‹ L'ouvrier de huit ans (volume 2)Chapitre 10 sur 39 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Que la durée du travail des enfants au-dessous de douze ans doit être égale à la moitié d'une journée d'oU' vrier.

On dît quelquefois que nous ne verrons pas d'aussi grandes choses que nos pères. Cela est vrai sans doute, à ne considérer que la politique, et sous ce rapport, l'année 1789 n'a pas de rivale à craindre ; mais, quelles que soient les tristesses de l'heure présente, elles sont diminuées et compensées peut-être par l'éclat et l'importance du mouvement scientifique. Cette grande et définitive révolution efface toutes les autres *. C'est aux philosophes et aux politiques de se hâter de la suivre, car on ne peut se flatter de gouverner par les mêmes règlements une société dont les conditions d'existence sont changées. Il n'y a plus rien d'immuable au monde que la morale. [Qne demandait-on surtout à l'ouvrier il y a trente ans? De la force. Aujourd'hui, grâce à la vapeur, il n'en a presque plus besoin; au lieu

• Cf. Le Travail, par Jules Simon, 4* édition, p. 386 sqq.

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d'être une farce lui-même, il est seulement le surveillant d'une force. Pour cette nouvelle besogne, un homme n'est pas toujours nécessaire ; une femme, un enfant peuvent suffire. Or, partout où ils suffisent , on les préfère , parce qu'ils coûtent moins. Au point de vue économique*, on doit reconnaître que les usines donnent aux femmes et aux enfants des salaires qu'aucune autre sorte d'industrie ne pourrait leur procurer. Il y a donc là, pour la famille, un accroissement j de revenu, pourvu que l'homme, évincé de la fabrique, trouve ailleurs un emploi suffisant et équivalent de sa force. Cela ne se rencontre pas toujours : on cite, principalement en Angleterre, des centres industriels où les hommes sont noiorris dans l'oisiveté par leurs femmes et leurs enfants. Rien ne serait plus funeste qu'une telle conséquence, si elle était nécessaire. Que l'homme ne travaille pas, cela est contre nature ; que la femme, que l'enfant soient transformés en ouvriers, cela est presque contre nature. Il est contre nature aussi que celui qui devrait être le chef de la maison en devienne le parasite. Enfin, dans de telles conditions, le revenu de la famille est diminué, puisque la femme et l'enfant ne sont préférés à l'homme que par économie. Cependant il y a de la besogne pour tous les ouvriers du monde, et quand sur un point le travail

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manque aux ouvriers valides, c'est toujours pour peu de temps ou par suite d'une organisation vicieuse. Il ne faut donc pas regarder l'oisiveté des hommes comme la conséquence ordinaire et nécessaire de l'introduction des femmes et des enfants dans les ateliers. Ce n'est pas là le mal ou du inoins ce n'est qu'un mal essentiellement réparable.

'^ Il n'en est pas de môme du mal produit par la niême cause au point de vue moral. Celui-là est profond et presque invincibleTL'introduction des femmes et des enfants dans les ateliers tend à modifier gravement la vie . de famille , sinon à l'anéantir^ Ce malheur, car c'est un malheur, et il n'en est pas de plus grand, tient surtout à la présence des femmes mariées dans les ateliers pendant onze ou douze heures par jour.(jQuànt aux enfants, qui ne sont pas nécessaires aux autres, si nous cherchons quelles sont pour euxmêmes les conséquences de leur transformation en ouvriers, nous en trouverons d'heureuses, telles que le salaire et la suppression du vagabondage, et de véritablement funestes , comme, par exemple, l'altération presque certaine et presque irrémédiable de la santé, et la privation de toute instruction et de toute éducation. Il est clair que, s'il fallait choisir, il ne serait pas permis d'hésiter un seul moment , et qu'aucune sollicitude

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pour les intérêts de Tindustrie, aucune pitié pour la détresse des familles ne pourrait absoudre la société du crime de livrer ainsi les jeunes générations, et de laisser tuer à la fois leur âme et leur corps ; mais il n'est pas question de choisir : il s'agit tout uniment d'empêcher le mal et de développer le bien, et ce n'est pas sans un certain étonnement que nous ajoutons qu'il n'y a rien de si facile^ On a là sous la main un bien immense à réaliser, sans dépense et sans résistance, par un simple article de loi : on n'a que le tort de n'7 pas penser. Uexpéf ience même est faite, par un pays voisin, depuis 1844; nous n'aurons ni le mérite de l'initiative, ni celui du courage. Il suffit de couper la journée en deux : six heures pour le métier, six heures pour l'école et pour Tê pTâîsîf. Ce changement n'est pas onéreux pour rindustrie, il ne coûte rien aux familles. Il rend supportable, et même agréable, la situation des enfaats employés dans les manufactures, et il assure pour l'avenir un recrutement de bons ouvriers. Jamais il n'y eut de réforme plus simple, et il n'y en eut jamais de plus urgente.

L'idée première en vint à un manufacturier anglais au commencement du siècle. Ce n'était rien moins que le premier sir Robert Peel* et le père

A Robert Peel, dont il s'agit ici, était issu d'ane ancienne fa-

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du célèbre ministre. La mesure était alors plus nécessaire qu'aujourd'hui, parce que le séjour des ateliers était véritablement délétère. Nous ne saurions trop répéter que la science et l'industrie ont rivalisé de zèle pour diminuer la fatigue des ateliers et pour assainir les fabriques. On peut se rendre compte aisément de l'importance de ces transformations en visitant successivement une ancienne et une nouvelle usine. Métiers, procédés, salles de travail, escaliers, dégagements de toute sorte, tout est changé et amélioré dans une proportion surprenante. Ce qui était étroit, sordide, horrible, est devenu vaste, aéré, régulier, et d'une propreté, pour ainsi dire, brillante, car les fabricants ne sont pas moins fleVs de la beauté'de leurs établissements que de celle de leurs produits. La machine, de son côté, comme un serviteur empressé et çomplaisant,^ prend tous les jours une plus grande partie de la tâche commune, et ne laisse que peu de chose à faire à rhomme.

Sir Robert Peel avait donc, il y a soixante ans.

mille bourgeoise et saxonne, établie d^abord dans le comté d^York, puis dans celui de Lancastre, et adonnée tour à tour à Tagrioulture et & l'industrie. Filateur de coton, comme son père, et depuis 1790 membre des communes pour Tamworth , du parti tory, il fut créé baronnçt, en 1800, par M, Pitt. Son fils, le futur ministre, entra à la chambre pour Cashel (Tipperary, Irlande) , en 1809, & l'âge de vingt et un ans.

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plus de raisons à fournir à Tappui de sa réforme que nous n'en avons nous-mêmes. Ces raisons n'étaient peut-être pas plus sérieuses, mais elles étaient plus dramatiques, et conséquemment plus puissantes. Les fabriques, aujourd'hui, sauvent le premier coup d'œil : tout y paraît aisé et agréable. La fatigue ne résulte plus du travail, mais de la continuité du travail. Or, dès qu'il s'agit de la prolongation et de la continuité du travail, l'intérêt de l'ouvrier et celui du fabricant sont en dés^-ccord complet. Plus les terrains, les bâtiments et les machines coûtent cher, et plus le fabricant désire répartir ces frais fixes sur une longue durée de travail; il les diminue de moitié en travaillant vingt-quatre heures au lieu de douze, et réalise ainsi des bénéfices énormes. Pour l'ouvrier, au contraire, ou comprend que le travail, même le plus aisé, lui devienne à la longue une fatigue intolérable, et si cela est vrai pour un adulte en possession de toute sa force, cela est plus évident mille fois pour un pauvre enfant dont l'esprit et le corps ne peuvent, sans un véritable danger, se soumettre à cette longue contrainte. Seulement on ne sent cela qu'à la condition d'y penser. Il faut réfléchir pour conaprendre le malheur d'un enfant occupé dans une belle salle à rattacher des fils qui se cassent, mais occupé trop longtemps à ce travail si facile. Si, au

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contraire l'atelier est sombre, encombré de matières puantes, infecté de miasmes et de débris graisseux mêlés à l'air respirable, et si un en« fant y est retenu pendant douze ou treize heures, portant de lourds fardeaux, battant le coton ou la laine de ses bras débiles, il devient un sujet de compassion pour les moins attentifs et les moins pitoyables. C'est ainsi qu'au commencement du siècle l'aspect môme des ateliers plaidait la cause des jeunes apprentis et venait merveilleusement en aide à l'éloquence de sir Robert PeeU

Cependant il fallut du temps pour préparer l'esprit public. Les docteurs Athin et Perce val avaient jeté le premier cri d'alarme dès 1796, et ce n'est qu'en 1802 que sir Robert Peel proposa et fit adopter le bill « pour conserver le moral et la santé des jeunes travailleurs employés dans les moulins de coton et de laine. » Ce bill contenait trois dispositions principales : premièrement, il interdisait aux enfants le travail de nuit (de neuf heures du soir à-six heures du matin) ; en second lieu, il limitait la journée des enfants à douze heures; enfin, sur ces douze heures, il prélevait chaque jour un temps suffisant pour l'instruction élémentaire. Les fabricants ne réclamèrent pas, parce -qu'ils se réservaient de ne pas obéir. La loi> mal conçue, leur offrait mille échappatoires.

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Elle confiait aux juges de paix la poursuite des infractions : ils Tétaient presque tous. Elle ne parlait que des jeunes apprentis : on en fut quitte pour ne plus passer de contrats d'apprentissage. Les apprentis, s'ils enavaient conservé, n'auraient travaillé que douze heures; ils se contentaient d'engager des enfants comme ouvriers auxiliaires, et les faisaient travailler tant qu'ils voulaient, sans manquer au texte de la loi et sans se préoccuper d'en violer l'esprit. Il s'introduisit même un abus nouveau, qui tourna en aggravation la loi protectrice de 1802. La présence ou le voisinage des parents gênait les fabricants dans cette exploitation meurtrière de l'enfance. Du moment qu'il ne fut plus question d'apprentissage ni de contrats réguliers, ils allèrent chercher des enfants au loin. Les overseers des paroisses leur fournirent, par troupeaux, des enfants abandonnés. On ose à peine dire que les patrons, débarrassés de toute surveillance, abusèrent cruellement de cette liberté, et que les overseers, outre le bénéfice actuel, ne redoutaient pas un accroissement de mortalité qui déchargeait d'autant le trésor paroissial. Sir Robert, voyant son œuvre compromise, demanda en 1815 le remplacement du mot « apprentis » par celui d'enfants, children. Le bill ne fut pas voté; mais le parlement ordonna une enquête, qui fut le

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signal d'an mouvement d'opinion très-considérable.

L'enquête dura jusqu'en 1819. Dans le cours de la discussion, on entendit l'évêque de Chester déclarer à la chambre des lords que l'excès de travail ne compromettait pas seulement les forcés et les facultés des jeunes créatures épuisées ainsi, mais jusqu'à leur vie même. Le parlement supprima, comme le voulait sir Robert Peel, le mot d'apprentis, et le remplaça par un terme plus général : réforme utile, mais comparativement peu importante, puisque la loi manquait de sanction et de précision. La durée du travail restait fixée à douze heures par jour pour tous les enfants au-dessous de seize ans, durée évidemment excessive, et ce qui prouve bien quelle était l'énormité du mal, c'est qu'une telle loi put être regardée comme un bienfait par les intéressés, et fut très-mal obéie par les patrons. Wilberforce* demanda en vain une journée plus courte pour les enfants au-dessous de treize ans. Il y a tant de différence entre un enfant de huit à neuf ans et un adolescent de quinze à seize ans, que la chambre aurait dû en être frappée ; mais

* C'est le célèbre philanthrope qui fit abolir la traite des nègres; William Wilberforce, né à HuU en 1759, mort en 1833, ami personnel de Pitt depuis 1784. L'assemblée législative lui conféra le titre de citoyen français en 1792, pour le récompenser de ses efforts persévérants et heureux contre Tesclavage.

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sir Robert Peel lui-même s'en tenait à la journée de douze heures, et ne voulait pas entendre parler d'une réduction nouvelle. Sa philanthropie s'arrêtait à cette limite. Lorsqu'en 1825 Hobhouse revint à la thèse de Wilberforce, ce fut sir Robert, l'auteur du bill de 1802, qui, secondé par son fils, alors ministre, s'opposa de toutes ses iforces à une mesure qu'il traitait d'inutile pour les enfants et désastreuse pour l'industrie. Hobhouse obtint cependant une diminution de trois heures sur le travail du samedi, résultat insuffisant, mais qui pouvait passer pour une victoire après de telles résistances, parce que la fameuse limite de douze heures, opiniâtrement maintenue en 1802 et 1819, était enfin entamée. Depuis cette époque, le travail fut limité en fait à onze heures et demie par jour. Le principe de Wilberforce, la distinction des enfants et des adolescents, triompha l'année même de sa mort, en 1833. Le ministère de lord Grey fit voter la même année l'abolition de l'esr clavage, œuvré principale du grand philanthrope, qui semblait avoir attendu, pour mourir, que sa tâche fût accomplie. Un député qui ne fut pas réélu, M. Saddler, avait proposé le bill en 1832. Lord Ashley * le reprit après les élec-

* Alors membre des communes; comte de Sbaflesbury, aprèi son père, depuis 1851.

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tions, provoqua une enquête, soutint la discussion avec énergie, et l'emporta enfin de haute lutte en 1833, aux applaudissements de tous les amis de Thumanité. Les pétitions adressées à la chambre des communes en février et mars 1832 ne portaient pas moins de 60,000 signatures.

Le bill de 1833, comme celui de 1802, proclame les deux grands principes de la limitation des heures de travail et de l'instruction obligatoire. Il est supérieur à la législation de 1802 et à celle de 1819 par une réduction considérable de la durée du travail, par la distinction, établie pour la première fois et définitivement conquise, des enfants et des adolescents, et par la création d'un corps d'inspecteurs salariés qui donne enfin à la loi une sanction efficace. Le travail est res* treint à huit heures par jour pour les enfants de neuf à treize ans, et à onze heures et demie par jour pour les adolescents de treize à dix-huit ans et pour les femmes. Les femmes n'avaient pas été comprises dans les bills antérieurs, qui en outre ne protégeaient les adolescents que jusqu'à l'âge de seize ans. D'après le bill de 1833, nul enfant ne peut être reçu le lundi à la fabrique, s'il ne rapporte un certificat constatant qu'il a. suivi l'école deux heures par jour pendant les six jours de la semaine précédente. Quatre inspecteurs généraux, ayant sous leurs ordres des

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sous-inspecteurs, sont chargés de veiller à l'exécution de la loi, et adressent chaque année au parlement des rapporta détaillés qui reçoivent la publicité la plus étendue. Cette publicité était dès lors considérée comme un puissant moyen d'action ; mais le gouvernement ne s'en tint pas là. Averti par la longue impuissance des législations antérieures, il tint fermement la main à l'exécution de la loi nouvelle, et ne fit pas moins de 2,000 procès en trois ans. Il pouvait désormais compter sur l'opinion publique, stimulée par les rapports annuels des inspecteurs généraux.' La lumière ne tarda pas à se faire, même dans les esprits les plus rebelles : il fut officiellement constaté que, depuis la réduction du travail des enfants, des adolescents et des femmes, l'industrie anglaise avait augmenté sa production et diminué le prix de ses produits *. On en vint à se demander si cette limitation à huit heures n'était pas encore excessive, si le travail, réduit à la demi-journée au lieu du tiers de journée, ou

> Les mêmes effets se produiront partout et toujours. Voici, dans le dernier rapport de M. BarreswiU, inspecteur du travail des enfants pour le département de la Seine, un extrait •d'une lettre de M. Paul Marchant, l'habile et savant directeur de la cristallerie de Baccarat : « Plus la situation matérielle des enfants est améliorée, plus nous trouvons que la discipline gagne, que le travail produit s'améliore, que les mœurs s'adoucissent et que la population se développe en bien-être matériel et moral. »

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en d'autres termes à six heures et demie au lieu de huit heures, ne compenserait pas par la qualité ce qu'il perdrait en étendue. Enfin, dans la séance de la chambre des communes du 28 fé- Trier 1843, le secrétaire d'État, sir James Graham, chargé de présenter la loi sur l'enseigne- • ment des classes laborieuses, proponça ces paroles mémorables, qui sont comme le résumé de toute la question : « Dans ma conviction, dit-il, si des enfants au-dessous de treize ans, après avoir travaillé huit heures dans un jour, sont envoyés à l'école, épuisés déjà par la fatigue, sans avoir pu jouir d'aucun repos, d'aucune récréation, il est impossible d'espérer qu'ils puissent retirer beaucoup d'avantages d'aucun système d'éducation, même du meilleur qu'on pourrait leur procurer. C'est en conséquence mon intention de proposer que les enfants depuis l'âge de huit ans jusqu'à l'âge de treize ans, employés dans les manufactures, ne travailleront pas plus de six heures et demie par jour. S'ils travaillent le soir, ils ne travailleront pas le matin, et s'ils travaillent le matin, ils ne travailleront pas le soir. Par ce moyen, chaque jour, soit avant, soit après midi, les enfants passeront au moins trois heures à l'école. J'ai toute raison de penser, je suis certain que les fabricants, désireux de coopérer cordialement avec le législateur, afin de perfection-

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nei^ rédacation de la jeunesse au sein de notre nation, accepteront avec joie toute mesure nécessaire pour atteindre un but dont Timportance est capitale. » La loi fut votée le 15 mars 1844. Elle rMuisit le travail des enfants au-dessous de treize aïis à six heures et demie par jour au lieu de huit heures ; en même temps elle leur Imposa trois heures d'école par jour au lieu de deux heures, dont la loi de 1833 se contentait, et put leur permettre, à la suite de ces réformes, d'entrer à huit ans dans les ateliers, qui jusque-là ne leur étaient ouverts qu'à partir de neuf ans*. Tel est le régime appliqué depuis vingt-trois ans en Angleterre, et qui n'a pas jusqu'ici amené la ruine <ie nos voisins. Nous pourrions aussi, pour

* La loi anglaise oblige tout fabricant à suspendre sur un tableau mobile , à Tentrée de la manufacture , un règlement trëfldétaill» dont nous extrayons les prescriptions suivantes :

c i^ucun enfant au-dessous de huit ans ne peut être employé.

c Aucun enfant au-dessous de treize ans ne peut être employé ATant six faoures du matin et après six heures du soir, ni le samedi après deux heures de Paprès-midi, ni le dimanche, ni le jour de Noël et le vendredi saint.

c Aucun enfant au-dessous de treize ans ne peut être employé chaque jour plus ^e six heures et demie.

a On tolère cependant un travail de dix heures trois jours sur siXf à condition quïl soit assuré aux enfants ainsi employés deux jours par semaine de chômage absolu.

c Tout enfant au-dessous de treize ans doit aller à Técole trois heures par jour, entre huit heures du matin et six heures du -soir, excepté le samedi.

c On ne doit employer personne au-dessous de seize ans saiis un certificat du médecin. >

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montrer qu'on gagne toujours à tenir compte de l*étenâue des forces humaines et que la qualité peut aisément compenser la durée, tirer un argument du bill de 1847, qui limite à dix heures le travail même des adultes ; mais nous ne voulons parler que des enfants, sans entrer dans la question, fort différente, à beaucoup d'égards, de la limitation du travail des adultes. On nous permettra seulement de rappeler à cette occasion qu'en 1829 les hommes d'État les plus éminents d'Angleterre affirmaient que la prospérité industrielle de la nation serait compromise, si on réduisait à moins de douze heures, non pas le travail des femmes, comme en 1844, ou celui des adultes, comme en 1847, mais celui des adolescents : tant les idées simples et jastes ont de peine à faire leur chemin!

Maintenant, après avoir rappelé qu'en Prusse, depuis la loi de 1839, les enfants ne sont pas admis dans les manufactures avant l'âge de neuf ans, que le travail des adolescents y est réduit à soixante heures par semaine *, et que

* Règlement arrêté en Prusse le 9 mars 1839 par le ministèTo d'État, et confirmé par le roi le 6 avril :

c Art. 1". Aucun individu de moins de neuf ans accomplis ne peut être employé à des travaux réguliers dans les fabriques, mines et usines.

c Art. 2. Pour être employé^ à ces travaux avant seize ans accomplis , U faut avoir suivi réguliëremcut l'école primaire peu-

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l'Autriche et la Confédération germanique sont également entrées dans la voie de la réglementation, nous allons indiquer rapidement ce qui a a été fait en France, et il nous sera trop aisé de montrer les lacunes et les vices de la législation actuelle.

dant trois années et prouver, par un certificat de Tautorlté scolaire, qu'on sait lire facilement sa langue materneUe et qu'on possède les premiers éléments de récriture. ^

c Art. 3. Les jeunes gens qui n'ont pas encore seize ans ne peuvent être ej|iployés plus de dix heures par jour. Toutefois, les autorités locales ont le droit d'accorder une prolongation quand des accidents ou des événements de force majeure ont interrompu la marche régulière du travail, mais cette prolongation ne pourra dépasser une heure par jour ni s'étendre au delà d'un mois.

c Art. 4. Les ouvriers auront un quart d'heure de repos le ma* tin, autant l'après-midi; et une heure entière à midi.

f Art. 5. Il est défendu de faire commencer le travail des jeunes ouvriers avant cinq heures du matin, et de le prolonger au delà de neuf heures du soir. Tout travail est interdit les dimanches et fêtes. «

Dans les Nouveaux principes d'économie poUtique, publiés en 1819, Sismondi ya bien plus loin que Wilberforce, lord Ashley et sir James Graham. — Partant de cet axiome « que les ouvriers donnent, en retour du salaire qui leur est alloué, tout ce qu'ils peuvent donner de travail sans dépérir, » il établit que le salaire des enfants est pris sur celui du père et n'augmente pas d'ane obole le revenu total de la famille. « C'est donc sans profit pour la nation, dit-il, que les enfants des pauvres ont été privés du seul bonheur de leur vie, la jouissance de l'âge où les forces de leur corps et de leur esprit se développaient dans la gaieté et la liberté. C'est sans profit pour la richesse ou l'indastrie qu'on les a fait entrer, dès six ou huit ans, dans ces moulins de coton, où ils travaillent douze ou

quatorze heures au milieu d'une atmosphère

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constamment chargée de poils et de poussière, et où ils périssent successivement de consomption avant d'avoir atteint vingt ans. On aurait honte de calculer la somme qui pourrait mériter le sacrifice de tant de victimes humaines; mais ce crime journalier se* commet gratuitement*.»

Bien des années s'écoulèrent, pendant lesquelles les abus ne firent que s'aggraver saiis que le gouvernement songeât à intervenir. L'opinion même était muette. On ignorait, à deux pas des fabriques, ce qui s'y passait. C'est seulement en 1827 que deux hommes dont le nom doit être conservé, le docteur Gerspach, de Thann, et M. Jean-Jacques Bourcart, de Mulhouse, appelèrent de nouveau l'attention sur cette question capitale,. M. Gerspach par une thèse soutenue devant la Faculté de médecine de Paris, M. Bourcart en provoquant, au sein de la Société industrielle de ilulhouse, une discussion approfondie sur la situation des enfants dans les fabriques de coton et surtout dans les filatures. Tout se borna, pendant longtemps, à des efibrts isolés; les passions politiques absorbaient l'activité du pays. L'enquête de 1832 en Angleterre et la loi qui en fut la conséquence n'eurent pas le pouvoir de nous arracher à cette indifférence cruelle. La

• Nouveaux principesj etc. ; liv. iv, ch. v, tome I, p. 353.

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Société industrielle de Mulhouse demeura seule sur la brèche et continua courageusement à étudier les faits, à en chercher le remède, à provoquer l'intervention de la loi. Elle fit école autour d'elle. Le conseil général du département, la chambre de commerce élevèrent la voix à leur tour, et supplièrent le gouvernement d'intervenir. La Société industrielle prit l'initiative d'unie pétition adressée aux deux chambres et aux ministres de l'intérieur, de l'instruction publiqup et du commerce. Une commission nommée dans son sein se mit à l'œuvre avec ardeur, et vit bientôt les documents s'accumuler dans ses dossiers. Le rapport fut lu à l'assemblée générale (lu 31 mai 1837 par le docteur Penot, qui vient encore d'attacher son nom à la création des bil^liothèques communales. ?sous aimons «ï signale^* ces efforts d'une ville industrielle, à nommer ce^ fabricants qui demandent une réduction de travail pour leurs. ouvriers avec autant de zèle que d'autres en mettraient pour solliciter un privilège. Nous y trouvons une preuve de la possibilité de la réforme au point de vue économique, et nous y admirons surtout cette sollicitude fraternelle qui unissait déjà à Mulhouse, en 1837, les patrons et les ouvriers, et qui a contribué si puissamment à la prospérité de la ville.

Presque en même temps M. Villerçié pronou-

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çait devant T Académie des sciences morales et politiques, dont il était membre, un discours sur ' la durée trop longue du travail des enfants dans les filatures de coton, et l'Académie le chargeait de faire lui-même une enquête, dont il publia plus tard les résultats dans un fécond et salutaire ouvrage. Ce qui frappa surtout l'attention, ce furent les tables de mortalité qu'il donna en supplément. Ses études portèrent sur la période duodécimale comprise entre 1823 et 1834. Il établit que la vie moyenne était, à la naissance, de 28 ans et 2 mois pour les manufacturiers , de 1 an et 5 mois pour les ouvriers tisseurs* La première année franchie (cette même terrible année qui , en 1864, donne 95,87 morts sur 100 enfants assistés dans le département d'Eure-et-Loir), les résultats comparatifs donnaient encore 43 ans de vie probable pour les maîtres, et seulement 19 ans et 3 mois pour les ouvriers *. Les plus tristes descriptions n'étaient rien, auprès de chiffres pareils; et d'ailleurs M. Villermé, à la fois très-observateur et trèscirconspect, allait au-devant des objections, mentionnait les espérances, les projets d'améliora* tion, et ne laissait voir le mal que malgré lui. L'effet produit n'en était que plus grand quand il laissait échapper les mots de dépérissement des

* Villermé, Tabkau de l'état physique et tnoral dee ouvriers, Paris, 1840; tome II, p. 377 et 385.

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enfants, à'aius homicides *. Du reste, les plaintes partaient de toutes parts. Elles étaient vives et unanimes dans les départements de TAisne , de risère, de Maine-et-Loire, du Nord, du Bas- Rhin , de la Seine-Inférieure et des Vosges, où les enfants de six à sept ans travaillaient dans les ateliers. On déclarait, dans l'Isère, que l'immoralité était à son comble; dans l'Aisne, que les enfants , à la sortie des ateliers , avaient perdu toute idée dé retenue. Â Lille , des familles entières couchaient sur le même lit; les incestes ne se comptaient plus. Les industriels le savaient et le cachaient, forcés, suivant le témoignage de Blanqui *, de travailler en aveugles, pour soutenir la concurrence. Le sort des enfants n'était pas meilleur dans l'intérieur des ateliers. En Normandie, le nerf de bœuf figurait sur le métier au nombre des instruments de travail *. « Il est impossible, disait M. Villermé *, de laisser subsiste^ un état de choses qui écrase les enfants de travail, qui les prive de toute éducation, et qui les maintient dans une infériorité physique et morale révoltante. Il faut certainement, ajoutait-il, que ce dernier mal soit bien grand et les

1 Villermé, Tableau de l'état physique et moral des ouvrien, Paris, 1840; tome II, p. 93.

^ Blanqui, Cours d'économie industrielle, p. 119 et 120.

* Cf. L'Industriel de la Champagne , n* du 2 octobre 1835.

* Ll., p. 358 sq.

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raisons de le prévenir bien puissantes, puisque, en Angleterre, où l'intérêt de l'industrie l'emporte sur tous les autres intérêts, l'indignation publique a obtenu une loi pour le faire cesser, et que chez nous des manufacturiers de l'industrie cotonniere en réclament une semblable. C'est le cri

de l'humanité. » Cette année 1837 fut le terme du

long oubli où le pays s'était abandonné malgré les protestations de Sismondi, du docteur Gerspach, de M. Bourcart, et les efforts persèyérants de la Société industrielle de Mulhouse. Le ministre du commerce, par une circulaire du 31 juillet 1837, s'adressa aux chambres de commerce, aux chambres consultatives et aux conseils de prud'hommes. Il se trouva que tout le monde était prêt; les documents affluèrent et ne laissèrent aucun doute sur la gravité du mal. Le ministre posa aussitôt une série de questions que nous allons reproduire, avec l'analyse des réponses qu'elles reçurent, puisque c'est le commencement d'une enquête qui, nous l'espérons bien, n'est pas terminée.

Première question. •— Depuis quel âge les enfants seront-ils reçus dans les fabriques? — Cette question suppose qu'ils y seront reçus, et qu'ils ne seront reçus qu'à un âge déterminé par la loi. Toutes les réponses sont unanimes sur ces deux points fondamentaux. Elles hésitent pour

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la fixation de l'âge, entre neuf et dix ans.

Seconde question. — La durée du travail serat-elle graduée suivant l'âge? — Les réponses sont très-divergentes. Ce qu'on y voit surnager, c'est d'abord rinterdiction rigoureuse de. tout travail du dimanche, ensuite la distinction entre les enfants et les adolescents, proposée d'abord en Angleterre par Wilberforce et introduite dans le bill de 1833. On comprend, en effet, qu'il deviendrait difficile de régler le travail des ateliers, si la tâche des apprentis variait sans cesse avec leur âge; mais cette distinction unique entre les enfants et les adolescents est à la fois pratique et nécessaire. Il est évidemment impossible de traiter un enfant de huit ans comme un adolescent de quatorze.

Troisième qtcestion. — Les forces physiques des enfants devront-elles être en rapport avec l'âge, et leur constitution reconnue bonne et capable de supporter les fatigues de l'atelier? — Quelques conseils, en petit nombre, demandent que l'enfant ne soit reçu qu'avec un certificat de médecin ; la plupart s'en réfèrent à l'intérêt du patron, qui n'acceptera pas un enfant faible ou maladif.

Quatrième question. — A quel âge l'enfant pourra-t-il s'engager par lui ou par ses parents et tuteur ? — A quinze ans.

Cinquième question. — Les veillées serontelles interdites aux enfants et aux adolescents ? — Quatre conseils seulement, Lyon, Amiens, Reims et Boulogne, veulent les interdire sans réserve aux adolescents. Tous les conseils sont unanimes pour les interdire aux enfants dans le triple intérêt de la santé, de la moralité et àe l'industrie. On demande seulement que par exception, pour un temps très-limité et dans le cas de nécessité démontrée, les veillées puissent être permises aux adolescents âgés de plus de quinze ans. Cette restriction au principe est regrettable, nous verrons qu'elle finit par passer dans la loi française, tandis qu'en Angleterre l'interdiction du travail de nuit pour les enfants et les adolescents est absolue. C'est ce qui fait qu'elle y est réelle.

Sixième question, — Les enfants seront-ils astreints à suivre les écoles? Sur cette question comme sur la précédente, l'affirmation est unanime. Un seul conseil de prud'hommes et deux chambres de commerce avaient demandé que l'école ne fût pas obligatoire. Les prud'hommes de Lille , au contraire , déclarent que la loi sera comme non avenue, si des mesures coercitives ne sont pas ordonnées pour la fréquentation des écoles. Quelques conseils sont d'avis que l'enfant de neuf ans ne puisse être admis dans la fabrique

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qu'en prouvant qu'il sait déjà lire et écrire ; tous pensent que., quand même il saurait lire, il doit continuer à suivre les écoles au moins une heure ou deux heures par jour, jusqu'à c« qu'il ait atteint Tàge de treize ans.

L'ouvrage de M. Villermé, qui parut en 1840, fut comme le résumé de cette solennelle enquête. Jamais il n'y eut d'ohservation plus exacte, d'esprit plus modéré, ni de faits plus accablants. M. Villermé établit qu'on employait dans les ateliers des enfants de sept ans et même de six ans, que les ouvriers étaient retenus dans certaines filatures jusqu'à dix-sept heures par jour, ce qui, en défalquant une demi-heure pour le déjeuner et une heure pour le dîner, laissait quinze heures et demie de travail effectif. Ces quinze heures et demie effrayaient à bon droit M. Villermé, qui, à la fois médecin et psychologue, connaissait les effets d'une fatigue trop prolongée sur le corps et sur l'esprit. Il lui échappe à ce sujet une réflexion poignante. « La journée des forçats n'est que de douze heures, dit-il, et elle est réduite à dix par le temps des repas. » Le sort des enfants l'intéresse plus que celui des adultes, et, pour le dire en passant» il n'a cessé jusqu'à ses derniers jours de dresser des tableaux de mortalité dont on finira bien par tenir compte, et qui finiront aussi par obliger la société à limiter à six heures

186 l'ouvbibr db huit ans

par jour le travail des enfants. Il montra cette multitude d'enfants maigres, hàyes, couverts de haillons, qui se rendent pieds nus à la fabrique par la pluie et la boue> portant à la main, et» quand il pleut, sous leur vêtement devenu imperméable par l'huile des métiers tombée sur eux, le morceau de pain qui doit les nourrir jusqu'à leur retour... Il les peignit énervés, pâles, lents dans leurs mouvements, tranquilles dans leura jeux, et compara, non sans une poignante éloquence, leur extérieur de misère, de souffrance, d'abattement, avec le teint fleuri, l'embonpoint, la pétulance et tous les signes d'une brillante santé qu'on remarque chez les enfants du même âge, chaque fois que l'on quitte un lieu de manufactures pour entrer dans un canton agricole.

L'enfantement de la loi de 1841 f ut très-laborieux. Le ministre du commerce porta, le 11 janvier 1840, à la chambre des pairs un projet de loi qui ayait pour but de donner au gouvernement le droit de protéger par des ordonnances les enfants travaillant dans les manufactures. La chambre crut qu'il fallait mettre la protection et le règlement dans la loi même, et vota le 19jaars une loi très-incomplète, très-insuffisante, mais qui lui fait le plus grand honneur, parce qu elle pose les vrais principes sur la matière, et rend par conséquent possibles toutes les améliorations ultérieures. Cette même loi, amendée par la chambre des députés, fut rapportée le 12 janvier 1841 à la chambre des pairs par M. Cunin-Gridaine, ministre du commerce. <* La voilà, dit-il, telle au fond que vous l'avez adoptée ; la chambre élec-

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tive n'y a guère fait que des améliorations dans la forme. » M. Cunin-Gridaine déclarait d'ailleurs que le gouvernement avait mis le temps à profit pour continuer son enquête en France et à l'étranger, et que tous les témoignages concluaient en faveur des mesures proposées. La chambre des pairs renvoya la loi à la commission qui l'avait examinée, ou plutôt créée. Tannée précédente, et qui se composait de MM. Victor Cousin, Charles Dupin, de Gasparin, de Gérando, de Louvois, Rossi et de Tascher. Les noms des commissaires doivent être cités tant à cause de l'autorité qu'ils donnent à la loi émanée en grande partie de leur initiative que par un juste sentiment de reconnaissance pour un grand service rendu à l'humanité, et, nous en avons la ferme conviction, à l'industrie elle-même. Le rapport de M. le baron Dupin peut être aujourd'hui encore étudié et médité avec fruit. Sur 106 avis motivés des chambres de commerce et des conseils de prud'hommes que le gouvernement avait fait imprimer, 10 seulement lui étaient contraires. La chambre fut presque unanime : il ne se trouva que 2 boules noires sur un total de 106 votants.

La loi du 22 mars 1841 embrasse plus d'établissements que lebill de 1833. Elle ne se borne pas, comme la loi anglaise, aux moulins de coton

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et de laine; elle s*étend à tous les ateliers composés de vingt ouvriers travaillant en commun. Un membre de la commission, M. de Gérando, voulait même aller plus loin, car il déclara dans le cours de la discussion que les petits ateliers, dits ateliers domestiques, étaient le théâtre des plus grands abus. La chambre fut arrêtée par la crainte de rendre la loi impuissante dans un grand nombre de cas et par un respect peut-être malentendu de l'autorité paternelle.

Si la loi française étend le système de la protection à un plus grand nombre d'établissements que la loi anglaise, en revanche la protection qu'elle accorde est moins efficace. Elle permet l'entrée des enfants dans les manufactures à huit ans; Ia*]oi anglaise, celle du moins de 1833, ne la permettait qu'à neuf ans. En France, un enfant passait à douze ans dans la classe des adolescents, et à treize ans seulement en Angleterre. La protection légale cessait chez nous dès que le jeune travailleur avait atteint seize ans ; elle le suivait chez nos voisins jusqu'à dix-huit. Les enfants, dans les deux pays, devaient chaque jour huit heures de travail; mais les adolescents ne devaient que soixante-neuf heures par semaine en Angleterre, et en France soixante-douze. Enfin le travail de nuit, quoique interdit chez nous, était encore possible dans certains cas très-rares»

190 l'ouvbxeb de huit ans

tandis qu'en Angleterre l'interdiction était rigoureuse et absolue.

On le voit, la loi de 1841 n'était pas à beaucoup près aussi radicale que le bill de 1833, et ceux qui la regardent comme une entrave imposée à l'industrie doivent convenir au moins que nos voisins portent des chaînes plus pesantes que les nôtres. L'argument qui revint plus d'une fois dans la discussion,, surtout à la chambre des députés, et qui consiste à dire que nous priver du travail des enfants, c'est renchérir notre maind'œuvre et rendre la concurrence plus difficile à soutenir contre les manufactures anglaises, tombe évidemment devant cette considération, que depuis 1833 les enfants n'entrent qu'à neuf ans et ne travaillent que huit heures dans les manufactures anglaises, que depuis 1844 ils y entrent à huit ans, mais en y travaillant seulement six heures et demie par jour, et que depuis la même époque le travail des adolescents, comme celui des femmes, a été réduit à onze heures. Ce sont donc les Anglais qui pourraient se plaindre d'être entravés par loi de leur pays, et ils s'en sont plaints en effet pendant les premières années. Aujourd'hui ils obéissent à la loi, non-seulement parce qu'elle est la'loi, mais parce qu'elle est une loi juste. Il est triste d'avoir à constater que la nôtre a été presque constamment éludée, et

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qu'elle est passée dans quelques centres industriels à l'état de lettre morte ^. Nous lisons dans

un Rapport sur VŒwore.des Apprentis, adressé Tannée dernière à la Société industrielle d'Amiens par M. Ch.-L. Livet : « On sait combien de difficultés rencontre, dans son application, la loi sur le travail des enfants dans les manufactures ; on les fait parfois travailler tien au delà du temps permis par les règlements , et d'ailleurs , à supposer même qu'on ne fasse travailler que 8 heures par jour les enfants de 8 à 12 ans, 12 heures les enfants de 12 à 16 ans, les ma«< chines auxquelles on les emploie ne pouvant chômer, on consulte les besoins de la machine bien plutôt que les besoins de Tenfant, sans se préoccuper si les moments de liberté qu'on lui laisse concordent avec l'heure des classes. Et s'il en est ainsi dans les fabriques assujetties aux lois spéciales de 1841 et 1851 , que se passe^t-il chez les patrons dont les ateliers ne sont point dans

* Rapport de M. Barreswîll, 1866, p. 6 : c Baccarat satisfait K la loi en employant desenfkntg de donze ans accomplis; d^autrcs verriers manquent à ses prescriptions, lorsque leurs enfants ont doaze ans, et seraieift en contravention, même avec des enfants de treize ans. En effet, Baccarat n*a pas de travail de nuit, tandis qne les verriers dont nous parlons fbnt travailler six heures de jour et six heures de nuit ; or, douze heures de jour font douze heures seulement, tandis que six heures de jour plus six heures de nuit font quinze heweê^ les heures de nuit comptant à raison de deux pour trois. »

les conditions de la loi , et restent en dehors de tout contrôle officiel ? »»

Rien n'énerve plus un pays que d'avoir des lois et de leur désobéir *. Lej>ri ncipal d éfa ut d e laloi

i A rheore qu*il est, les lois sur le travail des enfants sont eneore une lettre morte. Nous empruntons au premier Bulletin de la Société de protection des appr&ntis et des enfanté des manufactureSj les citations suivantes, extraites des mémoires rédigés en 1861, par les instituteurs primaires :

c SoMMB. Par avarice, on met l'enfant au rouet à huit ans, au métier à dix. — Nous connaissons des pères de famille qui, pour le mince salaire qu'ils en retirent, attachent leurs enfants à un métier dès l'âge de neuf ans, et les forcent à travailler plus de douze heures par jour.

« NoBD. Les enfants sont exploités, mis en fabrique à huit ou neuf ans; ils s'étiolent dans un air corrompu; leur corps et leur &me sont viciés. — Un grand nombre de fabriques emploient encore, souvent à des t&cbes pénibles et insalubres, de petits malheureux qui n'ont pas dix ans. .J'ai vu quinze petits garçons employés à une machine à dévider. Us étaient assis sur des tabourets très-élevés pour les empêcher de descendre et tenir leur attention plus éveillée. Chacun avait devant soi trois à quatre bobines et en aspirait sans relâche les flocons. L'un d'eux, un peu moins jeune tournait la roue, et on voyait son pauvre corps se dévier et la sueur perler sur son risage. Ces exemples sont nombreux. — Les ivrognes, les libertins, les paresseux envoient leurs enfants aux fabriques pour travailler moins eux-mêmes et boire davantage. Si l'on n'y met ordre, on verra dépérir les robustes générations françaises. — 11 est désolant de voir les enfants entrer dans ces usines meurtrières à un âge oh la fabrique les a bientôt rendus impropres à toute autre occupation et même au service militaire.

« Ajsne. U y a dans les villages des sucreries où de pauvres petits êtres de sept on huit ans, occupés tout le jour à un travail abrutissant, s'étiolent dans un air lourd et sont exposés à la cor* ruption la plus dépravée.

c OisB. Dès six à sept ans on envoie les enfants aux usines.

c Calyadob. Dans beaucoup de localités, la loi sur le travail

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