L APPRENTISSAGE
enfants ne pourront être employés que sous les conditions déterminées par la présente loi : 1° dans les manufactures, usines et ateliers à moteur mécanique ou à feu continu, et dans leurs dépendances ; 2“ dans toute fabrique occupant plus de vingt ouvriers réunis en atelier. » Cela revient à dire que la loi réglemente uniquement le travail des enfants dans la grande industrie. On se demande, en lisant cet article, si la grande industrie emploie plus d’enfants que la petite et les occupe à un travail plus fatigant.
Or, il n'en est rien. D'abord , pour la fatigue, les profes-sions sont si variées dans la petite industrie qu’il est difficile de proposer une formule générale ; mais il est clair que, dans la grande industrie, le métier de rattaclieur, celui de lanceur, celui de margeur sont au nombre des moins fatigants , et qu’ils s’exercent dans des ateliers plus salubres que ne le sont ordinairement ceux de la petite industrie. Pour le nombre, il n’y a pas de comparaison possible. Un recensementqui remonte à 1851 donne, pour la grande industrie, 2,094,370 ouvriers; pour la petite industrie, 7,810,150 ouvriers; pour l’industrie agricole, 20,351,630 ouvriers. La proportion entre les ouvriers et par conséquent entre les enfants était à peu près comme 2 est à 28. Supposons qu’elle ait varié depuis seize ans, comme
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on n’en peut guère douter, car les progrès de la grande industrie sont manifestes : il n’en reste pas moins vrai qu’en limitant sa protection aux enfants employés dans la grande industrie, la loi ne protège pas la dixième partie des jeunes travailleurs. Cela étant, que peut-on répondre au raisonnement que voici : une loi n’est juste que quand elle est nécessaire ; aucune loi n’est plus nécessaire, ni par conséquentplus juste que celle de 1841 ; cette loi est tout aussi nécessaire aux enfants quelle abandonne qu’à ceux qu’elle protège : donc elle doit étendre sa protection et ses bienfaits, non pas, comme elle l’a fait jusqu’à présent, à une catégorie très-restreinte de jeunes travailleurs, mais à tous les ouvriers âgés de moins de seize ans, quel que soit l’atelier où ils travaillent?
Il n’y a qu’une seule objection, c’est que l’inspection, la constatation même des délits sera difficile dans les ateliers composés de moins de 20 ouvriers. Elle sera peut-être difficile , ce qui même n’est pas prouvé; mais elle ne sera pas impossible, et elle est très-nécessaire ; ces deux points sont hors de doute. Un petit atelier, diton, est quelquefois la famille elle-même ; il faut craindre d’introduire une surveillance jusqu’au sein de la famille. A la bonne heure. Un atelier de 19 personnes est-ce une famille? Un atelier de
l’apprentissage
15, de 10 personnes, est-ce une famille ? Est-il donc si difficile d’écrire dans la loi qu’un atelier composé du père et de ses enfants ne peut pas être surveillé? Que restera-t-il de l’objection une fois cette restriction faite? Une telle restriction n’est-elle pas plus raisonnable, plus rassurante et aussi précise que cette limite de 20 ouvriers introduite sans raison appréciable dans la loi de 1841 ? On n’aura pas même besoin de constater l’absence d’un étranger ; cette constatation est toute faite par la loi sur les patentes. 11 n’y a donc aucune difficulté, et il y a urgence. On supprimons la loi de 1841, ou rendons-la générale ; ou déclarons une bonne fois qu’il est loisible à tout le monde de faire travailler un petit enfant dès qu'il est en âge de se tenir debout, et de le faire travailler chaque jour jusqu’à ce qu’il tombe en défaillance, ou, si nous croyons avoir le droit d’intervenir pour quelques milliers d’enfants au nom de l’humanité et de la morale, intervenons pour tous. C’est déjà trop que cette distinction inconcevable et injustifiable ait duré sans protestation pendant plus de vingt- cinq ans. C’est trop pour notre honneur. Les Anglais ont eu plus d’entrailles.
Il est bien vrai qu’on a fait en 1851 une loi sur le contrat d’apprentissage, en faveur des enfants emplo 3 'és dans la petite industrie; mais
L’OCVpiER DE HDIT ANS
cette loi, qui est un progrès, bien qu’elle soit, comme la loi de 1811, fort incomplète, diffère surtout de la première en ce qu’elle offre sa protection sans l’imposer. Elle régit les contrats eu laissant tout le monde libre de n’en pas faire; elle protège seulement ceux qui réclament sa protection. Un enfant entre-t-il dans la grande industrie, la loi de 1841 exige qu’il soit âgé de huit ans au moins, qu’il ne travaille pas plus de huit heures par jour et qu’il fréquente assidûment une école. Entre -t-il dans la petite industrie, il échappe à la loi de 1841 et û toute antre loi spéciale. Il ne profite des stipulations de la loi de 1851 que s’il prend la qualité d’apprenti, et il est parfaitement libre de ne pas la prendre.
Nous ne demandons pas qu’on enlève û la loi de 1851 son caractère facultatif; il n'y a pas de raison suffisante pour forcer tous les jeunes travailleurs à souscrire un contrat régulier d’apprentissage; mais, si nous analysons cette loi, nous verrons qu’elle contient deux parties fort distinctes. La première partie limite pour chaque jour la durée du travail suivant les âges; elle oblige tous les patrons à laisser j)rendre aux enfants, sur la journée de travail, le temps nécessaire à leur instruction jusqu'à concurrence de deux heures. La seconde partie règle tout ce qui est relatif à l’enseignement de la profession.
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A le bien prendre , c’est cette seconde partie, et elle seule, qui traite du contrat d’apprentissage ; c’est celle-là seule qui devrait être facultative. La première partie, au contraire, devrait s’étendre à tous les enfants, qu’ils soient apprentis ou non. Ce n’ost pas parce qu’un enfant devient apprenti qu'il a besoin d’être ménagé et d’apprendre à lire, c’est parce qu’il est un enfant, et parce qu’il sera un homme. On a donc eu tort de confondre en une seule loi deux législations dont l'une est impérative et devrait être généi’ale, tandis que l’autre est et doit demeurer facultative. Cette distinction est certainement très-importante, et c'est pour l’avoir négligée qu’on a laissé un si grand nombre d’enfants en dehors des prescriptions de la loi.
La législation française était, avant la Révolution, un véritable cliaos. Refondre toutes les lois d’après un système unique, les faire entrer dans une codification régulière, de manière à éviter les contradictions et les doubles emplois, et à rendre l’étude de la jurisprudence relativement facile, était une idée à la fois simple et profonde. Nous avons raison d’en être fiers pour notre pays ; mais, comme il n’y a d’immuable dans la législation que la morale et que la loi écrite est heureusement progressive, nous retomberons bien vite dans l’ancienne confusion, si nous faisons des
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lois nouvelles sans avoir le soin de réformer en même temps les lois anciennes qui traitent de la même matière ou de matières analogues. Par exemple, comment se fait-il qu’on ait promulgué en 1851 une loi sur le contrat d’apprentissage et qu’on n’ait pas même eu l’idée de réformer par la même occasion la loi de 1841 sur le travail des enfants dans les manufactures? Il n'}" a qu’à comparer ces deux lois, destinées l’une à réglementer la grande industrie et l’autre à réglementer une partie restreinte de la petite industrie, pour voir que, quand elles se rencontrent, elles se contredisent.
Ainsi les enfants ne peuvent être admis dans la grande industrie avant huit ans, mais ils peuvent entrer à tout âge dans les ateliers de la petite industrie. Dans la grande industrie , tout enfant âgé de moins de douze ans ne peut être employé que huit heures sur vingt-quatre, divisées par un repos. Dans la petite industrie, les enfants au-dessous de quatorze ans, quel que soit leur âge , peuvent être employés dix heures par jour. Dans la grande industrie, tout enfant audessous de dix ans est tenu de suivre une école ; les enfants au-dessous de cet âge n’en sont dispensés que quand un certificat donné par le maire de leur résidence atteste qu’ils ont reçu l’instruction primaire élémentaire ; les chefs d’éta-
l'apprentissage
blissement sont obligés d’y tenir la main sous leur responsabilité personnelle. Dans le système de la loi de 1851, si l’apprenti âgé de moins de seize ans ne sait pas lire, écrire et compter, le maître doit lui laisser prendre deux heures pour son instruction sur la journée de travail , d’où il résulte que, d'après la loi de 1841, le maître est obligé d’envoyer l’enfant â l’école, et que, d’après la loi de 1851, il est tenu seulement de ne pas lui refuser le temps et la permission d’y aller.
Au lieu de laisser subsister deux lois qui traitent de la même matière d’après des principes différents, et y perdent l’une et l’autre en précision et en autorité, si on avait remanié en même temps toute la législation relative au travail des enfants, voici ce qu’on aurait fait ; on aurait mis dans la première loi tout ce qui est impératif, c’est-à-dire tout ce qui concerne la santé et l’éducation, et l’on aurait généralisé cette loi en supprimant les paragraphes 2 et 3 de l’article 1®'', après quoi on aurait mis dans la seconde loi tout ce qui est facultatif, c’est-à-dire tout ce qui a trait à l’enseignement de la profession.
La première loi, avec les modifications que le temps et le progrès des idées ont rendues nécessaires, aurait pu être conçue à peu près ainsi : “ Article 1". Aucun enfant ne peut être em-
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ploj’^é, comme apprenti ou comme ouvrier, dans la grande ou dans la petite industrie, avant l’àge dé huit ans révolus. — Article 2. Aucun enfant au-dessous de seize ans ne peut être employé à des travaux de nuit. — Article 3. Aucun enfant au-dessous de douze ans ne peut être employé plus de six heures sur vingt-quatre. — Article 4. Tous les enfants employés dans la grande ou dans la petite industrie iront à l’école, savoir : les enfants de huit à douze ans tous les jours, les enfants de douze à seize ans trois fois par semaine. La durée de la classe sera de deux heures, prises, pour les enfants de douze à seize ans, sur la journée de travail et en dehors des six heures de travail pour les "autres. Les patrons seront obligés, sous peine d’amende, de tenir la main à l’exécution du devoir scolaire ’. » Cette loi faite,
* Nous ne faisons que développer l'opinion émise en 1850 par le conseil général dos manufactures. Nous en donnons ici le texte, qu'il faudrait convertir en loi purement et simplement, sans y changer une syllabe :
c Étendre la loi à toutes les classes de chantiers, d'ateliers, d’usines et manufactures dirigés par des patentés;
« Abaisser à six heures la durée du travail, pour tous les enfants de huit à douze ans;
« Assurer aux adolescents de plus de douze ans deux heures d'école du dimanche (ceci est trop peu) pour continuer leur enseignement primaire;
c Charger les inspocteurs de l'instruction primaire de la constatation de rinstructiou des enfants qui solvent le travail des ateliers et manufactures;
« Adjoindre un agent salarié aux commissions de sur%’eil]ance
l’appbkntissage
on n’aurait plus mis dans la loi relative aux contrats d’apprentissage que ce qui concerne les contrats d’apprentissage, c’est-à-dire l’enseignement de la profession. Telle est la première réforme que nous voudrions voir introduire dans la législation sur le travail des enfants.
Une seconde réforme, qui tient au même ordre d’idées, consisterait à rattacher à la loi sur l’apprentissage et à la loi sur le travail des enfants dans les manufactures une loi plus complète et plus pratique que celle qui a été votée en 186G sur l’enseignement professionnel. Ce sont moins trois lois différentes que les trois titres d’une loi unique.
Nous n’avons pas à nous étendre ici sur l’enseignement professionnel, car nous pensons qu’on se donne inutilement beaucoup de peine pour le créer. Il existe depuis 1833, sous le nom d’écoles primaires supérieures, et nous en avons le type amélioré et perfectionné dans l’école Turgot à Paris et dans l’école la Martinière à
établies, suivant l'importance des districts manufacturiers, par arrondissement on par canton, pour sarveiller l'exécution des lois sur le travail;
« Ordonner que les règlements d'administration publique, complètement définis par la loi de 1811 , soient promulgués immédiatement;
« ICtendro ces mesures protectrices nu travail des filles et des femmes. >
l’ouvrier de huit axs
Lyon. Au lieu de laisser tomber cette excellente organisation, comme on a eu le tort de le faire dans ces dernières années, ou de la remplacer par des collèges industriels, au grand détriment des études et sans avantage pour personne, on 'rendrait un grand service au pays, particulièrement aux familles d’ouvriers, en reprenant l’œuvre de 1833, et en multipliant dans Paris et dans toute la France les écoles primaires supérieures. Nous affirmons sans crainte que, si on ouvrait demain une école Turgot dans chacun des arrondissements de Paris, il n’y aurait pas au bout de trois mois, dans une seule de ces écoles, une seule place vacante. Notez bien cependant qu’on n’apprend pas, dans ces utiles et nécessaires établissements, à être tourneur, mécanicien, fileur, tisseur, ébéniste. On apprend ce qu’il faut savoir pour être un homme distingué dans sa profession, et même dans toute profession ; mais on n’y apprend pas sa profession. Un ouvrier sorti de l’école Turgot a toutes chances de devenir contre-maître et même patron. Les premiers élèves trouvent à se placer d’emblée comme chefs d’atelier. Quelques-uns entrent dans les écoles spéciales d’Angers ou de Châlons, ou même à l’École centrale, ce qui en fait des ingénieurs. Une bonne éducation mène à tout. On peut voir dans le musée industriel de la Marti-
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nière, inscrits sur un tableau d'honneur, les noms de ceux de ses élèves qui sont arrivés jusqu’à l’École polytechnique. Ce qu’il y a d’excellent dans ces écoles, c’est qu’elles secondent l’ambition, quand elle est légitime, sans jamais la surexciter.
L'école d’apprentissage est tout autre chose que l’école professionnelle. L’école d’apprentissage est celle où l’on apprend un métier. Il y en a quelques-unes en France. La loi du 7 octobre 1848 avait organisé des écoles d’apprentissage pour l’agriculture. L'école des mousses, à Marseille, est une école d’apprentissage pour la marine. L'horlogerie a ses écoles spéciales à Cluzes, à Besançon ; on s’occupe d’en fonder une à Paris. Mulhouse inaugure en ce moment même une admirable école de tissage. Les écoles d’arts et métiers de Chàlons, d’Angers, d’Aix peuvent être, à la rigueur, considérées comme des écoles d’apprentissage , puisqu’on y hpprend à fond , théoriquement et pratiquement, l’un des métiers suivants : forgeron, fondeur, ajusteur, serrurier, tourneur sur métaux et menuisier. Déjà pourtant ces écoles s’élèvent au-dessus de l’apprentissage proprement dit; elles ne forment que des ouvriers d’élite ou des chefs ouvriers, et pour y être admis, il faut avoir fait un an d’apprentissage dans un atelier et en apporter le certificat.
l’ouvkiee de huit ans
Nous ne parlons que pour mémoire des écoles vétérinaires, des écoles de mineurs, des écoles d'hydrographie, etc., puisqu’il ne s’agit ici que des ouvriers et des arts mécaniques.
Un décret du 12 février 1867 institue une commission chargée d’étudier et de proposer les mesures nécessaires pour développer les connaissances agricoles dans les écoles normales primaires, dans les écoles communales et dans les cours d’adultes des communes rurales.
C’est une excellente idée de propager et de développer, par l’enseignement, les connaissances agricoles, il est également très-utile et très-opportun de chercher si le personnel de l’instruction primaire peut rendre des services dans cette voie. Un des moyens d'empêcher la dépopulation des campagnes au profit des villes est de donner des chefs à l’agriculture. En Angleterre, il y a toute une classe de gentlemen- f'armers qui joignent à la pratique, dont rien ne peut tenir lieu, les ressources pécuniaires et les connaissances théoriques; plusieurs membres de la gentry et même de la nobility passent une partie de l’année dans leurs terres, et moitié par intérêt, moitié par patriotisme, se dévouent à l’agriculture proprément dite, ou à l’élève des chevaux et des bestiaux. En France, nous comptons très-peu d’hommes à la fois riches et éclairés qui s’occupent de faire
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l’apprentissage
valoir eux-mêmes leurs propriétés; dans la plupart de nos provinces, les fermiers ne font aucune étude, suivent la routine, apprennent tout au plus quelque chose dans les comices, manquent de fonds pour faire des expériences, ou même pour réaliser des améliorations dont l’importance a été constatée. Quand les chefs, par ignorance ou par défaut de ressources, sont dépourvus d’initiative, et se contentent d’entretenir leurs terres sans les améliorer, les ouvriers n’ont point d’avenir. Ils sont traités comme des domestiques, mal nourris, mal payés, employés à un travail monotone, où l’esprit ni l’imagination ne prennent aucune part. L’industrie, dans la ville voisine, leur donne un meilleur salaire, un travail plus assujettissant, mais moins fatigant, la liberté hors de l’atelier, et les mille ressources, en distractions et en instruction, que ne possèdent pas les campagnes. Si vous créez, au contraire, pour l’industrie rurale, une classe d’hommes instruits, capables , entreprenants , le premier résultat sera d’améliorer dans des proportions considérables la valeur des terres; le second, de fournir aux pa}^sans une occupation mieux rétribuée et plus attrayante; le troisième, de diminuer l’écart entre les avantages immédiats du travail agricole et ceux du travail industriel. Il faut donc applaudir à toute tentative ayant pour but de rendre nos
l’odvbier de huit ans
cultivateurs plus intelligents et plus entreprenants. Nous espérons que la commission nouvelle, dans laquelle figurent jusqu’à trois agriculteurs, n’aura pas l'idée de transformer un instituteur de village en professeur d’école spéciale. Un bon instituteur ne s'improvise pas; le meilleur est entré, à dix-sept ans, à l’Ecole normale; il en est sorti instituteur adjoint, et n’a jamais quitté sa profession. C’est dire qu’il ne connaît l’agriculture que de vue; le moindre fermier en sait plus long que lui en fait de connaissances spéciales. Le bourrer de théorie, et lui faire un devoir de débiter sa science devant des fils de cultivateurs, ce serait aller directement contre le but qu’on se propose; car il se tromperait souvent, et on l’accuserait toujours de se tromper. D’ailleurs, il ne faut pas tant d’écoles d’apprentissage. Si, par impossible, on réussissait à faire de tous les instituteurs ruraux de bons professeurs d’agriculture, il ne resterait plus qu’à les supplier de garder une grande partie de leur science pour eux, et de condescendre à enseigner l’alphabet, l’écriture et les quatre règles. On ne doit jamais s’écarter de ce principe que les écoles d’apprentissage sont bonnes pour faire des moniteurs et des contremaîtres, tandis que l’ouvrier proprement dit doit se former dans l’atelier, c’est-à-dire ici à la charrue. Que peuvent donc faire pour l’agriculture les
l’apprentissage
écoles normales et les écoles rurales? Elles peuvent et elles doivent être ce que nous appelons des écoles professionnelles, c’est-à-dire des écoles élémentaires fournissant une quantité de connaissances, théoriques et générales en elles-mêmes, mais susceptibles d’une application spéciale à telleou telle profession déterminée. Par exemple, dans l’industrie, une école spéciale est celle qui forme des maîtres tisseurs ou filateurs, comme celle de Mulhouse ; une école professionnelle est celle qui donne, outre l’enseignement élémentaire proprement dit, des notions de mécanique) d'histoire naturelle appliquée aux matières textiles, et de chimie. Il suffit d’une grande école de la première espèce dans chaque grand centre industriel; il faut multiplier les autres autant que possible. De même pour l’agriculture : l’agriculture étant diverse en France à cause de la diversité du climat, on pourrai t avoir cinq ou six grandes écoles d’apprentissage agricole ; l’une pour les céréales, l’autre pour la vigne, une autre pour l’élève des bestiaux, etc. Ces écoles, destinées à former de grands cultivateurs, à donner des capitaines à l’industrie agricole, n’ont rien de commun avec l’instruction primaire. Mais ce que l’instruction primaire peut et doit faire, c’est de mettre un grand nombre d’écoles rurales en état de préparer des sujets pour les grandes écoles d’ap-
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prentissage, et, pour cela, il convient d’y placer des collections de plantes, de graines, de machines, d’y introduire des livres faits tout exprès, et d’y enseigner quelques notions d’histoire naturelle, et même, au besoin, de chimie organique. Nous n’avons pas de livres bien faits sur les races d’animaux et les espèces de plantes employées à la culture des divers pays, sur les instruments de culture, sur les engrais et les soins à donner aux fumiers, sur la composition des terres, enfin et surtout sur la comptabilité et l’économie agricole. Que la commission, si elle est sage, insiste sur cfr dernier point; car c’est là que l’instituteur peut beaucoup, sans inconvénient. Le grand secret de l’agriculture, c’est de proportionner les impenses au rendement, et le compte comparatif des déboursés et des recettes pour un animal ou une culture n’est pas possible à établir pour un cultivateur qui ne connaît pas même la tenue des livres. L’art de s’enrichir ne consiste ni à dépenser ni à économiser, mais à faire l’un et l’autre à propos et en connaissance de cause. Nous insistons sur ces détails, parce qu’il est impossible de ne pas désirer ardemment les progrès de l’agriculture, quand on est à la fois patriote et moraliste '.
' Cf. Jules Simon, La Liberté cicile, cli. 3. Troisième édition, p. 281 sq.
l’appkentissage
Est-il possible, comme quelques personnes l’ont rêvé, de remplacer partout l'apprentissage dans les ateliers par des écoles d’apprentissage? Nous n’hésitons pas à dire que cela n’est pas possible. Il y a deux objections également invincibles. La première, c’est la dépense. Nous la dédaignerions, s’il ne s’agissait que de quelques millions. Il s’agit au contraire d’une dépense supérieure à celle de l’enseignement primaire et de l’enseignement professionnel réunis. En effet, une école d’apprentissage est une école sans doute, mais c’est encore plus un atelier qu’une école. Que fera l’Etat dans l’hypothèse de nombreuses écoles d’apprentissage? Prendra-t-il des élèves pour leur temps, comme les autres patrons?
Alors il faut qu’il se transforme en entrepreneur. Se fera-t-il payer? Dans ce cas, pour aspirer à être ouvrier, il faudra être fils de famille. Enseignera-t-il les professions gratuitement? S’il le fait, il se ruinera. Il y a plus : s’il enseigne le métier à tout le monde, il l’enseignera mal, et c’est là la seconde objection, tout aussi forte que la première. Il est impossible que l’école d’apprentissage remplace avantageusement l’apprentissage dans l’atelier, parce qu’on y sacrifiera toujours involontairement la pratique à la théorie. A cet égard, il faut distinguer entre les ouvriers d’élite et les ouvriers ordinaires, entre les profes-
sions faciles et celles qui demandent une habileté supérieure.
Autant il serait impraticable de supprimer partout l’apprentissage pour le remplacer par des écoles, autant il est avantageux, pour l'industrie nationale et pour les ouvriers euxmêmes, de placer dans les grands centres industriels quelques écoles spéciales, en petit nombre, bien pourvues de ressources et de maîtres, qui propagent les connaissances théoriques et fournissent des moniteurs à l'enseignement mutuel des ateliers. Il est, par exemple, hors de doute que l’école de tissage fondée à Mulhouse rendra les plus grands services à la fabrique française. Elle réunit dès à présent un assortiment des machines les plus parfaites et sera constamment tenue au courant des perfectionnements mécaniques et des améliorations dans les procédés de préparation et de teinture. Les élèves qu’elle formera posséderont à fond la théorie comme la pratique de leur profession, et ils auront gagné, dans la fréquentation des plus habiles praticiens, ce point d’honneur professionnel qui est d’une importance inappréciable pour le développement d’une industrie. Est-ce à dire que les fabriques de Mulhouse vont manquer d’apprentis, et que les ouvriers vont aller se former à l’école de tissage ? Ils n’y penseront même pas, et il suffit de
l’apprkntissage
voir l’école, sans parler de son règlement, pour comprendre qu’on n’a pas en vue les futurs ouvriers, mais bien les futurs patrons. On forme, sans doute, des ouvriers dans les écoles d’horlogerie, seulement il faut se rappeler ce qu’est un bon ouvrier horloger ; c’est un mécanicien, un artiste. Avec une petite mise de fonds, il peut aisément devenir fabricant et marchand, parce que pour la réparation et môme pour la fabrication des montres à l’usage civil, il n’est pas nécessaire d’avoir un atelier; le maître suffit avec un apprenti et un compagnon. D’ailleurs, les petits horlogers, qui ne font que du rhabillage et des réparations, n’iront pas se former dans une institution spéciale ; leurs bénéfices sont trop restreints pour qu’ils affrontent les dépenses qu’une pareille résolution leur imposerait. Le plan que nous avons sous les yeux d’une école fondée ou projetée à Paris par M. Mildé en fournit la preuve. Cette école est gratuite, mais l’élève donne én entrant, à titre de cautionnement, une somme de cinquante francs, qu’à la vérité on lui rend plus tard ; il paye cinq francs par mois, pendant vingt mois, pour l'outillage, et c’est un avantage énorme au lieu d’une charge, car l’outillage coûte ordinairement trois cent cinquante francs. Il n’est reçu qu’après un examen dans lequel il doit prouver qu’il sait passablement l’orthographe, le
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système métrique et l'arithmétique jusqu’aux fractions inclusivement. Il doit être âgé-, en entrant, de treize ans au moins, et l’apprentissage dure quatre ans pour les montres, pendules et compteurs à l’usage civil, cinq ans pour les instruments de précision. Il faut donc s’entretenir et même faire des dépenses spéciales jusqu’à l’àge de dix-sept ou de dix-huit ans. Cela suppose une assez grande aisance, et très-peu d’ouvriers sont en mesure de donner à leurs fils une pareille éducation. Ces écoles n’en sont pas moins précieuses, parce qu’il en sort des ouvriers d’élite, des patrons instruits, en un mot des moniteurs. 11 faut les recommander, les aider, les propager; elles contribuent à perfectionner notre main-d’œuvre, et c’est par la maind’œuvre surtout que notre industrie nationale doit prospérer. Ces écoles modèles cependant, qui sont et seront toujours à la portée du petit nombre, forment en définitive plutôt l’esprit que la main. Ce qui doit être universel, ce sont les écoles primaires, parce que tout le monde doit savoir lire et écrire ; ce qui doit être très-général, sans être universel, ce sont les écoles professionnelles, ou écoles primaires supérieures, parce que tous les enfants qui se sentent capables doivent trouver près d’eux les ressources nécessaires pour cultiver leur esprit, perfection-
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ner leur éducation, et donner l’essor à leurs facultés. Quant aux écoles d’apprentissage, elles ne doivent et ne peuvent être qu’une exception, et jamais les écoles professionnelles ni les écoles d’apprentissage ne dispenseront les ouvriers, et surtout les ouvriers pauvres, de s’engager dans un atelier pour y apprendre leur état.
Après tout, où est le' mal? L’habitude du travail manuel est essentiellement virile; elle fortifie l’àme et le corps, pourvu que le travail soit toujours mesuré sur les forces et qu’il n’absorbe pas la journée entière au point de ne rien laisser pour l’étude. Le travail, et même le travail manuel, est souvent un plaisir; il est aussi, reconnaissons-le, dans beaucoup de cas une peine. Il faut s’y plier dès l’enfance, pour qu’il ne paraisse pas trop lourd à l’âge mûr. Il faut apprendre à aimer ce rude compagnon, qui compense la fatigue du corps par la sécurité, la dignité, la bonne conscience. La vie est un ensemble de peines et de plaisirs, où les peines ont la plus grande part. A la longue, le bon travailleur sent naître et se développer en soi une force qui le protège contre la peine ; c’est la conviction d'avoir virilement employé son temps, et d’être prêt à aller généreusement, simplement, jusqu’au bout sans défaillir. S’il se mêle à cela quelque sentiment plus doux, une amitié fidèle, un devoir patriotique ac-
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compli, on doit remercier Dieu ù l’heure de la mort. Ce monde n’est qu’un grand atelier où nous sommes tous ouvriers, chacun à notre place, et l’enfant qu'il faut plaindre est celui qui n’apprend pas dès le premier jour qu’il a une tâche ;’i remplir, tâche petite ou grande, obscure Ou glorieuse, mais pénible à coup sùr, puisqu’il est homme.
On aura donc toujours besoin d’une loi sur l’apprentissage, naême quand notre système d’instruction primaire aura été complété par la création de l’instruction professionnelle, et il ne peut pas être question, pour des esprits sérieux, de supprimer la loi de 1851, mais seulement de la compléter. Une première remarque à faire sur cette loi, c’est qu’on en profite très-peu. Cela prouverait peut-être quelle n’est pas suffisamment pratique. Voici à cet égard des chiffres significatifs, empruntés à la dernière enquête de la chambre de commerce de Paris, publiée en 1864. On a recensé dans les ateliers de Paris 25,540 enfants au-dessous de seize ans, savoir ; 19,059 garçons et 6,481 filles. Sur ce nombre, 5,798 enfants, dont un peu plus de 200 filles, sont employés comme ouvriers auxiliaires, c’està-dire qu’on achète leurs bras pour un salaire,
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sans leur donner avec ce salaire aucune instruction professionnelle. Ces enfants , devenus adultes, ne pourront donc utiliser que ce qui leur restera de force ; ils n’y joindront aucune aptitude acquise, et se trouveront réduits à la condition de journaliers et de manœuvres, la pire de toutes les conditions, aujourd’hui que la force mécanique tend à remplacer partout la force humaine. Sur les 19,752 apprentis des deux sexes qui travaillent dans les ateliers de Paris, 10,487 garçons et 4,732 filles sont engagés sans contrat. 11 n’y a donc en tout que 3,674 garçons et 849 filles , soit 4,523 enfants sur un total de 25,540, qui aient profité des stipulations de la loi de 1851.
Doit-on croire qu’un certain nombre d’enfants, sans être régulièrement engagés comme apprentis, sont cependant traités comme tels par les patrons? Oui, sans doute, quoique l’omission d’une formalité si importante et si hicile à remplir indique beaucoup de négligence dans les pères de famille et soit d’un mauvais augure pour la surveillance exercée par eux sur le travail et la conduite de leurs enfants. En revanche, les contrats d’apprentissage les plus réguliers et les mieux rédigés ne sont pas toujours une barrière suffisante contre les abus. Si quelques maîtres humains et intelligents sont de véritables pères
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pour leurs apprentis, beaucoup d’autres ne songent qu’à tirer le plus grand parti possible de leur travail, sans souci de leur santé, de leurs mœurs et de leur instruction. Nul ne peut s’en étonner en se rappelant qu'il suffit d’exercer un métier pour avoir le droit de prendre des apprentis.
L’article G de la loi de 1851 est ainsi conçu .
“ Sont incapables de recevoir des apprentis les individus qui ont subi une condamnation pour crime, ceux qui ont été condamnés pour attentat aux mœurs, ceux qui ont été condamnés à plus de trois mois d’emprisonnement pour les délits prévus par les articles 388, 405, 40G, 407, 408,
423 du Code pénal, » c’est-à-dire pour divers délits de vols, détournements, abus de confiance et tromperie sur la nature ou la qualité des marchandises vendues. Sauf ces incapacités , qui même peuvent être levées, après un certain temps, par les préfets des départements ou par le préfet de police à Paris, tout ouvrier peut recevoir un jeune enfant dans son atelier et dans sa maison, le loger, le nourrir, se substituer, pendant deux, trois ou quatre ans, à tous les droits et à tous les devoirs du père de famille.
L’atelier peut être composé de repris de justice
et de femmes perdues ; le maître lui-même peut /
avoir été condamné pour vol, pourvu que la con-
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damnation ait été de moins de trois mois; il peut être brutal, ignorant, débauché; il peut avoir une femme ou un fils, partageant, au moins par le fait, son autorité sur l’apprenti, sans que la loi ait prévu le cas où cette femme aurait été condamnée à une peine infamante. — Que deviendra un enfant dans un milieu pareil? Sur quels soins peut-il compter? Quelle éducation peut-il recevoir? La loi accumule les précautions quand il s’agit de choisir un instituteur; est-il nommé, l’administration le surveille tous les jours, à toute heure ; à la moindre faute contre l'honneur ou les bienséances, il est impitoyablement destitué, et tout cela est juste. Cependant il n’est jamais seul avec aucun de ses élèves, il ne les voit, pour ainsi dire, qu’en public; il ne les garde que cinq ou six heures par jour, tandis que l’apprenti est livré corps et <âme, jour et nuit, au patron pendant toute la durée de l'apprentissage. On est obligé, en l'absence de toute précaution législative, de se reposer, pour le choix d’un bon maître, sur la sollicitude et l’intelligence du père; mais tous les enfants n’ont pas de père, et tous les pères n’ont pas le cœur d’un père. Un ouvrier nomade, sans capacité, sans moralité, sans ressources suffisantes pour vivre, lui et les siens, se décharge le plus vite qu’il peut, et sur le premier venu, du soin de nourrir et d’élever sou enfant.
l’appeextissage
Quelquefois, plus soucieux et plus attentif, trompé par des apparences de probité, il livre son fils, croit lui donner un maître, et ne lui donne en réalité qu’un tyran.
La loi a bien pris cependant quelques précautions, mais ses dispositions, presque toujours incomplètes, sont facilement éludées. Par exemple, pour la limitation de la journée, qui est de dix heures, et que nous voudrions réduire à six, la loi est demeurée sans effet. On peut affirmer que les trois quarts des parents ne la connaissent pas. Sait-on ce que dure à Lyon, dans le tissage et les industries connexes , la journée de l’adulte ? Trei/ce, quatorze et quelquefois quinze heures. Si un apprenti annonçait l’intention de travailler dix heures seulement, il trouverait difficilement un patron, et voici pourquoi : tout patron ou chef d’atelier a dans sa chambre quatre, cinq ou six métiers qui forment son capital. Deux de ces métiers sont occupés par lui et sa femme; il loue les autres à des compagnons, et tire de cette location un bénéfice assez élevé. Quand un apprenti qui occupe un métier ne travaille pas, le patron ne perd pas seulement le travail de l’apprenti, il perd la location du métier; c’est pourquoi il n’est pas rare de voir des enfants de douze ou quatorze ans, des jeunes filles, travailler treize heures par jour, et même plus, comme leurs
maîtres. Toute cette population est sobre, économe, laborieuse, dure pour elle-même. Dans la plupart des industries Ijonnaises, la journée est de treize heures. Passe pour les adultes, puisqu’ils le peuvent et le veulent; mais il est cruel de penser qu’on impose à des enfants une tâche qui serait trop lourde pour des hommes faits.
Une des conséquences de cette situation de la fabrique lyonnaise, c’est que très-peu d’apprentis suivent les écoles. Après avoir décidé, dans son article 9, que la durée du travail effectif des apprentis âgés de moins de quatorze ans ne pourra dépasser dix heures par jour, la loi de 1851 ajoute, dans l’article 10, que si l’apprenti âgé de moins de seize ans ne sait pas lire, écrire et compter, ou s’il n’a pas encore terminé sa première éducation religieuse, le maître sera tenu de lui laisser prendre, sur la journée de travail, le temps nécessaire pour son instruction, et que ce temps ne pourra pas dépasser deux heures.
Ces deux articles semblent contradictoires, puisque l’un impose dix heures de travail effectif, tandis que l'autre permet de prélever deux heures sur la journée de travail pour assister à l’école. Ces deux heures sont, pour le maître, une perte sans compensation, et cette perte est surtout sensible quand le travail de l’apprenti est l'unique rémunération des frais qu’il occasionne. On s’ex-
l’apprentissage
plique très-bien que le maître ne se soucie pas de prendre un apprenti qui ne travaillera que huit heures, au lieu d’un apprenti qui en travaillerait dix, et qu’une fois le contrat signé il ne se donne pas grand’peine pour envoyer l’enfant à l’école, et pour se priver ainsi de ses services pendant deux heures tous les jours. Au fond, la loi ne le rend pas responsable de la fréquentation de l’école; il est seulement tenu de laisser prendre à l'apprenti le temps d'y aller. En d’autres termes, il ne peut pas refuser la permission, si on la lui demande. Au moins, dans la loi de 1841 on avait un recours direct, une action légale contre le patron négligent. A dix ans de distance, la législation a reculé au lieu d’avancer.
Personne n’ignore que la France occupe un des derniers rangs parmi les nations de l’Europe pour l’instruction primaire. On le déplore, on en rougit. On sent doublement la nécessité de l’instruction depuis l’établissement du suffrage universel et la suppression du système protectionniste. On dit qu’on ne refuse d’établir chez nous l’instruction obligatoire, telle qu’elle existe en Prusse, en Suisse et dans presque toute l’Allemagne, qu’à cause du respect dû à l’autorité paternelle; mais ici , ce n’est pas le père que la loi aurait devant elle, c’est le patron; ce n’est pas
l’ouveibh de huit ans
dans la famille qu’il s’agirait d’intervenir, c’est dans l’atelier. Le principe de la responsabilité directe du patron a été posé nettement dans la loi de 1841, pourquoi n’a-t-il pas été maintenu dans celle de 1851 ? Pourquoi n’a-t-on pas pris les mesures nécessaires pour rendre efficaces l’une et l’autre loi? A-t-on peur d’éclairer le peuple ? Ne comprend-on pas tout ce qu’il gagnerait en habileté professionnelle , en moralité et en bien-être, s’il avait plus de lumières? Y a-t-il un bien plus facile à faire, un devoir plus impérieux, un plus grand service à rendre à l’humanité et à la patrie ?
A défaut de l’instruction générale , abandonnée, sacrifiée autant par la faute de la loi que par celle des parents et des maîtres, l’instruction professionnelle est-elle au moins donnée convenablement ? Cela importe à l’État , comme aux enfants et aux familles. Il faut qu’un État ait de bons soldats dans ses armées et de bons ouvriers dans ses ateliers. Nous avons d’assez bons soldats, comme le monde le sait, un peu à ses dépens : où en sont nos ouvriers ? Quel est notre rang dans les expositions internationales? Et quelles sont, sur les divers marchés , la qualité et la quantité de nos exportations ? Nous pourrons faire des conseils généraux, des chambres consultatives, des comices, des sociétés industrielles, distribuer