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de 18 41,éjait demanquer de sanction. Elle édictait des peines, mais elle confiait à des commissions libres, nommées par les préfets, l'importante mission de surveiller les ateliers et de poursuivre la répression des délits. C^étalt pour ainsi dire renoncer'à la partie pénale de la loi, et conséquemment à la loi elle-même. Les commissaires étaient incompétents, si on les choisissait en dehors de l'industrie, et hostiles dans le cas contraire ; ils remplissaient languissamment des fonctions non salariées, qui entraînaient à leur suite des conflits et quelquefois des inconvénients plus graves. Ils manquaient de moyens de contrôle ; on les trompait sur l'âge des enfants, sur la durée du travail; on produisait de faux certificats; on se soustrayait à la loi en rendes enfauts est à Tétat de lettre morte; je ne puis m'expliquer Tavidité des parents et des patrons qui exigent des enfants de moins de douze ans un travail effectif de douze heures.
c Chabentb-Inférieube. La cupidité des parents fait souvent qu'ils astreignent leurs enfants à un travail au-dessus de leur «•re, qui en fait des êtres étiolés et souffrants toute leur vie.
« AUBE. Dans nos villes et dans nos campagnes, on rencontre des enfants de dix à douze ans, n'ayant de la vie que le soufHe, et tout contrefaits à la suite d'un travail trop pénible.
€ Haute -Saonb. J'ai vu de mes yeux des exemples de dépravation bien funestes, et qu'on se refuserait peut-être à croire si je les retraçais ici.
c Bas-Rhiit. Il y a des communes, surtout sur la lisière des Vosges, où les parents font transformer l'école en atelier. Ils n'y envoient les enfants qu^à la condition expresse qu'on ne leur apprendra ni h lire, ni à écrire, etc., eto , etc. »
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voyant momentanément un ouvrier, pour réduire pendant l'inspection le nombre total à dix-neuf. En un mot, on s'était accoutumé à regarder la loi de 1841 comme une tentative de philanthropie peu éclairée, essentiellement nuisible, à l'industrie française ; et tandis que les auteurs de cette loi cherchaient les moyens de la rendre plus protectrice et plus efficace, d'autres influences, agissant sur le ministre en sens inverse, le déterminèrent à présenter en 1847 un projet qui était l'abandon de tous les principes.
Il ne s'agissait de rien moins que d'imposer aux enfants comme aux adolescents une journée de douze heures; mais comme on ne pouvait proposer sans compensation un projet de loi qui, à vrai dire, était purement et simplement l'annulation de la loi de 1841 et le retour à tous les abus qu'elle avait eu pour objet de prévenir , on promettait en même temps de reculer jusqu'à dix ans l'admission des enfants dans les maimfactures. Les prétextes ne manquèrent pas pour glorifier cette nouvelle combinaison. Les enfants de huit à dix ans devinrent tout à coup trop débiles pour entrer dans les ateliers ; l'humanité ne pouvait consentir à cette exploitation de l'enfance. Non-seulement la liberté qu'on allait leur rendre leur donnerait plus de bonheur et de santé, mais la grande cause de l'instruction du
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peuple était gagnée par ce seul article de la loi. Ces deux années seraient, sans nul doute, pas* sées à l'école, en sorte qu'en entrant dans les fabriques, tous les apprentis sauraient au inoins lire et écrire. Quant aux enfants de dix à douze ans, qu'on assimilait aux adolescents pour la durée du travail, on ne leur demandait après tout qu'une prolongation de quatre, heures par jour, une misère ! et c'était, à le bien prendre, dans leur propre intérêt, pour leur épargner chaque jour quatre heures de solitude et de vagabondage. Cette mesure, d'ailleurs, en égalant la journée des enfants à celle des adultes, rendrait la vie aux manufactures. Par quelle aberration d'esprit avait- on pu, en 1841, limiter le travail du rattacheur aux deux tiers de la journée du fileur, quand pn savait que le fileur ne pouvait se passer de la présence du rattacheur? On avait cru, par le système impraticable des relais d'enfants, concilier les intérêts de l'humanité et ceux de l'industrie; mais dans le fait on avait sacrifié l'industrie. Voilà ce que déclara le conseil général des manufactures, consulté par le ministre, et ce que le ministre vint à son tour déclarer à la chambre en lui demandant de se déjuger à six ans de distance.
M. Charles Dupin, nommé de nouveau rapporteur, n'eut pas de peine à montrer le but réel
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qu'on poursuivait au moyen de ces vains prétextes : on voulait se débarrasser des entraves de la loi et faire travailler les enfants à discrétion. La prétendue concession de reculer l'âge d'admission jusqu'à dix ans ne lui en imposa point. Il établit facilement que le nombre des adolescents employés dans les fabriques était double de celui des enfants, et que parmi ces derniers on préférait partout les enfants de dix à douze ans. Ce sacrifice qu'on faisait sonner si haut était donc en réalité un leurre; la loi, si elle était votée, ne changerait rien sous ce rapport à ce qui se pratiquait déjà, et l'on se trouverait affranchi gratuitement de la limitation des heures de travail. Le projet ainsi démasqué, le rapporteur prit . un à un tous les prétextes de l'exposé des motifs et n'en laissa pas subsister un seul. Il convint qu'un enfant de huit ans ne pouvait pas travailler douze heures par jour, mais il affirma qu'il en pourrait travailler huit. Il se demanda d'où venait au gouvernement cette confiance dans l'intelligence et la tendresse des parents qui le portait à admettre sans hésiter que les enfants de huit à dix ans exclus des manufactures passeraient ces deux années à l'école. Une triste expérience devait au contraire l'avertir qu'ils les passeraient dans l'abandon. N'étaitce pas abuser que d'affecter une si grande solli-
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citude pour le délaissement des enfants de dix à douze ans pendant un tiers de journée, lorsqu'on livrait à eux-mêmes pendant la journée entière des enfants plus petits et qui, par conséquent, avaient besoin de plus de soins? Comment osaiton parler de l'instruction du peuple dans un projet de loi qui, en imposant douze heures de travail aux enfants dès Tàge de dix ans, leur rendait désormais impossible la fréquentation des écoles? Était-ce sérieusement qu'on venait soutenir que l'instruction reçue à neuf ans, arrêtée court au commencement de la dixième année, serait suffisante et durable? Il suffit d'entrer dans une école primaire pour savoir où en sont les enfants de dix ans. Ceux mêmes qui ont suivi l'école jusqu'à treize ou quatorze ans ont bien vite fait d'oublier tout ce qu'ils y ont appris, s'ils n'ont aucune occasion de s'exercer; les tableaux du recensement et la statistique des mariages ne le prouvent que trop *. Passant de là aux intérêts de l'industrie, le rapporteur démontrait, par de nombreux exemples empruntés à l'Angleterre, que la limitation des heures de travail n'y avait point entravé l'essor de la fabrication. Au contraire, depuis cette limitation, l'industrie multipliait ses produits et les livrait chaque jour à
* Cf. Jules Simon, L'École, 7* édition^ p. 216, sqq.
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meillear marché. Cependant en Angleterre la limitation comprenait, outre les enfants et les adolescents, l6s femmes et les filles de tout âge. Le travail, depuis 1844, y était limité à six heures et demie pour les enfants, et il s'agissait d'une population très- inférieure à la nôtre et d un nombre d'ateliers très-supérieur. Quand même le raisonnement du ministre aurait été spécieux, que pouvait un raisonnement contre tant de faits, et des faits à la fois si concluants et si incontestables? Mais le raisonnement du ministre était faux de tous points. Il reposait sur cette allégation, évidemment inadmissible^ que la loi de 1841 augmentait le prix de la main-d'œuvre. Avez-vous moins de travail d'enfants? disait le rapporteur. Le payez-vous davantage? Craignezvous de manquer de bras? Chaque enfant travaille moins longtemps, mais il y a dans l'atelier le même travail d'enfants au même prix» et il est plus soutenu et plus avantageux pour le patron, parce que les enfants ne sont pas épuisés. Telle est la vérité, et le rapporteur ajoutait, en propres termes, qu'il était « inexact et dérisoire » de soutenir le contraire.
Le rapport de M. Charles Dupin ne fut pas seulement lumineux, il fut impitoyable. « La loi de 1841, disait-il, vous permettait d'augmenter la matière de la loi; elle vous enjoignait
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de compléter par des ordonnances les prescriptions législatives. Qu'avez-Yous fait depuis six ans écoulés? Vous n'avez ni profité de vos droits ni rempli votre devoir. Vous venez à présent nous demander de renoncer à notre œuvre, quand l'Angleterre, la Prusse» l'Autriche, la Confédération germanique nous donnent des leçons d'humanité. Vous soutenez des doctrines que vous avez, il y a six ans à peine, réfutées, combattues. Vous accusez la loi de n'avoir pas réussi, comme elle le souhaitait, à concilier les intérêts de l'industrie et ceux de l'humanité, et c'est l'humanité que vous sacrifiez ! » Ce dernier mot disait courageusement et cruellement la vérité. Voici, d'ailleurs, les traits principaux du nouveau projet apporté par la commission et qu'elle substituait au projet de loi du ministre et à la loi de 1841.
Elle commençait par étendre à un plus grand ûombre d'établissements les prescriptions de la loi, d'accord en cela avec le gouvernement. L'article 1®^ de la loi de 1841 embrassait, outre les manufactures, usines et ateliers à moteur mécanique ou à feu continu, toute fabrique occupant plus de vingt ouvriers réunis en atelier. Ce chiffre de vingt ouvriers avait été mis là provisoirement pour ne pas créer de difficultés dans les commencements à l'exécution de la loi, et
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pour permettre d'aviser après expérience faite. Amis et ennemis du principe de la limitation ré clamaient également la suppression de ce chiffre : les uns, parce que les abus ne leur semblaient pas moins nombreux et moins graves dans les petits ateliers que dans les grands, et les autres, parce qu'ils ne voulaient pas être assujettis à des restrictions dont les ateliers moins importants se trouvaient exonérés. La commission, pour ne pas descendre jusqu'aux ateliers de famille, avait adopté cette rédaction : « Toute fabrique occupant plus de dix ouvriers, ou plus de cinq personnes (femmes, enfants, adolescents) soumises aux prescriptions de cette loi. » La commission maintenait l'âge d'admission (huit ans), et le travail de huit heures effectives pour les enfants de huit à douze ans; le travail des adolescents était réduit à onze heures effectives trois jours par semaine, et l'heure retranchée au travail devait être ce jour-là passée à l'école. Cette modification réduisait le travail des adolescents à soixante-neuf heures par semaine, comme en Angleterre. Le travail des filles et des femmes était pour la première fois réglementé et fixé à douze heures par jour. Enfin la commission, et c'était là peut-être la réforme capitale, parce qu'elle contenait l'avenir de la loi, adoptait le principe anglais de l'inspection salariée.
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Elle créait quatre inspecteurs généraux, assistés chacun d'un inspecteur divisionnaire et de comités d'inspection locale, en exprimant le désir que le nombre des inspecteurs divisionnaires pût être prochainement porté à seize.
Le gouvernement, il faut le dire à son honneur, accepta le projet de la commission, qui allait être voté au moment d^ la révolution de févrien^n sait qu'un décret rendu le 2 mars 1848 réduisit la journée des adultes à onze heures pour les départements et à dix heures pour Paris, et qu'une loi du 9 septembre 1848, rapportant ce décret, fixa uniformément la journée de travail pour tous les ouvriers à douze heuresTïLa question de la limitation du travail est tout autre quand il s'agit des enfants et quand il s'agit des adultes. S'il en fallait une preuve , nous dirions que, durant la longue discussion à laquelle donna lieu l'abrogation du décret du 2 mars, le travail des enfants fut à peine mentionné. Un des orateurs qui combattirent le plus énergiquement le principe de la limitation pour les adultes, M. Besnard, déclara en termes formels qu'il l'acceptait pour les enfants. On peut néanmoins s'étonner que rassemblée , en limitant à douze heures le travail des adultes, n'ait pas songé à réformer la loi de 1841 , qui permet huit heures de travail pour les enfants de huit à douze ans, et qui, en
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limitant à douze heures le travail des adolescents âgés de moins de seize ans, a évidemment pour but de les empêcher de travailler autant que les hommes faits. Tant de questions urgentes se présentaient alors à la fois, qu'une omission même aussi fâcheuse peut être excusée ou du moins expliquée^^n revint en 1850 sur le travail des enfants. 'Le projet de loi élaboré trois ans auparavant par la commission de la chambre des pairs fut soumis d'abord à toutes les chambres consultatives, puis au conseil général des manufactures, qui l'adopta après un débat oti la question du libre échange , incidemment soulevée, jeta beaucoup d'animation. Qui n'aurait cru que la loi dé 1841 allait être réformée ? Il n'en fut rien. Le projet de loi adopté par le conseil général des manufactures resta dans les cartons- du ministère.
Il est bien regrettable qu'un projet sorti des délibérations d'une commission dé la chambre des pairs, adopté à cette époque par le gouvernement du roi Louis-Philippe, accueilli depuis comme un progrès sérieux et important par toutes les chambres consultatives et par le conseil général des manufactures , n'ait pas encore été jusqu'ici converti en loi de l'État. Ce retard inexplicable aura cependant pour l'avenir une conséquence heureuse, si le gouvernement, averti
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par Texemple de l'Angleterre , consent à modifier le projet de 1847 en un senl point et à Caire aujourd'hui ce qu'on eût dû faire le 9 septembre 1848, à réduire, par exemple, à une durée de six heures par jour le travail des enfants de huit à douze ans. « Si nous méritons un reproche, disait en 1847 le rapporteur de la chambre des pairs, ce n'est pas d'enlever trop de temps au travail et de ne pas assez tenir compte de l'intérêt des fabricants. Au contraire, si quelques personnes avaient le droit de se plaindre de nous, ce seraient les femmes, les filles et les enfants des ouvriers pour la timidité, la retenue que nous apportons à modérer leur travail. Voilà l'exacte vérité. •»
Pourquoi persévérerait-on aujourd'hui dans cette timidité excessive? Les circonstances sont changées, les besoins accrus, l'expérience des pays voisins devenue définitive par une longae durée. La seule objection sérieuse qu'on eût pu faire à la loi de 1841, an nom de l'intérêt manufacturier, venait de la complication introduite par les relais d'enfants. Impossible, en effet, d'engager les enfants pour un tiers de journée ; il fallait donc les diviser en trois bandes, l'une travaillant huit heures de suite avec les mêmes fileurs, dès l'ouverture des ateliers et partant quatre heures avant la fin du jour ; une autre
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ne venant à la fabrique que quatre heures après le travail commencé et restant sans désemparer jusqu'à la fermeture; -^ la troisième, enfin, donnant quatre heures au commencement et quatre heures à la fin de la journée, de sorte que chaque rattacheur de cette troisième bande travaillait le même jour avec deux fileurs différents. De là beaucoup de temps perdu , beaucoup d'allées et de venues dans les ateliers » de nombreuses heures d'entrée et de sortie, des difficultés pour l'école, des rapports moins réguliers entre les ouvriers et les apprentis. Cette objection fort grave contre la loi actuelle tombe devant notre proposition, car au lieu de trancher la difficulté, comme le ministre de 1847, en supprimant les relais, nous la tranchons en les régularisant. Que chaque enfant travaille seulement une demijournée , en d'autres termes qu'il y ait un relai le matin et un relai le soir, et toutes les difficultés s'aplanissent. L'atelier retrouve sa tranquillité et le service sa régularité. Le fileur n'est jamais sans un aide ; il en change au milieu du jour, à l'heure du repas, ce qui n'entraine aucune perte de temps, aucune complication. L'atelier s'ouvre et se ferme exactement comme s'il n'y avait pas d'enfants, ou que les enfants travaillassent aussi longtemps que les hommes. Les enfants peuvent travailler six heures par jour.
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et ils sont encore dispos pour l'école. L'école, de son côté, n'est plus troublée au beau milieu de la classe par l'arrivée d'une fournée d'apprentis. Les apprentis qui la fréquentent le matin ne sont pas ceux qui la fréquentent le soir. Il serait assurément fort aisé d'annexer aul écoles, pour les enfants de fabrique, un ouvroir à l'usage des filles, un atelier de menuiserie à l'usage des garçons, et pour les deux sexes un préau, une gymnastique. On soustrairait ainsi les enfants à la solitude ou au vagabondage, et on augmenterait leur bien-être pendant le quart de jour qu'ils ne doivent ni à.Ia fabrique nia l'école. L'atelier de menuiserie aurait , en outre , l'avantage considérable de familiariser les enfants avec les outils, et de leur créer pour l'avenir des ressources efficaces en temps de chômage. On l'installerait , en vérité , pour rien^.CVoiià ce qui serait à la fois humain et pratique. Au lieu de cela, nous n'avons qu'une législation insuffisante pour les enfants, gênante pour l'industrie , à la fois illusoire et contradictoire .N
LaTloisurle travail des enfants ne réglemente que les ateliers où plus de vingt ouvriers sont
* M. Bader en a installé tin à l'école industrielle de Mulhouse. Il y en a aussi à Lyon, à la Martinière et à l'école centrale de M. Giraudon. Tous ces ateliers fonctionnent admirablement et sont plutôt une récréation pour les jeunes gens qu'un travail.
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réunis, et le projet de loi, émané il y a vingt ans de l'un des grands corps de l'État, embrasse tcAis les ateliers composés de dix ouvriers, ou employant cinq personnes, femmes, filles ou enfants, soumises à la limitation. La loi fixe le travail des adolescents à soixante-douze heures par semaine, et le projet de loi le réduit à soixanteneuf, La loi permet d'introduire les enfants dans les manufactures dès l'âge de huit ans, et lé décret du 3 janvier 1813 défend de laisser descendre ou travailler dans les mines et minières les enfants au-dessous de dix ans. La lui de 1841 permet le travail de nuit dans certains cas et à certaines conditions aux enfants au-dessous de treize ans, et une autre loi, celle du 22 février 1851, sur les contrats d'apprentissage , l'interdit absolument à tous les enfants âgés de moins de seize ans. La loi de 1841 limite le travail à douze heures par jour pour les enfants de douze à seize ans, et la loi de 1851 le limite à dix heures par jour pour les apprentis au-dessous de quatorze ans. La loi de 1841 limite le travail des adolescents à douze heures par jour, et la loi du 9 septembre 1848 fixe la même limite pour le travail de tous les ouvriers. Enfin, nous apprenons à chaque instant que les ouvriers ont demandé une réduction des heures de travail et que les patrons y ont consenti, en sorte que, pour dernière ano-
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malie, tandis qu*iin grand nombre d*ateliers ne travaillent plus que onze heures ou même dix heures , nous laissons subsister la loi qui , pour favoriser les adolescents, limite la durée de leur travail à douze heures.
Il faut sortir au plus tôt de toutes ces compli-^ cations et de l'état d'infériorité où nous retient la loi de 1841, bonne à sa date, aujourd'hui arriérée, insuffisante. Où est la difficulté d'adopter, au moins pour les enfants de huit à douze ans, la limite de six heures par jour, ou plutôt la limite de demi-journée que nous proposons ? Craint-on de manquer de bras en France, lorsque l'Angleterre n'en manque pas , dans les mômes conditions de travail, avec moins de population et plus de fabriques ? Aujourd'hui que la plupart des usines sont concentrées dans les villes, cette crainte ne saurait être sérieusement exprimée. Elle ne serait justifiée en aucune circonstance avec notre immense population rurale. Et s'il y a, comme il est impossible d'en douter, assez d'enfants pour fournir deux relais par jour à toutes les fabrications, n'est-il pas évident qu'on aura partout le même nombre de bras pendant le même temps et au même prix? On se plaint assez généralement de la disette d'enfants dans tous les départements du Nord; nous sommes persuadé que c'est une question d'organisation, et
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que la difficulté, à supposer qu'elle soit réelle, serait bien vite vaincue. A Roubaix, où tous les enfants de 9 à 12 ans sont occupés, on ne prend pas les enfants de 8 ans, ce qui réduit le contingent d'un cinquième. La raison qui les fait exclure ne subsisterait plus si le travail était limité à six heures. Le fabricant a-t-il quelque intérêt mystérieux à faire travailler toute la journée le même enfant sur le même métier?
Nous prétendons hautement que c'est tout le contraire, et que la limitation à six heures eât dans l'intérêt du fabricant. Non-seulement les relais de six heures valent mieux pour le fabricant que ceux de huit, à cause des mouvements supprimés, de la complication évitée, mais ils valent mieux pour lui que le travail de douze heures, mieux que l'abrogation pure et simple de la loi. Et quand même il payerait pour six heures le salaire de huit, fardeau bien léger quand on songe au prix de la main-d'œuvre pour les ouvriers de huit ans, le sacrifice serait amplement compensé par la supériorité du travail. Ce n'est pas la présence de l'ouvrier que paye l'entrepreneur, c'est son travail , et pour que le travail soit bon , il faut qu'il soit mesuré selon les forces du travailleur. Lorsqu'un homme dépasse celite limite, il se fatigue en pure perte; il compromet sa santé, et l'entrepreneur n'y gagne
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rien. Cela est encore plus vrai pour l'enfant, dont Tesprit et la force musculaire se relâchent plus vite. Ce mot même de relais, employé pour désigner les bandes d'enfants qui travaillent successivement sur le même métier, suggère une comparaison dont l'application est frappante. Un cheval , à la rigueur, peut courir douze lieues, mais on fait plus vite le même chemin en montant deux chevaux l'un après l'autre. La comparaison est peut-être humiliante, mais pour qui? Ce n'est pas assurément pour l'enfant.
Nous avons, grâce à Dieu, de l'amour-propre national, mais il faudrait avoir aussi un peu de prévoyance. Voilà nos soldats, dont nous sommes fiers ; cependant, n'oublions pas que la taille diminue tous les ans, la santé aussi, au moins parmi les jeunes gens qui ont passé leur enfance dans les ateliers, et que l'accroissement total de la population, en supposant qu'il soit réel, est pourtant moins rapide chez nous que chez nos voisins et nos concurrents. Nous avons un moyen assuré de déchoir de notre gloire militaire : c'est d'épuiser et de décimer les jeunes générations. Le recrutement des ateliers n'est pas moins compromis. Il faut 400,000 ouvriers aux fabriques de Paris seulement. Si nous voulons que toutes les fabriques françaises soutiennent vaillamment la concurrence étrangère,
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souvenons-nous que nous serons toujours battus pour la matière première et le combustible, et que tout notre espoir est dans la main-d'œuvre. Préparons d'avance des ouvriers forts et instruits. Un père de famille qui veut être aidé un jour et remplacé par son âls, commence p^r le bien élever. Si ce n'est par tendresse, c'est par calcul. Huit heures de travail effectif à huit ans, cela ne fait guère moins de neuf heures d'atelier, et encore à la condition que la loi ne soit pas violée, cette loi de 1841 sans contrôle, sans inspection efficace. Quel temps reste-t-il pour l'école au bout de ces neuf heures? Dans quel état l'enfant y arrive-t-il? Il y traîne son corps épuisé, mais où est l'esprit? L'esprit abattu, alourdi, impuissant, entend sans écouter, et ne retient rien. Consultez les maîtres d'école : ils auront bien vite discerné l'enfant qui a donné six heures à l'atelier et celui qui eh a donné huit. Cet écolier, qui ne l'est que de nom, une fois sorti de l'école saura épeler et ne saura pas lire ; il saura signer ou copier une lettre et ne saura pas écrire. Le semblant d'éducation qu'il a reçue ne lui servira ni pour s'élever, s'il a de l'ambition et de la capacité naturelle, ni pour s'amuser, s'il ne demande à la lecture qu'un secours contre le . cabaret. Vienne un chômage, une grève, une transformation d'industrie, il n'aura pas cette
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facilité de trouver une nouvelle carrière qu'une bonne éducation peut seule donner. Son ignorance est un malheur pour lui et un danger pour la patrie. Il ne sera pas même un bon ouvrier, il n*aura pas cette compensation : le travail des manufactures ne développe qu'une habileté toute spéciale. Un serrurier se fera forgeron, un menuisier se fera rampiste; un fileur ne sait que conduire la'mule-jenny, un tisseur n*a d'autre ressource que sa navette. Il ne lui reste pas même la dernière et la plus humble des ressources, la force corporelle. Le métier qu'il fait dès son bas âge le condamne à être débile toute sa vie. En doutez- vous? Allez assister au tirage au sort dans une ville industrielle ; ces enfants de vingt ans paraissent en avoir quinze. Interrogez le conseil de révision ; vous apprendrez combien le contingent est difficile à former. Ne prenez pas même cette peine, tenez-vous à la porte des fabriques au moment de la sortie ; vous verrez de vos yeux ce que deviennent en peu d'années les enfants enfermés huit heures par jour dès l'âge de huit ans. Ne vous suffit-il pas de connaître les résul-
tats? Voulez-vous en pénétrer les causes? Entrez dans l'atelier, mais n'y entrez pas pour une heure; passez-y une journée, revenez le lendemain, faites-vous une idée de la durée et de la continuité du travail. Ce n'est pas tout : suivez
l'enfant dans sa demeure ; assistez à ses repas. Cet ouvrier de huit ans, qui a travaillé huit heures et passé ensuite deux heures et peut-être trois à l'école, est-il bien nourri? A-t-il au moins, pour parler plus clairement, une nourriture suffisamment réparatrice? A-t-il un bon lit? A-t-il. même un lit? Si cette vie si dure ne lui assure pas dès à présent le bien-être, que pensera-t-il plus tard de la société? Et que deviendra-t-il au bout de dix ans, quand sa famille ne sera plus là pour le soutenir, si ses forces ont été épuisées, paralysées au moment où le corps grandit et se développe ?
Hélas ! que parlons-nous de force î C'est la vie elle-même qui est en péril. On ose à peine invoquer les tables de mortalité, dont le témoignage est accablant. Quel père de famille, quel patriote, quel homme de cœur pourrait se consoler de ces générations englouties ou atrophiées, de ces enfants condamnés à la fatigue dès le berceau, de Tinstruction rendue impossible ou dérisoire, des familles désolées, de la dépravation précoce ? Et .cependant, pour guérir tant de maux, que faut-il? Il ne faut aucun sacrifice. Il suffit de vouloir, f^.-
•r:^i , .'\-'''v-.ujL4Ç^."- —
^ . Ax^ ^y ■' *.
CHAPITEE IV
Que la loi qui limile le travail des enfants, doit être rtnduc jilus générale, et la loi qui règle les conditions Ut Vcpprcnlissage plus efficncts*
Tout le monde est à peu près d'accord pour trouver que la France est trop administrée et trop réglementée. Le gouvernement lui-même semble être de cet avis, puisqu'il vient de reviser la loi du 4 mai 1855. On a émancipé uù peu, bien peu, par la loi de 1866, les départements et les communes; on ferait bien, puisque aujourd'hui le souffle est, dit -on, aux réformes, d'émanciper aussi les individus, ne fût-ce que pour leur permettre de se livrer aux bonnes œuvres avec plus de dignité et de plaisir. Nos lois font à Tiniliative personnelle une guerre impitoyable ; elles ont fini par rendre le dévouement ou impossible ou difficile, et bientôt nous ne pourrons plus faire le bien que par voie de pétition.
Au milieu du courant d'idées qui entraîne les meilleurs esprits vers la décentralisation, il semble qu*on commette un waohrQ^Ume en de-
mandant un redoublement de sévérité dans les lois qui limitent le travail des enfants; mais il n'en est rien, et la contradiction n'est qu apparent^/ Personne ne songe à détruire la centralisatibnV ni à se passer de règlements : on n'en condamne que l'abus. C'est violer la liberté que de réglementer le travail des adultes; c'est la servir que de protéger la santé et l'intelligence des enfants contre des calculs égoïstes et cupides.
La loi de 1841, en défendant aux. parents de placer leurs enfants dans les manufactures avant huit ans révolus, gêne un peu la liberté des parents, et la même loi, en défendant de faire travailler ces enfants plus de huit heures par jour et de les faire travailler la nuit, gêne un peu la liberté des fabricants. Cependant n'est-ce pas une excellente loi, une loi nécessaire et profondément humaine? Il y avait, avant cette loi, des enfants de six ans dans les manufactures; on les y tenait enfermés pendant la journée entière, et la journée était alors de treize ou quatorze heures. Ces pauvres êtres avaient encore bien souvent un quart de lieue ou une demi -lieue à faire pour rentrer chez eux après treize heures de fçitigue. Ils n'y trouvaient pas toujours un lit. Les ateliers n'étaient pas à cette époque dans les conditions hygiéniques où nous les voyons. On
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disait que pour faire tenir debout ces ouvriers de six ans durant la journée entière, il fallait emprisonner leurs jambes dans une boîte de ferblanc : ce détail souvent répété dans les livres et dans les discours, et qui n*apas peu contribué à excitef la pitié, est très -probablement apocryphe. Il n*y avait pas dans les ateliers d'instruments de torture; mais ces interminables journées, ce long travail imposé à. de si faibles corps, cette absence d'air et de mouvement, cette solitude, ce défaut absolu de soins et de tendresse, ne tardaient pas à triompher des constitutions les plus saines et à causer la mort ou des maladies incurables. La loi de 1841, qui devait mettre JC an à tant d'abus, remédier à tant de douleurs, ne fut pas votée sans' peine; cela tient sans doute à ce que peu de personnes avaient pénétré dans les ateliers, et vu de leurs yeux ce qui s'y passait. On invoqua contre la loi l'intérêt des fabricants : quel intérêt? Us n'en avaient aucun, et quand ils en auraient eu ! On parla moins du droit des pères de famille; c'est qu'au fond le droit de faire travailler un enfant de moins de huit ans pendant douze heures par jour ne diffère guère du droit de le tuer. Si ce mot paraît une exagération, que l'on consulte les tables de mortalité, et l'on se convaincra qu'il n'est que juste. La loi passa néanmoins, aux applaudissements
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de tous les gens de cœur, et Ton put constater presque immédiatement qu^elle n'avait aucun résultat funeste pour l'industrie, et qu'elle en avait d'excellents pour l'hygiène publique. Elle a rendu les plus grands services partout où elle a été bien observée. Ce qu'on lui reproche aujourd'hui avec pleine raison, c'est de manquer d'une sanction efficace et de laisser encore au travail des enfants une trop grande latitude. Son mérite est d'avoir posé le principe; son défaut, de l'avoir appliqué très-imparfaitement (jU est urgent, pour la compléter, de créer un corps d'inspecteurs salariés, comme en Angleterre^ et de réduire le travail des enfants dans les manufactures à la demi -journée. Cela doit se faire, et cela se
fera. ,
C^ais la loi de 1841 a un autre malheur : c'est de s'appliquer à trop peu d'enfants. Ceux qui l'ont faite ne l'ont guère considérée que comme un essai ; ils ont avoué dans la discussion qu'ils avaient peur de généraliser et qu'ils voulaient procéder avec une sage lenteur. Il est regrettable que cet essai, tenté il y a vingt-cinq ans, demeure. à l'état d'essai, et Ton se demande con^« ment cela est possible à présent que le succès e^t constaté.^ Est-ce timidité? Est-ce négligence? La timidité n'a pas de prétexte, la négligence serait coupable. Voici l'article 1^ de cette loi : « Las
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enfanta ne pourront être employés que sous les conditions déterminées par la présente loi : 1^ dans les manufactures, usines et ateliers à moteur mécanique ou à feu continu, et dans leurs dépendances ; 2^ dans toute fabrique occupant plus de yingt ouvriers réunis en atelier. » Cela revient à dire que la loi réglemente uniquement le tra^vail des enfants dans la grande industrie. On se demande; en lisant cet article, si la grande in* dustrie emploie plus d*enfants que la petite et les occupe à un travail plus fatigant»
Or, il n'en est rien. D'abord , pour la fatigue» les professions sont si variées dans la petite in-
dustrie qu'il est difficile de proposer une formule générale ; mais il est clair que^ dans la grande industrie, le métier de rattachaur, celui de lanceur, celui de margeur sont au nombre des moins fatigants» et qu'ils s'exercent dans des ateliers plus salubres que ne le sont ordinaire^ ment ceux de la petite industriel. Pour le nombre, il n'y a pas de comparaison possible. Un recensement qui remonte à 1851 donne, pour la grande industrie, 2,094,370 ouvriers; pour la petite in*dustrie, 7,810,150 ouvriers; pour l'industrie agricole, 20,351,630 ouvriers. La proportion entre les ouvriers et par conséquent entre les enfants était à peu près coibme 2 est à 28. Sup^ jposons qu'elle ait vmé depuis seize âns^ comme
on n'en peut guère douter, car les progrès de la grande industrie sont manifestes : il n'en reste pas moins vrai qu'en limitant sa protection aux enfants employés dans la grande industrie, la loi ne protège pas la dixième partie des jeunes travailleurs. Cela étant, que peut-on répondre au raisonnement que voici : une loi n'est juste que quand elle est nécessaire ; aucune loi n'est plus nécessaire, ni par conséquent plus juste que celle de 1841 ; cette loi est tout aussi nécessaire aux enfants qu'elle abandonne qu'à ceux qu'elle protège : donc elle doit étendre sa protection et ses bienfaits, non pas, comme elle l'a fait jusqu'à présent, aune catégorie très-restreinte déjeunes travailleurs, mais à tous les ouvriers âgés de moins de seize ans, quel que soit l'atelier où ils travaillent ?
Il n'y a qu'une seule objection,, c'est que l'inspection, la constatation même des délits sera diflScile dans les ateliers composés de moins de 20 ouvriers. Elle sera peut-être difficile , ce qui même n'est pas prouvé ; mais elle ne sera pas impossible, et elle est très-nécessaire : ces deux points sont hors de doute. Un petit atelier, diton, est quelquefois la famille elle-même ; il faut craindre d'introduire une surveillance jusqu'au sein de la famille. A la bonne heure. Un atelier de 19 personnes est-ce une famille? Un atelier de
l'àppbentissage 221
15, de 10 personnes, est-ce une famille ? Est-il donc si difficile d'écrire dans la loi qu'un atelier composé du père et de ses enfants ne peut pas être surveillé? Que restera-t-il de l'objection une fois cette restriction faite ? Une telle restriction n'est-elle pas plus raisonnable, plus rassurante et aussi précise que cette limite de 20 ouvriers introduite sans raison appréciable dans la loi de 1841 ? On n'aura pas même besoin de constater l'absence d'un étranger; cette constatation esjt toute faite par la loi sur les patentes. Il n'y a donc auôune difficulté, et il y a urgence. Ou supprimons la loi de 1841, ou rendons-la générale ; ou déclarons une bonne fois qu'il^est loisible à tout le monde de faire travailler un petit enfant dès qu'il est en âge de se tenir debout, et de le faire travailler chaque jour jusqu'à ce qu'il tombe en défaillance , ou, si nous croyons avoir le droit d'intervenir pour quelques milliers d'enfants au nom de l'humanité et de la morale, intervenons pour tous; C'est déjà trop que cette distinction inconcevable et injustifiable ait duré sang protestation pendant plus de vingt-cinq ans. C'est trop pour notre honneur. Les Anglais ont eu plus d'entrailles.
Il est bien vrai qu'on a fait en 1851 une loi s ur le contra t d'apprentissage, en faveur des enfants employés dans la petite industrie ; mais
S2Z L'oaVBIEll DB Htrit ANS
cettô-lûl, qui est un progrès, bien qu'elle soit, comme la loi de 1841, fort incomplète, diffère surtout de la première en ce qu'ell^ofltsLsa^otection sans l'imposer. Elle régit les contrats en laissant tout le monde libre de n'en pas faire ; elle protège seulement ceux qui réclament sa protection. Un enfant entre-t-il dans la grande industrie, la loi de 1841 exige qu'il soit âgé de huit ans au moins, qu'il ne travaille pas plus de huit heures par jour et qu'il fréquente assidûment une école. Entre-t-il dans la petite industrie, il échappe à la loi de 1841 et à toute autre loi spéciale. Il ne profite des stipulations de la loi de 1851 que s'il prend la qualité d'apprenti, et il est parfaitement libre de ne pas la prendre. Nous ne demandons pas qu'on enlève à la loi de 1851 son caractère facultatif; il n'y a pas de raison suffisante pour forcer tous les jeunes travailleurs à souscrire un contrat régulier d'apprentissage ; mais, Jsi^nous analysons cette loi, nous verrons qu'elle contient deux parties fort distinctes. La première partie limite pour chaque jour la durée du travail suivant les âges; elle oblige tous les patrons à laisser prendre aux enfants, sur la journée de travail, le temps nécessaire à leur Instruction jusqu'à concurrence de deux heures. La seconde partie règle tout ce qui est relatif à l'easeignement^de la profession.
L'APPRBKTISSAaS 823
A le bien prendre , c'est cette seconde partie, et elle seule, qui traite du contrat d'apprentissage ; c'est celle-là seule qui devrait être facultative, La première partie, au contraire, devrait s'étendre à tous les enfants, qu'ils soient apprentis ou non. Ce n'est pas parce qu'un enfant devient apprenti qu'il a besoin d'être ménagé et d'apprendre à lire, c'est parce qu'il est un enfant, et parce qu'il sera un homme A On a donc eu tort de confondre en une seule loi aeux législations dont Tune est impérative et devrait être générale, tandis que l'autre est et doit demeurer faculta-» tive. Cette distinction est certainement très-importante, et c'est pour l'avoir négligée qu'on a laissé un si grand nombre d'enfants eu dehors des prescriptions de la loi,
La législation française était, avant la Révolution, un véritable chaos. Refondre toutes les lois d'après un système unique, les faire entrer dans une codijScation régulière, de manière à éviter les contradictions et les doubles emplois, et à rendre l'étude de la jurisprudence relativement facile, était une idée à la fois simple et profonde. Nous avons raison d'en être fiers pour notre pays; mais, comme il n'y a' d'immuable dans la législation que la morale et que la loi écrite est heureusement progressive, nous retomberons bien vite dans l'ancienne confusion, si nous faisons des
224 l'ouvbier db huit ans
lois nouvelles sans avoir le soin de réformer en même temps les lois anciennes qui traitent de la même matière ou de matières analogues. Par exemple, ^comment se fait-il qu'on ait promulgué ■ en 1851 une loi sur le contrat d'apprentissage ( et qu'on n'ait pas même eu l'idée de réformer par la même occasion la loi de 1841 sur le travail des enfants dans les manufactures? Il n'y a qu'à comparer ces deux lois, destinées Tune à réglementer la grande industrie et l'autre à réglementer une partie restreinte de la petite industrie, pour voir que, quand elles se rencontrent, elles se contredisent.
Ainsi les enfants ne peuvent être admis dans la grande industrie avant huit ans, mais ils peuvent entrer à tout âge dans les ateliers de la petite industrie. Dans la grande industrie , tout ^ enfant âgé de moins de douze ans ne peut être employé que huit heures sur vingt-quatre, divisées par un repos. Dans la petite industrie, les enfants au-dessous de quatorze ans, quel que soit leur âge , peuvent être employés dix heures par jour. Dans la grande industrie, tout enfant audessous de dix ans est tenu de suivre une école ; les enfants au-dessous de cet âge n'en sont dispensés que quand un certificat donné par le maire de leur résidence atteste qu'ils ont reçu l'instruction primaire élémentaire; les chefs d'éta-
L^APPBENTTSSAGB 225
blissement sont obligés dy tenir la main sous jleur responsabilité personnelle. Dans le système
\de la loi de 1851, si Tapprenti âgé de moins de f seize ans ne sait pas lire, écrire et compter, le
^maître doit lui laisser prendre deux heures pour
[ son instruction sur la journée de travail, d'où il résulte que, d'après la loi de 1841, le maître est
: obligé d'envoyer l'enfant à l'école, et que, d'après la loi de 1851, il est tenu seulement de ne pas lui refuser le temps et la permissi&n d'y aller.
Au lieu de laisser subsister deux lois qui traitent de la même matière d'après des principes différents, et y perdent l'une et l'autre en précision et en autorité, si on avait remanié en même temps toute la législation relative au travail des enfants, voici ce qu'on aurait fait : on aurait mis
^ dans la première loi tout ce qui est impératif, c'est-à-dire tout ce qui concerne la santé et/ l'éducation, et l'on aurait généralisé cette loi eii supprimant les paragraphes 2 et 3 de l'article iH, après quoi on aurait mis dans la seconde loi tou|t ce qui est facultatif, c'est-à-dire tout ce qui ii trait à l'enseignement de la profession.
La première loi/ avec les modifications que le temps et le progrès des idées ont rendues nécessaires, aurait pu être conçue à peu près ainsi : « Article 1^^. Aucun enfanta ne peut être em-
ployé, comme apprenti ou comme ouvrier, dans la grande ou dans la petite industrie, avant l'âge de huit ans révolus. — Article 2. Aucun enfant au-dessous de seize ans ne peut être employé à des travaux de nuit. — Article 3, Atcun enfant au-dessous de douze ans ne peut être employé plus de six heures sur vingt-quatre. — Article 4. Tous les enfants employés dans la grande ou dans la petite industrie iront k l'école, savoir : les enfants de huit à douze ans tous les jours, les enfants de douze à seize ans trois fois par semaine. La durée de la classe sera de deux heures, prises, pour les enfants de douze à seize ans, sur la journée de travail et en dehors des six heures de travail pour. les autres. Les patrons seront obligés, sous peine d'amende, de tenir la main à l'exécution du devoir scolaire *• * Cette loi faite,
t Nous ne faisons que développer Topinion émise en 1850 par* le conseil général des manufactures. Nous en donnons ici le texte, qu'il faudrait convertir en loi purement et simplement, sans y changer une syllabe :
c Étendre la loi à toutes les classes de chantiers, d^ateliers, d'usines et manufîftctures dirigés par des patentés ;
« Abaisser à six heures la durée du travail, pour tous les enfants de huit à douzQ ans ;
c Assurer aux adolescents de plus de douze ans deux heures d'école du dimanche (ceci est trop peu) pour continuer leur enseignement primaire;
c Charger les inspecteurs de Tinstruotion primaire de la coustatation de rinstmotlon des enfants qui suivent le travail des ate- « liers et manufactures;
A^oindre un agent salarié aux commissions de surveillance
I on n'aurait plus mis dans la loi relative aux con-^ ' trats d'apprentissage que ce qui concerne les contrats d'apprentissage, c'est^-à^dire renseignement de la profession. Telle est la première ré- ' forme que nous voudrions voir introduire dans la . législation sur le travail des enfants.
Une seconde réforme, qui tient au même ordre d*idées, consisterait à rattacher à la loi sur Tapprentissage et à la loi sur le travail des enfants dans les manufactures une loi plus complète et plus pratique que celle qui a été votée en 1866 sur renseignement professionnel. Ce sont moins trois lois différentes que les trois titres d'une loi unique. \
Nous n'avons pas â nous étendre ici sur l'enseignement professionnel, car nous pensons qu'on se donne inutilement beaucoup de peine pour le créer. Il existe depuis 1833, sous le nom d'écoles primaires supérieures, et nous en avons le type amélioré et perfectionné dans l'école Turgot à Paris et dans l'école la Martinière à
établies, suivant Timportance des districts mannfaoturiers, par arrondissement ou par canton, pour surveiller Tezécution des lois sur le travail;
c Ordonner qne les règlements d'administration pnblique, complètement définis par la loi de 1841, soient promulgués immédiatement;
« Étendre oes mesures proteotriees an travail des fiUes et des
femmes, i
228 L'OtJVBlBB PE HUIT ANS
Lyon. Au lieu de laisser tomber cette excellente organisation, comme on a eu le tort de le faire dans ces dernières années, ou de la remplacer par des collèges industriels, au grand détriment des études et sans avantage pour personne, on rendrait un grand service au pays, particulièrement aux familles d'ouvriers, en reprenant l'œuvre de 1833, et en multipliant dans Paris et dans toute la France les écoles primaires supérieures. Nous affirmons sans crainte que, si on ouvrait demain une école Turgot dans chacun des arrondissements de Paris, il n'y aurait pas au bout de trois mois, dans une seule de ces écoles, une seule place vacante. Notez bien cependant qu'on n'apprend pas, dans ces utiles et nécessaires établissements, à être tourneur, mécanicien, fileur, tisseur, ébéniste. On apprend ce qu'il faut savoir pour être un homme distingué dans sa profession, et même dans toute profession ; mais on n'y apprend pas sa profession. Un ouvrier sorti de l'école Turgot a toutes chances de devenir contre-mattre et même patron. Les premiers élèves trouvent à se placer d'emblée comme chefs d'atelier. Quelques-uns entrent dans les écoles spécia^les d'Angers ou de Chàlons, ou même à l'Ecole centrale, ce qui en fait des ingénieurs. Une bonne éducation mène à tout. On peut voir dans le musée, industriel de la Marti*
w . v^ ' , M f ,' V • «• >«4<' • .« --I*'^ ,, Oi«>-».«. ^ --.'••»
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nière, inscrits sur un tableau d'honneur, les noms de ceax de ses élèves qui sont arrivés jusqu'à rÉcole polytechnique. Ce qu'il y a d'excellent dans ces écoles, c'est qu'elles secondent l'ambi* tion, quand elle est légitime, sans jamais la surexciter.
[L'école d'apprentissage est tout autre chose que l'école professionnelle. L'école d'apprentissage est celle où l'on apprend un métier. Il y en a quelques-unes en France. La loi du 7 octobre 1848 avait organisé des écoles d'apprentissage pour l'agriculture. L'école des mousses, à Marseille, est une école d'apprentissage pour la marine. L'horlogerie a ses écoles spéciales à Glozes, à Besançon ; on s'occupe d'en fonder une à Paris. Mulhouse inaugure en ce moment même une admirable école de tissage. Les écoles d'arts et métiers de Chàlons, d'Angers, d'Aix peuvent être, à la rigueur, considérées comme des écoles d'apprentissage , puisqu'on y apprend à fond , théoriquement et pratiquement, l'un des métiers suivants : forgeron, fondeur, ajusteur, serrurier, tourneur sur métaux et menuisier. Déjà pourtant ces écoles s'élèvent au-dessus de l'apprentissage proprement dit; elles ne forment que des ouvriers d'élite ou des chefs ouvriers, et pour y être admis, il faut avoir fait un an d'apprentissage dans un atelier et en apporter le certificat.
230 l'outbibr db huit ans
Nous n6 parlons que pour mémoire des écoles vétérinaires, des écoles de mineurs, des écoles d'hydrographie, etc., puisqu'il ne s'agit ici que des ouvriers et des arts mécaniques.
Un décret du 12 février 1867 institue une oonlmission chargée d'étudier et de proposer les mesures nécessaires pour développer les connaissances agricoles dans les écoles normales primaires, dans les écoles communales et dans les cours d^adultes des communes rurales.
C'est une excellente idée de propager et de développer, par l'enseignement, les connaissances agricolesJji est également très-utile et très-op<portunde chercher si le personnel de l'instruction primaire peut rendre des services dans cette voie. Un- des moyens d'empêcher la dépopulation des campagnes au profit des villes est de donner des chefs à l'agriculturèjEn Angleterre, il y a toute une classe de gentlemen- farmers qui joignent à la pratique, dont rien ne peut tenir lieu, les ressources pécuniaires et les connaissances théoriques; plusieurs membres de la gentry et même de la noUlity passent une partie de l'année dans leurs terres, et moitié par intérêt, moitié par patriotisme, se dévouent à l'agriculture proprement dite , ou à l'élève des chevaux et des bestiaux. En France, nous comptons très-peu d'hommes à la fois riches et éclairés qui s'occupent de faire
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valoir eux-mêmes leurs propriétés; dans la plupart de nos provinces, les fermiers ne font aucune étude, suivent la routine, apprennent tout au plus quelque chose dans les comices, manquent de fonds pour faire des expériences, ou même pour réaliser des améliorations dont Timportance a été constatée. Quand les chefs, par ignorance ou par défaut de ressources, sont dépourvus d'initiative, et se contentent d'entretenir leurs terres sans les améliorer, les ouvriers n'ont point d'avenir. Ils sont traités comme des domestiques, mal nourris, mal payés, employés à un travail monotone, oik l'esprit ni l'imagination ne prennent aucune part. L'industrie, dans la ville voisine, leur donne un meilleur salaire, un travail plus assujettissant, mais moins fatigant, la liberté hors de l'atelier, et les mille ressources, en distractions et en instruction, que ne possèdent pas les campagnes. Si vous créez, au contraire, pour l'industrie rurale, une classe d'hommes instruits, capables, entreprenants, le premier résultat sera d'améliorer dans des proportions considérables la valeur des terres ; le second, de fpurnir aux paysans une occupation mieux rétribuée et plus attrayante; le troisième, de diminuer l'écart entre les avantages immédiats 4n travail agricole et ceux du travail industrielQl faut donc applaudir à toute tentative ftyaut pour bat de rendre nos
232 l'out^ibb de huit ans
cultivateurs plus intelligents et plus entreprenants^Nous espérons que la commission nouvelle, dans laquelle figurent jusqu'à trois agriculteurs, n'aura pas Tidée de transformer un instituteur de village en professeur d'école spéciale. Un bon instituteur ne s'improvise pas; le meilleur est entré, à dix-sept ans, à l'École normale; il en est sorti instituteur adjoint, et n'a jamais quitté sa profession. C'est dire qu'il ne connaît l'agriculture que de vue; le moindre fermier en sait plus long que lui en fait de connaissances spéciales. Le bourrer de théorie, et lui faire un devoir de débiter sa science devant des fils de cultivateurs, ce serait aller directement contre le but qu'on se propose ; car il se tromperait souvent, et on l'accuserait toujours de se tromper. D'ailleurs, il ne faut pas tant d'écoles d'apprentissage. Si, par impossible, on réussissait à faire de tous les instituteurs ruraux de bons professeurs d'agriculture, il ne resterait plus qu'à les supplier de garder une grande partie de leur science pour eux, et de condescendre à enseigner l'alphabet, l'écriture et les quatre règles. On ne doit jamais s'écarter de ce principe que les écoles d'apprentissage sont bonnes pour faire des moniteurs et des contremaîtres, tandis que l'ouvrier proprement dit doit se former dans l'atelier, c'est-à-dire ici à la charrue/Que peuvent donc faire pour l'agriculture les
L APPRENTISSAaB 233
écoles normales et les écoles rarales? Elles peuyent et elles doivent être ce que nous appelons des écoles professionnelles, c*est-à-dire des écoles élémentaires fournissant une quantité de connaissances» théoriques et générales en elles-mêmes, mais susceptibles d*une application spéciale à telle ou telle profession déterminée. Par exemple, dans Tindustrie, une école spéciale est celle qui forme des maîtres tisseurs ou fllateurs, comme celle de Mulhouse ; une école professionnelle est celle qui donne, outre renseignement élémen* taire proprement dit, des notions de mécanique, d'histoire naturelle appliquée aux matières tex- . tiles, et de chimie. Il suffît d'une grande école de la première espèce dans chaque grand centre industriel ; il faut multiplier les autres autant que possible. De même pour Tagriculture : Tagriculture étant diverse en France à cause de la diversité du climat, on pourrait avoir cinq ou six grandes écoles d'apprentissage agricole : Tune pour les céréales, l'autre pour la vigne, une. autre pour l'élève des bestiaux, etc. Ces écoles, destinées à former de grands cultivateurs, à donner des capitaines à l'industrie agricole, n'ont rien de commun avec l'instruction primaire. Mais ce que Tinstruction primaire peut et doit faire, c'est de mettre un grand nombre d'écoles rurales en état de préparer des sujets pour les grandes écoles d'ap-
prentissagfl, et, pour cela, il convient d'y placer des collections de plantes, de graines, de machines, d'y introduire des livres faits tout exprès, et d'y enseigner quelques notions d'histoire naturelle, et même, au besoin, de chimie organique. Nous n'avons pas de livres biea faits sur les races d'animaux et les espaces dQ plantes employées à la culture des diver» pays, sur les instruments de culture, sur les engrais ^t, les soins à donner aux fumiers, sur la compositioa^ des terres, enân et surtout soir la comptabilité e(. l'économie agricole. Que la commission, si elle est sage, insiste sur ce dernier point ; car c'est là quQ l'instituteur peut beaucoup, sans inconvénient. Le grand secret de l'agriculture, c'est de proportionner les impenses au rendement, et le compte com*parattf des déboursés et des recettes pour un animal ou une culture n'est pas possible à établir pour un cultivateur qui ne connaît pas môme \à^ tenue des livres. L'art de s'enrichir ne consista
ni à dépenser ni à écojiomiser, mais & faire l'uii et l'autre à propos et en connaissance de cause. Nous insistons sur ces détails, parce qu'il est impossible de ne pas désirer ardemment les progrès de l'agriculture, quand on est à la fois patriote et moraliste*.
' Cf. Jules Simon, la Liberté civile, ch. 3. Troisième édition^ p. 281 sq.
L'ÀFPBBIiTlSSAeB 285
Est*il possible, comme qaelques personnes Tont rêvé, de remplacer partout l'apprentissage dans les ateliers par des écoles d'apprentissage ? Nous n'hésitons pas à dire que cela n'est pas possible. Il y a deux objections également invincibles. La première, c'est la dépense* Nous la dédaignerions^ s'il ne s'agissait que de quelques millions, Il s'agit au contraire d'une dépense supériettra è^ oelle de l'enseignement primaire et de rensei« gnement professionnel réunis. En effet, une école d'apprentissage est une école sans doute, mais c'est encore plus un atelier qu'une école. Que fera l'État dans l'hypothèse de nombreuses; écoles d'apprentissage? Prendra-t*il des élèves pour leur temps, comme les autres patrons?
'Alors il faut qu'il se transforme en entrepreneur* Se fera-t-il payer? Dans ce cas, pour aspirer à être ouvrier, il faudra être fils de famille. Ensei* gpera-t-il les professions gratuitement? S'il le fait, il se ruinera. Il y a plus : s'il enseigne le métier à tout le monde^ il l'enseignera mal, et c'est là la seconde objection, tout aussi forte que la première. Il est impossible que l'école d'apprentissage remplace avantageusement l'appren-* tissage dans l'atelier, parce qu'on y sacrifiera toujours involontairement la pratique à la théorie. A cet égard, il faut distinguer entre les ouvrier^ d'élite et les ouvriers ordinaires, entre les profes-
sions faciles et celles qui demandent une habileté supérieure.
Autant il serait impraticable de supprimer partout l'apprentissage pour le remplacer par des écoles, autant il est avantageux, pour Tindustrie nationale et pour les ouvriers euxmêmes, de placer dans les grands centres industriels quelques écoles spéciales, en petit nombre» bien pourvues de ressources et de maîtres, qui propagent les connaissances théoriques et fournissent des moniteurs à renseignement mutuel des ateliers. Il est, par exemple, hors de doute que Técole de tissage fondée à Mulhouse rendra les plus grands "services, à la fabrique française. Elle réunit dès à présent un assortiment des machines les plus parfaites et sera constamment tenue au courant des perfectionnements mécaniques et des améliorations dans les procédés de préparation et de teinture. Les élèves qu'elle formera posséderont à fond la théorie comme la pratique de leur profession, et ils auront gagné, dans la fréquentation des plus habiles praticiens, ce point d'honneur professionnel qui est d'une importance inappréciable pour le développement d'une industrie. Est-ce à dire que les fabriques de Mulhouse vont manquer d'apprentis, et que les ouvriers vont aller se former à l'école de tissage ? Ils n'y penseront même pas, et il suffit de
L'APPBtfNTlSSAGB 237
voir l'école, sans parler de son règlement, pour comprendre qu'on n'a pas en vue les futurs ouvriers, mais bien les futurs patrons. On forme, sans doute, des ouvriers dans les écoles d'horlo* gerie, seulement il faut se rappeler ce qu'est un bon ouvrier horloger : c'est un mécanicien, uu artiste. Avec une petite mise de fonds, il peut aisément devenir fabricant et marchand, parce que pour la réparation et même pour la fabrication des montres à l'usage civil, il n|est pas nécessaire d'avoir un atelier ; le maître suffit avec un apprenti et un compagnon. D'ailleurs, les petits horlogers, qui ne font que du rhabillage et des réparations, n'iront pas se former dans une institution spéciale ; leurs bénéfices sont trop restreints pour qu'ils affrontent les dépenses qu'une pareille résolution leur imposerait. Le plan que nous avons sous les yeux d'une école fondée ou projetée à Paris par M. Mildé en fournit la preuve. Cette école est gratuite, mais l'élève donne en entrant, à titre de cautionnement, une somme de cinquante francs, qu'à la vérité on lui rend plus tard ; il paye cinq francs par mois, pendant vingt mois, pour Toutillage, et c'est un avantage énorme au lieu d'une charge, car l'outillage coûte ordinairement trois cent cinquante francs. Il n.'est reçu qu'après un examen dans lequel il doit prouver qu'il sait passablement l'orthographe, le
S38 l'ouvkieb db huit ans
système métrique et l'arithmétique jusqu'aux fractions iDclusivement. Il doit être kgé, en entrant, de treize ans au moins, et l'apprentissage dure quatre ans pour les montres, pendules et compteurs à l'usage ci ni, cinq ans pour les instruments de précision. Il faut doue s'entretenir et même faire des dépenses spéciales jusqu'à l'âge de dix-sept ou de dix-huit ans. Gela suppose une assez grande aisance, et très'^peu d'oa«> vriers sont en mesure de donner à leurs fils une pareille éducation. Ces écoles n'en sont pas moins précieuses, parce qu'il en sort des ou* Vriers d'élite, des patrons instruits^ en un mot deë moniteurs. Il faut les recommander, les al^ der, les propager; elles contribuent à perfectionner notre main-d*œuvre, et c'est par la maia«d'œuvre surtout que notre industrie nationale doit prospérer. Ces écoles modèles cependant, qui sont et seront toujours à la portée du petit nombre, forment en définitive plutôt l'esprit que la main. Ce qui doit être universel, ce sont les écoles primaires, parce que tout le monde doit savoir lire et écrire ; ce qui doit être très-général, sans être universel, ce sont les écoles professionnelles, ou écoles primaires supérieures, parce que tous les enfants qui se sentent capables doivent trouver près d'eux les ressources nécessaires pour cultiver leur esprit, perfection-
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ner leur éducatioti, et donner Tessor à leurs facultés. Quant aux écoles d'apprentissage, elles ne doivent et iiê peuvent être qu'une exception, et jam.ais leâ écoles professionnelles ni les écoles d'apprentissage ne dispenseront les ouvriers, et surtout les ouvriers pauvres, de s'engager dans iin atelier pour y apprendre leur étati
Après tout, où est le mal? L'habitude. du tra** vail manuel est essentiellement virile; elle fortifie l'âme et le corps, pourvu que le travail soit toujours mesuré sur les forces et qu'il n'absorbe pas la journée entière au point de ne rien laisser pour l'étude. Le travail, et même le travail manuel, est souvent un plaisir; il est aussi, reconnaissons-le, dans beaucoup de cas une peine. Il faut s'y plier dès l'enfance, pour qu'il ne paraisse pas trop lourd à l'âge mûr. Il faut apprendre à aimer ce rude compagnon, qui cpmpense la fatigue du corps par la sécurité, la dignité, la bonne conscience. La vie est un ensemble de peines et de plaisirs, où les peines ont la plus grande part. A la longue, le bon travailleur sent naître et se développer en soi une force qui le protège contre la peine : c'est la conviction d'avoir virilement employé son temps, et d'être prêt à aller généreusement, simplement, jusqu'au bout sans défaillir. S'il se mêle à cela quelque sentiment plus doux, une amitié fidèle, un devoir patriotique ac-
compli, on doit remercier Dieu à Theure de la mort. Ce monde n'est qu'un grand atelier où nous sommes tous ouvriers, chacun à notre place» et l'enfant qu'il faut plaindre est celui qui n'apprend pas dès le premier j our qu'il a une tâche à remplir, tâche petite ou grande, obscure ou glorieuse» mais pénible à coup sûr, puisqu'il est hompie.
On aura donc toujours besoin d'une loi sur l'apprentissage, même quand notre système d'instruction primaire aura été complété par la création de Tinstruction professionnelle, et il ne peut pas être question, pour des esprits sérieux, de supprimer la loi de 1851, mais seulement de la compléter. Une première remarque à faire sur cette loi, c'est qu'on en profite très-peu. Cela prouverait peut-être qu'elle n'est pas suffisamment pratique. Voici à cet égard des chifires significatif, empruntés à la dernière enquête de la chambre de commerce de Paris, publiée en 1864. On a recensé dans les ateliers de Paris 25,540 enfants au-dessous de seize ans, savoir .: 19,059 garçons et 6,481 filles. Sur ce nombre, 5,798 enfants, dont un peu plus de 200 filles, sont employés comme ouvriers auxiliaires, c'està-dire qu'on achète leurs bras pour un salaire,
242 l'ouvrier de htjit ans
sans leur donner avec ce salaire aucune instruction professionnelle. Ces enfants , devenus adultes, ne pourront donc utiliser que ce qui leur restera de force ; ils n'y joindront aucune
aptitude acquise, et se trouveront réduits à la
f — condition de journaliers et de manœuvres, ja pire
de toutes les conditions, aujourd'hui que la force mécanique tend à remplacer partout la force humaine. Sur les 19,752 apprentis des deux sexes qui travaillent dans les ateliers de Paris, 10,487 garçons et 4,732 âUes sont engagés sans contrat. Il n'y a donc en tout que 8,674 garçons et 849 filles, soit 4,523 enfants sur un total de 25,540, qui aient profité^ des stipulations de là loi de 1851^;
Doit-on croire qu'un cériaiii nombre d'enfants^ Bans être régulièrement engagés oomme apprea«> tis, sont cependant traités comme tels par les patrons? Oui^ sans doute, quoique l'omission d'une formalité si importante et si faeile à remplir indique beaucoup de négligence dans les pères de famille et soit d'un mauvais augure pour la surveillance exercée par eux sur le travail et la conduite de leurs enfants. En revanche, les contrats d'apprentissage les plus réguliers et les mieux rédigés ne sont pas toujours une barrière suffisante contre les abus. Si quelques mattres humains et intelligents soUt de véritables pères
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ponf leurs apprentis, beaucoup d'autres ne songent qu'à tirer le plus grand parti possible de leur travail, sans souci de leur santé, de leurs mœurs et de leur instruction. Nul ne peut s'en étonner en se rappelant qu'il suffit d'exercer un métier pour avoir le droit de prendre des ap*
prentis.
L'article 6 de la loi de 1851 est ainsi congu : u Sont incapables de recevoir des apprentis les individus qui ont subi une condamnation pour crime, ceux qui ont été condamnés pour attentat aux mœurs, ceux qui ont été condamnés à plus de trois mois d'emprisonnement pour les délits prévus par les articles 388, 405, 406, 407, 408, 4â3 du Code pénal, » c'est-à-dire pour divers délits de vols, détournements, abus de confiance et tromperie sur la nature ou la qualité des marchandises vendues. Sauf ces incapacités, qui même peuvent être levées, après un certain temps, par les préfets des départements ou par le préfet de police à Paris, tout ouvrier peut recevoir un jeune enfant dans son atelier et dans sa maison, le loger, le nourrir, se substituer, pendant deux, trois ou quatre ans, à tous les droits et à tous les devoirs du père de famille. L'atelier peut être composé de repris de justice et de femmes perdues ; le maître lui-même peut avoir été condamné pour vol, pourvu que la con-
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damnation ait été de moins de trois mois; il peut être brutal, ignorant, débauché; il peut avoir une femme ou un âls, partageant^ au moins par le fait, son autorité sur l'apprenti, sans que la loi ait prévu le cas où cette femme aurait été condamnée à une peine infamante. — Que deviendra un enfant dans un milieu pareil? Sur quels soins peut-il compter? Quelle éducation peut-il recevoir? La loi accumule les précautions quand il s*agit de choisir un instituteur; est-il nommé» Tadministration le Surveille tous les jours» à toute heure ; à la moindre faute contre l'honneur ou les bienséances, il est impitoyablement destitué, et tout cela est juste. Cependant il n'est jamais seul avec aucun de ses élèves, il ne les volt» pour ainsi dire, qu'en public; il ne les garde que cinq ou six heures par jour, tandis que l'apprenti est livré corps et âme, jour et nuit, au patron pendant toute la durée de l'apprentissage. On est obligé, en l'absence de toute précaution législative, de se reposer, pour le choix d'un bon maître, sur la sollicitude et l'intelligence du père; mais tous les enfants n'ont pas de père, et tous les pères n'ont pas le cœur d'un père. Un ouvrier nomade, sahs capacité, sans moralité, sans ressources suflSsantes pour vivre, lui et les siens, se décharge le plus vite qu'il peut, et sur le premier venu, du soin de nourrir et d'élever son enfant.
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Quelquefois , plus soucieux et plus attentif , trompé par des apparences de probité, il livre son fils, croit lui donner un maître, et ne lui donne en réalité qu'un tyran.
La loi a bien pris cependant quelques précautions, mais ses dispositions, presque toujours incomplètes, sont facilement éludées. Par exemple, pour la limitation de la journée, qui est de dix heures, et que nous voudrions réduire à six, la loi est demeurée sans effet. On peut affirmer que les trois quarts des parents ne la connaissent pas. Sait-on ce que dure à Lyon, dans le tissage et les industries connexes, la journée de l'adulte?
Treize, quatorze et quelquefois quinze heures. Si un ap|)renti annonçait l'intention de travailler dix heures seulement^ il trouverait difficilement un patron, et voici pourquoi : tout patron ou chef d'atelier a dans sa chambre quatre» cinq ou six métiers qui forment son capital. Deux de ces métiers sont occupés par lui et sa femme ; il loue les autres à des compagnons, et tire de cette location un bénéfice assez élevé. Quand un apprenti qui occupe un métier ne travaille pas, le patron ne perd pas seulement le travail de l'apprenti, il perd la location du métier; c'est pourquoi il n'est pas rare de voir des enfants de douze ou quatorze ans, des jeunes filles, travailler treize heures par jour, et même plus, comme leurs
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maîtres. Toute cette population est sobre, ëcô* nome, laborieuse, dure pour elle-même. Dans la plupart des industries lyonnaises, la journée est de treize heures. Passe pour le$ adultes, puisqu'ils le peuvent et le veulent; mais il est cruel de penser qu'on Impose à des enfants une tâche qui serait trop lourde pour des hommes faits.
Une des conséquences de cette situation de la fabrique lyonnaise, c'est que très-peu d'apprentis suivent les écoles. Après avoir décidé, dans son article 9, que la durée du travail effectif des ap^ prentis âgés de moins d^ quatorze ans ne pourra dépasser dix heures par jour, la loi de 1861 ajoute, dans l'article 10, que si l'apprenti âgé de moins de seize ans ne sait pas lire, écrire et compter, ou s'il n'a pas encore terminé sa première éducation religieuse, le maître sera tenu de lui laisser prendre, sur la journée de travail, le temps nécessaire pour son instruction, et que ce temps ne pourra pas dépasser deux heures.
Ces deux articles semblent contradictoires, puisque l'un impose dix heures de travail effectif, tandis que l'autre permet de prélever deux heures sur la jourilée de travail pour assister à l'école. Ces deux heures sont, pour le maître, une perte sans compensation, et cette perte est surtout sensible quand le travail de l'apprenti est l'unique rémunération des frais qu'il occasionne. On s'ex-^
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pliqae très-bien que le maître ne se soacie pas de prendre un apprenti qui ne travaillera que huit heures, au lieu d'un apprenti qui en travaillerait dix, et qu'une fois le contrat signé il ne se donne pas grand'peine pour envoyer l'enfant à l'école, et pour se priver ainsi de ses services pendant deux heures tous les jours. Au fond, la loi ne le rend pas responsable de la fréquentation de l'école; il est seulement tenu de laisser prendre à l'apprenti le temps d'y aller. En' d'autres termes, il ne peut pas refuser la permission, si on la lui demande. Au moins, dans la loi de 1841 on avait un recours direct, une action légale, contre le patron négligent. A dix ans. de distance, la législation a reculé au lieu d'avancer.
Personne n'ignore que la France occupe un des derniers rangs parmi les nations de l'Europe pour l'instruction primaire. On le déplore, on en rougit. On sent doublement la nécessité de l'instruction depuis rétablissement du suffrage universel et la suppression du système protectionniste. On dit qu'on ne refuse d'établir chez nous l'instruction obligatoire , telle qu'elle existe en Prusse, en Suisse et dans presque toute l'Allemagne, qu'à cause du respect dû à l'autorité paternelle ; mais ici , ce n'est pas le père que la loi aurait devant elle, c'est le patron; ce n'est pas
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dans la famille gu il s'agirait d'intervenir, c'est dans î'ateliér. Le principe de la responsabilité directe du patron a été posé nettement dans la loi de 1841, pourquoi n'a-t-il pas été maintenu dans celle de 185I1J Pourquoi n'a-t-on pas pris les mesures nécessaires pour rendre efficaces l'une et l'autre loi? A-t-on peur d'éclairer le peuple ? Ne comprend-on pas tout ce qu'il gagnerait en habileté professionnelle, en moralité et en bien-être, s'il avait plus de lumières? Y a-t-il un bien plus facile à faire, un devoir plus impérieux, un plus grand service à rendre à l'humanité et à la patrie ?
A défaut de l'instruction générale, abandonnée, sacrifiée autant par la faute de la loi que par celle des parents et des maîtres, l'instruction professionnelle est-elle au moins donnée convenablement? Cela importe à l'État, comme aux enfants et aux familles. Il faut qu'un État ait de bons soldats dans ses armées et de bons ouvriers dans ses ateliers. Nous avons d'assez bons soldats, comme le monde le sait, un peu à ses dépens : où en sont nos ouvriers ? Quel est notre rang dans les expositions internationales? Et quelles sont, sur les divers marchés , la qualité et la quantité de nos exportations ? Nous pourrons faire des conseils généraux, des chambres consultatives, des comices, des sociétés industrielles, distribuer
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*des croix et des médailles, envoyer des délégations à Londres et à Berlin, fonder des musées industriels, créer des écoles, réformer nos lois, notre batellerie, nos messageries : tout cela est excellent ; le grand secret, le véritable secret de la supériorité d'un peuple, c'est la bonne organisation de l'apprentissage.
Il faudrait que le gouvernement, ou une académie, ou une société industrielle fit faire une enquête sur cette question. Il est impossible à la statistique de s'orienter dans ce dédale, si elle n'a pas à sa disposition toutes les ressources d'une commission d'enquête. L'apprentissage varie de place en place et presque d'atelier en atelier. Au milieu de renseigne-, ments contradictoires, voici ce qui surnage : c'est que, dans 'un grand nombre de maisons, l'apprenti fait un service de domestique. Il nettoie l'atelier et les outils, il fait les courses. S'il apprend son état, c'est par hasard et en regardant par- dessus l'épaule des compagnons.
C'est là un stage plutôt qu'un apprentissage. D'un atelier ainsi tenu, il ne peut sortir que des ouvriers incapables , si même, il en sort des ouvriers. Quand un enfant a porté des boîtes et des cartons du matin au soir, dans tous les coins de Paris, pendant trois ans, à quel métier est-il bon, si ce n'est à celui de commissionnaire?
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Dans d'autres états oii il n'y a pas de eourses à faire, on met l'enfant à un établi, et il apprend au moins quelque chose*; mais alors il arrive trop souvent que le patron en fait un spécialiste, ce qui rend son savoir très-court et très-peu productif. Par exemple, un enfant veut être bijoutier. S'il entre dans une bonne maison et sous la direc* tion d'un patron honorable, on lui fera faire successivement des chaînes, des anneaux, des épin*^ gles, des bijoux montés; il apprendra à graver, à sertir, à polir, en un mot il deviendra un bijoutier, et, son apprentissage Qui, il pourra se présenter avec conâauce dans les meilleures maisons et aspirer à un bon salaire. En revanche, il n'aura rendu que très -peu de services au maître, parce que, passant sans cesse d'un genre de travail à un autre et quittant une partie aus-> sitôt qu'il y excelle , il ne peut être , pendant la durée de l'apprentissage , qu'un ouvrier médiocre. S'il tombe , au contraire, dans les mains d'un patron peu scrupuleux, qui ne cherche qu'à l'exploiter, le moyen est en vérité facile. Il consiste à lui faire faire indéfiniment un seul genre d'ouvrage ; en deux ou trois mois, il le fera aussi bien et aussi vite qu'un compagnon , surtout si on ne lui met jamais autre chose en mains pendant la durée de ses trois années. Le résultat de cette manœuvre est que le patron a eu pendant
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trois ans ou ouvrier pour rien, et que l'apprenti, habile dans cette spécialité et ignorant tout le reste , ne trouve que de l'ouvragé mal rétribué et le trouve difficilement. Il y a même des ateliers fondés sur ce principe : oli dirait, & les voir, que c'est une école ; au fond , c'est tout le contraire » puisque les enfants n'j apprennent rien. Le patron, avec un ou deux ouvriers, prend douze ou quinze apprentis qu'il transforme assez promptement en habiles spécialistes; il n'accepte « qu'un seul genre de commande; grâce à cette industrie, il a la maiti-d'œuvre pour rien, et fait à bon marché la besogne de dix-huit personnes. Sans doute, un atelier n'est pas un lieu mystérieux où nul ne pénètre ; des spéculations de cette nature ne peuvent se faire à huis clos ; les fabricants ou les clieilts qui donnent de l'ouvrage^ les compagnons qui travaillent dans l'atelier, et les apprentis eux-mêmes sont bieti Vite édifiés ftur cette honhète (exploitation. Le père, quand il vient conduire son fils le premier jour, est averti de ce qui l'attend rien qu'en jetant les yeux autour de lui. Il devrait se dire, sans même aller plus loin dans ses réflexions , que la même personne ne peut pas montrer le métier à six enfants ; mais , que» ce soit ou non la faute du père , la faute est commise , puisque les ate« iiers sont pleins, et qui en soufire? C'est l'en-*
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fant d'abord, qui n'apprend rien, et ensuite c'est le pays, qui n'a plus que des ouvriers mal préparés et médiocres.
Bien des raisons excusent ou du moins peuvent expliquer la faute du père. Il n'est pas facile de trouver un apprenti ou un maître. Il n'y a rien d'organisé à cet égard : pas de publicité, pas de bureaux de renseignements et de placement. On prend ce qu'on trouve. Un ouvrier est toujours à court de temps, parce qu'il ne faut pas perdre sa journée. Il connaît son état et ne. connaît guère les autres. Il ne sait qui consulter , pour bien choisir. Un jour il s'aperçoit que ses forces diminuent , que ses dettes augmentent et que son âls est devenu grand. Il s'informe autour de lui des places vacantes. Il s'estime heureux s'il en trouve une à propos , et la retient pour profiter de l'occasion. A Paris, les solides et sérieuses sont assez rares. Le chaland est obligé de chercher le bon marché, et le fabricant, pour le contenter, sacrifie tout à l'apparence. Dans l'ébénisterie , dans la joaillerie , dans l'article Paris, dans la confection, il s'agit avant tout de sauver le premier coup d'œil. Les apprentis jouent un grand rôle dans cette fabrication éphémère. On est coulant sur l^s conditions, parce qu'on ne saurait se passer d'eux, et les parents» de leur côté, se laissent allécher par cette grande
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et merveillease raison de sans dot. Sous prétexte d'apprendre à leurs enfants un métier, on ne leur apprend que l'art d'éluder l'article 423 du code pénal. Dans ce genre d'industrie, les marchands vendent de tout, et les fabricants ne fabriquent qu'un objet unique : deux effets contraires produits par la même cause. La bijouterie, par exemple, se divise aujourd'hui en une foule de professions différentes. Un ouvrier ne fait que des chaînes ou des épingles, un autre ne fait que des doublés ou des ouvrants , un autre encore a pour spécialité les clefs de montre, les cachets ou les porte-mousqueton. Il en est de même de l'ébénisterie. Tel ébéniste ne fait que le genre Boule, tel autre se confine dans le gothique. Les ébénistes à la trôle, c'est-à-dire ceux qui n'ont ni magasins ni. commandes et colportent leurs meubles à mesure qu'ils les ont faits, s'en tiennent ordinairement à un meuble unique. Ainsi, ils font un lit et le vendent, puis un autre lit, et ils le vendent encore, puis ils recommencent un troisième lit : jamais ils ne feront une table ou une commode. S'ils prennent un apprenti, c'est évidemment pour lui apprendre à faire un lit, puisqu'ils ne savent faire que cela. Ces ouvriers en lits, ou en tables, ou en commodes, ne s'appellent pas, à proprement parler, des ébénistes. On a inventé , depuis quelques années, des mâ-^
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chinas qui coupent toutes les pièces d*un meuble. Un industriel achète ces pièces en nombre à vil prix; il ne s'agit plus alors que de les agencer, c'est comme un jeu de patience. Le meuble ainsi fait ne vaut rien pour Tusage; il a bonne mine le premier jour, et peut se livrer pour presque rien. Après trois ans passés dans une maison où Ton travaille de la sorte , un enfant ne sait pas même manier un rabot ou une scie, cependant il est censé avoir fait un apprentissage d'ébéniste. Au fond, il a perdu trois ans de sa vie, mais per sonne ne Ta trompé , puisqu'il aurait dû savoir où il entrait. Est-ce un abus? est-ce un malheur? Les exemples de cette sorte abondent dans la plupart des industries; ils sont innombrables dans la fabrication des cuirs et peaux.
C'est une chose étrange, et pourtant vraie, que l'apprentissage, dans ces maisons où l'on n'apprend rien, ne se fait pas toujours à des conditions avantageuses pour l'apprenti. Pour beaucoup de pères et de tuteurs, ne rien payer est la question principale. Ce n'est pas toujours par défaut de tendresse. A cette condition indispensable de ne rien payer, ils se montrent faciles sur la nourriture, le logement, l'entretien, et même sur l'utilité et les avantages du métier. A Paris, le plus grand nombre des apprentis, 8,904 garçons et 2,810 filles, en tout 11,666 en-
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fants, logent chez leurs patrons » 5,357 garçons et 2,819 filles, en tout 8,076 enfants, restent dans Leur famille : ces derniers appartiennent pour la plupart à la grande industrie. Outre cette différence essentielle, il y a tant de variété dans la manière dont les enfants sont traités, dans les services qu'ils rendent par leur travail, dans la durée et le prix de rengagement, qu'il est impossible d'arriver à se former une idée un peu générale. Voici quelques détails sur les con« ditions de Tapprentissage dans deux ou trois industries très-répandues. Nous les prenons au hasard, et nous les donnons seulement conune preuves de la grande diversité des usages locaux. A Paris, dans Tindustrie de la peau, les tanneurs ne forment pas d'apprentis. Pour 1 ,283 ouvriers, on n'a recensé que trois enfants, employés comme ouvriers auxiliaires à raison de 1 franc par jour. Les boyautiers, qui occupent 125 hommes et 119 femmes, n'ont qu'une apprentie unique. Les mégissiers, pour 612 ouvriers, n'emploient que 23 enfants, dont 8 ouvriers auxiliaires et 15 apprentis. Un manœuvre entre dans une tannerie ou une boyauderie en sa qualité d'honune de peine, et se fait ouvrier peu à peu en voyant faire les autres. Au contraire, pom* les drayeors, l'apprentissage est réglé de la façoQ suivaute : l'apprenti donne en
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entrant 400 francs pour un an ; il gagne sur-lechamp un salaire^ qui est de 1 franc 50 centimes par jour pendant trois mois, de 2 francs pendant les trois mois qui suivent, et de 2 francs 50 centimes pendant les six derniers mois. Il en résulte, en comptant vingt-cinq jours par mois et peu de chômage, qu'il donne 400 francs^ par an et en reçoit 637 ; mais ce dernier chiffre est exagéré, car personne ne travaille trois cents jours dans un an. L'apprenti a donc travaillé toute l'année pour moins de 237 francs. Av»c cela, il ne sait pas complètement son métier» car il y a presque autant de métiers que d'atelieri. Rien que dans le corps d'état des corroyeurs, on distingue les ouvriers de couteau et de table, les metteurs au vent et à l'huile, les dégraisseurs, estampeurs de brides, cambreurs, cambruriers, chauffeurs,, etc. L'ouvrier qui n'a travaillé que le mouton pendant son année d'apprentissage ne peut entrer dans une maison où l'on travaille la chèvre sans verser de nouveau 400 francs et faire un second apprentissage aux mêmes conditions que le premier.
La durée de l'apprentissage dans Tébénisterie, varie de deux à quatre ans, et Ton comprendra cet écart, si Ton songe aux énormes différences de la fabrication dans cette partie. Dans les grandes maisons, on apprend véritablement son état, et c'est un état avantageux pour un bon ouvrier.