CHAPITRE V
Miumé et conclusion .
L'Angleterre a de nombreuses colonies, les unes puissantes par elles-mêmes, d!autres admirablement situées pour aider la marine et le commerce de la mère patrie. Elle a perdu à la fin du siècle dernier un dé ses empires, dont Washington a fait la plus admirable des républiques ; mais ce territoire, perdu pour la domination anglaise , appartient encore à la race an^ glaise : il conserve la religion, la langue, et dans beaucoup de points très-essentiels, les mœurs de l'Angleterre. Pour nous , au contraire , nous avons perdu successivement nos colonies les plus importantes, et quand nous les perdons, nous les perdons tout à fait. La France, qui disparait un peu du monde, au n^ins comme race, n'augmente que lentement sa population intérieure .Des progrès si lents deviennent une sorte de déchéance 9 en face de l'accroissement rapide
des po pulati ons rivales. C'est un grave et triste , sujet de préoccupation, soit qu'on envisage la 5 force militaire ou la force productive, menacées l'une et l'autre par cette diminution de la vitar lité nationale. Il n'y a pas lieu d'invoquer ici la théorie de Malthus ; car , en fait, si notre population est à peu près stationnaire, notre richesse marche plus vite qu'elle, et nous avons dans nos mains les moyens d'en accélérer encore le mouvement. L'attention publique, sans cesse attirée sur la diplomatie ou la guerre, se détourne trop souvent de cet intérêt, qui est le premier de tous les intérêts. Il y a quelques années, nous avons ajouté à la France trois départements nouveaux ; il y a quelques mois, nous rêvions d'autres conquêtes. L'influence d'un peuple sur la politique et les marchés du monde ne se mesure pas à la place qu'il tient sur la jcarte. La densité de sa population est un élément plus considérable de force. D'après le recensement de 1861, notre population est répartie en moyenne à raison de 68,837 habitants par kilomètre carré. La population spécifique, qui est de 4112,97. habitants pour la Seine, de 237,42 pour le Rhône, de 229,43 pour le Nord, qui, dans 32 départements, dépasse la moyenne de 68,83, se maintient ensuite dans une sorte d'égalité pour les2 3 dép artements suivants, et descend très-bas dans les
34 autres. Elle n'est plus que de 54,80 dans les
Deux-Sèvres, qui ont le numéro 55 dans l'échelle de décroissance; elle tombe à 50,68 dans les Alpes-Maritimes, qui ont le numéro 63, à 44,92 dans TÀude et le Cher, qui viennent au 76* rang; la Corse (numéro 86) n'a plus que 28,91 habitants ; les Basses-Alpes (89) n'en ont que 21 ,05. Nos rangs sont trop éclaircis; il faut du sang nouveau à la France.
Le mémorable projet de réorganisation dû à l'expérience militaire de nos maréchaux et qui a vécu l'espace d'un matin, assez cependant pour effrayer et agiter le pays, demandait à chaque recrutement 160,000 jeunes soldats : c'était plus que nous ne pouvions donner en donnant tout. Nous avons déjà cité les calculs de M. Çochut, qui, prenant pour base le dernier recensement, c'est-à-dire la population de 1864, porte à 325,000 le nombre total des jeunes gens inscrits, et à 109,000 celui des jeunes gens de vingt ans que leurs infirmités rendent impropres au service. Les dispenses légales mettent en dehors de l'effectif 57,000 hommes ; Içs déchets, on entend par là les condamnés, les déserteurs, les sujets débiles acceptés d'abord et que les chefs de corps ne veulent pas recevoir ou les sujets valides attaqués d'une maladie soudaine, forment encore un tgtal de 20,000 hommes.
C'est donc, de ces trois chefs, 180,000 hommes qu'il faut déduire de 325,000. Nous ne pourrions donc, même en épuisant la génération, fournir à nos recruteurs que 131,000 hommes, au lieu de 160,000 qu'on nous demandait*. Si nous pensions, comme les maréchaux, que la France ne peut pas se défendre à moins d'une armée de 1,200,000 hommes, nous devrions la croire perdue.
A côté d'eux, plus haut qu'eux, l'agriculture demande aussi des hommes. Nous n'avions pas besoin, pour savoir qu'elle manque de bras, de l'enquête qu'on vient d'achever : partout où se réunit un comice, cette plainte est la première qui se fasse entendre. La disette d'ouvriers agricoles est d'ailleurs un fait désormais hors de doute pour tous ceux qui connaissent le rendement et la puissance de notre sol. Arthur Young, qui visita la France au commencement de la Révolution et dont la parole fait autorité en économie et surtout en agriculture, était d'un avis différent. Il déclare que nous étions trop peuplés en 1789, quand nous n'avions que 26 millions d'habitants. C'était, suivant lui, une grande erreur de placer la prospérité d'un empire dans la plus grande population, et il ajoutait en parlant de nous : « Je suis tellement convaincu par
* têtue des Deux Mondes dn 1" février 1867, p. 657 sq.
mes observations dans toutes les provinces que la population de la France est hors de proportion avec son industrie et son travail que je crois fermement qu'elle serait plus puissante avec 5 millions d'habitants de moins *. » En parlant ainsi, Arthur Young et tous ceux qui plus tard ont soutenu la même opinion ne calomniaient pas notre sol, dont ils connaissaient la fertilité ou plutôt la perfectibilité, mais ils calomniaient le paysan français en le croyant condamné pour toujours à l'ignorance, à la routine, à la nonchalance. La preuve que notre paysan commence' à savoir et à vouloir, c'est précisément qu'il demande des bras; plus la science agricole fait de progrès, et plus la disproportion augmente entre la consommation d'un ouvrier et sa production.' Nous avons la matière de la richesse, c'est une bonne terre ; nous avons, et nous aurons chaque jour davantage, le principe générateur de la richesse, c'est la science : ce qui nous manque, c'est une force suffisante mise au service de la science nouvellei' Et malheureusement cette force nous fera de plus en plus défaut, si, au lieu de servir les intérêts du pays en augmentant la population et surtout la population rurale, nous
* Arthur Young, Voyage en France^ trad. de M. de Lavergne, t. II, p. 323.
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ajoutons aux vides que fait incessamment Tindustrie ceux que ferait le recrutement, élevé, comme on le demande, à sa plus grande puissance. Quoique la densité de la population laisse à désirer partout, c'est dans les campagnes que le mouvement d'accroissement est le moins actif. On y élève plus d'enfants que dans les villes ; mais, à mesure que les jeunes générations arrivent à l'âge mûr, elles sont absorbées, dévorées par Tarmée et par l'industrie; Les champs, désertés pour la caserne ou pour ^usine, languissent au grand détriment de la prospérité nationale ; car c'est la richesse agricole, après tout, qui est la vraie richesse, la vraie force d'un peuple, une force morale autant .que matérielle. C'est l'agriculture qui donne du sang, des muscles-, de la population, de l'indépendance. Ces paysans qui, chaque année, quittant la charrue, viennent en masses profondes demander à conduire le métier renvideur ou à prendre la navette, croient s'enrichir parce qu'ils gagnent dans les usines un meilleur salaire. Us s'enrichissent peut-être individuellement et momentanément, mais ils appauvrissent le pays.N
La désertion de l'agriculture agit dp denxja> çons, également fâcheuses, sur le mouvement de la population; d'abord, en diminuant laj)roduction de substances alimentaires ; ensuite , en
transformant sans cesse une partie de la populatîon rurale, dont les enfants s'élèvent bien et arrivent fréquemment à l'âge d'hommes, en poptilation urbaine, dont les enfants au contraire sont frappés dès la première année d'une mortalités-effrayante, et, s'ils écEappent à ces gémonîéfSTtràîrient une santé languissante et n'arrivent nilTTa taille ni à la force de l'homme* On a eu raison de dire que les villes sont le gouffre de l'espèce humaine *. C'est en vain que la science médicale, dont les progrès -sont réels, lutte dans les villes contre les suites de l'agglomération exagérée, que les sociétés industrielles et les sociétés coopératives remplacent les anciens bouges par des maisons habitables, que la clientèle des cabarets s'amoindrit, que les recettes de plus en plus abondantes permettent de réparer par une meilleure nourriture la perte de force incessamment produite par le travail prolongé et la séquestration constante : la statistique démontre impitoyablement que la ville est meurtrière comparée à la campagne, et que l'homme n'est pas fait pour vivre entre quatre murailles. Quand M. Devilliers rapproche la mortalité des enfants de familles aisées de celle des enfants
• Cf. J.-J. Rousseau, Emile Aiv, I; Ed. Musset-^Pathay, t. III, p. 67.
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d'ouvriers, à Lyon, pendant la première année, il trouve que les bourgeois sauvent 90 enfants sur 100, et les ouvriers seulement 65. Mais les campagnards, qui n'ont ni les médecins à leurs ordres, ni une bonne nourriture, ni un logement bien fermé et bien chauffé en hiver, ni rhabitude, ni l'intelligence des soins à donner aux nourrissons, sauvent 95 enfants sur 100, presque la totalité. Traversons toute la France, et voyons, dans la Lôire-Iaférieure, ce que deviennent, non pas les enfants de paysans, mais '\es enfants assistés, c'est-à-dire les enfants nés ians les villes, de parents pauvres ou d'unions illégitimes, et livrés à l'industrie des nourrices. Là, c'est la vie, au contraire, qui est l'exception, et la mort qui est la règle. On perd 90 enfants assistés sur 100. On en perd presque autant dans les riches départements de la Normandie. Dans Eure-et-Loir, les enfants de cette catégorie sont tous ou presque tous moissonnés; sur 100, on n'en sauve pas cinq. Pour toute la France, plas de la moitié des enfants confiés aux hospices (57 0/0) meurent avant l'âge de 12 ans. Au contraire, la population rurale, née dans les champs, élevée dans les champs, de père et mère légitimes, est partout vivace, non pas peut-être comme dans l'exemple cité par le docteur Devilliers, qui est tombé sur une population modèle.
mais au moins dans de larges et consolantes proportions, dans des conditions qui, très-prompte* ment, si elles devenaient générales en France, nous rendraient le rang dont nous sommes déchus. On peut citer le département du Cantal, qni, sur 3>586 enfants mâles nés en 1845, en a présenté à la conscription, vingt ans après, 2,320, les deux tiers. Pour les années 1858, 59 et 60, la mortalité des enfants de 1 jour à l an, dans toute la France, sauf le département de la Seine, a été pour la population urbaine de 18,32 et pour la population rurale de 17,96. C'est qu'à la campagne les mères donnent leur lait et leuys soins. Rousseau était dans le vrai : avant tout, il faut que la mère nourrisse elle-même, c'est le vœu de la nature; si, par la faute de la société ou sa propre faute, elle se trouve dans l'impossibilité de remplir son devoir, il faut qu'au lieu de recourir à l'alimentation prématurée, elle assure une nourrice à son enfant, et une nourrice à la campagne. Rousseau donnait à l'appui de son sentiment des raisons sentimentales, qui sont bonnes, et déjà des raisons scientifiques, médicales, qui sont invincibles et que la science confirme de jour en jour. Le lait de la mère, la mère elle-même, l'air et le soleil, voilà la santé et la force pour l'enfant; c'est le dyçtame. L'enfant doit prospérer dans ces conditions ; il ne peut
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que languir quand il est privé de ces trois abondantes sources de santé et de vie.
ir règne en ce moment une grande émotion parmi les médecins au sujet des nourrices. Les tables de mortalité jouent encore ici leur rôle, et quel rôle! Les comptes rendus de l'Académie de médecine sont à faire trembler. Un médecin, M. Monot, s'est occupé des nourrices qui viennent à la ville, et laissent chez elles leur propre enfant. La mortalité est effrayante parmi ces délaissés. On n'ose tenter une description ni aborder les questions morales. Les médecins ont leurs privilèges ; ils parlent de la maladie- et de la mort comme d'un domaine qui leur appartient ; ils racontent ce qu'ils ont vu, tandis que nous ne faisons que leur servir d'écho. Pour beaucoup de femmes de la campagne, c'est une industrie d'avoir un enfant, de l'abandonner, et d'aller à la ville donner son lait à l'enfant d'une autre. La mère du nourrisson paye chèrement la nourrice, et ne songe guère qu'elle devient quelquefois complice d'une sorte d'infanticide. Certaines familles aisées conservent la coutume de porter leur enfant à la campagne chez une nourrice, qui alors nourrit les deux enfants, le sien et rétranger. Cela est plus moral et moins rassurant, parce qu'il y a moitié moins de lait. On gagne le soleil et le grand air, c'est beaucoup ;
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on perd du côté des soins et du bien-être ; le médecin aussi n'est pas là, ni la mère, ce qui a des inconvénients de tout ordre. Ces nourrices de campagne ne sont pas surveillées. Il y en a de riches et de pauvres, riches en bien petit nombre, riches relativement : dire d'une campagnarde qui prend chez .elle un nourrisson qu'elle est riche, c'est dire tout au plus qu'elle ne souffre pas de la faim ; presque toutes sont pauvres, ce qui suppose un lait insuffisant, surtout pour deux, une habitation sordide et malsaine. Celles qui définitivement se font une industrie d'élever des nourrissons à bas prix en donnent aux familles pour leur argent. Les enfants trouvés ne sont pas les plus malheureux, ceux surtout qui sont placés par l'administration de Paris, parce qu'il y a des inspecteurs. Mais qu'arrive -t-il quand une fille, désolée d'avoir un enfant ou pressée de recommencer, n'allant pas cependant jusqu'à l'infanticide, cherche une nourrice au loin, la paye le moins possible et le moins longtemps possible, et n'aspire qu'à pouvoir oublier sa maternité? Ces mères dénaturées existent-elles? sont-elles une très-rare exception parmi les malheureuses victimes des agglomérations industrielles ou de la vie de garnison? Nous ne voudrions pas juger trop durement la nature humaine; nous savons qu'il y a des femmes, en grand
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nombre, qui, après s'être laissé séduire, élèvent leurs enfants avec courage, ne craignent ni la honte, ni le travail, ni la misère, bien supérieures, dans leur abaissement, au misérable qui les a trompées et délaissées; mais enfin, si on n'étudiait les crimes que dans les annales des cours d'assises, on n'en connaîtrait pas la dixième partie. A présent que l'éveil est donné , les rapports de médecins affluent ; ils sont sinistres. Nous ne parlons pas de la volonté de tuer : ce serait une exagération cruelle ; mais de l'indifférence et de l'ignorance, d'une indifférence et d'une ignorance homicides *. L'alimen-
* Nous trouvons dans une brochure du docteur A. Kodet, sur la Nécessité de fonder à Lyon une Société protectrice de l'Enfance^ les renseignements suivants sur les enfants assistés dans la ville de Lyon, pendant la période 1860-64 : « Pour les enfants laissés s leurs parents, et allaités pour la plupart par leurs mères, 21,24; pour les enfants placés directement par l'hospice, 35,94 ; pour les enfants placés par l'intermédiaire du bureau des nourrices, 45,-i5. • Le Progrès de Lyon du 15 décembre 1866 signale une amélioration pour les années 1864, 1865.
On lit dans une statistique sur la mortalité des enfants à No* gent-le-Rotrou (Eure-et-Loir), dressée par M. le docteur Brochard : c J'ai, pendant dix-huit ans, observé un fait qui m*a toujours singulièrement frappé, et que, dans l'intérêt de la morale, je crois utile de publier. Dans certaines communes panvrcs, toujours éloignées dii chef-lieu judiciaire de l'arrondissement, on voit des femmes ou des filles qui ont dans tonte la contrée la réputation bien méritée d'être de très-mauvaises nourrices. Chez elles, les nourrissons ne font que paraître et disparaître. Eh bien, ces femmes ont toujours des nourrissons, ces nourrissons sont presque toujours des enfants de filles, et ces nourrices sont toujours parfaitement et régulièrement payées, »
tatîon prématurée, par exemple, 3st bien plus meurtrière que le choléra ; et cependant, ce n'est que d'hier qu'on commence à en avoir réellement peur.
Voici, en deux mots, ce que c'est. Rien de plus innocent en apparence. On sustente les enfants avec du lait de chèvre ou des bouillies : cela s'appelle^ nourrir au petit pot. Le malheur, c'est que le petit pot ne nourrit pas. Tous les médecins des pauvres en connaissent les effets, et ils en connaissent aussi la conséquence presque infaillible. Cette alimentation à laquelle la plupart des enfants d'ouvriers sont condamnés est si meurtrière, que, dans le département de la Seine-Inférieure, sur 100 enfants ainsi élevés, on n'en sauve pas 13. Ce sont des hécatombes. L'Académie de médecine envoie des médecins étudier le choléra en Egypte ; il était grand temps d'en envoyer dans Eure-et-Loir inspecter les nourrices et compter les morts. Nous avons déjà cité le chiffre de la mortalité dans ce ' département pour les années 1861-1864 inclusivement. On ne le répétera jamais assez, parce qu'il faut que ces horreurs soient sues. Sur la totalité des naissances vivantes , qui était de 27,219, il y avait eu 8,037 morts de 1 jour à 1 an, soit 29,52 0/0. Les enfants légitimes figuraient dans le nombre des naissances pour
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25,830, sur lesquels 6,704, soit 25,95 0/0 étaient morts. Il y avait 1,889 enfants illégitimes et as* sistés^ sur lesquels 1,333 étaient morts, ce qui donne une proportion de 95,87 0/0. .TDans un rapport officiel publié en 1862 par le ministre de Tintérieur, la mortalité des enfants assistés de 1 jour à 1 an est portée à 90,50 0/0 dans la Loire- Inférieure, 87,36 0/0 dans 'la Seine-Inférieure, 78,12 0/0 dans l'Eure. K3es chiflfres désolants sont journellement rappelés dans les séances de TAcadémie de médecine. Il est déplorable qu'on ne lise pas les comptes rendus de TÂôadémie, et que cela se passe entre médecins. Heureusement qu'il y a là les Broca, les Cerise, les Husson, et tant d'autres, qui ne marchandent pas avec le devoir. Les chiffres que nous prenons dans les comptes rendus dé" l'Académie, et que nous étalons ici, seront contestés par ces esprits timorés qui refusent de croire tout ce qui est douloureux. D'autres qui les croiront nous reprocheront de les répéter. Loin de nous cette funeste, cette homicide prudence, qui cache le mal au risque de le perpétuer! Autant vaudrait défendre à la sentinelle de donner l'alarme quand elle aperçoit l'ennemi, que de défendre aux gens de cœur d'ouvrir leurs mains pleines de ces vérités lamentables.
Il faut dire encore, — est-ce une atténuation ou
une aggravation da mal? — que les nourrissons frappés de cette mortalité exceptionnelle, arrivent en nourrice dans de mauvaises conditions de vitalité. La mère a travaillé pendant la grossesse, et jusqu'à sa délivrance ; travaillé, comme les autres, du matin au soir. C'est la loi pour les filles-mères, et pour les femmes abandonnées, dont le nombre n'est pas mince. Celles qui peuvent s'arrêter à temps, préparer quelque layette, s'aliter, sont les heureuses, les privilégiées. Elles repartiront, bien vite, pour l'usine après l'accouchement, au risque de ce qui peut en arriver pour leur enfant et pour elles. On peut mesurer les conséquences pour l'enfant par ce seul fait que nous avons déjà cité : c'est que M. Jean Dollfus a sauvé la vie à 13 enfants sur 100, rien qu'en donnant six semaines de repos à l'accouchée.
Mais maintenant laissons ces horribles détails. Le nourrisson a franchi cette année funèbre ; il est dans les sauvés, dans les vigoureux; que devient-il? Un sauvage jusqu'à huit ans, si la mère retenue à l'atelier n'a près d'elle ni une crèche ni un asile. Il ne faut pas s'étonner de l'espèce de défaveur que rencontrent dans beaucoupi de centres industriels les lois qui interdisent aux enfants l'entrée des grands ateliers avant huit ans. A Paris, on entend souvent les
ouvriers demander que la loi soit plus sévère, qu'elle étende la prohibition jusqu'à neuf ans, jusqu'à dii ans. C'est qu'à Paris il y a des écoles entièrement gratuites, des ouvroirs pour les filles, des asiles en nombre presque suffisant ; et que les ouvriers, dont l'esprit est toujours en mouvement, sont pleins de sollicitude pour l'enfance. Si nous ne demandons pas, comme eux, ou plutôt, si nous ne demandons pas dès à présent que l'âge d'admission soit reculé jusqu'à 9 ans, ou même jusqu'à 10 ans, c'est que nous comptons fermement que la limite du travail des adultes sera abaissée à 11 heures, au maximum, et celle des enfants au-dessous de 12 ans, à la moitié de la journée de l'adulte, soit 5 1/2 ou 6 heures au maximum. Dans ces conditions le travail, pourvu qu'il ne soit ni fatigant ni délétère, peut être supporté sans trop d'inconvénients * par de très-jeunes enfants, parce qu'il laisse un temps suffisant à l'étude et aux exercices du corps; il ne faut pas sans nécessité compromettre une réforme aussi urgente que celle de la réduction du travail des enfants à six heures
1 M. Jean DoUfas s^exprime ainsi dans un rapport adressé par lui au ministre des travaux publics, en décembre 1865 : c En Huiitaut à demi-journée, soit à six heures, le travail des enrants en bas &ge, on peut, sans inconvénient pour la santé, permettre le travail dès l'âge de huit ans. »
par jour. Sans cette considération, qui nous force à prendre patience, nous irions dès aujourd'hui jusqu'à priver les familles très-pauvres d'un supplément nécessaire, et nous le ferions en tout état de cause, si le régime actuel, c'est-à-dire le travail de huit heures souvent dépassé, devait être maintenu. Rien ne pourrait, dans cette hypothèse, heureusement invraisemblable , empêcher les gens de cœur, les bons citoyens de demander énergiquement l'exclusion des enfants jusqu'à l'âge de 10 ans au moins. L'instinct, ou plutôt le cœur des ouvriers de Paris ne les trompe pas. L'enfance est devenue jdepuis ces dernières années l'objet de leurs préoccupations ' constantes; ils applaudissent sincèrement aux fondations d'écoles; ils commencent à insérer dans les statuts^ de leurs sociétés coopératives cet Educational Department, qui fait tant d'honneur aux coopérateurs anglais; quand ils réclament la diminution des heures dt travail, ils ne manquent jamais d'insister sur -les facilités plus grandes que les enfants auront pour s'instruire. C'est tout autre chose dans les villes éloignées de Paris où les ouvriers font moins .de recette , où leurs femmes ne trouvent pas à s'occuper hors des usines, où les établissements de refuge pour les petits enfants sont nuls ou insuffisants. Là, on ne songe guère à l'instruction;
on ne sait ce que c'est que ménager aux enfants un peu de liberté. La mère se plaint de la loi, et la fraude si elle le peut; elle ne voit dans l'atelier que le salaire, l'abri et la surveillance. Nous ne saurions trop répéter que quand le travail n'est pas immédiatement fatigant et ne produit qu'à la longue et par la continuité ses effets délétères, il n'est pas raisonnable de compter sur les familles pour l'empêcher ou le modérer. Elles voient le mal présent : elles ne voient pas le mal à venir ; elles n'y croient pas, elles n'y veulent pas croire. Qui ne connaît ce mot fatal : un répit ! C'est la source de la plupart de nos fautes, et des grandes et décisives comme des petites et journalières*.
Depuis la loi de 1841, c'est le fabricant qui est à l'amende pour un enfant accepté trop jeune*. Cette amende ne lui fait pas peur, parce qu'il sait que la loi est mal exécutée et la surveillance à peu près nufle. Il prendra plus volontiers un enfant de septans, qui lui paraît fort et bien constitué, qu'un petit avorton de huit ans. Son intérêt est de ne pas diminuer le nombre des concurrents. Très-souvent les usages de la profession donnent à l'ouvrier une sorte de toute-puissance
* Cf. Jules Simon, Le Devoir, 3* partie, ch. P', septième édition, p. 252 sq, » Art. 12.
sur son apprenti ; c'est lui qui le choisit et le paye ; le patron ne le connaît mème^pas. La loi de 1841 n'a pas prévu ce cas, et c'est un tort. Nous parlons là des patrons négligents, uniquement soucieux de leurs intérêts et de mauvaise humeur contre la loi. Us forment sans doute la minorité. Quand on les interroge sur l'âge, l'instruction et le sort des enfants, ils répondent en haussant les épaules : « C'est l'affaire des ouvriers, des familles et des philantropes; la mienne est de livrer à temps mes commandes, et de tirer bon parti de mon matériel. »
Admettons que tout s'est passé comme il faut, et que l'enfant n'entre à l'atelier qu'après huit ans révolus. Il a montré son acte de naissance au contre-maître, il est en règle avec la loi ; il viendra le lendemain attendre la cloche avec les autres et prendre, comme on dit gaiement, le collier de misère.
Il arrive, le sauvage, le vagabond, le coureur, l'enfant errant et abandonné, et tout à coup on l'enferme entre quatre murs et on lui fait voir qu'il n'est plus temps de rire et qu'il s'agit désormais d'être attentif à la besogne. Il reste là silencieux, assourdi par le bruit des machines, entouré de grandes personnes, qui souvent ne sont ni très-tendres pour lui ni très-exemplaires ; s'il y a d'autres enfants, il les aperçoit de loin, sans
pouvoir échanger un mot avec eux. La journée dure dix heures ; la loi dit huit heures ; mais dans la pratique, presque partout, c'est dix heures. Il recommence le lendemain, et le lendemain, encore; les jours se suivent, semblables, monotones, et toujours le même fil à rattacher, le même espace de dix pas à parcourir. Sorti trop tard de la fabrique pour jouer avec d'autres enfants et voir seulement le soleil, s'il cherche un délassement, ce sera un délassement d'homme; ces mêmes plaisirs qui énervent et abrutissent les hommes faits, et qui pour des enfants sont doublements meurtriers. Dans ces conditions, il vieillit . et ne grandit pas ; il se fane sans mûrir. Il est comme ces pauvres fleurs, nées d'une graine échappée à la main du jardinier, qui éclosent sur un terrain sauvage et végètent à l'ombre sans couleur, sans parfum et presque sans vie. C'est pourtant dans cette population, de plus en plus souffreteuse et étiolée, qu'il nous faudra recruter nos armées et nos ateliers.
Si l'enfant reçoit de bons exemples pendant son travail, s'il entend des propos que ses oreilles puissent entendre, s'il n'est ni brutalisé ni exploité, cela dépend en partie de l'ouvrier, en partie du patron, il y a de bonnes et de mauvaises chances. Apprend-il au moins un état? Rarement. Quand on a, pendant huit ans, rattaché
des fils, on sait rattacher des fils et rien de plus. il conduira pourtant le self-acting quand il en aura la force, car il ne faut pas poi^r cela d'apprentissage ; il ne faut que de l'adresse et du coup d'œil. Ce n'est pas un mauvais état, ni trop fatigant, ni trop mal payé , mais c'est un état qui dépend absolument des chances de l'industrie. Point de ressources dans un chômage. Il faut se faire terrassier ou journalier. A défaut d'un état, apprend-il à lire ? Cela importe encore plus pour lui que d'apprendre un état, car l'éducation est une force pour avancer et pour se défendre. Ici, nous ferons une distinction. La loi est observée, ou elle ne l'est pas. Si elle n'est pas observée, l'enfant est perdu. Il sera un ignorant toute sa vie, à la merci de qui voudra le conduire et le tromper. Si la loi est obsçrvée, il va à l'école une heure par jour * ; cela suffit, s'il a quelque facilité, une volonté énergique et un bon instituteur, pour qu'il possède à quinze ou seize ans une instruction primaire assez incomplète. Avouons que, dans la pratique, cette heure d'école, réduite à trois quarts d'heure par les mouvements d'entrée et de sortie, ne fait pas de grands lettrés et de profonds savants de nos enfants de
• La loi de 1841 (art. 6) dit bien que tout enfant admis devra, jusqu'à Tâge de douze ans, suivre une école; mais elle ne dit ni queUc heure, ni combien d*heures par semaine.
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fabriques. Ils arrivent fatigués et surtout ennuyés, ayant besoin de se distraire et de se détendre, fort mal préparés au silence et à Tattention. En général, ils donnent le mauvais eitemple dans les classes. Les instituteurs gémissent de se voir envahis deux fois par jour par cette population moins facile à mener, moins avancée, qui trouble l'école et nuit au progrès général. C*est ainsi que Fintelligence est aussi maltraitée que le corps, et qu'on voit l'ignorance et les maladies se perpétuer dans les atelier^. Nous aurons beau» tant que nous fermerons les yeux sur l'inexécution et l'inefficacité des lois sur le travail des enfants, ajouter des départements à notre territoire, nous tiendrons, par ces annexions, plus de place sur la carte, mais, de jour en jour« nous en tiendrons ovoins dans le monde.
Faut-il compter uniquement, pour guérir cette plaie cruelle, sur le progrès des mœurs, l'amélioration des salaires, la création de sociétés coopératives? Tous ces moyens, qu'on ne nous offre pas du même côté , peuvent ôtre excellents , et le premier, sans contredit, est le roi des remèdes. S'il n'y avait plus de filles-mères , ni de femmes abandonnées, ni de pères négligents, — et ajoutons : s'il n'y avait plus de patrons égoïstes , -— nous n'aurions, nous autres philosophes, qu'à nous reposer en paix et à nous donner le spectacle d'une société bien ordonnée , où les enfants seraient conduits par la main jusqu'à l'âge mûr, entourés ^ de bons conseils et de bons exemples.. Mais cette grande et souveraine amélioration, qui amènerait avec elle toutes les autres, et nous dispenserait presque de faire des lois, est au contraire, dans la pratique, la conséquence
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suprême des bonnes lois, des bonnes institutions et des efforts bien dirigés. Vraiment, il ne suffit pas, pour réparer les mœurs, de conseiller aux gens de se bien conduire. Les conseils et les sermons ne sont pas à dédaigner ; ils font peut-être çà et là quelque bien ; ils ne font pas toujours du mal, et dans tous les cas, ils ne font jamais un grand mal. Eh! les sermons, s'il ne s'agissait que de cela, ne nous manquent pas» Nous en avons d'excellents toute l'année, et de magnifiques pendant l'Avent et le Carême. Les ministres protestants et les rabbins ont aussi leurs chaires fort bien remplies; la philosophie offtcielle a les siennes à la Sorbonne. Les philosophes « qui se sont mêlés de politique » sont les seuls qui n'aient pas la parole. Il n'y* a pas jusqu'aux romanciers et aux vaudevillistes qui, après avoir amplement décrit le demi-monde, ne conseillent aux demoiselles d'être honnêtes et aux ouvriers d'être. laborieux. Malheureusement, les tirades philosophiques ne plaisent qu'aux lettrés et aux beaux esprits, et ne profitent qu'à leurs auteurs. Il n'en est pas de même des associations , qui sont efficaces partout où elles sont possibles, de l'amélioration des salaires , de la réforme des logements, des créations d'écoles, de cours d'adultes, de bibliothèques, d'orphéons, etc. Toutes ces institutions sont des
réformes morales sous Tapparence de réformes économiques; elles améliorent les mœurs en transformant les conditions matérielles de la vie. Jamais l'élan n'a été si grand qu'aujourd'hui pour ces fondations utiles, et on peut dire, expérience faite, qu'une seule associa- *tion vaut mieux pour la morale que tous les discours du monde. Si c'était ici le lieu de recommencer l'apologie des associations*, nous y prendrions un plaisir extrême, et peut-être nos lecteurs nous suivraient-ils avec intérêt dans ce voyage de découvertes à travers le monde de l'avenir ; .quant aux patrons , qui bâtissent des maisons, plantent des jardins, organisent des comptoirs de vente à prix de revient, ouvrent des asiles et des écoles, offrent spontanément aux femmes une heure de liberté chaque jour et à tous leurs collaborateurs une quote-part dans leurs bénéfices, il ne serait que juste de publier leurs noms et de les féliciter hautement de tout ce qu'ils font d'humain et de fraternel.
Mais la question est de savoir si le progrès, par de tels moyens, sera suffisamment rapide et général , si les patrons ne seront pas entravés par la concurrence, si nous avons le temps d'attendre, si pendant que nous faisons nos ré-
• Cf. Jules. Simon, Le Travail^ 4« édition, p. 157, sqq,
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formes avec de grandes difficultés et un grand zèle, la mort et la maladie s'arrêtent. Quant à nous , nous affirmons sans hésitation qu'il faut agir dès ce moment même et limiter par la loi le travail des enfants à la moitié d'une journée d'ouvrier.
Nous avons affaire, on le pense biep, à deux* sortes d'adversaires : ceux qui trouvent que nous ne faisons pas assez , et ceux qui trouvent que nous faisons trop.
Les premiers sont les plus nombreux, parce qu'ils viennent de tous les points de l'horizon. Il y a les communistes , qui veulent faire table l rase ; les sectaires, qui ont leur spécifique et ne ' veulent pas entendre parler d'une autre médica- ' tion ; les profonds philosophes, habitués à juger les choses de très-haut et qui ne sont pas gens à se contenter d'un article de loi , surtout quand il est modeste et ne. menace pas le monde d'une révolution ; il y a aussi les habiles personnes qui, bien résolues d'avance à ne rien changer et à ne rien améliorer, affectent de trouver tout ce qu'on leur propose bien au-dessous de leur courage et de leurs visées. En retranchant de tout cela ce qui n'est qu'hypocrisie ou chimère, il reste une objection sérieuse : c'est que la misère des parents doit être d*abord vaincue, parce qu'elle est le grand fléau et l'obstacle. Il est
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Trai. Tant qa*on n*aara pas goéri oa amoindri cette lèpre, la loi snr le travail des enfants sera cruelle. Prenons donc une meilleure voie, il ne s*agissait que de s'entendre : détruisons d*abord le paupérisme , et nous nous occuperons ensuite de réformer la loi de 1841. Ce sont, en vérité, de belles découvertes. Les uns nous crient : Réformezjesjnœurâ. et ne vous occupez plus d'autres choses ; et les autres : Détruisen le paupérisme» Le paupérisme sera détruit un jour, nousTespérons" bien.. Sera-ce demain ? Dès demain , nous pouvons, par un seul article de loi , sauver la vie et la santé de quelques milliers d'enfants. FauAi attendre ?
C'est se tromper, d'ailleurs, que de regarder la limitation nouvelle du travail des enfants comme une diminution de ressources pour les familles ; tout Le fardeau portera sur les fabricants. C'est l'avis formel de M. Jean DoUfus,. qui ne rêve pas, et qui n'est pas homme à sacrifier les intérêts sérieux de l'industrie. Il pense que les patrons donneront pour six heures de travail le* prix qu'ils donnent aujourd'hui pour huit *. Comme il
' « n résultera de ce changement un excédant de dépense; elle ponrra être de 25,000 à 30,000 fr. par an pour ceux qui emploient aujourd'hui de 250 à 300 enfants. On aura à payer les enfants presque autant pour six heures que pour la joarnée entière. Cet excédant de dépenses n'a pas empêché la Société industrielle et la Chambre de commerce de Mulhouse de demander le travail réduit
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no s'agit que du salaire des enfants, le sacrifice ne sera pas excessif. On se demande même si ce sera un sacrifice. On ne doit pas regarder seulement au prix , mais au travail. Si le iatricant obtient un peu plus de travail en payant un ^eu plus cher, où est sa'perte? N'oublions pas que dans plusie urs centres industriels où le nombre d'heures de travail a été réduit, même pour les hommes, les ouvriers, quoique travaillant une heure de moins, font la même quantité d'ouvrage *.
à demi-jonrnée. » M. Jean DoUfns, Bapport au ministre des travaux publies.
* I On peut, ponr le tissage, en ne travaillant que onze heures par jour, obtenir au moins autant de travail, et parfois plus en- « core, qu^en travaillant douze heures.
« Pour une industrie où la main-d'œuvre joue encore un grand rôle, ce résultat est tout naturel et s'explique parfaitement; car, dans le même atelier, les meilleurs ouvriers gagnent fréquemment le double du salaire gagné par les plus faibles, pour le tissage da même article. L'ouvrier, moins fatigué par un travail plus court, peut donner plus d'attention à ce qu'il a à faire, travailler plus promptement, laisser ses métiers moins longtemps arrêtés, et compenser ainsi une certaine diminution dans les heures de travail.
« Le nombre de métiers dans nos ateliers de tissage est de 600 les articles los plus fabriqués sont les organdis et les percales.
c Dans les premières quinzaines qui ont suivi la réduction da travail', la production a été un peu moindre qu'avant; mais peu à peu le produit obtenu en 11 heures a été aussi considérable qu'en 12, et maintenant nos outriers arrivent à tisser un peu plui quê quand ils travaillaient 12 heures.
I Le combustible employé pour le moteur n'a pas donné d'économie, parce que, les métiers arrêtant moins, il faut dépenser un peu plus de force en 11 heures qu'en 12 ; mais il y a économie pour le chauffage des ateliers, et surtout pour l'écloirQge»
« Le? avantages obtenus avec la réduction do travail sont mcon-
C'est qu'il y a une grande différence entre un homme fatigué et surmené, et un homme dispos. La même épreuve qu'on a faite tout réceipment pour la durée du travail avait été déjà faite avec le même succès, pour l'alimentation du travailleur. Ce qui est vrai de l'homme fait l'est aussi de l'enfant, qui a plus besoin de réparation. Donc„^remier résultat : nous ne demandons rien aux faïîîîlles; second résultat : la perte des fabricants, si tant est qu'elle existe, est largement compensée. Que reste-t-il ? Deux heures de liberté par jour pour les enfants. C'est peut-être la vie physique et la vie intellectuelle qu'on leur donne du même coup. Ce résultat ne paraît ni médiocre, ni trop chèrement acheté. ■
Mais venons aux amis de la liberté, qui se rebellent toujours à l'annonce d'une réglementation nouvelle. CeuxrCi ne font qu'exagérer.un bon principe . Disons-leur d'abordjquanmtô demandons bien peu de chose : appliquer et terminer une loi qui ^existe^Là ioi même a prSvurqxrxnrTâSîeverait. Elle n'était qu'un comifeencement, elle l'avoue, elle le déclare, elle le proclame. « Des règlements d'administration publique pourront étendre à des
te&tables; ils sont anssi profitables aux fabricants qu'aux ouvriers, et ils doivent nous engager tous à entrer dans cette bonne voie. » liapport présenté à la Société indwtrielle de 3fulhouse^ par M. Jean DoUfus, dans la séance du 31 octobre 1866.
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manafactareSi usines ou ateliers autres que ceux qui sont mentionnés dans.rarticle 1®', Tapplica* tion des dispositions de la présente loi ; élever le minimum de Tâge et réduire la durée du travail déterminés dans les articles 2 et 3, à l'égard des genres d'industrie où le labeur des enfants excéderait leur force et compromettrait leur santé ; déterminer les fabriques où, pour cause de danger ou d*insalubrité, les enfants au-dessous de seize ans ne pourront point âtre employés ; interdire aux enfants, dans les ateliers où ils sont admis, certaini^ genres de travaux dangereux ou nuisibles ^.. t On le voit, la loi est toute faite. Le législateur de 1841 confie avec raison l'achèvement de sa tâche au conseil d'État, parce qu'il sent que, le principe étant posé, il ne s'agit plus que d'en développer les conséquences. isÂihsi la loi.de 1841 et celle de 1851 ont établi le droit de la société à s'occuper du recrutement de la société; son droit à protéger le droit, en toute occasion, dans la personne des. opprimés et des faibles. Quand on vient aujourd'hui nous dire que le droit de travailler est absolu et ne peut âtre restreint par le pouvoir social ; que c'est aux pères qu'il appartient de stipuler pour les enfants ; que l'État doit s'en reposer sur eux, et qu'en interve-
« Loi du 22 mars 1641, art. 7..
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nant ilbleese le principe sacré de Tautorité paternelle, c*estcomme si on nous demandait d'abroger les lois de 1841 et de 1851, consacrées à la fois par la saine raison, et par une longue et décisive expérience. Voici ce que les législateurs de 1841 ont répondu par avance à ces prétendus libéraux : l'introduction des enfants dans les usines est un fait nouveau, qui "nTntéresse^pas seulejnent Tïndûstrie, mais la patrie. Les familles trouvent dans les fabriques le moyen de transformer une charge en source de revenu : Tenfant, qu'elles nourrissaient, les nourrit : à quelle condition? A condition, si son travail n'est pas réglementé et contenu dans de justes bornes, de devenir plus tard incapable de se suffire à lui-même. Ce que la famille ne voit pas, l'État doit le voir, dans l'intérêt de la famille et dans le sien ; son droit naît à l'heure précise, à la minute où le père manque de lumières ou de vertu.
Ce n'est pas même en 1841 que l'État a tenu pour la première fois ce langage. Le jour où dans le Code pénal on a écrit des lois contre les marâtres et les pères barbares *, qu'a-t-on fait? Le jour où on a permis aux tribunaux de priver de la tutelle un père, incapable ou indigne *, qu'a-t-on fait? C'est abuser des mots que de parler du père
< Code pénal, aii. 309, 319.
> Code Nap., art. 443 tqq» Code pénal, art. 335.
absolu. Il n'y à pas de père absolu; il n'y a d'absolu que le droit abstrait. Ce qui fait la légitimité et là sainteté du pouvoir social, c'est précisément qu'il est établi pour représenter le droit. Il est ou doit être la force du Droit, le Droit armé. Aucune voix ne s'est élevée pour protester quand la société moderne, renversant le dogme inhumai^ de la loi romaine, a affirmé son droit de protéger la vie du fils contre la colère, la vengeance ou la cupidité du père, quand elle a soumis à la loi pénale le père coupable de mauvais traitements envers son fils, quand elle a pris le soin, qui devrait être bien superflu, de déclarer que les époux contractent entre eux, par le fait seul du mariage, l'obligation de nourrir, d'entretenir et d'élever leurs enfants*; quand elle a rendu tout parent recevable à provoquer l'interdiction de son parent *, sans exclusion des ascendants en ligne directe. Non-jseulement la loi punit les mauvais traitements exercés par le pore contre le fils, mais l'indignation publique n'est jamais apaisée par la condamnation, même la plus sévère. Le temps n'est plus où le fils était la chose du père, où l'on professait la doctrine que la société doit se boucher les oreilles pour
• Art. 203.
> Art; 490. c Les enfants peuvent aussi demander pour lenrs parents un conseU judiciaire, i (Art. 514.)
ne pas entendre les cris de la victime, et respecter l'autorité paternelle jusque dans un père dénaturé. Le père est déchu par son crime. Même l'imprévoyance poussée trop loin le dépouille dé ses droits. Il n'aura pas l'autorité de père, celui qui n'a ni les entrailles ni la prudence d'un père. Le père libertin dont la maison est une école de scandale, le père prodigue qui compromet follement lavenir de ses enfants, peut, quand les faits ont une gravité exceptionnelle, se voir enlever la direction de leur personne ou de leurs biens. Cela est juste parce que cela est nécessaire. Ce qui est juste quand le père abuse par prodigalité du patrimoine de ses enfants, le sera-t-il moins quand, par avarice, il abuse de leur vie? S'il y a une profession plus dure que la séquestration, plus meurtrière que la faim, comment soutenir que le père y peut condamner son enfant, lui qui ne peut ni le tuer, ni le blesser, ni le maltraiter? Et comment le patron qui emploierait son ouvrier de huit ans à un travail dangereux ou délétère, qui le retiendrait sans relâche à la fatigue, le jour, la nuit, jusqu'à extinction de forces natu- ' relies, obtiendrait-il l'impunité sous cet étrange prétexte qu'il aurait acheté, par contrat, à un père le droit de tuer son fils? On n'a pensé à cette dernière interdiction, à cette extrême conséquence, qu'en 1841, un demi-siècle après
SI
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le vote des articles 319 et 335 du Code pénal ; mais pourquoi? Parce qu'il fallait qu'un fait nouveau et immense vînt démontrer la nécessité d'étendre l'action de la loi. La révolution de la vapeur, qui date d'hier, a bouleversé à la fois le monde physique et le monde économique, et sinon transformé, du moins agité jusque dans ses fondements le monde moral. Cette force si longtemps négligée, aujourd'hui presque toutepuissante, qui diminue dans de si fortes proportions le temps et l'espace, a changé aussi la condition des familles et la position relative des trois éléments qui les composent : le père, la mère et l'enfant. Quand la vapeur, poussée par la concurrence, et ne trouvant pas assez de bras ou ne pouvant plus les payer, a pris les femmes, qui coûtent moins cher, les femmes se sont données, et les hommes ont subi leur concurrence. Quand les femmes n'ont pas suffi et qu'on a voulu les nfants, les parents n'ont pas résisté. Qui ne le comprend? Qui ne sait ce que pèsent la prudence et la peur des maux à venir quand le mal est présent et cruel? Ils avaient faim; ils ont accepté une augmentation de recettes. Les enfants mêmes avaient faim ; on les a livrés par tendresse. Prévoyaient-ils, les pères et les mères, les conséquences de cette exploitation hâtive ? En livrant ces forces naissantes, comprenaient-ils qu'ils les
livraient sans retour? Ignorance, besoin pressant, tendresse même, ils ne manquent ni d'excuse, ni peut-être, dans certains cas, de justification. Il y a d'ailleurs les avides et les inhumains ; il y a les enfants saris pères. La loi de 1841, devant un danger nouveau et immense, a développé les lois antérieures. Elle le pouvait, et elle le devait. Elle est une mesure de salut public.
L'État, dans cette affaire, outre son droit de tutelle, a un droit propre. Il doit se protéger luimême. Un peuple, comme peuple, a le droit de vivre et d'exiger des citoyens ce qui est nécessaire à sa vie comme peuple. Il prend l'impôt ; il interdit de brûler les maisons habitées^*, de détruire les semences et les arbres fruitiers*; il s*attribue un haut doniaine sur les fleuves ^, sur les mines*, sur les forêts^ ; il met des restrictions au droit de chasser®, de porter les armes'', de trafiquer^; il impose certaines fonctions, sans accepter d'excuse ^ ; au besoin, il prend les hommes,
* Art. 43l sqq. du Code pénal.
' Art. 444 sqq. du Code pénal.
3 Art. 560 sqq. du Code Nap.
* Art. 552 du Code Nap. Loi du 21 avril 1810.
* Loi du 21 mai' 1827, notamment, art. 2-118-121. Cf. Loi du 18 juin 1859. •
« Art. 715 du Code Nap. Loi du 3 mai 1844.
"> Code pénal, art. 814. Loi du 24 mai 1834. Ord. du 23 février
* Code pénal, art. 475 sqq. Cf. loi du 28 avril 1832. » Code Nap., art. 406,' 412, 413, 427.
et les oblige à donner leur vie pour arrêter la marche de Tennemi. Comme il suspend l'action des lois ordinaires en temps de peste*, il la suspend aussi quand la race est menacée par cette peste de l'exploitation sans frein des jeunes générations. On se demande quelle serait sa destination et ce qui lui resterait de pouvoir s'il était désarmé dans de tels besoins. .
Sans doute, ces principes son* dangereux :
ils vont droit au despotisme, comme les principes libéraux poussés à l'excès vont à l'anarchie. Comment l'art de conduire l'humanité serait-il simple, quand l'humanité ne l'est pas? Il y a le droit de la société d'un côté, le droit de l'individu de l'autre; ici l'autorité, là la liberté. La liberté est le but, mais l'autorité lui est nécessaire. Il faut savoir sacrifier un peu de la liberté, plus ou moins, selon les temps, pour consolider la liberté que l'on conserve. L'art du politique est de faire tout le sacrifice nécessaire et de n'en point faire d'inutile. Ceux qui veulent la liberté sans limites ou l'autorité sans frein ne sont point des politiques, ce sont des barbares. Ils ne gouvernent pas l'humanité, ils la mutilent. Politique est la même chose que mesure exacte. L'État doit faire seulement le bien, seulement le bien
m > Code Nap., art. 985. Loi du 3 ma» 182S.
nécessaire, et seulement le bien nécessaire qui ne serait pas fait sans lui. Le pouvoir sage n'est pas celui qui ne fait rien, car alors il n'est plus un pouvoir, ni celui qui fait trop, car alors il n'est plus légitime, mais celui qui fait à chaque moment tout ce qui est nécessaire, i*ien de plus, rien de moins, et qui emploie toutes ses forces à pré • parer son abdication *..
Ainsi le droit est certain et l'intérêt pressant. L'humanité, la patrie nous crient de ne pas différer. Pendant que nous faisons des projets de lois longtemps discutés et qui succombent au vote définitif, que nous consultons les chambres de commerce et les industriels sans donner suite à leurs vœux, que nous créons des collèges professionnels sans nous préoccuper de leur fournir une population vivante et intelligente en la recrutant parmi les enfants d'ouvriers, la Prusse, la Ba-' viè^e reculent l'âge d'admission dans les fabriques jusqu'à 9 ans; l'Autriche, la Saxe, jusqu'à 10 ans; la Suède, jusqu'à 12 ans. L'Angleterre établit la règle salutaire et vivifiante du demitemps. Dans quelques années, tous ces peuples seront payés de sacrifices momentanés et insisgnifiants par l'accroissement de leur population jt les progrès de la santé publique. Que tardons-
I Cf. Jules Simon, La Liberté politique, o • 5,
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nous à suivre leur exemple? à sauver tant de milliers d*enfants qui périssent chaque année par Tabsence de leurs mères? à donner à ceux qui survivent un peu d'air et de soleil, des jeux, de la liberté, le temps de s'instruire; deux heures par jour pour être vraiment des enfants, et se préparer à devenir des hommes? Où est le temps où saint Vincent de Paul rassemblait quelques femmes et leur mettait dans les bras les enfants trouvés? Aujourd'hui, c'est par milliers que les enfants sont abandonnés et décimés; c'est à la patrie de les recueillir. Que cette terre sacrée ne devienne pas stérile par notre faute! Nous qui parlons tant de progrès, qui aimons la patrie et l'avenir de la patrie, protégeons, sauvons l'enfance et la jeunesse! Préparons à la France la glorieuse et puissante armée du travail! Donnons-lui des citoyens exercés et robustes, qui la rendent invincible chez elle, et la préservent du fléau des armées permanentes 1