‹ L'ouvrierChapitre 6 sur 7 · LS PE TA PE ON FER EU · texte numérisé non relu

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Et sans attendre une question nouvelleil ajoute,

le Maître : « Le second est aussi grand que le premier : Vous aimerez vos frères comme vous

même ! » (1)

Qu'est-ce à dire, Messieurs! Dieu et l’ouvrier mon frère sur la même lignel.. L'amour de Dieu et l'amour de mon frère l’ouvrier mis au même prix !.. Quelle est la clef de ce mystère?

La voici, donnée par l'évangéliste.

« Quand le fils de. l’homme reviendra, écrit-il dans son grand style, il s'assiéra sur le trône de sa majesté, au milieu de ses anges. Et tous les peu-

ples seront rassemblés devant lui... »

Nous y serons, Messieurs, vous et moi, et ce sera l'heure des jugements terribles... Qu'auronsnous à dire alors devant ce grand juge? Il aura vu dans les plis et les replis de notre cœurl Son œil nous aura suivis, la nuit, le jour, dans le jeu secret de nos vices, dans les délibérations cachées de nos mollesses et de nos égoïsmes.

« Il séparera ses peuples en deux parts, comme un berger sépare ses boucs de ses brebis.

« Il mettra les brebis à sa droite, les boucs à sa gauche.

(1) Matth, 22, 35 et sq.

« Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite :

« Venez, vous que mon Père bénit.

« Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire; j'étais sans abri et vous m'avez recueilli; j'étais nu et vous m'avez couvert ;J'étais infirme et vous m'avez visité; j'étais en prison et vous êtes venus à moi. »

Alors les justes lui demanderont :

« Seigneur, quand donc est-il arrivé que nous vous ayons vu affamé, souffrant de soif, sans abri, nu, malade, dans les prisons ?.. Quand donc avonsnous pu vous donner à manger et à boire, vous loger, vous visiter, venir à vous dans vos chaînes ?

« Et le Roi leur répondra : Quand vous avez fait ces choses au plus petit de mes frères, vous me les faisiez à moi même. »

Nous ne sommes pas au bout, Messieurs.

« Puis il dira à ceux qui seront à sa gauche : Fuyez loin de moi, maudits !..

« Car j'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger ; J'avais soif et vous ne m'avez pas donné à boire ; j'étais sans abri et vous m'avez laissé sur le chemin ; j'étais nu et vous m'avez laissé nu ; j'étais malade ou dans les

prisons et vous n'êtes pas venus à moi. »

Ah! Messieurs, serions-nous du nombre de ces malheureux, qui, tremblants et pâles, demanderont alors :

« Seigneur, quand donc avons-nous pu vous rencontrer affamé, mourant de soif, sans abri, nu, malade, dans les chaînes ? Quand avons-nous pu vous refuser ces secours ?

Quand cela ? « Quand vous les avez refusés aux petits, vous me les refusiez à moi-même. »

Voilà le secret du mystère, Messieurs... Cet ouvrier, ce pauvre, ce petit, ce plus petit d’entre tous... C'est Dieu!.. Dieu s'est incarné dans sa ‘ misère!

Ah ! je ne m'étonne plus maintenant... il n'y a plus deux commandements, il n’y en a qu'un:

« Aimez Dieu ! » et voici, dans sa gradation solennelle, le dernier mot de la doctrine religieuse sur l'ouvrier et le pauvre.

Ma nature humaine m'avait dit : « l’ouvrier, le pauvre, c'est ton égal, aime-le comme ton égal. »

La vieille loi de Moïse va plus haut : « l'ouvrier, le pauvre, c’est ton frère, aime-le comme ton frère! » Montant toujours : « aime-le comme toi-même » me crie l'Évangile.

Et ce n’est pas assez encore: l’ouvrier... Ah! com-

58 er L'OUVRIER

ment vais-je dire?.. J'ai peur de ma propre parole.

O Christ, Ô mon Maître ! O vous, qui avez inspiré ces mots de flamme, vous, dont la voix les redira comme un tonnerre à l'oreille

de l'humanité rassemblée. oh ! dites-les, ditesles ici, et qu'elles pénètrent les cœurs jusqu'à la division de l’âme.

« L’ouvrier,le pauvre,c'est moi,moi votre Dieu! Ce que vous faites à l'ouvrier, vous le faites à moi, votre Dieu!..Ce que vous refusez à l’ouvrier, vous le refusez à moi, votre Dieu !.. {1)»

Voilà, Messieurs, la doctrine religieuse... Voilà

ce qu'elle dit en se retournant vers le riche !

Eh bien, voici maintenant l'ouvrier, voici

maintenant votre égal et votre frère. voici (1) On m'a reproché d’avoir « fait de l’ouvrier un Dieu, et d’avoir mis le patron à ses genoux. » On voit ici dans quel sens je l’entendais.

Un pauvre, presque nu, demandait l’aumône à saint Martin ; le saint déchira son manteau et lui en donna la moitié. La nuit suivante, le Christ apparut au généreux soldat, il portait sur ses épaules ce demi manteau donné au pauvre : « Martin, mon catéchumène, lui dit-il, c'est vous qui m'avez vêtu. » |

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maintenant votre Dieu, passant devant vous. laissez-moi vous conter son histoire.

I] naît... Oui, c’est bien votre frère, c’est le même sang. c'est la même chair... c'est le même lait pour le nourrir, et pour le réchauffer, ce sont les mêmes bras et le même cœur, les bras et le cœur d'une mère!.. |

Qu'importe que ses langes soient pauvres et son berceau plus dur... Sa mère ne le quittera pas, lui, etil n'y aura pas près d'elle, pour le reprendre quand elle sera lasse, pour refroidir ses joues et ses lèvres sous des baïsers payés, une étrangère.

Dieu sincline sur lui, comme il s'incline sur vous, et son front comme le vôtre est lavé par

le sang de Jésus-Christ!.. c'est toujours votre frère li.

I] grandit le fils de l'ouvrier... Sa mère l'a conduit à l'école... C'est l'école des pauvres, et vous, J'on vous a conduit à l’école des riches, mais qu'importe encore !.. Les sœurs des pauvres ont la même robe noire, et le même voile blanc, et la même croix sur la poitrine. Elles ont les mêmes mains douces et le même cœur tendre pour ces petits. Ce sont presque des mères.

Plus tard... je ne veux pas savoir si dans l'entre-

dé n.

FR NES DANGRE Ne

temps le pauvre enfant n'a pas eu faim... Il se peut que non, le pêre et la mère jeûnent longtemps avant que la morsure de la faim ne déchire les petits !.. Plus tard enfin... Ah! ce fut fête ce jourlà dans la famille de l'ouvrier !.. Le père avait épargné longtemps, la mère s'était bien privée : il fallait que l'enfant fût beau !.. Jésus-Christ, ce jour-là, est descendu dans son âme, comme il est descendu dans la vôtre: comme à vous, il lui a donné sa chair et son sang ! C'est encore votre Heledis

Mais, c'est tout maintenant !.. Continuez à part vous votre vie, Je vais suivre celle de votre frère l'ouvrier. de

Le lendemain, sa mère est venue ; il me semble l'entendre : « Viens mon petit, donne-moi tes beaux habits d'hier, je vais les serrer dans l'armoire, pour les grands jours, mets ton petit pantalon de grosse toile bleue et ta petite blouse et tes souliers ferrés. Viens, Ô ma petite, donnemoi ta couronne et ton voile et ta robe blanche, mets le pantalon gris des houilleuses et leur corsage... Nous ne sommes pas riches, nous, vois-tu, nous devons travailler dur, ton père a

grand mal à nous faire vivre... tu vas l'aider,

mon petit... Tu seras courageux, n'est-ce pas? Oh! si nous étions riches, tu ne quitterais pas ta mère, je ne te laisserais pas partir, mon enfant! Sois brave... mais sois prudent... la fosse est méchante, elleen a tant dévoré de beaux petits comme toi qu’elle n'a plus rendus... Oh!.. Oh!.. mon fils, mon fils, je deviendrai folle! Mais non, Dieu est bon ! mon mignon, il sera là à ma place pour veiller sur toi. » |

Et refoulant dans sa gorge un sanglot qui montait, ses deux yeux levés au ciel dans une suprême prière, sur lefront de ses enfants elle a fait une. grande croix. et 1ls sont partis.

Ils sont partis !.. à la fosse, à l'usine, à l'atelier, à la verrerie... Qu'importe! au travail !.. n'estce pas assez?

Qui ne se souvient ici des beaux vers du poëte :

« Où vont donc ces enfants dont pas un seul ne rit? Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit, Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules ? — Ils s’en vont travailler...

Tout est d’airain, tout est de fer.

Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue, Aussi quelle pâleur! La cendre est sur leur joue. Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las, Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas! lls semblent dire à Dieu: « Petits comme nous sommes, Notre Père, voyez ce que nous font les hommes ! »

Oh! que les heures sont longues et lentes à passer! Les heures !.. Avez vous suivi les dépositions durant l'enquête, Messieurs? Eh bien,vous y aurez vu que ces pauvres petits travaillent ainsi 10 heures, 12 heures et 14 heures par jour!

Que de fois je les ai vus revenir, le soir, par petites bandes séparées, tout noirs de poussière et de houille, courbés en avant par la fatigue, les bras ballants sans force, les jambes fléchissantes. Sans un sourire, sans plus rien de cette gaîté folle, toujours prête à Jaillir d'un petit cœur de douze ans! Pauvres petits, à cet âge où la vie est si belle, voilà donc leur sort. et il ne changera plus... les jours succèderont aux jours, les années aux années, l'enfant deviendra homnte , l'homme deviendra vieillard, tout changera autour de lui, tout, excepté sa vie. Elle, ne changera pas !.. le travail, le travail, toujours le travail, et ce travail dur, pesant, monotone, ce travail des muscles et des os, qui en vérité n'est pas le travail de l’homme, mais le travail de la brute. ; |

Monotone, cette vie!.. Ah! Messieurs, je me trompe. elle a ses incidents!

Un jour, à la mère, on est venu dire avec cette

brusquerie inconsciente du peuple: « Voisine, il faut

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du courage! le petit est à l'hôpital! — Ah! mon Dieu! mort, mon enfant!.. — Non! non! femme!

—Jlamachine n’a fait que le toucher. » Et comme une

folle, elle est courue à travers les rues et la foule

assemblée, pleurant et sanglotant tout haut, appe- lant son fils, son fils, son pauvre enfant... A l'hô-

pital, des Sœurs l'ont reçue, et après l'y avoir

longtemps préparée, elles l’ont conduite au petit lit

où reposait l'estropié !

Je vais vous dire ce que j'ai vu moi-même, Messieurs. Dans un Hôtel-Dieu, où je disais ma messe, on avait apporté un de ces petits martyrs. Comment vous le dépeindre!.… Dans les lamiroirs, quand les rails et les poutrelles de fer ont passé pour la dernière fois entre les cylindres, pour les couper à longueur, on les glisse devant une scie. Les dents d'acier tournent d’une vitesse vertigineuse, elles mordent le fer avec un grincement sinistre et déchirant, les étincelles jaillissent toutes

blanches, et le raïl et la poutrelle sont sciés

comme du bois tendre, en moins de temps que je n'ai mis à vous le décrire... Or le petit, en se garant, avait fait un faux pas, et il était tombé sur la scie... Rapide comme l'éclair, un ouvrier l'avait

saisi, mais... ses deux petites jambes, coupées à

hauteurs de genoux, étaient restées là... Voilà comme on le rendit à sa mère !.. |

Oh! ce sang humain. ce sang des petits enfants sur nos machines! Mon Dieu! ne le vengez pas sur nous !….

Ah! que de déchirants récits je pourrais vous faire... mais vous mêmes, Messieurs, consultez, vos souvenirs. trop souvent vous avez lu, dans vos Journaux, ces accidents horribles.

Ils font, si je puis m'exprimer ainsi, partie intégrante de la vie de l'ouvrier. Et non seulement dans les régions industrielles, mais même ici, au. sein de vos travaux plus pacifiques... Chaque jour vous lisez ces entêtes sinistres : Tombé à fond de cale, écrasé sous un chariot, tamponné par des waggons, tombé d’un échafaudage de peintre, d’un hôtel en construction, broyé par un volant de machine. Aussi, Messieurs, la première caisse que fonde l'ouvrier, quand il s'associe, ce n’est pas une caisse d'épargne, moins encore une caisse de pension, c'est une caisse de secours en cas d’accident. puis une caisse pour les veuves et les orphe- Hins.

Les veuves et les orphelins !

Il y a encore, en effet, un rayon de soleil dans la vie sombre de l'ouvrier : il se marie, et, Dieu ayant fait son cœur comme votre cœur, il peut goûter comme vous la joie riante du foyer et les chaudes affections de la famille. Mais, pour lui, comme ce soleil passe vite. Le travail les a tenus, elle et lui, rivés sur l'ouvrage jusqu’à la veille, et il les a repris le lendemain... Tant que les journées ont été bonnes, la vie a bien marché ; puis sont venus les enfants... la mère a dû demeurer chez elle, les journées du père n'ont pas grandi... ila fait plus difficile de vivre... Les soucis, les craintes, le besoin, la misère... oh! que ces hôtes-là ont vite fait de ronger l'amour !.…

Oui, ce fut un soleil, mais un de ces soleils d'automne, qui se lèvent tard, jettent à l'horizon, à travers les nuages gris, des rayons froids et pâles, et

bientôt se couchent pour ne plus se relever.

Et alors vient la vieillesse. J’ai vu le vieil ouvrier

hé

impuissant et courbé par l’âge; sa figure ridée portait les balafres bleues du coup de grisou... l'aîné de ses fils l'avait recueilli, et il passait ses journées, là, sur une chaise, dans un coin de la grande cheminée, sa petite pipe noire à la bouche... Je l'ai vu... où encore? chez les petites Sœurs des pauvres.. à l’hospice ou à l'hôpital. Il appelait la mort, il sentait qu'il était à charge.

La mort vint... Est-ce fini? Non, il ya une

dernière scène, à la vie de votre frère l'ouvrier comme à la vôtre.

Ah! Messieurs,on vous fait des funérailles magnifiques !.….

Tous les gros bourdons des tours s’ébranlent, et l'air tremble sous le retentissement sonore de leur appel funèbre. Les vieilles nefs de l'église se parent

de leurs tentures noires aux larmes blanches, l'autel

lui-même disparaît sous ses velours de deuil. Devant, bien haut... .comme s’il allait vous nn aute É

-au milieu d'une forêt de cierges:aux flammes trem-

blantes, entre des cassolettes où brulent des parfums, se dresse, brodé d'or et d'argent, le catafalque superbe qui doit couvrir vos cendres. Les orgues

chantent à pleine voix des mélodies tristes.

L'encens fume, et la procession des prêtres, so-

richel.. et le sacrifice commence, dans toute la

majesté de ses rites et de ses splendeurs.… Venez, Messieurs, venez avec moi, voir comment

on enterre l’ouvrier votre frère...

Une petite cloche tinte.. la cloche des pauvres.

pas de tentures sur la nef froide, quatre cierges

jaunes dans des chandeliers de bois... Entre eux, voici le cercueil, et jeté dessus, un drap noir jauni

par le temps et par l'usure. Tout autour... un

fils, un frère, une femme parfois... car la femme

de l’ouvrier ne le quitte que devant la fosse...

Quelques amis. si peu !.. Les orgues sont

muettes... On entend les sanglots de ceux qui

pleurent, c'est la seule harmonie de cette pompe

funèbre. Dans le chœur un clerc distrait, désireux

d'en finir, chante, indolent et rapide, les psaumes

et les prières de l'Église... A l'autel.

__ Ah! fermez-vous mes yeux de chair et de sang!.. A l'autel... Jésus-Christ, le Prêtre éternel, Jésus-

Christ, Dieu, par les mains mortelles de son

ministre, s'offre lui-même en sacrifice, pour cet

ouvrier comme pour vous! pour lui comme

pour vous, c’est Dieu le sacrificateur, et c'est Dieu, . À

la victime! 1 Tantôt, les porteurs viendront prendre le pauvre .

cercueil et, à bras, iront le porter à la fosse commune. | | La vie de l’ouvrier est finie !

Votre frère a passé devant vous, Messieurs.

Votre Dieu a passé devant vous.

Avez-vous suivi votre vie, tandis que Je vous décrivais la sienne ?

Eh bien, que vous en semble ?

Pour moi, une chose m'a frappé. Il y a, je vous l'ai dit, des circonstances de la vie de l’ouvrier où vraiment et dans la réalité des choses, il est votre

égal et votre frère !.…

C'est quand il a affaire à Dieu !

Son baptême vaut le vôtre; Dieu se donne à lui dans la communion, comme il se donne à vous; il

bénit son mariage comme il bénit le vôtre; et quand

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L'OUVRIER FPT 60

. il meurt, il s’immole pour lui comme il s'immole

pour vous !..

Mais quand il a affaire aux hommes ?..

Ah! Messieurs, est-ce encore un frère ?.. Est-il

aimé comme on aime un frère ? Est-il aimé comme

vous vous aimez vous-mêmes? Est-il aimé comme doit être aimé Dieu, qui se cache en lui ?

Laissez-moi ne pas répondre... j'abandonne la réponse à VOS CŒœUrS...

N'oubliez pas que la question sociale n’a de solution possible et durable, que par la doctrine religieuse..….et la doctrine religieuse, je viens de vous la

dire, simple, nue, sans détour, comme Jésus-Christ

J'a mise dans son Evangile... En vous décrivant la

vie de l’ouvrier, je n'ai voulu autre chose que placer

en regard, d'une part l'idéal chrétien, de l’autre les

réalités humaines... Le contraste est déchirant n'est-ce pas ?..

Et pourtant, Messieurs, saint Paul a un mot

étrange, que ma conscience veut que je vous redise.

Il parle de l’'aumône, dans une lettre à l’Église de

Corinthe : Donnez, dit-il, « non pas de manière à

enrichir les autres, en vous appauvrissant vousmême, mais par égalité. Que votre abondance sup-

plée à leur pénurie, ou qu'au besoin leur abondance

> Le

supplée à votre pénurie, afin que l'égalité sen fasse (1). »

Et il renvoie à un texte de l'Exode : « Sicut scriptum est.» Or le passage de l'Exode, auquel il renvoie, raconte comment, la manne étant tombée au milieu des Juifs, les uns en recueillirent davantage, les autres moins. « Mais, dit l'Écriture, on les mesura tous à la mesure Gomor ; celui qui avait recueilli plus n’en eut pas plus, ni celui qui avait recueilli moins n'en eut moins. Mais tous eurent la même mesure qui suffisait à leur faim » (2).

Entendez-vous ? « Cette même mesure » et « cette égalité qui doit se faire? »... Et ne me dites pas que je traduis mal, comment traduiriez vous, s'il vous plait: « Uf fiat æqualitas. »

Je sais bien que j'aurais tort de presser trop ces paroles de l'Apôtre. On peut, on doit même, les entendre dans un sens moins rigoureux, et par le mot égalité comprendre une certaine équivalence, une proportionnalité, mesurée sur des besoins et

(1) Non enim ut aliis sit remissio, vobis autem tribulatio sed ex æqualitate..…. Vestra abundantia illorum inopiam suppleat : ut et illorum abundantia vestræ inopiæ sit supplementum, ut fiat æqualitas. S. Paul. 2. Cor. c. 8. v. 13 et 14.

(2) Exod. c. 16, v. 17 et 18.

| des positions différentes. Mais encore faut-il en

arriver là, à cette proportionnalité, à cette équivalence. | Et nous n'y sommes pas, Messieurs !

Croyez m'en, je ne suis ni socialiste, ni commurniste ; Je suis un pauvre prêtre, qui se souvient que son Dieu fut ouvrier, et qui plaide devant vous la cause des ouvriers comme lui. Je ne rêve n1 le partage des propriétés, ni l'équilibre des fortunes, ni aucune des multiples folies égalitaires. Je sais trop bien que,même si l'esprit chrétien dans une Pentecôte nouvelle, descendait sur la société contemporaine et l'enflammait , il laisserait debout les inégalités du sort et des conditions humaines.

Seulement, il adoucirait ce qu'il y a de dur

dans ces destinées si diverses, 1l relierait, par des

demi-teintes affectueuses, les couleurs si contrastantes des tableaux que je vous ai faits. Le riche serait toujours bien haut, le pauvre bien bas, mais

la charité chrétienne irait de l’un à l’autre et, éten-

dant ses bras, les rejoindrait.

Pour l'heure présente, me trouverez-vous exagéré si je me borne à conclure qu'il y a quelque chose à faire? Non n'est-ce pas ?

Eh bien, il y a quelque chose à faire, et le voici.

Un écrivain caustique, mais fin observateur des caractères, a dit un jour:« Arrêtez le premier français venu dans la rue: demandez-lui comment il faut gouverner la France, même l'Europe ; il vous répondra ; il a son système tout prêt. »

J'ai, je vous l'avoue, mon petit système à moi pour parer aux dangers de la question sociale; j'ai même la faiblesse de le trouver excellent, mais je n'aurai pas celle de vous l'exposer ce soir. Ce serait temps perdu, car il faut des lois pour le mettre en jeu. Ce que je vais vous proposer est bien plus simple, et aura le grand avantage de vous mettre, sur le champ, à l'œuvre! | |

Je vous demande de résoudre la question sociale,

non pas dans le pays tout entier, non pas en …

Europe, mais autour de vous, dans le rayon de.

votre influence, partout où atteindra votre cœur. Et je vous demande de la résoudre par l'application des principes et de la loi religieuse. 4 Ah ! Messieurs, Jules Simon disait si bien: « Le

mal qui nous travaille est de ceux qu'on ne peut

guérir qu en y mettant tout son cœur. » C’est votre

cœur que je vous demande d'y mettre !

: L'OUVRIER es

Je m'explique.

__ Quelle que soit votre position sociale, la néces-

sité même des choses vous met fréquemment en

rapport avec l'ouvrier. Quand vous l’appellerez à

votre aide, quand vous lui demanderez le secours

de ses bras, quand vous lui donnerez de l'ouvrage, quand vous débattrez avec lui les conditions de son salaire, et plus tard, quand vous le payerez, je ne

vous demande pas d’être juste, Messieurs, cela c’est

votre devoir et c'est son droit... non! je vous

demande d’être bons... de songer que vous avez affaire à votre frère et de ne point l'affliger, « ne contristes fratrem tuum...n

Je vous demande d’être bon et aimant... de songer que c'est avec Jésus-Christ que vous traitez et que

vous débattez les choses, que c'est Jésus-Christ que

vous payez,.. et si vous rejetez l'ouvrier, si vous

l'exploitez sans cœur, parce que la crise ou le chômage vous l'ont livré à merci, que c'est Jésus- Christ que vous rejetez, Jésus-Christ que vous exploitez !.…. |

Oh! si cette pensée était alors présente à votre esprit, comme vous seriez donnants et généreux...

Comme vos cœurs et vos mains se feraient larges!..

« Mais, me direz-vous, je ne traite pas moi-même.

avec l'ouvrier ; mon gérant, mon entrepreneur, ou mon valet de pied font ces choses là... »

Eh bien, voilà ce que je déplore !.. je vous le dirai tantôt, c'est que vous ne descendiez pas Jusqu'à ces petits, que vous n'ayez pas souci de ceux qui travaillent pour vous!.. Quoi! Jésus- Christ passe, il vous tend les mains, il travaille pour vous... Ah! vous aurez bonne grâce de lui répondre plus tard :.. « Oui Seigneur, j'ai su que vous étiez là, que vous travailliez pour moi, aussi vous ai-je fait bien traiter et payer par mes domestiques!.. »

Voici mon deuxième conseil... Si toute votre action devait se renfermer dans le cercle étroit de ces rapports là, mon Dieu, elle se bornerait à bien peu de chose. Elle peut s'étendre et s'agrandir. Ce que vous ne pouvez faire par vous même, vous le pouvez par l'association avec d’autres, par le moyen de ce que l'on a appelé les « œuvres ouvrières ».

Quand un quêteur, quand une quêteuse viendront vous supplier pour elles, ne calculez pas, ne comptez pas, laissez aller votre cœur... donnez, donnez, donnez encore. Rejetez, si vous le voulez, les quéteurs d'autre genre, qui vous assaillent et qui mendient au nom de vos plaisirs, de vos cer-

cles, de vos clubs, du turf et du sport, maïs ceux

qui vous demandent au nom de l’ouvrier, ‘oh ! non, pas ceux-là...

Refusez, vous, Mesdames, à ces quêteuses insa-

RSS à dc Sie à cu ë ci '

tiables, insinuantes et charmantes, qui la nuit et

à le jour, bourdonnent à vos oreilles, et vous sup- |; - plient au nom de la mode et du luxe. Refusez- È leur, je le veux bien, mais pas à l’ouvrier !.….

| « Mais me direz-vous : ces conseils vont nous | ruiner, nous !.. ils reviennent à nous faire augmen- . ter.les salaires, les po urboires, les aumôûnes, tout

le budget des bonnes œuvres; et d'autre part, ils reviennent bien aussi à nous faire encore diminuer les fermages et loyers... Croyez-m'en, ajoutez-vous, nous avons poussé la charité à ses dernières limites, faire davantage est impossible, nous ne le saurions

pas ! »

Peut-être bien, Messieurs. Il est évident que si vous en êtes là, votre tâche est remplie et, puisque - vous me l’affirmez, je ne veux pas vous contredire. j Mais... vous allez me trouver bien indiscret !.. Je - vous ai fait tantôt le budget annuel d'une famille d'ouvriers. Je voudrais bien voir le vôtre. Ou plutôt non, ma curiosité est de fort mauvaise éducation... Non, non, voici mieux.. Refaites vous-

même votre budget, à part vous, et là, bien devant

Dieu, établissez par chiffres que vous ne sauriez pas faire davantage. Puis, tout calcul fait, pliez soigneusement la pièce et tenez-la en réserve.

Plus tard quand le Roi vous dira: « J'avais faim et vous ne m'avez pas donné à manger, j'avais soif et vousne m'avez pas donné à boire, j'étais nu et vous ne m'avez pas vêtu, » vous lui répondrez d’abord comme à moi, (« Seigneur, je me serais ruiné ».… Après quoi, s’il faisait difficulté, montrez-lui votre budget... Je ne doute pas que votre démonstration par chiffres ne soit triomphante !

Quoi qu'ilen soit, Messieurs, voicimon troisième conseil. Celui-ci ne touche pas à vos fortunes.

Je vous connais, et je connais, aussi bien que louvrier et le pauvre, ceux que l’on appelle les riches ; je vous sais bons et justes, tendres et généreux. Je suis assuré que pas un d'entre vous, ne saurait voir de ses yeux un homme, une femme,

un enfant, souffrir, sans aussitôt s’apitoyer sur lui

et courir à son aide... J'ai beau chercher dans mes

souvenirs, je n'y retrouve pas un seul riche, dur pour la douleur présente, vue et touchée, Je sais ce que vous faites pour l'ouvrier et le pauvre. On me citait tout dernièrement une famille anversoise

qui, rien que dans un centre très populeux,où une

Fee Res L'OUVRIER 97

E part de ses industries a son siège, dépensait régu-

lièrement en bonnes œuvres,au delà de 100,000 frs

| chaque année. |

C’est bien beau cela, Messieurs.

D'où vient-il pourtant, que dans toutes ces brochures innomées dont on empoisonne le peuple, dans ces meetings où on l’enfièvre, vous soyez représentés fiers et dédaigneux, hautains et sans miséricorde, durs et sans entrailles, vous nourrissant des sueurs de l’ouvrier, mettant à l'encan ses bras et ses filles, bourreaux et tyrans d'esclaves ?

D'où vient que le peuple croie à ces clameurs haineuses ?

D'où vient qu'il vous haïsse, car il vous hait.

De ce qu'il ne vous connaît pas.

Et pourquoi ne vous connaît-il pas ?

Parce que vous ne descendez pas jusqu'à lui, parce que vous ne lui parlez pas, parce que vous ne franchissez jamais le seuil de sa petite maison,

que vous ne vous asseyez jamais à côté de lui

À. +. 4 dans sa chambre, parce que vous vivez enfin si

loin de lui qu'il vous croit d'un autre monde, au

lieu de vous sentir son frère...

Vous allez voir vos chevaux, vous allez voir vos

chiens, vous les caressez, vous leur parlez... mais l'ouvrier, non! j

L'ouvrier, mais que sait-il de vous?..

Il vous voit passer dans vos brillants équipages, et il se sent éclaboussé. Il voit le soir,àtravers voscroisées brillantes, l'éclat de vos fêtes et les splendeurs de vos salons, et il n’a pas de gîte lui. Il voit dans les rues, étalées, vos robes, vos dentelles, vos bijoux, tout ce luxe qui ruisselle l'or, et il n'a pas le sou, et il a faim. Quand il est venu mendier peut-être à la porte de votre hôtel... c’est un domestique qui lui a ouvert, qui l’a laissé là, sa casquette dans les deux mains, devant les marbres et les bronzes de vos vestibules... et qui, revenant, lui a jeté votre aumône... Non seulement, vous n'êtes pas allé le

voir, mais vous ne l’avez pas recu (1)!

(1) On a trouvé ceci absolument exorbitant. Ma pensée n’était pas que l’ouvrier et le pauvre fussent admis,ni dans les salons du riche, ni au «five o clock » des grandes dames. Elle était plus simple. Quand un malheureux, qui n’a d’autre espoir peut-être en ce monde que vous, arrive, confiant dans votre cœur, pour vous conter sa misère et vous implorer, et qu’il vous demande, je voudrais que vous ne lui envoyiez pas

‘un domestique, que vous descendiez vous même pour l'entendre et l'écouter. Je ne voulais pas davantage. Estce trop ? ,

PA

Ne me dites pas que ce dernier mot est exorbitant, qu'il dépasse la mesure, que l'on ne peut pas

vouloir de vous que vous receviez l'ouvrier, qu'il y

a après tout des différences de rang qu'il faut main-

tenir. Messieurs, j'ai ma réponse... Ah! l'Évangile est un livre terrible! Je traduis à la lettre l'Apôtre saint Jacques; on dirait qu'il a parlé pour moi. « S'il entre dans vos réunions, dit-il, un homme portant un anneau d'or au doigt,et un vêtement riche, et en même temps que lui, s’il entre un pauvre dans son habit sordide,

» Et que, vous tournant vers celui qui porte l'habit magnifique, vous lui dites : « Asseyez-vous ici en honneur » tandis que vous dites au pauvre: « Vous, demeurez là » ou bien « asseyez-vous sur cet escabeau, à mes pieds ».

« Frère, vous vous êtes condamné vous-même... Vous êtes vous-même le juge de votre iniquité... Vous avez’ opéré le péché et la loi vous repousse

comme violateur » (1).

(ir Ep;S.JAc. ct. 2,v.2-etsqq. Le texte de l'Apôtre, que Je cite ici, ne condamne pas, c’est bien clair, les distinctions sociales, ni les honneurs dus au rang et à la dignité. Il faut lire l’ensemble de ce chapitre 2 de sa lettre. Je crois le résumer assez correctement ainsi : [l n’est pas chrétien d’honorer

So L'OUVRIER

Ah! c'est fort, c'est dur ce que je viens de vous

lire... Prenez-vous en à l'Apôtre, Messieurs. Je

n'ai fait que traduire ses paroles : elles font partie

de la loi religieuse sur l’ouvrier !.. Vous demandez

secours à la loi religieuse, elle vous le donne... non

pas comme vous l'entendez, mais comme Dieu

l'entend l£,

Je vous demande donc, Messieurs, de vous rapprocher de l'ouvrier et d'aller le voir, de ne pas souffrir entre vous et lui d’intermédiaire, de vous informer vous-même de sa détresse, de le visiter vous même s’il est malade, de lui porter vous même vos secours et votre aide.

Ah! Messieurs, l'ouvrier vous aimera si vite lui

qui vous haït aujourd'hui.

le riche à raison de ses richesses, ni de mépriser le pauvre pour sa pauvreté même.

Quant aux versets 2et 3; auxquels j'en ai appelé, bien qu'ils :

soient plus spécialement appliqués aux relations confessionnelles, la suite du chapitre permet de les étendre à toutes relations entre chrétiens : c’est bien en général que l’Apôtre condamne « l’acception des personnes ».

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Je vous le demande à vous, Mesdames, je vous le demande à vous surtout ! Dieu vous a donné des

délicatesses, des douceurs, une puissance de conso-

lation, que nousn'avons pas nous autres hommes...

Oh! que votre arrivée serait bénie dans tous ces

petits ménages, où l'on souffre tant!.. Que de chauds

conseils vous pourriez donner à ces pauvres mères, à ces pauvres filles.

Et pourquoi ne vous le demanderais-je pas à vous, Mesdemoiselles ?

Cette année même un de mes amis m'exposait sa pensée sur la question sociale : il dirige des usines métallurgiques de très grande importance,

et toujours en contact avec l'ouvrier, il savait mieux

que personne le besoin dont il souffre et la passion

qui l'agite... Il visitait, lui, ses ouvriers, surtout les

blessés et les malades... Il me disait combien c'était

fête, quand le dimanche, il arrivait dans la salle des convalescents, avec des bouteilles de bon vieux vin sous les bras et des friandises dans les poches... Or, il rêvait mieux : « Ma fille aînée sort de pension cette année, me disait-il.. Dès son retour c’est elle qui fera les visites aux malades et aux pauvres... Mes ouvriers seront bien plus heureux et bien plus

fiers. »

Et elle les fait maintenant ces chères visites. Les ouvriers sont heureux et fiers.

Comment ne le seraient-ils pas? Mais songez donc, Messieurs! Dans cette rue bordée de maisons ouvrières, la voiture du maître passe. elle s'arrête devant la maison du pauvre malade. La jeune fille en descend ; si modeste qu'elle ait fait sa toilette

pour ces visites à des pauvres, aux yeux de ces

braves gens, elle est éblouissante. Elle entre... Oh! que c'est déjà un honneur pour le visité, pour la visitée surtout, de la voir entrer chez eux, sous le regard de tous les voisins et de toutes les voisines, accourues à leur porte. Oui, c'est un honneur et, bien que ce soit la vanité qui soit ici chatouillée, cette vanité est bonne, car elle relève l’ouvrier à ses propres yeux.

Mais elle ne fait pas qu'entrer, elle parle à ce pauvre malade, elle parle à cette pauvre femme, elle leur parle,de cette voix douce et charmante que la charité rend pénétrante et tendre, elle les interroge, elle leur répond, elle les console, elle les encourage, cest leur cœur qu'elle touche ici ; elle l'émeut, elle lui fait revoir la vie souriante d'espérance, elle le rend délicieusement heureux,et en même temps elle s'en empare, elle l'envahit... Ces malheureux

S eu

L'OUVRIER Ta 83

l'aiment et, dans leur simplicité naïve, ils débordent en protestations touchantes…

C'est si bon toujours de se sentir aimé, mais se sentir aimé par les pauvres... c'est meilleur !

Heureux et fiers alors, les visités, les pauvres.

oui, mais plus heureuse, elle, la visiteuse.

Et laissez-moi vous le dire, Mesdemoiselles… Elle ne visitera pas toujours les pauvres de son

pêre... Un jour viendra, pour elle comme pour

vous, où, la foule de ce petit peuple, appelée par le

Ai is ébes hs à Lis ce fé nl. V4 ls À

‘bruit des voitures et des chevaux rapides, courra se

presser autour du porche de l’église, pour la voir

descendre, toute blanche sous son voile, et avec son

fiancé monter à l'autel... Ce jour là — je vous le

souhaite à toutes ! — ce jour là, au milieu des nuages de l'encens et de l'harmonie triomphante des orgues, jusqu'au ciel, émue et pénétrante, une immense prière montera pour elle, la prière de tout ce peuple qui la connaît et qui l'aime, la prière

de ces pères secourus, de ces mères consolées, de

ces petits enfants habillés et nourris, la prière de

tous ces pauvres, les bien aimés du Christ !... Et le Christ ne la ferait pas heureuse !…

Ah ! il y a de ravissantes choses dans vos cor-

“beilles et parmi vos cadeaux de mariage... Faites.

cousus... votre travail à vous, durant les après

= L'OUVRIER a

donc que le pauvre y vienne mettre sa prière !.… Mieux que vos bijoux, elle porte le bonheur avec

elle.

Laissez-moi rêver! C'est l'hiver. le ciel est froid, peut-être la neige a-t-elle fait les toits et les rues toutes blanches.

Je vous vois, à côté de votre mère, suivie de votre femme de chambre, marcher d'un pas rapide,

dans une rue étroite etpauvre... Vous vous arrêtez

devant une porte entr'ouverte... les petits enfants

qui vous ont vue courent à leur mère « Mère, la bonne Dame et la bonne Demoiselle !... » et tous ces petits cœurs palpitent,et le cœur de la mère s'émeut comme à l'annonce d’un bonheur. à Vous êtes entrée. les petits se tiennent à l'écart, respectueux, timides, mais tout souriants d'amour; vous les appelez, ils viennent mettre dans votre main leur petite main potelée.. Du gros paquet porté tantôt, sortent des petits bas que vous avez tricotés vous même, de petits Jupons, des gilets de

grosse et chaude laine, des linges que vous avez

FRE (L'OUNRIER Cu 85

midi et les longues soirées d'hiver... Ah! comme

42, Cat Sais:

ces petites figures s'épanouissent ! Et la mère... Oh ! regardez bien la mère... elle pleure, la joie la suffoque... les mots ne lui viennent pas pour vous bénir, mais, si elle osait, elle se jetterait à genoux pour baiser le bord de votre robe, comme on faisait à Jésus-Christ, quand il semait ses bienfaits le long des chemins de la Judée.

Ah ! Messieurs, si tous les riches faisaient ainsi, la question sociale serait bientôt vidée!…

Vous êtes cinq cents ici... Si chacun de vous visitait, soignait, aimait, rien qu'une famille, cinq cents familles seraient sauvées !.. arrachées à l’armée de la haïne et passées à l'armée de l'amour. Oh! je vous en supplie, au nom des pauvres, au

| nom de Jésus-Christ le père et le frère des pauvres.… une famille seulement! je ne vous en

demande qu'une !.….

Laissez-moi, Mesdames, Messieurs, terminer cette longue causerie, en vous contant un trait qui

se passa, cet automne-ci, à Anvers même, dans

86 D'OUVRIER-" PME Ta.

une pauvre famille comptant le père, la mère et ; Re

sept enfants. - fe 2) Le père, estropié à la suite d'un accident de … chemin de fer, touche une petite pension: jointe …

au très mince salaire, que lui procure le travail qu'il peut encore entreprendre, ‘elle fournit, en

tout et pour tout, à la famille entière, 18 francs par semaine. Tout ce monde habitait une man-

sarde, sous toit, dont le loyer était de 5 francs ;

restait 13 francs... 1,85 par jour,.. 20 c. 1/2 par personne !.… | Un jour un ordrede la police l'obligea de déguerpir.… les règlements d'hygiène ne pouvaient pas ne permettre dans un réduit, aussi étroit, un encom- ; brement de o personnes.

ne La mère finit par trouver au rez d'une ruelle étroite, une chambre à dimension voulue, maïisde loyer était de 7 francs... restait 11 francs, pour nourrir, vêtir. et entretenir son mari, ses sept enfants et elle-même, la pauvre!.. 17 centimes par personne et par jour! Là haut,aidés par quelques petites aumônes, on ne mangeait que des pommes de # Fa terre... pas de pain... le-pain-est trop cher! peine arrivait-on à vivre... Que faire maintenant?

La mère songea que sa fille aînée pourrait l’ai-

au PE

- di.

| der. elle la retira . l'école ; on J'admit dans un

3% | magasin de la ville, pour faire les commissions

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