernières chansons envoléesdes cafés- concerts parisiens. Des fillettes, des garçonnets de huit à dix ans reprennent en chœur les refrains stupides et grossiers de la grand'ville. Ces âmes de lumière, ces jolies cigales perdent peu à peu, avec l'idéal qui les harmonisait à leur ciel pur, le sens traditionnel de leur province et le génie de leur race. Elles ne savent plus les romances que chantaient en leur langue douce et sonore les aïeules. Je demande aux coupeuses de m'en redire quelqu'une : elles me répondeur qu'elles n'en connaissent pas, qu'il y a bien un félibre dans le pays, mais qu'il compose uniquement des pièces de circonstance, « destinées à une jeune fille, » par exemple^ ou bien traduit une pièce de théâtre à succès ou à réclame, comme ce « CantorJar )) dont les affiches annoncent la proche représentation. Nous passons devant un café isolé sur la route, très à l'écart du village, connu pour abriter des filles

de mauvaise vie. Chaque fois que nous défilons devant l'estaminet mal famé, des plaisanteries s'échangent entre femmes et jeunes filles, fillettes et garçonnets des « carrettos » .

Dans le vignoble, à dépouiller de leurs grappes les « souches » comme, elles appellent les ceps de vigne, à emplir de raisin leurs « paniers » ainsi qu'elles désignent leurs seaux de fer-blanc, les coupeuses déploient une étonnante vivacité. Bien que je me hâte autant qu'il est possible et que je me taise pour aller plus vite, je reste toujours en retard sur l'équipe. Elles prennent de temps à autre quelques secondes de repos, mais ne cessent jamais leurs bavardages. L'une se plaint que le curé ait manifesté le regret de voir toutes les jeunes filles épouser des libres-penseurs : « Eh! c( clame t-elle, s'il fallait se marier pour la religion, on « attendrait longtemps ! » Une autre me demande : c( Trouvez-vous jolies les femmes de ce pays-ci ? — «Très belles, ai-je fort sincèrement répondu. — Oh ! c< réplique-t-elle avec une modestie désireuse d'être a contredite, il y en a des jolies et des laides.. . » J'ai protesté contre cette réserve autant par conviction que par politesse, car je dois à la vérité d'assurer qu^il est rare de rencontrer ailleurs une aussi forte proportion de beautés : dans le village, lajournée de travail finie, c'est plaisir à voir par les rues, aux approches du dîner, de si nombreuses jeunes filles aux yeux admirables, aux profils de camée, aux traits réguliers, le

visage d'un ovale parfait, la taille délicate, la démarche souple, toilettées avec des riens et coiffées de leur seule chevelure, opulente, sombre, soigneusement nouée, et qui reste le plus joli des chapeaux, celui auquel plus qu'à tout autre se plaisent avec raison les femmes du Midi et d'au delà des Pyrénées. La coupeuse reprend : « Eh ! donc ! puisque vous n'êtes « pas marié, il faut en prendre une. . . pour l'hiver ! . . .

« Demandez donc au charretier ce qu'il fait, lui Et le charretier, moitié plaisantant : « Oh ! moi !... vous savez !... toutes les fois qu'il s'en trouve... Et il s'en trouve toujours !... » Peut-être se vantait-il : en ce pays ! . . .

Les coupeurs et coupeuses, armés chacun d'une serpette, forment des équipes de huit à dix personnes qui s'avancent sur une seule ligne en se guidant sur une meneuse, sorte de chef défile qui imprime et règle le mouvement. Même hors de la surveillance directe du patron, l'activité des vendangeurs ne se ralentit pas : ils savent que, par le nombre de comportes pleines qui arrivent à la cave, le maître se rend compte du travail accompli à la vigne. Pour le même motif, la durée du déjeuner et de la collation ne se prolonge pas au delà de ses limites normales.

J'ai peine à suivre les coupeuses. Les actes les plus simples exigent une certaine accoutumance qui constitue l'éducation professionnelle élémentaire. Rien de moins compliqué que de couper des grappes de

raisin : encore faut-il que ce travail fournisse un certain rendement, et l'habitude seule permet de l'obtenir ; quelque zèle que je déploie, quelque mal que je me donne, je suis toujours en retard sur les coupeuses qui sont des professionnelles. De même, elles n'éprouvent aucune fatigue à demeurer, durant des heures, courbées en deux ] elles disent : « Nous n'y faisons j>lus attention. » Moi, j'ai le dos brisé. Elles déploient autant d'activité dans le bavardage que dans le travail. ft Eh I me disent-elles, on languirait si Ton ne disait rien ! » Il faut que ce peuple parle pour qu'il travaille et pour qu'il pense. Elles me vantent l'existence du travailleur dans leur pays. Pendant les vendanges, la journée est de neuf heures : de 6 h. à lo heures et de midi à 5 heures ou 5 h. i5, ou 5 h. 3o, l'après-midi étant coupé par quinze à trente minutes de repos pour la collation. « Mais, disent-elles, dans le cours de a l'année, la journée n'est que de six heures payées « deux francs cinquante; toute heure supplémentaire « vaut cinquante centimes. Lorsque les hommes et les c< jeunes gens rentrent des vignes^ leurs six heures « achevées, ils quittent les vêtements de travail, se « nettoient et s'habillent. Depuis avril jusqu'à la Tous- (i saint, ils coiffent un panama ou un canotier. Alors ils se promènent. Le dimanche, ils dansent. A « l'époque de Carnaval, il y a beaucoup de bals parés c( et masqués qu'organisent la Maison du Peuple, (c l'Université populaire ou diverses Sociétés... «Ainsi

iG

Touvrier peut redevenir un homme et un peu goûter le plaisir de vivre. Il a loisir de redresser son front et de cambrer sa taille : on ne voit pas ici de gens voûtés, d'hommes à la démarche lourde. Le travail occupe : il n'abrutit pas. Il sert l'homme au lieu de l'asservir.

Et puis, au travail, c'est leur ciel clair, tendre sur la plaine, avec, dans le lointain, l'envol bleu des Cévennes. Aussi les coupeuses me disent-elles que les jeunes gens du pays, envoyés pour leur service militaire dans le Centre ou le Nord, à Lyon, Paris, Nancy, ne peuvent s'accoutumer au climat ni aux habitants. Us souffrent, comme en un dur exil, et du froid et du ciel voilé; ils se plaignent que les habitants sont d'un abord difficile et qu'ils manquent d'entrain. Alors ils se réunissent dans un café de leur choix et forment une petite société oii revivent l'esprit, les habitudes et la joie de leur province. Les femmes ajoutent qu'ils se gardent des manières bruyantes, coutumières aux Toulousains et que l'on ne goûte pas par ici.

Pour chasser ces tristes évocations de pays de brume et de silence, les femmes et les enfants entonnent la Marseillaise. Cet accès de républicanisme musical les prend assez souvent.

« Nous avons un patronage de jeunes filles dirigé^ « par le curé, me racontent encore les coupeuses. Lj c( maire a voulu le faire fermer. Mais il n'a pas pi « parce que le patronage est autorisé par le gouverne « ment. » Elles parlent avec un accent de vénération

des autorisations du gouvernement ; on dirait que, pour elles, la légitimité d'une institution lui est conférée par le gouvernement; que c'est du gouvernement que citoyens et associations reçoivent le droit à l'existence ; que la volonté du gouvernement crée le droit, le juste et l'injuste, le bien et le mal. Cette conception païenne du pouvoir civil a pénétré l'opinion publique sous l'influence persistante de la prédication oflicielle. Toute la région, fief de Lafferre, tenue sous l'obédience maçonnique, est infectée de cette croyance avilissante. Le système de petite terreur sèche organisé par la faction au pouvoir ne permet à personne de concevoir le moindre doute à ce sujet. Les agents judiciaires veillent avec un soin particulier à fortifier et à éclairer les convictions tentées de défaillir. Dans un village voisin, un adultère a fourni le sujet d'une pièce de théâtre écrite en languedocien par le félibre local et jouée au village même au milieu d'une grande afiluence ; on y vint des communes voisines. Ces distractions esthétiques et diffamatoires ne se prennent, il va sans dire, qu'aux dépens des gens connus pour ne pas professer des opinions en tout conformes à l'orthodoxie gouvernementale. Les victimes sont privées de tout recours. L'héroïne du scandale, ainsi malmenée par ses compatriotes, ayant agi en justice contre l'auteur de la pièce et de diverses chansons qu'il avait mises en circulation, il suffit au félibre, me disent les coupeuses, de déclarer que ce faire des vers était son mé«

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« lier et que le gouvernement l'avait approuvé en lui a décernant les palmes académiques » : le tribunal, estimant que cette explication valait une justifîcalion, renvoya le poète des fins de la plainte. Sans doute aussi, avant Taudience, le félibre avait-il fait quelque utile visite à « M. Lafferre », car, m'ont expliqué les coupeuses, « lorsqu'on a quelques difficultés, dans le c( pays, on va voir M. Lafferre qui arrange les choses, » si toutefois l'on paraît avoir quelque titre à mériter sa sollicitude.

Cette impunité porte ses fruits. Une jeune fille du village ayant encouragé puis éconduit successivement de nombreux amoureux, on la chansonne, on imprime un placard sur la coquette et ses amis, on organise une cavalcade outrageante et enjoué une pièce à clef.

La guerre est au village : l'amour et la mort l'alimentent tour à tour. Les libres-penseurs ont fondé deux sociétés pour propager l'usage des enterrements civils. Les catholiques, pour se défendre, ont dû organiser une société d^obsèques religieuses. La femme du charretier, m'ayant rapporté cet épisode des luttes intestines qui déchirent le pays, crie en plaisantant à son mari : « Je le ferai enterrer comme tu voudras, c( sans curé ou avec un curé, deux mêmel Mais surce tout ne te mets pas des sociétés ! il est inutile de « payer des cotisations ! »

Le parti régnant, ayant assuré sa domination, laisse toute licence aux habitants delà province de parler leur

langue. Quand il dénonce le prétendu danger des idiomes locaux et entame contre eux la lutte, il ne vise que les provinces encore réfractaires à la Religion officielle : Bretagne et Flandre. Mais les Languedociens continuent à parler leur langue sans encourir de reproche, et ils se piquent de n'en point parler habituellement une autre. « Il n'y a que les enfants, déclare «. une coupeuse, qui parlent français, et seulement à « 1 école. Quand ils arrivent de classe, aussitôt qu'ils « nous ont dit deux ou trois phrases en français, on « leur crie : Tu nous emm... avec ton français ! et « on ne parle plus que le patois. » Les hommes et les femmes avec lesquelsje travaille, si je suis près d'eux, recourent au français par politesse et pour m'associer à leur conversation; fréquemment ils m'interpellent ou s'adressent à moi personnellement, continuant toutefois d'user du ce 0 » traditionnel pour « oui » et employant le vieux mot « nenni » pour c< non ». Mais, entre eux, ils emploient exclusivement la langue de leur province.

Leurs bavardages ne cessent pas un instant, alimentés par des commérages et d'intaiissables médisances. Les femmes ne les interrompent que pour lancer les plaisanteries les plus osées ; la plus grande partie m'en échappe; mais le soir, après dîner, le porteur gavatch me confie son indignation. Il les traite de p...,- m'assure qu'elles se donneraient pour quelque argent et que ce que j'entends de leurs commentaires amoureux

n'est rien auprès de ce que je n'entends pas. Il déplore que tous ces propos soient tenus devant des garçonnets, des fillettes et des jeunes filles. Personne ne s'inquiète de l'effet qu'ils produisent sur de jeunes imaginations. Les enfants de cinq ans, m'assurent les coupeuses, font choix d'une « bonne araie». Ils grandissent dans cette atmosphère de surexcitation sexuelle. La religion, quand il en reste, n'est qu'un épisode de jeunesse : les pratiques sont vite abandonnées et le reste suit. La conduite privée résiste le plus longtemps en vertu de l'impulsion anciennement reçue et de la persistance transitoire d'usages conformes à la conscience collective ancienne. Mais tout cela est prêt à se dissiper comme la poussière soulevée pendant un instant. Dans ce coin de Languedoc, la vertu des jeunes filles oppose une dernière résistance inconnue en d'autres plaines de la province. Deux vignerons que je rencontre à ma pension, jeunes gens venus du pays de Carcassonne, s'en plaignent fort : c< Ici, disent-ils, on ne peut appro- « cher les jeunes filles; elles se dérobent. Chez nous, ce elles se laissent faire. Dans les domaines où la même ce remise abrite vignerons et vigneronnes, hommes à ce droite, femmes à gauche, la nuit venue... » Je demande aux coupeuses de mon équipe (femmes mariées, de trente-cinq à quarante-cinq ans) : ce Les ce jeunes filles, ici, sont-elles sages? » Elles répondent évasivement : ce II y en a de toute sorte. »

Mais si, dans cette vallée, la licence des mœurs ne

prévaut pas encore, la licence du langage déborde en plaisanteries incessantes. La femme du charretier, qui se trouve ma voisine de travail et dont la fillette, âgée d'une dizaine d'années, coupe le raisin à côté de nous, s'exclame: « Oh ! vous savez! quand il y a <( pour un, il y a pour deux... » Je lui demande: c( Les femmes, dans ce pays, ne sont pas fidèles? » Encore une réponse évasive : « Il y a de tout. » Aussitôt une autre coupeuse m'interpelle : « Y a-t-il beaucoup de cornards dans votre pays?» Une autre: (( Vous n'êtes pas marié ?, . . Avez-vous peur d être c( fait c. .. ? » Et une autre : « Si vous voulez vous c( marier, je vous trouverai une jeune fille. — Oui, « reprennent les autres, si vous voulez, on vous trou- « vera une jeune fille. »

Elles m'apprennent que l'usage veut que, pendant les vendanges, les vendangeurs caponnent les jeunes filles, c'est-à-dire les embrassent par surprise. Si le vendangeur ne réussit pas à embrasser l'une d'elles, toutes elles se précipitent sur lui, les mains pleines de feuilles arrachées à la vigne, lui en bourrent la chemise, les poches, le pantalon et, dans la violence de la mêlée, s'efforcent de mettre en lambeaux ses vêtements. Les coupeuses rappellent avec insistance ces usages et, le gavatch n'ayant pu « caponner » une des femmes, toutes bondissent vers lui, les mains chargées de feuilles hâtivement arrachées : plus leste, il se dérobe à leur agression par une fuite rapide.

Telles, les Bacchantes acharnées à poursuivre le roi Penthée qu'elles vont mettre en pièces parce qu'il a refusé d'adorej* le jeune dieu Dyonisos. « Evohé I Evohé ! » Jeu populaire et manœuvre joyeuse de gais vendangeurs, mais où l'on démêle sans peine la survivance d'un rite païen qui remonte, à travers les temps gallo-romains et latins, à l'antiquité grecque. Que l'idée chrétienne s'ohscurcisse et le rite va renaître. Que l'idée chrétienne disparaisse et la cérémonie païenne, avec son symbolisme naturaliste et son réalisme orgiaque, va retrouver toute son ampleur et reprendre tout son empire.

Deux coupeuses, retenues au logis par leurs propres occupations, sont remplacées pardeux jeunes filles do dix-huit à vingt ans dont les mères travaillent avec nous. Toutes deux se complaisent en chansons, joyeux refrains, mille agaceries de coquettes. Gracieuses, légèrement taquines, elles savent garder une retenue de filles honnêtes dans des conversations où il n'est question que de leurs amis et de leur bon ami, choses du cœur et amourettes. Notre patron, joyeux luron, apercevant l'une d'elles : « Ah ! voilà une amoureuse ! » s'écrie-t-il gaiement. Il lui demande : « Vous avez un ami ? » Elle rougit un peu. Sa mctc répond que son fiancé revient bientôt du régiment. Le porteur Andorran la taquinant un brin : c< Seraitil, aussi lui, votre ami? » interroge-t-on. « Et en avezc( vous plus de deux ?... de (rois?... Combien? »Elle

baisse les yeux et fait en souriant cette jolie réponse : c( Je suis amie avec tout le monde. » Elle porte une bague et une broche de Notre-Dame de Lourdes. Sa compagne, plus jeune, ne s'embarrasse d'aucun de ces insignes. *^

Pendant la collation, la jeune fille qui est « amie avec tout le monde» me montre un fruit qu'elle vient de cueillir : « Comment appelez-vous cela, chez vous? « me demande-t-elle. — Une mûre. — Ici, nous (( disons une mûre d'amour. » Sur quoi, sa mère ajoute, d'un verbe retentissant : a Et l'on a coutume « d'aller en manger en chantant :

« Les amoureux sont malheureux

« Quand les c... lions sont paresseux. »

Aussitôt une des mères de famille me crie : « Y a- « t-il beaucoup de c... lions dans votre pays ? »

Toutes ces grossièretés voltigent suc le ton du badinage, légères, lancées en trait, par phrases rapides, vives et scmtillantes comme la lumière et le ciel de cette contrée. Qu'il y a donc loin de ce ton vibrant et passionné à la balourdise gluante, Tobscénité grasse, l'animalité épaisse du paysan du Centre et du Nord! C'est bien une autre race, celle-ci^ et qui ne se départit jamais entièrement de sa grâce native. Dirai-je qu'au cours de ces longues heures de travail en commun ils se gardent de tout éclat incongru et que, si l'un d'eux a besoin ds se mettre à l'écart, il disparaît

avec assez d'adresse pour que Ton s'aperçoive à peine de son absence ? Ce sont des amoureux, non des rabelaisiens. Leur affînement naturel leur interdit une certaine grossièreté coutumière en d'autres provinces. Les propos des coupeuses n'accusent guère plus de convictions religieuses que de sentiments moraux. Elles plaisantent des choses sacrées, les utilisent volontiers comme thèmes de moqueries : scapulaire, agneau pascal, cantique, carme ou capucin, « sœur à cornette » ou ce curât' » (curé) figurent en des propos de dérision. Une coupeuse dit un jour : « Le gouver- « nement a chassé les religieux, c'est mal, » et, le lendemain, sur un ton agressif: « Le pape veut refu- « ser l'enterrement religieux à ceux qui n'auraient c( pas fait leurs pâques (i). Eh bien I ricane-t-elle, ce hostile, il en manquera à l'appel ! » Puis, après quelques secondes où s'élabore une conclusion dont les éléments venus de diverses sources ont longtemps fermenté en secret dans les replis obscurs de sa pensée : ce On nous le dit bien, clame-t-elle, que la reli- « gion protestante est meilleure que la nôtre ! » L'apostasie jaillit du désarroi des croyances qui se dissolvent parce que rien ne les alimente plus, ni dans la vie intérieure, ni dans la vie publique, et qu'au contraire tout exerce contre elles une action violemment ou perfidement mais toujours méthodiquement

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