MONSEIGNEUR (1), MESDAMES, MESSIEURS
) était le soir. Une nuit sombre, à l'horizon loink. us descendait dela crête sinueuse des collines, F et comme un flot épais et montant, elle envahissait Ja vallée. De tout ce pays de Charleroi, où je me | trouvais alors, si pittoresque, si peuplé, si gai sous | le soleil, elle fit bientôt un immense désert noir, où le flamboiement des usines éparpillait des gerbes
d'incendie.
| () Mgr Victor van den Branden de Reeth, évêque d’Ery- Hothrée.
CS
Nous allions assister à la coulée de la fonte ; la flamme qui se précipitait, droite et frissonnante, à travers le gueulard du haut fourneau, éclairait notre marche. Nous arrivâmes ; tout était prêt. On nous rangea au fond du hangar de coulée, hors de danger, bien en vue, et le directeur donna le signal: Un ouvrier, à coups robustes, creva le flanc du four, et la fonte, blanche comme un éclair,avec des pluies d’étincelles d'or, se précipita. Sur un cri rauque du contre-maître, tous les ouvriers se mirent en branle ; ils couraient au travail, glissant comme des ombres dans la lueur rouge ; tantôt ils détournaient ce fleuve de feu,tantôt ils lui mettaient des digues. Sur leurs mâles visages, enfumés par la houille, la sueur coulait ; leurs bras nus, aux muscles gonflés, passaient à travers les étincelles brûlantes : ils les secouaient comme une poussière. Parfois, plus près de nous, nous voyions sur leurs
figures noires briller le blanc de leurs yeux, ou
l'émail de leurs dents dans un sourire. L'un d'eux
s'arrêta et, plongeant bravement sa main dans la fonte, il la jeta en perles à nos pieds, comme on fait de l'eau quand on arrose les fleurs. Les femmes eurent un petit cri d'effroi, et l'ouvrier, souriant, recommenca son expérience.
détachait pour se fixer sur ces pauvres hommes. Du haut fourneau nous passâmes aux fours à
. coke, aux fours à puddler, aux laminoirs.. Mais je
ne voyais qu une chose, toujours la même... L'ouvrier noir, la figure, la poitrine, les bras dégouttants de sueur, commencant la nuit comme nous commencons le jour... et tandis que sa femme et ses enfants dorment là, au loin, dans leur petite maisonnette, veillant lui et peinant, coulant le fer, brassant la fonte, mordant de ses grandes tenailles les rails vomis par le laminoir, combattant avec ses bras d'acier le rude combat de la vie, toujours face à face avec la mort.
Cette vie m'apparaissait d'un coup, âpre, dou- Joureuse et dure: « Oh! les malheureux, m'écriai-
- je, quelle vie d'esclave !.. »
A ce mot qui m'échappait, le directeur me serra
vivement le bras et d'une voix concentrée, avec un
regard d’effroi: « Prenez garde, me dit-il, ils pour-
raient vous entendre !.. »
Le souvenir de cette soirée, de ce mot surtout, m'a longtemps obsédé. Il me revient à cette heure où je dois vous parler de l'ouvrier.
« Prenez garde! ils pourraient vous entendre!.. »
J'étais accoutumé à ce spectacle,et ma pensées'en
sg a
Jlsne m'entendront pas aujourd'hui et je puis
parler à l'aise.
Mais vous, Messieurs, vous qui pouvez m'entendre. Saurez-vous m'entendre ?
Je le crois. J'en ai pour garant votre esprit chrétien et la générosité de vos âmes.
Au moins vous n'attendez pas de moi que je vous déguise la vérité, ni que je l’atténue, pour qu’elle vous agrée mieux et vous sourie davantage.
Je vous parlerai franc, comme il plaît aux grands -CŒœurs qu'on leur parle.
Que Dieu me soit en aide !..
L'Ouvrier ! la Question ouvrière!.. Il n’est brie que de cela aujourd'hui. A l'époque dont je parlais tantôt, à peine y songeait-on dans les cercles d'économie sociale. | C'était au lendemain des guerres de l'Allemagne et de la France, à ces jours de prospérité inouïe, où l'or et la fortune affluaient en Belgique, comme en à une cité de refuge. Nous nous sommes endormis
. alors bercés par ces succès inattendus, mais.
combien vite s'est évanoui notre rêve !.. Aprés,
- nous sommes demeurés quelque temps somnolents,
| indécis.. . les bruits de crise, de grève, d’agitation 4 sociale sonnaient vaguement à notre oreille encore . mi-fermée. nous les entendions bien, mais nous
ne les comprenions guëre, nous les laissions passer comme des objets importuns, sur lesquels 1l nous … déplaisait de fixer notre pensée. Aujourd'hui nous voici bien éveillés, l'œil et l'oreille ouverts.
Vous savez quel coup de tonnerre il a fallu pour nous jeter ainsi debout !... Un jour, soudaine et Rnb comme une annonce de désastre, se
répandit la nouvelle : Liège, Seraing, Charleroi,
Mons, le Hainaut tout entier sont en feu, les
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usines et les châteaux flambent, on court au pilà te. on se tue là bas! Faisons aujourd'hui la 3 part des exagérations de la première heure : dres- sons le bilan des ruines, des blessés et des morts, le total en est assez effrayant pour qu'il soit inutile d'y ajouter. Grâce à Dieu! force est restée au - droit.
| Croyez-vous cependant que tout soit fini?.. que : ces coups de fusil aient tranché la question ?.. que la paix est faite et qu'elle est définitive?.. que vous
pouvez vous rendormir, vous, riches, et rêver encore ?..
Non, Messieurs, la question est debout, ne vous endormez pas! Ne détournez pas vos yeux pour ne point voir, ne vous cachez pas la tête sous l'aile, non, non, regardez bien, regardez en face, et sachez au moins si le salut est encore entre vos mains.
Qu'est-ce donc, s'il vous plaît, qu'est-ce donc qu'est devenue en notre pays la question sociale? Je dis : en notre pays, mais je pourrais dire, hélas! en presque tous les pays de notre vieille Europe. Une question de guerre entre deux camps, le camp de l'ouvrier et le camp du maître, le camp de ceux qui possèdent et le camp de ceux qui n'ont rien, le camp des repus et le camp des affamés.…. l'éternelle lutte entre le riche et la pauvre.
Que toutes les questions politiques sont frivoles à côté de celle-là !..
J'ai dit: une question de guerre... Oui, Messieurs, une question de guerre. Dans toute société, à quelque état de civilisation qu'elle se trouve, se retrouveront aussi ces deux camps de l’ouvrier et du maître, du riche et du pauvre; maïs il est des
temps où, vivant côte à côte, ils vivent en paix, en
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accord, en amitié même... Ces temps-là, Messieurs, - aujourd'hui ce sont des neiges d'antan !.. Aujour- d'hui c’est la guerre, la guerre annoncée très haut, 1.50
la guerre déclarée, la guerre ouverte.
Écoutez bien le bruit qui vient de cette armée » des travailleurs, c’est un bruit de haine... la haine . du maître, la haine du riche, la haine des heureux. Oh! vous, je le sais bien, vous qui appartenez à . l'autre armée, vous ne vous sentez pas dans l'âme | cette amertume, cette aigreur, cette colère contenue x et frémissante... Comment les ressentiriez vous ?.. . N'êtez-vous pas heureux et riches, vous ?.… Mais là, dans l’armée où l'on souffre, où l'on a faim... hélas! quand la foi est absente, comment voudriez-vous que l’exaspération ne vînt pas, et ces instincts farouches, et ces passions avides que la force seule contient et qui rugissent sous le fer. Me
Oui, la haine, vaincue peut-être et enchaînée, mais toujours prête à s'échapper et à bondir.
L'an dernier, revenant d'un très court voyage, je descendis à Bruxelles, à la gare du Luxembourg ; rien n'est démocratique autant que ces descentes de train... les waggons de première classe, de deuxième et de troisième déversent leurs voyageurs à
sur le trottoir, et tout ce monde pêle mêle s’avance,
se coudoie, se pousse, et cherche le grand escalier de pierre qui conduit à la ville.
Je le montais du même pas que deux ouvriers.
Devant nous montait une grande dame, dont la robe de velours toute couverte de dentelles trahis-
Doi be De Ge.
sait le rang et la fortune. Son grand air et sa dis-
tiction modeste rendaient toute méprise impossible.
« Regarde » dit l'un des ouvriers... et je vis que
son doigt montrait cette robe. Je relevai la tête...
Je ne saurais vous dire, Messieurs, la flamme de
haine qui sortait de ses yeux. Ses lèvres s'étaient
relevées avec une expression révoltante, il eut un
juron murmuré à voix basse... « Chienne! » dit-il,
et il jeta sur la robe un crachat ignoble.. Son com-
pagnon ricanait en jouissant ! Que leur avait fait
cette femme ?... Rien. Elle était riche !.…
Ne vous souvenez-vous pas d'un trait raconté par
les journaux, lors des émeutes de Roux et de La Lou-
vière? Dans une bande armée qui courait à l'incendie,un ouvrier chantait à toute gorgele refrain idiot,
dont un parti politique semble avoir fait sa braban-
conne... « OÔ Van den Peereboom » ...— « Connais-
sez-vous M.Van den Peereboom? » lui demanda un
journaliste, qui suivait la troupe. — « Non! mais
mort à Van den Peerenboom. » — « Pourquoi donc,
vous ne le connaissez pas ?.. » — « C'est un qui
énergique. C’est un riche, mort aux riches ! » En eux-mêmes, Messieurs, ces traits ne sont
rien, mais ils mettent à nu, d'un seul mot, l'état des 4 âmes.
. Écoutez d'ailleurs le langage qu'on lui parle à | cet ouvrier ; Je ne vous en citerai qu'un seul écho : « Une vision monte dans un horizon proche:
… c'est la vision rouge de la révolution qui emportera tout ; c'est la débâcle du peuple lâché, débridé, galopant par les villes et les campagnes où ruis- sellera le sang du bourgeois, où sera semé l'or des coffres-forts éventrés.. »
4 «.…… Non, il n'ya rien à faire, si ce n'est allu- . mer le feu aux quatre coins des villes, faucher les peuples, raser tout, et quand il ne restera plus | rien de ce monde pourri, peut-être en repoussera- É Lo: un meilleur! » |
Si vous en doutiez encore, je vous conseillerais E de lire, quoi qu'il pût vous en coûter, toute cette lit-
térature populaire, dont on a inondé nos centres : ouvriers depuis quelques années, ces catéchismes de l’ouvriér, ces journaux, ces brochures, ces
appels au peuple, que sise moi?
Un de mes amis m'en envoyait dernièrement toute une farde, que j'ai dépouillée à votre intention... Je ne les puis mieux résumer qu'en ce mot : Haine aux riches! mort aux riches ! Voilà donc la situation sociale, Messieurs. Les deux camps en présence et dans de tels sentiments.
Comment en sommes-nous arrivés là ?
Hé mon Dieu, Messieurs, tout naturellement.
Je veux vous montrer, par un exemple bien simple, comment ces situations ià s'engrendrent. Imaginons un instant l'homme, abandonné à l'instinct de sa nature et à la lumière native de sa conscience, sans le frein moral d’une loi religieuse qui l'oblige devant lui-même, et lui enjoint sans cesse la modération de ses désirs, dans la pleine liberté de nos lois civiles contemporaines. Voici un riche à qui l'État, sous des conditions déterminées, a abandonné l'exploitation d'un gisement de houille. Il ne dépend pas absolument de lui de vendre, à tel prix qu'il voudra, la houille qu'il en
retire. Le jeu de l'offre et de la demande le fixe à un taux assez nettement délimité. Son bénéfice dépen- dra donc de la différence entre ce que lui coûte la 1 houille amenée à bord du puits, et le taux normal Buquel il la peut livrer. Il est évident dès lors, que - tout son effort tendra à diminuer autant que pos- - sible les frais d'extraction. Ces frais sont de diverses - sortes, mais parmi eux se trouve le salaire de l’ou- ) vrier... Je ne vais pas plus loin. Il est donc de l'intérêt évident du patron de réduire, autant qu'il . Je pourra, le salaire de l'ouvrier.
Jen'ai pas besoin, je pense, de vous montrer que, por contre, l'intérêt personnel et primaire de l’ou- . vrier est de voir son salaire augmenter et s'agran- : Du. Voilà donc deux intérêts nécessairement corré- ; latifs et nécessairement antagonistes.C'est la lutte. - elle est inévitable (1). | . En temps de prospérité industrielle, sous le régime des grands prix rémunérateurs, quand la commande abonde et que l'exploitation demande
les bras à cris, l'ouvrier, parfois, peut tenir tête au
(I) « Le but de l'industriel c’est de produire beaucoup à peu de frais ; le but du travailleur c’est de produire peu, au plus haut salaire possible. »
Rapport de M. Prins, à la Commission d'enquête.
Dour L'OUVRIER patron, au maître, exiger l'élévation de son salaire, | traiter pour ainsi dire d'égal avec lui ; le patron a besoin de son travail : il cèdera.
Mais quand la prospérité chancelle, quand la | demande se fait petite et que les prix tombent, le. patron arrête cette exploitation fiévreuse…. 1l y a
des bras de trop, le salaire baisse. l’ouvrier est à :
j bd "ès
merci | Suivez à part vous, Messieurs, cette petite étude; 4 ce que j'ai dit de la houille, dites-le du fer, dites- le de toutes les industries, de toute production où. interviennent un ouvrier et un maître; voyez en. | regard ces deux égoïsmes, voyez se rencontrer sans cesse ces deux intérêts contraires. De la lutte de. ces deux antagonismes, vous verrez sortir toute la È situation sociale présente. D'une part cet état de guerre sourde et sans cesse à l'affut des batailles, . ces grêves parfois si insensées, ces sociétés de résis- 3 tance haineuse, le dévergondage intellectuel du 1 socialisme, les fureurs aveugles de l'anarchie, les .
sauvageries féroces du nihilisme. 2% + Hélas ! et vous en verrez sortir fatalement aussi ces horreurs, que la Commission d'enquête a enten- : dues en frémissant, et dont le récit d’abord nous
trouvait incrédules. Fu Fr s
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LÉ NS Mn de
Ces journées de dur labeur, payées d'un prix dérisoire.
Ces heures de travail démesurément allongées. Ces ouvriers, blessés, estropiés sur le chantier même de leur travail, et jetés dehors comme désor- Pmais inutiles.
Ces contrats de quinzaine outrageusement violés. Ces mesures de travail écourtées.
Ce travail que l'on rebute, dont on refuse le
prix à l'ouvrier, mais qu'on livre au commerce
quand même, et dont le patron tire bénéfice.
Ces boutiques, ces affreuses boutiques, où le
patron se rattrape sur l'ouvrier en lui vendant
- des marchandises frelatées.
parce qu'on les paie moins, elles.
Ces femmes appelées au travail de l'homme
Ces enfants, ces pauvres petits enfants, mis à l'œuvre à 10 ans, à 8 ans — je répète un cri de Monseigneur de Liège — à 8 ans! et conduits le soir devant un métier pour y Poe la nuit, et de peur qu'ils ne s'endorment sur l'ouvrage, obligés, par un contre-maître, obligés à chanter tout haut (1)! Ah! pauvres petits !
(1) Évidemment ces horreurs là sont des exceptions ; nul ne
peut imaginer que la situation générale de l’ouvrier soit | 2
À Ke
Et vous voudriez que cet enfant oublie !.. et
que devenu homme 1l ne se souvienne pas !.. Ah!
Messieurs, ne demandez pas cela de la nature humaine. Quand devenu homme :ïl verra brûler
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l'usine et flamber les châteaux, le cri du contre-
maître lui reviendra, et c'est lui qui le poussera alors... « Ah! Ah! chantez maintenant, les mattres !.. À votre tour, les riches, charitez !.. Chantez !.. » Et dans la joie de sa vengeance, devant la flamme il dansera.
Il y a, Messieurs, à ce duel d'intérêts contraires
entre l’ouvrier et le maître, une limite et comme une borne. Chacun des deux camps s’y voit de part et d'autre acculé.
Quand l'offre grandit d’une part et que de l’autre la demande diminue, le prix de vente baisse, le
aussi cruelle. Mais il suffit qu’elles se présentent, ne fût-ce |
qu'une fois, pour qu'il soit du devoir de tout cœur honnête, .
de stigmatiser comme il convient, l’égoïsme brutal qui les a engendrées.
. bénéfice du patron s'atténue.., il peut arriver que le
prix de vente, en descendant toujours, finisse par atteindre le prix de revient. En ce moment le bénéfice est nul:.. la limite est là !.. Vous ne pouvez pas demander au maître qu'il aille us loin, car, pour lui, c'est la ruine.
Et pour l’ouvrier, Messieurs ?... Oh ! le moment vient plus vite.
Dans les temps de prospérité passée, le salaire de l'ouvrier non seulement suffisait à sa vie, mais même lui eût permis de mettre en réserve une ressource pour les temps mauvais ; malheureusement l’ouvrier n'épargne guère, son éducation économique n'est pas faite, 1l vit au jour le jour comme les oiseaux du ciel et les fleurs de la terre.
Le salaire baissant, ce léger superflu a disparu d'abord, mais au moins demeurait le nécessaire... Le salaire baissant toujours. l'ouvrier s’est trouvé à l’étroit,… il a fait des sacrifices, il s’est privé des petites douceurs, que le bon temps lui permettait autrefois d'ajouter à sa vie, il a moins bien habillé sa femme et ses enfants... Mais le salaire baisse encore... Ah ! voici la crise maintenant et la limite, EC ct plus le superflu, ce ne sont plus les dou-
ceurs, c'est le nécessaire qui va manquer... C'est la
ag. L'OUVRIER “SR
faim pâle et déguenillée qui arrive, elle va se préci- «
piter sur cette pauvre petite maison blanche, et .
avec elle, toute la tourbe des passions farouches :
qu'engendre le désespoir.
« Je suis prêt à tout souffrir, disait un père devant -
la Commission d'enquête, mais si jamais je vois …
pleurer de faim mes petits enfants, je ne répondsplus
de moi !... » Or ca, Messieurs, quel est le père … rh 2) S
parmi vous, quelle est la mère qui ne comprenne pas ce cri déchirant sorti des entrailles ?
En sommes-nous là, Messieurs, je me le demande, en sommes-nous là ?
Je veux croire que non! Je veux croire que l'ouvrier, en supprimant ces dépenses inutiles et désas-
treuses,qui trop souvent, au lieu de le consoler et de
le réjouir, l'abrutissent et l'exaspèrent, en rétrécis-
sant ses besoins et ses désirs, pourrait encore arri-
ver à vivre. Je veux croire enfin qu'on exagère : mais j'ai peur, j'ai peur de me tromper... Passez
donc dans ces vallées du Haïnaut et de Liège, 4
Ps
de IR en m4
voyez ces cheminées sans feu, ces chantiers
déserts, ces usines mortes... Qu'est-ce que cela, sinon le chômage, c'est-à-dire des bras, des bras d'ouvriers, par centaines, sans travail, sans salaire donc, sans rien pour vivre !.. Rien que l’aumône et la charité.
Le chômage. vous n'avez pas idée des
horreurs qu'il amène après lui!... L'ouvrier qui ne
| gagne plus rien doit manger pourtant. Il vend ses
meubles d'abord, puis ses habits ; bientôt on le
chasse de cette maison nue,dont il ne sait plus payer le loyer. 1l erre maintenant le long des rues, sans
abri, avec sa femme et ses enfants... Encore un
coup il faut qu'il mange, et 1l mendie !.. Et alors!..
Ah! ne croyez pas que je vous fasse ici des tableaux de fantaisie. Voici ce qu'un de mes frères a vu, de ses yeux vu, non pas au Tonkin, ni dans l'Annam, mais ici même, en Belgique, à deux pas de vous... non pas dans des temps de famine, mais il y a à peine un mois, en octobre dernier.
- Il avait prêché une mission dans un petit village ae la Campine et, dans l'intervalle des sermons, de ferme en ferme il s’en allait, portant le secours de sa parole et de ses aumônes... Tout au confin du vil-
lage, à l'orée d'un bois, au milieu des bruyères, il
ET A TV on PO 5 nn NM don, Re Er OUPS CPR ER PS NE TS, Ce FAP ANAUR. F 2e Re pe A Etes k ST se FRA je LFPN TES LAN T6 ER CREER DCE ANNEE De ne CRE MERE SE D dE À
aperçut une hutte en torchis, lézardée, ouverte à la pluie et branlant sous le vent... pas de porte, mais deux planches, qu'il poussa !.. Quel spectacle !.… Ni une table, n1 une chaise, mais dans un coin un tas de feuilles mortes, et là dessus étendue, une malheureuse fille mourante de faim... Quand elle vit entrer le prêtre elle eut un sursaut, et de ses deux mains, pour se couvrir, elle tira sur elle des fanes de pommes de terre... Ses lambeaux d’habits ne protégeaient plus sa pudeur. Au-dessus d'elle, sur un plancher qui craquait, vivait son frère, comme elle affamé et nu. Ils s'étaient réfugiés là comme des fauves dans une tanière. Depuis deux jours ils n’avaient plus mangé.
C'est affreux cela, Messieurs ?.. Eh bien, voilà le chômage.
Mais oublions-le, et mettons que tout ouvrier ait son travail devant lui.
Vous êtes-vous demandé parfois ce qu'il faut à l'ouvrier pour vivre?.. On a fait tout récemment plusieurs de ces budgets, de ces calculs de ménage. Ils varient évidemment de province en province, mais la variation est fort petite. J'en ai un devant moi, assez ancien déjà, qu'importe!
Il suppose une famille composée du père, de la
mère et de trois petits enfants : rien de bien anor-
mal, comme vous le voyez. Une mère avec trois
enfants de 7 ans, de 5 ans et de 3 ans, ne peut guère songer elle au travail de l’usine ; elle fait les repas,
coud et lave. Je vous effraierais si j'entrais dans
tous les détails de la pauvre table, maïs laissez-moi
vous en donner quelques-uns... le déjeuner, sans le pain, est coté à r5 centimes ; le dîner : pommes de terre, haricots, graisse ou beurre etc... est coté à 65 centimes... Est-ce bien possible cela ?.. Et pourtant, en y ajoutant le pain, le chauffage, l'éclai-
rage, l'entretien du père, de la mère et des enfants,
on arrive au total de 1228 francs 68 centimes.
Ce qui suppose un salaire de 4 francs par jour, sans interruption, sans maladie, sans dépenses imprévues, sans frais de mobilier, sans chômage!
Mais où le trouver aujourd’hui ce salaire de 4 francs par jour? à
Il est évident pourtant, que si le salaire est moin-
dre,le petit ménage ne peut subsister, que par le
secours de la charité privée ou de la bienfaisance officielle. Si ce secours manque, il n’y a plus qu'une ressource. La mère enverra ses enfants à l’école et à la crèche, fermera la porte de sa maison et ira
travailler, elle aussi!..On arrivera ainsi aux 4 francs
28 ue L'OUVRIER
nécessaires, peut-être même à plus... mais que devient la famille !.. l'esprit de famille!
Et vous croyez que j'aurais le courage de dire à
cet homme, à cette femme, à ces petits enfants :-
« Modérez-vous, mes amis, privez-vous davantage, rétrécissez vos repas, souffrez, souffrez plus encore!.. » Non, Messieurs, non! vous ne l'obtiendrez pas de moi! Vous ne l'obtiendrez jamais du cœur d'un prêtre !
« Maïs, me direz-vous, si la crise a frappé l’ouvrier, elle a frappé le patron tout d'abord, si elle réduit le salaire de l’un, elle réduit les revenus de l'autre, ils sont deux à souffrir et à recevoir les coups de la mauvaise fortune. »
Oui, c'est très vrai. Je vous prie de considérer pourtant que le revenu de l'ouvrier, ébréché de si peu que ce soit, le réduit à l'indigence, « il ne sait plus vivre » suivant son expression cruelle. Tandis que le revenu du patron... Je n'irai pas le chercher aux sommets de la fortune, prenons-le aux cotes moyennes, mettons 20,000 francs, eh bien... dépré- Ciez de 50 p:C-sreste 10,000 francs... On peut vivre avec 10,000 francs, Messieurs, on peut vivre avec femme et enfants, et ménager même une petite dot à ses filles.
De =
.. Demandez-moi d'aller dire de ce côté : « Modé-
. rez-vous, privez-vous davantage, rétrécissez votre
Ter CE
Juxe, mettez un frein à vos désirs... Sacrifiez-vous