‹ L'ouvrierChapitre 3 sur 7 · A VERRE PAL · texte numérisé non relu

A VERRE PAL

enfin. » J'irai, Messieurs, j'irai le cœur léger et la

conscience à l'aise, j'irai parler là, j'ai mon dis-

Stau SUR ES

cours prêt. depuis 1800 ansilest écrit au long

dans l'Evangile.

J'ai emprunté les considérations que je vous fais,

à l’ouvrier et au maître de nos contrées industriel-

les. Est-ce à dire, Messieurs, que je n'aurais pu les

prendre dans le milieu commercial où nous vivons ?

Non sans doute. Partout où il y a un ouvrier et un

patron, un serviteur et un maître, la lutte dont je

vous parlais sévit... deux intérêts contraires sont

aux prises et partout, tôt ou tard, le combat conduit aux situations extrêmes.

Ah! je vous en prie, ne vous faites pas illusion.

__ Sans doute, dans cette grande et belle ville d'An-

vers, dont l'étranger surpris admirait l'an dernier

les merveilles, il se déploie un courant d'activité,

une fièvre detravail si exubérante,que nonseulement | ! | l'ouvrier du pays y trouve place, mais que l'étranger, par légion, vous le savez, vient s’y asseoir à côté de lui et s’y trouve à l'aise. Il peut donc vous paraître que, la crise ne sévissant guère ici, ilen doit être de même ailleurs, et peut-être taxez-vous d’exagération, ce que les journaux vous disent de l'état menaçant des villes et des provinces voisines. Détrompez-vous, Messieurs! D'ailleurs, ici même, à deux pas de vos hôtels, ne savez-vous pas que l'on souffre !.. Laissez donc uninstant vos grands boulevards, vos rues somptueuses, pénétrez dans les rues populeuses où l’ouvrier se réfugie... Vous n'y-ferez pas vingt pas,sans entendre crier la misère et la faim! La faim est mauvaise conseillère, elle souffle à l'oreille ces cris de révolte, d'incendie ét de pillage, qui n’ont pas encore été poussés ici, mais qui tout bas grondent déjà dans les poitrines.

Il est une autre illusion que vous ne pouvez pas vous faire. Ne jetez pas la pierre aux industriels de là bas, aux maîtres de forges et de houillères.. Ils ne sont pas plus cruels que vous, croyez m'en. ils débattent le salaire de leurs ouvriers, comme vous ou vos agents débattent le salaire des vôtres; ils

afferment leurs travaux comme vous affermez vos

Ca

vrier qui les sert. [ls sont hommes comme vous êtes

… hommes, et comme vous ils cherchent une chose.

légitime après tout, quand elle ne dépasse pas la mesure, sauver leurs intérêts et agrandir leur

‘fortune.

D'où vient le mal alors ?.. C'est que l'égoïsme humain dépasse la mesure.

Sans doute, Messieurs, dans la rencontre des deux égoïsmes dont je parlais tantôt, je le répète, c'est votre droit de lutter, comme c'est le droit de l'ouvrier de lutter : d’ailleurs vous luttez sans le vouloir, sans le savoir même... Malheureusement, dans le combat, les chances sont cruellement inégales. Écoutez donc.

C'était un ménage d'ouvriers comptant le pêre,

la mère, et un petit enfant à peine sevré. Le père

allait à l'atelier et y gagnait sa journée, la mère, très

. adroite, cousait. En temps normal ils pouvaient

vivre. Un jour pourtant, le chômage étant venu,

toutes leurs petites économies s'évanouirent.. le père

allait, par les rues, offrant ses bras maïs en vain... la

mère travaillait, elle... et pourtant !.. il était dix heures du matin : elle songea que toute leur subsistance était là, dans ce dernier sou de nickel qui

; A Ce dB Sr

Le # LA L'OUVRIER :* F Jui restait, que son mari allait revenir... qu'on avait mangé hier les dernières pommes de terre... elle prit une feuille de papier, y écrivit en tremblant la note d'une grande dame, et se confiant à Dieu, elle sortit... Elle sonna à la porte de l'hôtel et, au laquais qui lui ouvrit, elle demanda de voir Madame.

« Madame ne reçoit. point», lui répondit-il.

Elle le pria alors de remettre au moins à Madame, ce petit papier qui tremblait dans sa main. Et elle attendit la réponse... Oh! Si Madame payait, ils étaient sauvés!

Le laquais redescendit : « Madame n’a pas

souvenir d'avoir fait demander sa note. »

La pauvre femme étouffa un sanglot.… elle tourna sur elle-même, comme ivre, et s’en alla; de son dernier sou elle acheta un petit pain blanc, pour que l'enfant du moins n'eût pas à souffrir. Puis, quand le petit eut mangé, elle l'embrassa passionnément, comme une folle, mouillant sa petite figure de toutes ses larmes, et, plus forte, elle attendit que son mari revint.

Elle embrassa son homme et lui dit tout... puis, elle détacha de son doigt l'alliance d'or qu'il lui

avait donnée le jour de leur mariage, il la prit,

— je

- F Là

illa baisa et, lecœur gonflé, il s'en fut la vendre. . Ils purent manger du moins.

Mais, tandis qu'ils mangeaient, Messieurs,

qu'est-ce qui se passa entre ces deux cœurs?..

. ne le sentez-vous pas ?.. Croyez-vous que ce soit

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l'amour du riche qui y naïisse à de pareilles heures?

Quant à la grande dame, dont l'insouciance

jetait ainsi toute une famille dans la faim, mon

Dieu, que faisait-elle autre chose que s’autoriser de l'usage ?.. Il est assez d'usage, en effet, de ne payer ses notes qu'à des époques fixes, et cet usage tacitement accepté par l'ouvrière, est bien

une manière de contrat. Elle luttait..… peut-être

bien ce petit paiement sur l'heure la génait-elle. C'était son droit d'en attendre une autre... Seulement, elle aurait dû comprendre... Son cœur

aurait dû deviner !..

O riches! O riches! pourquoi ne devinez-vous pas !..

Cette lutte même inconciente est fatale, elle sort de la force même des choses et nul pouvoir

2 COUVRIER Me 7

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À ur co de 5 Rats

humain ne saurait y mettre un terme. Elle a régné dans le monde, depuis que dans le monde il y a eu | des serviteurs et des maîtres, des faibles et des puissants. Et toujours, arrivée au paroxysme, elle a éclaté en révolte.

Je ne veux pas faire remonter votre mémoire jusqu'aux convulsions sociales de la Rome antique : pourquoi remonter si haut? On nous convie, en ce moment même, à célébrer un anniversaire plein d’'éclatantes leçons.

Il y a cent ans à peu près — ce nest pas bien long dans l'histoire de l'humanité — ïl y a cent ans, le peuple poussait en France des cris d'exaspération, dont il me semble entendre l'écho dans les cris qui retentissent à nos oreilles,

Ah! Messieurs, que de rapprochements entre ces deux situations sociales, séparées par un siècle à peine... Les mots eux-mêmes nont pas tous changé ! Le peuple... on parlait beaucoup du peuple alors... et aujourd'hui !.. Les privilèges,

Fo | les castes,.. mais nos Journaux en sont pleins ! Au lieu de la corvée, mettez les impôts, au lieu de la

noblesse, mettez la richesse, au lieu des aristo-.

crates, mettez les bourgeois, faites-vous à la phra-

séologie gonflée de ce temps, et dans les pamphlets

d'alors vous reconnaîtrez les pamphets d’aujourd'hui. Nos excitateurs contemporains sont à peine des copistes. | (

Alors aussi, le pouvoir, l'État, effrayés aux premières secousses d’une machine sociale qui se détraque, veulent parer au ml, s’il en est temps encore. Les états généraux sont convoqués, ils sont élus par le suffrage universel, ils s'assemblent et on leur

demande d'exposer, dans des cahiers fameux, les

griefs et les désirs du peuple. N'est-ce pas notre

commission d'enquête et son questionnaire... et

l'ouvrier, le peuple, sollicité à répondre, à exposer sa misère... non plus par les mandataires qu'il choisit, mais par lui-même ?

Et du riche vers le pauvre un élan de générosité court, débordant d'enthousiasme... Rappelez-vous

cette nuit fameuse du 4 août 1789... À la voix du

vicomte de Noailles, la noblesse, le clergé, le tiers-

état réunis décrètent coup sur coup : l'égalité dans

J'impôt, la destruction des privilèges, l'abolition

des droits féodaux, l'abolition des corvées, de la dîme, l'admission de tous les citoyens aux fonctions publiques, l'établissement d'une justice gra-

tuite… tout est accordé, tout!

Ah! ce fut un beau et grand spectacle, cette

fièvre de générosité, ce délire d’abnégation qui, | soudain, s'empara de toutes les classes réunies de . la société française, se sacrifiant l’une après l’autre, . pour assurer le bonheur du peuple. :

Vous ne ferez rien de plus grand, Messieurs, dans vos parlements et dans vos sénats !..

On n'avait oublié qu'une chose, Messieurs, revenir à Dieu ! Revenir à cette loi religieuse dont je vous parlerai tantôt, et qui seule peut sauver les | sociétés humaines. |

Aussi à quoi cette belle générosité a-t-elle servi ? |

Un mois n'avait pas passé sur ces réformes et déjà le peuple ravageait les campagnes, incendiait les châteaux, jetait au feu les chartriers de la noblesse, pillait les couvents et les abbayes. Versailles est envahi... La Reine fuit mi-vêtue, ses assassins, arrivés trop tard, s’acharnent sur son lit. La famille royale est amenée prisonnière à Paris... La noblesse épouvantée s'exile.… Bientôt Louis XVI fuit à son tour, mais trahi, il est arrêté à Varennes. Puis, s'ouvre une nuit sombre où se débattent des apparitions horribles.… Sur la terre. le sang coule, dans le ciel noir, avec le choc sec de

l'acier, s’entrecroisent les éclairs des haches et des

épées. La charrette du bourreau roule avec ses victimes. Voyez cette belle tête pâle et sanglante. C'est la tête de madame de Lamballe, on la porte à la Reine, sur une pique, en procession, au son du fifre et du tambour... Voyez, c'est le sang chaud et fumant des égorgés de la prison des Carmes...

Voyez, c'est le couperet de la guillotine cette fois,

plus rapide et plus sûr, qui monte et qui retombe... et les têtes, avec des éclaboussures de sang, rebondissent dans le panier sinistre. la tête du Roi et de la Reine, de madame Élizabeth, de tous les grands et de tous les riches d'alors !.. C'est la terreur enfin, ses prisons, ses noyades, ses massacres, les convulsions des victimes, les chants barbares de la populace avinée et ses ricanements hideux...C'est la vieille société française qui s'effondre.

Sous la cravache de Napoléon, toutes ces bêtes fauves de la révolution sont rentrées dans leur bouge... Ah ! Messieurs !... ne dites pas : « Morte la bête, mort le venin... » La bête n'est pas morte !

. La bête n'est pas morte, vous dis-je.

Je ne suis pas prophète, Messieurs, ni ne désire

être en ces jours-ci ; je ne voudrais pas assurer

que nous sommes en chemin d'aboutir à d’autres

épouvantables catastrophes, ni que notre siècle

mourra, comme son aîné, dans le sang des révolutions et des guerres civiles. Je ne puis m'empé-

cher pourtant de voir devant moi... et ce que je …

vois, c'est que nous avons tout ce qu'il faut pour

en arriver là. La même exaspération dans le peuple, les mêmes théories creuses prêchées par des

tribuns énergumènes, les mêmes ambitions cachées prenant, comme alors, le manteau du bien social pour couvrir des appétits égoïstes, la même agitation convulsive des déclassés... hélas! Messieurs, la même insouciance, la même frivolité des grands, des riches, de tous ceux que Leplay nommait si bien les autorités sociales.

La noblesse française avait sans doute à se frap-

per la poitrine au siècle dernier. elle n'était pas,

comme aujourd’hui, descendue sur les tréteaux d'un

théâtre ou sur la piste d'un cirque public; on .

n'avait pas vu les héritiers et les héritières des plus

beaux noms de France, parader sous la défroque

d'un pitre et sous le maillot d’une danseuse.

Les forces publiques sont mieux organisées et la répression, plus terrible, serait plus rapide et plus tôt victorieuse... peut-être! Maïs le peuple aujourd'hui manie toutes les armes que la science lui a livrées. une cartouche de dynamite, lancée par

la main d’un enfant, fera plus de ruines et de morts que les vieilles piques des hordes de Pétion et de Santerre. |

Mais laissons l'avenir à Dieu. C'est du présent seul que nous porterons la responsabilité devant lui et devant l’histoire.

J ai dit le mal, cherchons le remêde.

Le mal, nous l'avons vu, le mal est dans l'égoisme humain, qui, luttant pour son intérêt propre, dépasse toute mesure et broie pour arriver à son but, le faible qui luttait contre lui.

Qui pourra mettreun frein à cetégoïsme déchaîné, une digue à cette passion toujours affamée et toujours envahissante ?

Deux puissances sociales que je vais vous dire : la loi civile et la loi religieuse.

C'est à dessein que j'ai mis en avant la loi iles

__ Dans une maladie aiguë, c'est aux remèdes immé-

diats que l'on court d’abord, par après au régime. La loi religieuse, toute de persuasion et de

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liberté, n’agit sur l'organisme des sociétés qu'après une imprégnation lente... il faut un long temps pour rendre à un peuple qui les a perdues, ses convictions religieuses et la conscience des devoirs qu'elles lui imposent. Et le temps presse, nous ne pouvons plus attendre jusque demain. |

La loi civile, elle, s'impose par la force... elle n'attend pas que les convictions soient faites. A l'heure où elle parle, elle agit. Nous avons besoin d'elle, absolument besoin d'elle, pour parer à l'imminence des dangers de l'heure présente.

Je ne sais ce que fera la loi civile, ni quel remède elle appliquera au mal. Je demande à Dieu, du fond de mon âme, qu’il inspire nos législateurs dans cette grande œuvre.

Je n'ai pas d'ailleurs mission pour vous parler d'elle, maïs la loi religieuse !

La loi religieuse ! Le salut de nes le salut de la société toute entière est là ! Si notre pauvre monde tremble sur ses bases, c'est qu'il s'est écarté d'elle. Je ne m'attarderai pas à vous le démontrer: vous en êtes convaincus comme moi, et sur ce point, vos convictions n'ont pas besoin d'être raffermies,

Sans la religion que fera-t-on de stable ? Croit-

eut |

on que des théories philosophiques sur l'ordre social serviront à grand’chose ?

« Quoi que vous fassiez, le sort de la grande foule, de la multitude, de la majorité, sera toujours relativement pauvre, et malheureux, et triste. À elle le dur travail, les fardeaux à pousser, les fardeaux à traîner, les fardeaux à porter.

« Examinez cette balance : toutes les jouissances dans le plateau du riche, toutes les misères dans le plateau du pauvre. Les deux parts ne sont-elles pas inégales ? La balance ne doit-elle pas nécessairement pencher ? |

« Et maintenant dans le lot du pauvre, dans le plateau des misères, Jetez la certitude d’un avenir

- céleste, jetez l'aspiration au bonheur éternel, jetez

le paradis, contre-poids magnifique ! Vous rétablis-

sez l'équilibre. La part du pauvre est aussi riche

que la part du riche.

« C’est ce que savait Jésus, qui en savait plus long que Voltaire.

« Donnez au peuple qui travaille et qui souffre, donnez au peuple, pour qui ce monde est si mau-

vais, la croyance à un meilleur monde fait pour lui.

« Il sera tranquille, 1l sera patient. La patience

est faite d'espérance.

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« Donc, ensemencez les villages d'Évangiles. » Qui parle ainsi?

Victor Hugo dans Claude Gueux.

Et Chateaubriand :

« Un État politique, où des individus ont des millions de revenu, tandis que d'autres individus meurent de faim, ne peut subsister, quand la foi n'est plus là avec ses espérances hors de ce monde, pour expliquer le sacrifice ?.…

« Recomposez, si vous le pouvez, la fiction aristocratique ; essayez de persuader au pauvre, lorsqu'il ze croira plus, essayez de lui persuader qu'il doit se soumettre à toutes les privations, tandis que son voisin possède mille fois le superflu :

pour dernière ressource, il vous le faudra tuer. »

Et pourtant, Messieurs, lorsque je lis dans les journaux,que les principes religieux seuls peuvent guérir le mal des sociétés contemporaines, quand je l'entends dire dans les assemblées, je ne puis me

défendre d’une certaine crainte. Non pas que je

doute de la vérité de ces affirmations solennelles, mais voici.

C'est bien au prêtre, n'est-ce pas, à prêcher les principes religieux ?.. Eh bien, j'ai peur que vous ne vous en reposiez sur lui, et que de loin, commodément assis, les bras croisés sur la poitrine, vous ne le regardiez faire. Non pas, Messieurs, vous aussi vous devez prêcher la loi religieuse et ses principes, vous le devez par vos paroles, par votre influence et par vos exemples, vous le devez à tous ceux qui sont commis à vos soins et qui travaillent pour vous. Écoutez, je traduis saint Paul : « Si quelqu'un d'entre vous vit sans se soucier des siens et surtout de ses domestiques, il a renié la foi, « fidem negavit » : il est pire qu'un infidèle « est infideli deterior » . Croyez-vous que

* saint Paul n'ait en vue que le souci du corps et non .pas celüi de l'âme ?... et croyez-vous que par son mot « domestique » il n'entende que vos cochers et vos femmes de chambres ?... Non, n'est-ce pas ?

. Ah! Messieurs, voici le premier écho de la loi religieug, retentissant aujourd'hui au milieu de nous... Comme il est sévère ! « Fidem negavit » 1l a renié la foi !... « est infideli deterior » il est pire que l'infidèle !.. Oh ! je sens le besoin de vous le

jh? FE

demander encore : « Vous qui pouvez m'entendre, saurez-vous m'entendre ? » Pour moi, la vérité me presse? Vous la cacher, je ne saurais !

Voici ce qui m'inquiète encore, quand j'entends ces appels à la loi et à l'influence religieuse. Il est évident que si tout le monde observait bien les commandements de Dieu et de l'Église,et ses devoirs d'état, la terre deviendrait un paradis terrestre, Mais, pour en arriver là, il faudrait que tout le monde se mît à l'œuvre, et le moyen le plus sûr d'en approcher serait, d’abord bien évidemment que le prêcheur commençât par sy mettre, et, ensuite, mais sans tarder, que chacun de nous sy mît après lui... Est-ce que nous nous y mettons, Messieurs?.. Ce que je veux dire est très simple. La loi religieuse prêchée ne peut rien pour sauver la société, dans la crise qu’elle traverse. C'est la loi religieuse observée , pratiquée qu'il faut. Or, pratiquer cette loi, l'observer, la mettreen œuvre, demande de l'effort ; voilà où il est besoin de courage et de sacrifice; voilà où il faut savoir s'oublier soi-même et se dévouer aux autres ! Somnis-nous prêts ?

Enfin, je vous dirai ma dernière crainte. Pour beaucoup de gens, la loi religieuse ne fait, semble-

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t-il, qu'une chose : se tourner vers le petit, vers l'ouvrier, vers le pauvre et lui dire, avec infiniment de tendresse et de bonté : « Résignez-vous ! Prenez patience! Soyez soumis. le Ciel est là! »

Ah! Messieurs, oui, la loi religieuse fait cela : elle se tourne vers le petit, vers le faible, vers l'ouvrier, elle lui prêche la résignation, la soumis-

-sion et la patience. mais elle ne fait pas que cela!.. I n'y a pas que vers l'ouvrier qu'elle se tourne!

Elle se tourne aussi vers vous, Messieurs, vers

vous, riches,.… et que vous dit-elle?

J'ouvre la Bible, cette vieille Bible qui porte dans ses flancs l’histoire et les destinées du monde, et

dès la première page, me voici face à face avec

l'ouvrier, avec le travailleur !.. C'est bien lui. il

tremble devant la colère divine, le front baissé, et derrière lui, sa femme, tremblante aussi et repentante... Dieu maudit: « Maudite soit la terre dans ton travail... c'est dans le travail que tu mangeras de ses fruits, durant tous les jours de ta vie. Tu te

nourriras de pain, mais à la sueur de ton front, jusqu’à ce que tu retournes à cette terre dont tu as été tiré (1)!.. »

Cet ouvrier-làa, ce travailleur-là... c'est Adam, c'est Eve, c'est le riche, c’est le pauvre, c'est vous, c'est moi, c'est nous tous, c'est l'humanité.

Quand je regarde le monde aujourd'hui, je vois bien des bras qui se raidissent sur l'outil pesant et dur, je vois bien des fronts dont la sueur découle. mais ce n'est plus l'humanité tout entière,que j e VOIS ainsi courbée vers la terre, arrachant du milieu de ses ronces et de ses épines, le rude pain qu'elle doit

manger. [Il semble qu'une race privilégiée ait

échappé à la punition divine... Comment s'est produit ce phénomène?..

L'inégalité des conditions sociales s'est fait jour très tôt dans le monde... je n'ai pas à démontrer qu'elle est légitime, ni à m'élever ici contre la folie criminelle de ceux qui prêchent au peuple, ce fameux niveau des classes, incompatible avec le fonds même de la nature humaine. Il est donc arrivé très tôt, qu'une part des hommes s’est fait servir par l’autre, et de quelque manière

(1) Genèse c. 3. v. 17. His

équivalente a payé son service. C'est justice! et je suis loin d'y contredire. Il est à noter toutefois que, si Dieu permet à cette tribu favorisée d'échapper

au travail des bras, au travail qui fait couler la

sueur sur le front, ce n’est pas pour qu'elle se livre,

indolente et molle, à l’affadissement de la fainéantise: il ne veut pas de fainéants dans son peuple: « factio lascivientium auferetur : »lafactiondesfainéants sera détruite !.. Qui échappe au travail des bras, passe au travail de la pensée: c'est la loi de tous.Malheur à qui veut en secouer le joug! Dieu le

poursuit même en ce monde, il l'écrase sous un

joug plus dur, le joug des passions qui avilissent et dégradent:;.….etplustard..,ah! Messieurs,plus tard,

à tous,au maître comme à l'ouvrier, au riche

- comme au pauvre, quand l'heure sonnera du juge-

ment, sa voix redoutablede mandera : « Qu'avezvous fait?.. Qu'avez-vous fait pour vos frères et

pour la société? » Et je ne pense pas, qu'il

suffira de lui répondre: « J'ai dressé mes chevaux et j'ai fait la battue dans mes bois !... J'étais fort à l'escrime etau gymnase. Je menais à ravir un cotillon. »

Mais, passons!

Le maître et l’ouvrier ont donc apparu très tôt sur la terre.

La première mention que j'en trouve dans l'Écri-

ture est un cri de Dieu en faveur du faible :

« N’opprimez pas votre frère et ne l'obligez pas

de force à vous servir ! » Ah ! l’homme opprimait déjà !.…. Et déjà il payaït d’une main étroite et lente, car le Seigneur ajoute aussitôt : « Ne remettez pas au lendemain de payer au mercenaire le prix de son travail (1). » ;

Et maintenant, je cite pêle-mêle :

« Vous ne refuserez pas le salaire du besogneux et de votre pauvre frère, mais le jour même, avant que le soleil ne se couche, vous lui rendrez le prix de son travail, parce qu'il est pauvre et qu'il en a besoin pour soutenir sa vie... Prenez garde qu'il ne crie à Dieu contre vous (2) ! »

(1) Non facies calumniam proximo tuo, nec vi opprimes eum. Non morabitur opus mercenarii tui apud te usque

mane.

Levit. 19. 13.

(2) Non negabis mercedem indigentis et pauperis fratris ‘ tui.. Sed eadem die reddes ei prétium laboris sui, ante solis occasum, quia pauper est et ex eo sustentat animam suam,

ne clamet contra te ad Dominnm.

Deuter. 24, 14 et 15.

« Celui qui m'offre un sacrifice de la substance

du pauvre est comme celui qui tue un fils devant

les yeux de son père. Celui qui répand le sang et celui qui enlève au salaire de l’ouvrier, sont frères à mes yeux. »

« Le pain de l'ouvrier est le pain du pauvre: celui qui le vole est un homme de sang (1)! »

« Si, poussé par le besoin, un de vos frères — remarquez donc, Messieurs, comment cette divine Écriture appelle toujours l'ouvrier et le pauvre: un frère, mon frère, votre frère ! — Si, poussé par le besoin, un de vos frères se vend à vous, ne l’écra-

sez pas comme un esclave... Qu'il soit votre

ouvrier, mais ne l’affligez pas de votre puissance...

Prenez garde! car ce sont mes serviteurs à moi!.. mei sunt servi (2). »

(1) Qui offert sacrificium ex substantia pauperum, quasi | qui victimat filium in conspectu patris sul. Panis egentium vita pauperum est : qui defraudat illum homo sanguinis est, Qui effundit sanguinem et qui fraudem facit mercenario, fratres sunt. | Eccli. 24 etsqq.

(2) Si paupertate compulsus vendiderit se tibi, non eum opprimes servitute.. Sed quasi mercenarius erit. Ne affligas eum per potentiam, sed metuito Deum! Mei enim servi

sunt, Levit. 25, 39 et 10.

« Si vous achetez à unde vos frères, ou si vous lui vendez, ne l’attristez pas : mais que vos prix soient justes (1). »

« Si un de vos frères est devenu pauvre... n’endurcissez pas votre cœur et ne fermez.pas votre. main... Prêtez-lui ce que vous verrez qu'il lui faut pour se relever de sa ruine.

« N'entrez pas dans sa demeure pour y prendre un gage. Tenez-vous à la porte, il vous donnera ce. qu'il aura.

« Et s’il est pauvre, que même ce gage là ne passe pas la nuit chez vous ;.. vous le lui rendrez avant le coucher du soleil, afin que, dormant en paix sous son manteau, il vous bénisse, et que vous, vous :

soyez juste devant le Seigneur votre Dieu (2)! »

(1) Quando vendes quippiam civi tuo, vel emes ab eo; ne contristes fratrem tuum. Levit 293,514

(2) Si unus de fratribus tuis ad paupertatem venerit, non obdurabis cor tuum nec contrahes manum... et dabis mutuum quo eum indigere perspexeris. DEUt #58.

Non ingredieris domum ejus ut pignus auferas : sed stabis

foris et ille tibi proferet quod habuerit. Si autem pauper

est, non pernoctabit apud te pignus. Sed statim reddes ei,

ante solis occasum, ut dormiens in vestimento suo benedicat

tibi, et habeas justitiam coram Domino Deo tuo. Deut. 24, 10 et sqq.

Pros = LOUVRIERS 2. 51

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