‹ L'ouvrier de huit ans Jules Simon (volume 2)Chapitre 11 sur 43 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Hésutné et conclusion.

L’Angleterre a de nombreuses colonies, les unes puissantes par elles-mêmes, d’autres admirablement situées pour aider la marine et le commerce de la mère patrie. Elle a perdu à la fin du siècle dernier un de ses empires, dont Washington a fait la plus admirable des républiques ; mais ce territoire, perdu pour la domination anglaise , appartient encore à la race anglaise ; il conserve la religion, la langue, et dans beaucoup de points très-essentiels, les mœurs de l’Angleterre. Pour nous, au contraire, nous avons perdu successivement nos colonies les plus importantes, et quand nous les perdons, nous les perdons tout à fait. La France, qui disparaît un peu du monde, au moins comme race, n’augmente que lentement sa population intérieure. Des progrès si lents deviennent une sorte de déchéance, en face de l’accroissement rapide

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des populations rivales. C’est un grave et triste ^ sujet de préoccupation, soit qu’on envisage la : force militaire ou la force productive, menacées l’une et l’autre par cette diminution de la vitalité nationale. Il n’y a pas lieu d’invoquer ici la théorie de Malthus ; car , en fait, si notre population est à peu près stationnaire, notre richesse

marche plus vite quelle, et nous avons dans nos mains les moyens d’en accélérer encore le mou- .vemeut. L’attention publique, sans cesse attirée sur la diplomatie ou la guerre, se détourne trop souvent de cet intérêt, qui est le premier de tous les intérêts. Il y a quelques années, nous avons ajouté à la France trois départements nouveaux ; il y a quelques mois, nous rêvions d’autres conquêtes. L’influence d’un peuple sur la politique et les marchés du monde ne se mesure pas à la place qu’il tient sur la carte. La densité de sa population est un élément plus considérable de force. D’après le recensement de 1861, notre population est répartie en moyenne à raison de 68,837 habitants par kilomètre carré. La population spécifique, qui est de 4112,97 habitants pour la Seine, de 237,42 pour le Rhône, de 229,43 pour le Nord, qui, dans 32 départements, dépasse la moyenne de 68,83, se maintient ensuite dans une sorte d’égalité pour les 23 départements suivants, et descend très-bas dans les

CONCLUSION

34 autres. Elle n’est plus que de 54,80 dans les Deux-Sèvres, qui ont le numéro 55 dans l’échelle de décroissance ; elle tombe à 50,68 dans les Alpes-Maritimes, qui ont le numéro 63, à 44,92 dans l’Aude et le Cher, qui viennent au 76® rang; la Corse (numéro 86) n’a plus que 28,91 habitants; les Basses-Alpes (89) n’en ont que 21,05. Nos rangs sont trop éclaircis; il faut du sang nouveau à la France.

Le mémorable projet de réorganisation dû à l’expérience militaire de nos maréchaux et qui a vécu l’espace d’un matin, assez cependant pour effrayer et agiter le pays, demandait à chaque recrutement 160,000 jeunes soldats : c’était plus que nous ne pouvions donner en donnant tout. Nous avons déjà cité les calculs de M. Cochut, qui, prenant pour base le dernier recensement, c’est-à-dire la population de 1864, porte à 325,000 le nombre total des jeunes gens inscrits, et à 109,000 celui des jeunes gens de vingt ans que leurs infirmités rendent impropres au service. Les dispenses légales mettent en dehors de l’effectif 57,000 hommes; les déchets, on entend par là les condamnés, les déserteurs, les sujets débiles acceptés d’abord et que les chefs de corps ne veulent pas recevoir ou les sujets valides attaqués d’une maladie soudaine, forment encore un total de 20,000 hommes.

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C’est donc, de ces trois chefs, 180,000 hommes qu’il faut déduire de 325,000. Nous ne pourrions donc, même en épuisant la génération, fournir à nos recruteurs que 131,000 hommes, au lieu de 160,000 qu’on nous demandait*. Si nous pensions, comme les maréchaux, que la France ne peut pas se défendre à moins d’une armée de 1,200,000 hommes, nous devrions la croire perdue.

A côté d’eux, plus haut qu’eux, l’agriculture demande aussi des hommes. Nous n’avions pas besoin, pour savoir qu’elle manque de bras, de l’enquête qu’on vient d’achever : partout où se réunit un comice, cette plainte est la première qui se fasse entendre. La disette d’ouvriers agricoles est d’ailleurs un fait désormais hors de doute pour tous ceux qui connaissent le rendement et la puissance de notre sol. Arthur Young, qui visita la France au commencement de la Révolution et dont la parole fait autorité en économie et surtout en agriculture, était d’un avis différent. Il déclare que nous étions trop peuplés en 1789, quand nous n’avions que 26 millions d’habitants. C’était, suivant lui, une grande erreur de placer la prospérité d’un empire dans la plus grande population, et il ajoutait en parlant de nous : « Je suis tellement convaincu par

• lievue des Deux Inondes du 1*' février 1867, p. 657 sq.

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CONCLUSION

mes observations dans toutes les provinces que la population de la France est hors de proportion avec son industrie et son travail que je crois fermement qu’elle serait plus puissante avec 5 millions d’habitants de moins*. » En parlant ainsi, Arthur Young et tous ceux qui plus tard ont soutenu la même opinion ne calomniaient pas notre sol, dont ils connaissaient la fertilité ou plutôt la perfectibilité, mais ils calomniaient le paysan français en le croyant condamné pour toujours à l’ignorance, à la routine, à la nonchalance. La preuve que notre paysan commenci* à savoir et à vouloir, c’est précisément qu’il demande des bras ; plus la science agricole fait de progrès, et plus la disproportion augmente entre la consommation d’un ouvrier et sa production. Nous avons la matière de la richesse, c’est une bonne terre ; nous avons, et nous aurons chaque jour davantage, le principe générateur de la richesse, c’est la science : ce qui nous manque, c’est une force suffisante mise au service de la science nouvelle. Et malheureusement cette force nous fera de plus en plus défaut, si, au lieu de servir les intérêts du pays en augmentant la population et surtout la population rurale, nous

* Arthur Young, Voyage en France, trad. de M. de Lavergne, t. II, p. 323.

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ajoutons aux vides que fait incessamment l’industrie ceux que ferait le recrutement, élevé, comme on le demande, à sa plus grande puissance. Quoique la densité de la population laisse à désirer partout, c’est dans les campagnes que le mouvement d’accroissement est le moins actif. On y élève plus d’enfants que dans les villes ; mais, à mesure que les jeunes générations arrivent à l’àge mûr, elles sont absorbées, dévorées par l’armée et par l’industrie. Les champs, désertés pour la caserne ou pour l’usine, languissent au grand détriment de la prospérité nationale ; car c’est la richesse agricole, après tout, qui est la vraie richesse, la vraie force d’un peuple, une force morale autant que matérielle. C’est l’agriculture qui donne du sang, des muscles, de la population, de l’indépendance. Ces paysans qui, chaque année, quittant la charrue, viennent en masses profondes demander à conduire le métier renvideur ou à prendre la navette, croient s’enrichir parce qu’ils gagnent dans les usines un meilleur salaire. Ils s’enrichissent peut-être individuellement et momentanément, mais ils appauvrissent le pays.

La désertion de l’agriculture agit de deux façons, également fâcheuses, sur le mouvement de la population ; d’abord, en diminuant la production de substances alimentaires ; ensuite , en

CONCLUSION

transformant sans cesse une partie de la population rurale, dont les enfants s’élèvent bien et arrivent fréquemment à l’âge d’hommes, en population urbaine, dont les enfants au contraire sont frappés dès la première année d’une mortalité effrayante, et, s’ils échappent à ces gémonies, traînent une santé languissante et n’arrivent ni à la taille ni à la force de l’homme. On a eu raison de dire que les villes sont le gouffre de l’espèce humaine C’est en vain que la science médicale, dont les progrès sont réels, lutte dans les villes contre les suites de l’agglomération exagérée, que les sociétés industrielles et les sociétés coopératives remplacent les anciens bouges par des maisons habitables, que la clientèle des cabarets s’amoindrit, que les recettes de plus en plus abondantes permettent de réparer par une meilleure nourriture la perte de force incessamment produite par le travail prolongé et la séquestration constante : la statistique démontre impitoyablement que la ville est meurtrière comparée à la campagne, et que l’homme n’est pas fait pour vivre entre quatre murailles. Quand M. Devilliers rapproche la mortalité des enfants de familles aisées de celle des enfants

' Cf. J. -J. Rousseau, Emile, liv. I: Ed. Musset-Pathay, t. III, p.57.

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d’ouvriers, à Lyon, pendant la première année, il trouve que les bourgeois sauvent 90 enfants sur 100, et les ouvriers seulement 65. Mais les campagnards, qui n’ont ni les médecins à leurs ordres, ni une bonne nourriture, ni un logement bien fermé et bien chauffé en hiver, ni l’habitude, ni l’intelligence des soins à donner aux nourrissons, sauvent 95 enfants sur 100, presque la totalité. Traversons toute la France, et voyons, dans la Loire-Inférieure, ce que deviennent, non pas les enfants de paysans, mais ^s enfants assistés, c’est-à-dire les enfants nés flans les villes, de parents pauvres ou d’unions illégitimes, et livrés à l’industrie des nourrices. Là, c’est la vie, au contraire, qui est l’exception, et la mort qui est la règle. On perd 90 enfants assistés sur 100. On en perd presque autant dans, les riches départements de la Normandie. Dans Eure-et-Loir, les enfants de cette catégorie sont tous ou presque tous moissonnés; sur 100, on n’en sauve pas cinq. Pour toute la France, plus de la moitié des enfants confiés aux hospices (57 0/0) meurent avant l’âge de 12 ans. Au contraire, la population rurale, née dans les champs, élevée dans les champs, de père et mère légitimes, est partout vivace, non pas peut-être comme dans l’exemple cité par le docteur Devilliers, qui est tombé sur une population modèle,

CONCLUSION

mais au moins dans de larges et consolantês pro* portions, dans des conditions qui, très-promptement, si elles devenaient générales en France, nous rendraient le rang dont nous sommes déchus. On peut citer le département du Cantal, qui, sur 3,586 enfants mâles nés en 1845, en a présenté à la conscription, vingt ans après, 2,320, les deux tiers. Pour les années 1858, 59 et 60, la mortalité des enfants de 1 jour à 1 an, dans toute la France, sauf le département de la Seine, a été pour la population urbaine de 18,32 et pour la population rurale de 17,96. C’est qu’à la campagne les mères donnent leur lait et leurs soins. Rousseau était dans le vrai : avant tout, il faut que la mère nourrisse elle-même, c’est le vœu de la nature; si, par la faute de la société ou sa propre faute, elle se trouve dans l’impossibilité de remplir son devoir, il faut qu’au lieu de recourir à l’alimentation prématurée, elle assure une nourrice à son enfant, et une nourrice à la campagne. Rousseau donnait à l’appui de son sentiment des raisons sentimentales, qui sont bonnes, et déjà des raisons scientifiques, médicales, qui sont invincibles et que la science confirme de jour en jour. Le lait de la mère, la mère elle-même, l’air et le soleil, voilà la santé et la force pour l’enfant; c’est le dyctame. L’enfant doit prospérer dans ces conditions ; il ne peut

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que languir quand il est privé de ces trois abondantes sources de santé et de vie.

Il règne en ce moment une grande émotion parmi les médecins au sujet des nourrices. Les tables de mortalité jouent encore ici leur rôle, et quel rôle ! Les comptes rendus de l’Académie de médecine sont à faire trembler. Un médecin, M. Monot, s’est occupé des nourrices qui viennent à la ville, et laissent chez elles leur propre enfant. La mortalité est effrayante parmi ces délaissés. On n’ose tenter une description ni aborder les questions morales. Les médecins ont leurs privilèges ; ils parlent de la maladie et de la mort comme d’un domaine qui leur appartient ; ils racontent ce qu’ils ont vu, tandis que nous ne faisons que leur servir d’écho. Pour beaucoup de femmes de la campagne, c’est une industrie d’avoir un enfant, de l’abandonner, et d’aller à la ville donner son lait à l’enfant d’une autre. La mère du nourrisson paye chèrement la nourrice, et ne songe guère qu’elle devient quelquefois complice d’une sorte d’infanticide. Certaines familles aisées conservent la coutume de porter leur enfant à la campagne chez une nourrice, qui alors nourrit les deux enfants, le sien et l’étranger. Cela est plus moral et moins rassurant, parce qu’il y a moitié moins de lait. On gagne le soleil et le grand air, c’est beaucoup ;

CONCLUSION

on perd du côté des soins et du bien-être ; le médecin aussi n’est pas là, ni la mère, ce qui a des inconvénients de tout ordre. Ces nourrices de campagne ne sont pas surveillées. Il y en a de riches et de pauvres, riches en bien petit nombre, riches relativement : dire d’une campagnarde qui prend chez elle un nourrisson qu’elle est riche, c’est dire tout au plus qu’elle ne souffre pas de la faim ; presque toutes sont pauvres, ce qui suppose un lait insuflSsant, surtout pour deux, une habitation sordide et malsaine. Celles qui définitivement se font une industrie d’élever des nourrissons à bas prix en donnent aux familles pour leur argent. Les enfants trouvés ne sont pas les plus malheureux, ceux surtout qui sont placés par l’administration de Paris, parce qu’il y a des inspecteurs. Mais qu’arrive -t-il quand une fille, désolée d’avoir un enfant ou pressée de recommencer, n’allant pas cependant jusqu’à l'infanticide, cherche une nourrice au loin, la paj'^e le moins possible et le moins longtemps possible, et n’aspire qu'à pouvoir oublier sa maternité? Ces mères dénaturées existent-elles? sont-elles une très-rare exception parmi les malheureuses victimes des agglomérations industrielles ou de la vie de garnison? Nous ne voudrions pas juger trop durement la nature humaine; nous savons qu’il y a des femmes, en grand

nombre, qui, après s’êtrë laissé séduire, élèvent leurs enfants avec courage, ne craignent ni la honte, ni le travail, ni la misère, bien supérieures, dans leur abaissement, au misérable qui les a trompées et délaissées; mais enfin, si on n’étudiait les crimes que dans les annales des cours d’assises, on n’en connaîtrait pas la dixième partie. A présent que l’éveil est donné , les rapports de médecins affluent; ils sont sinistres. Nous ne parlons pas de la volonté de tuer : ce serait une exagération cruelle ; mais de l’indifférence et de l’ignorance, d’une indifférence et d’une ignorance homicides ^ L’alimen-

* Nous trouvons dans une brochure du docteur Â. Rodet, sur la Nécessité de fonder à Lyonvne Société protectrice de l'Enfance, les renseignemcuts suivants sur les enfants assistés dans la ville do Lyon, pendant la période 1860-64 ; « Pour les enfants laissés à leurs parents, et allaités pour la plupart par leurs mères, 21,24; pour les enfants placés directement par l’hospice, 35,94 ; pour les enfants placés par l’intermédiaire du bureau des nourrices, -15, iô. » Le Progrès de Lyon du 15 décembre 1866 signale une amélioration pour les années 1864, 1865.

On lit dans une statistique sur la mortalité des enfants à Nogcnt-le-Rotrou (Eure-et-Loir), dressée par M. le docteur lirocbard : t J’ai, pendant dix-huit ans, observé un fait qui m’a toujours singulièrement frappé, et que, dans l’intérêt do la morale, je crois utile de publier. Dans certaines communes pauvres, toujours éloignées du chef-lieu judiciaire de l'arrondissement, on voit des femmes ou des filles qui ont dans toute la contrée la réputation bien méritée d’être de très-mauvaises nourrices. Chez elles, les nourrissons ne font que paraître et disparaître. Eh bien, ces femmes ont toujours des nourrissons, ces nourrissons sont presque toujours des enfants de filles, et ces nourrices sont toujours parfaitement et régulièrement payées. •

CONCLUSION

tation prématurée, par exemple, est bien plus meurtrière que le choléra ; et cependant, ce n’est que d’hier qu’on commence à en avoir réellement peur.

Voici, en deux mots, ce que c’est. Rien de plus innocent en apparence. On sustente les enfants avec du lait de chèvre ou des bouillies : cela s’appelle nourrir au petit pot. Le malheur, c’est que le petit pot ne nourrit pas. Tous les médecins des pauvres en connaissent les effets, et ils en connaissent aussi la conséquence presque infaillible. Cette alimentation à laquelle la plupart des enfants d’ouvriers sont condamnés est si meurtrière, que, dans le département de la Seine-Inférieure, sur 100 enfants ainsi élevés, on n’en sauve pas 13. Ce sont des hécatombes. L’Académie de médecine envoie des médecins étudier le choléra en Egypte ; il était grand temps d’en envoyer dans Eure-et-Loir inspecter les nourrices et compter les morts. Nous avons déjà cité le chiffre de la mortalité dans ce département pour les années 1861-1864 inclusivement. On ne le répétera jamais assez, parce qu’il faut que ces horreurs soient sues. Sur la totalité des naissances vivantes, qui était de 27,219, il y avait eu 8,037 morts de 1 jour à 1 an, soit 29,52 0/0. Les enfants légitimes figuraient dans le nombre des naissances pour

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