‹ L'ouvrièreChapitre 17 sur 65 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

sunÉRioRrré, au point de vue de la morale, du travail

ISOLÉ SUR LE TRAVAIL EN ATELIER, ET DU TRAVAIL DE LA GAMPAQNE SUR LE TRAVAIL DES VILLES.

Il est assez curieux de remarquer que, tandis que le clergé catholique, poursuivant un but désintéressé et charitable, pous$e à la transformation de la fabrique en manufacture, certains économistes y poussent aussi par des raisons tout opposées , pour diminuer les frais de la fabrication par l'emploi du moteur mécanique. De tous côtés, on semble prévoir le moment où le moteur mécanique chassera la force humaine. On n'aura pas même besoin de recourir à la vapeur, puisque les départements de risére, de TArdèche, de la Loiie et de la Haute- Loire sont sillonnés en tous sens par de nombreux cours d'eau. Si une fois les grandes maisons lyonnaises en prennent leur parti, il est difficile qu'elles n'entratnent pas toutes les autres. Des essais ont été faits avec bonheur pour les étoffes les plus simples, qui exigent peu d'habileté de main d'œuvre, et no-

tamment pour les crêpes. Il y a donc là une question à examiner, car on ne connaîtrait pas la situation Traie des ouvrières, si Ton ne tenait point compte de la possibilité d'une transformation aussi radicale. Il est à peine nécessaire de dire quelle est la cause qui fait présager la transformation prochaine de la fabrique lyonnaise en manufacture. On a calculé que quatre ouvriers, aidés par un moteur mécanique, font la besogne de douze. En mettant, pour le prix d'achat, Talimentation et l'entretien d'une machine hydraulique, une somme équivalente au salaire de deux ouvriers, on dépasse certainement le chiffre des frais, et on a encore une économie nette de moitié sur la main-d'œuvre du tissage. Peu importe que ces chiffres soient contestés: il sufStque l'économie soit certaine et considérable. Or, dès qu'un fabricant réalisera une économie de moitié sur la main-d'œuvre, il abaissera ses prix de manière à accaparer le marché, et ses concurrents seront forcés de l'imiter ou de se retirer. On ne peut ni recourir à des prohibitions, puisque les prohibitions sont effacées de notre code commercial, ni protéger la fabrique française au moyen d'un droit, puisqu'il s'agit surtout de l'exportation et que le marché national n'écoule que la moindre partie de nos produits S ni surtout renoncer à une

1. L'Âutricbe, la Suisse, le Zolivereîn et l'Angleterre produisent ensemble des tissus de soie pour une somme que H. Louis RoylMittd

branche d'industrie jusqu'ici florissante et qui nous donne à la fois de Targent» du travail et de la gloire. Pourquoi ne reconnaîtrions -nous pas de bonne grâce que ces conclusions sont d'une évidence irrésistible, les prémisses étant données, et que, s'il est une fois établi que la fabrique étrangère peut fournir des produits aussi parfaits que les nôtres et à

des prix inférieurs, il faudra se hâter de lui emprunter ses moyens de fabrication?

Cependant, voici un ftiit bien digne aussi d*attention. Il y a déjà longtemps que les fabricants anglais appliquent le système des manufactures à Tindustrie de la soie ; ce qui n'empêche pas Lyon, et en général tonte la fabrique française, de s'en tenir à l'ancienne méthode et de garder néanmoins son rang sur le marché. Quelle est la cause de ce phénomène.!

S'il ne s'agissait que d'une simple hésitation, d'un retard, rien ne serait plus facile h expliquer. La place de Lyon a deux caractères qui lui sont pro < près : une extrême prudence, une extrême solidité. Les négociants ont résisté jusqu'ici à la tentation d'augmenter leurs affaires par le crédit. Ils achètent la soie à soixante jours, sous la condition de payer l'intérêt du prix s'ils vont jusqu'au terme, et de ne pas payer d'intérêt s'ils effectuent le payement dans

évalue à 469 millions de francs, tandis que la France en produit à elle seijlft pour 532 millions.

les dix jours. Il est bien rare qu'ils ne s'affranchissent pas des intérêts par un payement anticipé; un négociant qui ne solde pas ses achats dans les dix jours de la livraison porte infailliblement atteinte à son crédit commercial. Us traitent avec leurs ache* teurs dans les mêmes conditions. Gomme ils sont soumis, ainsi que nous l'avons vi}, aux chances de la récoite et à celles de la mode, ils ne veulent pas se charger en outre des chances du crédit. Ge sont des négociants de la vieille roche, spéculant à coup sûr, autant du moins que le permet l'incertitude des prévisions humaines. La place de Lyon compte à peine une faillite par an. Malgré cette extrême prudence, la matière première représentant à peu près la moitié de la valeur des tissus, les crises prennent très-vite des proportions considérables ; aussi les négociants ne font-ils jamais d'approvisionnements supérieurs aux besoins présumés d'une saison. Au moindre signe de diminution dans la vente, ils restreignent leurs achats s'il se peut, et en tout cas leurs commandes. S*ils fabriquaient eux-mêmes, comme les Anglais, ils auraient un personnel d'ouvriers sur les bras, un outillage considérable, de vastes terrains occupés, ou se verraient contraints, dans les moments de crise, de fabriquer coûte que coûte pour ne pas laisser improductif un capital aussi important. C'est précisément ce qui rend lourdes pour leurs fonda* teurs, les écoles d'apprentissoge de Jujurieux, de

Tarare et de la Séauve. Quand tous les ateliers sont fermés parce qu'on ne trouve plus d'écoulement pour les produits, Jujurieux n'en a pas moins ses quatre cents ouvrières à nourrir. Au contraire, le fabricant lyonnais, qui commande à chaque compagnon une seule pièce à la fois, voyant le marché se restreindre, ne renouvelle pas sa commande, et tout est dit. On comprendrait donc, avec ces habitudes invétérées, dont quelques-unes sont des traits de caractère, que le commerce de Lyon pût hésiter; mais il fait plus: il se tient inébranlable dans ses anciennes allures. Les statistiques les plus exactes ne portent qu'à cinq mille seulement le nombre des métiers mus par des moteurs mécaniques, et ils sont presque tous placés hors de Lyon et du département du Rhône. A Lyon même, le moteur mécanique n'a encore fait de conquêtes importantes que parmi les théoriciens. Le commerce a donc provisoirement trouvé le moyen de soutenir la concurrence contre les prix anglais. A-t-il pour cela fait quelques sacrifices, et renoncé par exemple aux étoffes unies pour se rejeter uniquement sur les articles de goûtî II ne l'a pas fait et ne pouvait pas le faire. Jusqu'à présent, la supériorité de la fabrique lyonnaise, au point de vue de l'art, n*est pas menacée ; cette supériorité incontestable tient à diverses causes : aux dessinateurs sans doute, qui sont les premiers du monde, mais aussi au goût exercé des fabricants et des ou-

vriers. L'ÀDgleterre fonde d'excellentes éeoles de dessin, et, comme si elle se défiait elle-même de ses aptitudes, elle prend à Lyon ses dessinatears et jusqu'à ses modèles. Rien n'y fait. Nos produits conserrent une telle supérioritéi que le principal eiSort de la fabrique étrangère consiste à nous copier. En ce sens, Lyon est deyenu une fabrique d'échantillonnage universel. Les reproductions mêmes ne sont point parfaites. L'oumer allemand ou anglais imite scrupuleusement la pièce : dessin, couleurs, nuances, tout se retrouve dans la copie, excepté une certaine physionomie de l'original qui hii donne son cachet. Nous restons donc les maîtres pour la haute fantaisie, le grand luxe ; mais ce n'est là que la fleur de la fabrique. La force du conmierce est dans ks étoffes courantes. Si nous étions battus sur ce der* nier point, la fabrication des étoffes de luxe ne se* rait plus qu'une partie relativement très-insignifiante de la richesse nationale, et il n'estpas même certain qu'on pût la continuer longtemps dans ces conditions, parce qu'il faut qu'une industrie soit montée sur un grand pied pour être florissante, et que les ouvriers d'élite se recrutent dans la masse des ouvriers ordinaires. La vérité est que Lyon a lutté, pour les étoffes de luxe, par U supériorité de ses produits, et pour les étoffes courantes, par la dissémination commencée et chaque jour croissante des métiers dans la banlieue, ce qui a permis de réaliser d'ioi*

AVANTAGEIB^ DU TBAVAIL ISOLE. 67

portantes économies sur la main-d'œuvre, et par conséquent de tenir les prix de vente au niveau des étoffes étrangères.

Cette dissémination des métiers hors de Lyon est un fait d*une importance capitale : elle nous préservera de la manufacture, ce qui est un grand bien pour la morale ; elle donnera aux femmes un travail isolé et sédentaire, ce qui peut être le salut d« la famille ; elle luttera, au grand profit de l'ordre et au grand bénéfice des ouvriers, contre la dépopula-^ tion des campagnes ; elle servira en même temps les intérêts de Tindustrie et ceux de Tagriculture. C'est vers ce but assurément que doivent tendre de tous leurs vœux, de tous leurs efforts, tous ceux qui ft'in^ téressent au sort des femmes, à la restauration des vertus de la famille. M. Yillermé déclarait déjft, en 1835, que les compagnons qui fabriquent les étoffe» unies légères gagnaient à peine de quoi vivre. A plus forte raison, le salaire des femmes était alors et est encore aujourd'hui insuffisant ; cependant il n'y a aucun reproche à faire au commerce, aucune réforme à lui proposer, tant que la fabrication restera concentrée dans la ville. Il faut que les femmes puissent se marier, et que les femmes mariées puissent rester tout le jour au domicile commun, pour y être la providence et la personnification de la famille. A Lyon, les ouvrières se marient difficilement, parce qge la débauche y est fadle pour les hommes, et

parce que les femmes gagnant à peine le nécessaire pour elIes-mèmeSy les enfants retombent à la charge du mari. Une fois mariées, si elles n'ont pas un capital pour acheter un métier, elles continuent à fréquenter l'atelier treize heures par jour, ce qui réduit à l'état d'orphelins dés enfants dont le père et la mère sont vivants et valides. Tout change, si la fa^ brique, au lieu de se concentrer à Lyon, se répand hors de la ville. Les femmes contractent des mariages réguliers ; elles contribuent doublement, par leur salaire et par leurs soins, à l'aisance commune ; elles vivent constamment au milieu de leurs enfants, ce qui est pour ainsi dire leur atmosphère vitale. En même temps, le commerce lyonnais, loin de s'appauvrir par cette transformation, réalise des économies qui le mettent en état de tenir tète à la concurrence anglaise.

Tout le monde comprend que l'ouvrier des campagnes, dépensant moitié moins que l'ouvrier des villes, peut se contenter d'un salaire moitié moindre. Ge n'est point id comme pour la substitution des femmesaux hommes et des enfants aux femmes dans les manufactures ; il ne s'agit pas de spéculer sur les privations que l'ouvrier de la campagne peut supporter, car si les objets de consommation lui coû' tent moitié moins qu'à l'ouvrier de la ville, il reçoit un salaire égal en touchant une somme d'argent moitié moindre. A la vérité» pour que cette propo-

sition soit juste» il faut supposer que tout l'argent de l'ouvrier est immédiatement consommé pour ses besoins, et qu'il ne fait pas d'épargnes ; il serait donc équitable de lui tenir compte de cette différence : l'économie pour le fabricant n'en sera pas moins énorme. Disons sur-le-champ, à l'honneur de la fabrique lyonnaise, qu'il y a tout lieu de compter que si l'exemple donné par quelques-unes des maisons les plus fortes et les plus intelligentes, de décentraliser le travail, vient à se généraliser, les salaires seront établis sur un pied raisonnable. On calcule que dans l'état actuel, les capitaux employés dans la fabrique de soie ne rendent pas au delà de 10 pour 100, ce qui prouve que les exigences du ca-* pital ne sont pas e^i^agérées.

Une autre économie considérable et toute spéciale résultant de la décentralisation serait la suppression du chef d'atelier. A Lyon, tout maître tisseur prélève de droit la moitié du salaire gagné par les compagnons. Si, par exemple, le travail d'un compagnon produit 8 francs par jour, le commerçant débourse 8 francs, et l'ouvrier n'en touche que 4. 2 francs à peu près représentent les frais généraux; il y a donc 2 autres francs qui accroissent la part du chef d'a« telier sans utilité réelle.

Assurément, comme il n'y a ni droit de maîtrise, ni brevet, ni rien de semblable, et que la différence entre le maître et le compagnon tient uniquement à

70 FA6RIQT7BS DE SOIE.

la possession da métier, on pourrait croire qae la même distinction se reproduira à la campagne pour les mêmes motifs ; mais il faut remarquer que Tachât du métier sera moins difficile pour Fouvrier rural. Un métier pour tisser les châles coûte 12 & 1500 francs; c'est le prix courant à Saint-Ëtienne pour la fabrique des rubans. Un métier à tisser ordinaire, tel qu'il en faudrait aux ouvriers de la banlieue lyonnaise, ne coûte pas plus de 150 francs, et il en coûterait en outre depuis 30 jusqu'à 150 francs, suivant le nombre des crochets, pour le transformer en métier à la Jacquard, Or l'apprentissage à la ville coûte quatre années de temps, ou une année et 400 francs; il est clair qu'à la campagne il sera facile de faire une économie de plus de 200 francs sur cette dépense ; on peut donc dire, sans rien exagérer, qu'on aurale métier pour rien, p'ailleurs pourquoi la maison n'achèterait-elle pas le métier à son propre compte, comme le font déjà un certain nombre des plus importantes? Si la charge paraissait trop lourde, le négociant pourrait se couvrii au moyen d'annuités. La fabrique de Lyon élèverait ainsi les compagnons au rang de maîtres sans se grever. Les manufacturiers de Mulhouse transforment par un procédé analogue les ouvriers en pro priétaires*. Rien ne saurait mieux convenir au rôle

1. On trouvera, dans la quatrième partie, la description des cités ouvrières de Mulhouse.

des chefs d^iadustrie et aux sentiments qui les animent.

Il importe d'ailleurs extrêmement de ne pas ou*blier que l'emploi du moteur mécanique peut tr^sbien se concilier avec rétablissement des métiers ruraux. La houille e§t abondante à Lyon et à Saint- Etienne; les chutes d'eau ne manquent pas dans la banlieue lyonnaise, qui comprend, au point de vue industriel, l'Isère, l'Ardèche, la Loire et la Haute- Loire. Il n'est pas nécessaire qu'une machine» quand elle coûte peu, fasse mouvoir un grand nombre de métiers à la fois. M. Louis Reybaud raconte qu'à Eberfeld, quand le premier moteur mécanique fut introduit, les ouvriers, comme partout, se crurent perdus ; mais au lieu de s'attrouper et de briser les appareils, ce qu'ils n'auraient pas manqué de faire ailleurs , ils attendirent patiemment le résultat de l'épreuve, non sans une secrète espérance de la voir échouer. Les machines réus*sirent. Que firent les ouvriers? Ils en achetèrent. Ils luttèrent avec des machines de six chevaux contre des machines de trente-cinq chevaux, et ils luttèrent avec succès. On pourrait donc à la rigueur avoir à la campagne, au lieu de métiers isolés, des ateliers restreints, et cela vaudrait toujours mieux pour les mœurs que des manufactures, et surtout des manufactures à la ville. On y réunirait les femmes d'une même famille avec

tous les avantages du travail isolé. Si nous étions moins indifférents sur la morale, nous trouverions fréquemment que l'intérêt du bon ordre et des bonnes mœurs se concilie très-bien avec le progrès économique ; mais c'est un malheur de notre société que les moralistes dédaignent les questions industrielles au risque de se rendre impuissants, tandis que de leur cdté les intérêts consentent k peine à tenir compte des questions morales.

Les défenseurs de l'agglomération prétendent qu'on ne peut confier de la soie à de grandes dis*tances ; comme s'il n'était pas tout aussi facile de se renseigner sur un paysan demeurant chez lui, dans son village natal, que sur un ouvrier perdu au milieu de Lyon, à cinquante lieues de sa famille! Ils insistent sur la nécessité de surveiller le travail pour que le dessin soit bien exécuté, la trame serrée également, le tissage fait avec propreté. La ré* ponse est facile. Ce n'est pas, en général, le com«^ merçant lui-même qui exerce cette surveillance, ce sont des commis qu'on appelle commis de ronde; il s'agit tout au plus d'en augmenter le nombre, ou de leur donner un cheval, comme à Saint-Étienne et à Saint-Ghamond. D'ailleurs on fera faire à Lyon, sous les yeux des négociants, les façonnés^ qui sont une affaire de goût et qui peuvent braver l'élévation des prix ; le travail rural ne sera que pour les ttnû, quji n'exigent pas une surveillance aussi assidue.

Enfin on voit des difficultés dans les déplacements de Fouvrier, de la matière première, des tissus; mais il est clair qu'il se créera des centres sçcondairesy qu'on installera des comptoirs : toutes ces difficultés prétendues ne sont que des nouveautés ; et dans notre pays très-routinier et très-peu entre-' prenant, toute nouveauté parait longtemps une impossibilité.

Il y a peut-être plus de force réelle dans l'objection qui consiste à dire qu'il faut être laboureur ou tisseur, et qu'on ne saurait être à la fois l'un et l'autre ; qu'un paysan qui, dans le moment où la terre ne le réclame pas, se met au métier pour utiliser son chômage, travaille nécessairement sans propreté et sans délicatesse. Il est certain que la théorie des alternances proposée parOwen en 1818, et qui fait d'une profession industrielle la compagne complaisante et soumise de l'agriculture, ne tient pas contre les difficultés pratiques , quand il s'agit d'une profession qui exige du goût, de l'adresse, une main légère. A Crefeld, où quelques laboureurs emploient le mauvais temps à tisser, on n'obtient d'eux que des ouvrages de qualité trèsinférieure; mais à Grefeld aussi la plupart des métiers à tisser ruraux sont tenus par des femmes, et réussissent à merveille. A Zurich, les femmes occupent cinq métiers sur six. Voilà le vrai, voilà un partage intelligent du travail : à

rhomme, la chamie, la bêche, le rfttean; à la femme la navette et le fil de soie. Le mari vit au grand air^ bravant la pluie ou le soleil ; la femme reste sédentaire» n*interrompant son travail que pour vaquer aux menus ouvrages de la maison.

Ces campagnardes, qui ne remuent pas le boyau, ont bien vite la main légère ; elles apprennent bien vite à exagérer la propreté, et leur maison y gagne en même temps que leur état. Souffrons, puisqu'il le faut, qu'un homme manie la navette et reste assis à Tombre treize heures par jour; cependant il vaut mieux pour lui suivre ses grands bœufs et marcher dans la terre fraîchement remuée. Il est plus à sa place dans les sillons de son champ, dans les herbes humides de ses prés. Il y déploie mieux sa vigueur, il y sent plus complètement sa dignité. Ce mftie labeur est fortifiant pour son corps et pour son ftme. La femme au contraire ne s'accoutume que malaisément à ces brusques transitions du froid ou du chaud ; elle a peine à conduire un attelage ; ses mains ne sont pas faites pour la pioche et le r&tean; son corps succombe sous le faix des grandes gerbes quMl faut porter au chariot ou à la meule. Pendant qu'elle sarcle ou qu'elle fauche, dépensant beaucoup de peine pour peu de besogne, la maison reste vide et l'enfant est abandonné. C'est l'abaissement des salaires qui la condamne à ce dur métier, en poussant les hommes à

AVAîrrAGBS DU TRAVAIL ISOLÉ. 75

déserter la campagne. Les manœuvres vont se faire journaliers à la ville parce que le travail dans les villes se paye moitié plus; le père envoie ses enfants en apprentissage à Lyon parce qu'ils y gagneront plus tard des journées de 4 francs, tandis qu'ils arrivent difficilement à 1 franc ou 1 franc 50 dans les plaines du Dauphiné. Si dans chaque ferme les femmes gagnaient de bonnes journées au travail de la soie, il en résulterait une grande aisance pour la maison; le laboureur, privé du concours de sa femme et de ses filles, appellerait un ouvrier à son aide en le payant bien. Un bon ouvrier fait la besogne de trois femmes. Le premier principe économique est d'appliquer tout producteur & l'ouvrage auquel il est propre.

Les résistances, autant qu'on peut le présumer, viendront d'en bas plutôt que d'en haut. L'esprit de routine retient seul encore les fabricants ; mais les chefs d'atelier ont tout à perdre à cette transformation. Il s'agit pour eux de rentrer dans les rangs des simples ouvriers, et de renoncer à l'importance individuelle et collective que comporte leur situation actuelle. Les compagnons, qui ne pourraient que gagner à la suppression des maîtres, y répugnent aussi : le séjour de la ville a un grand attrait pour eux ; ils ne pourraient plus se faire aux habitudes de la campagne. On trouve ce sentiment même chez les femmes. La ville les tente par leurs

mauvais côtés, par le luxe, par les plaisirs, les spectacles. Une fois habituées à ne dépendre que d'elles-mêmes aux heures où l'atelier ne les réclame pas, elles ne pensent pas volontiers à reprendre le joug des habitudes domestiques, ce joug si doux à porter quand on n'a pas fait l'essai d'une liberté maladive et fatale. Au fond, il ne peut être question de renvoyer chez eux les ouvriers de la ville ; tout ce qu'on peut faire, c'est de diminuer progressivement le nombre des ateliers de Lyon, en multipliant les commandes au dehors. L'exemple de plusieurs maisons importantes prouve que cela est praticable. En Suisse, en Allemagne, on ne procède pas autrement. La moitié de la fabrication de Yiersen et de Crefeld se fait ainsi à domicile, loin des grands centres de population. Pourquoi ce que font sans aucune difGcultê la plupart des fabricants de Yiersen et quelques très-importantes maisons de Lyon ne se ferait-il pas partout avec le méaie bonheur?

n est bien à craindre d'ailleurs qu'on ne puisse maintenir longtemps les habitudes actuelles en présence des concurrents étrangers. Il faudra recourir à b dissémination des ateliers ou au moteur mécanique. Le premier procédé n'a que de bons résultats ; le second n'est pas sans inconvénients.

D*abord il faudrait que le commerce de Lyon renonçât à toutes ses foçons d'agir. Dans son orga-

nisation actuelle, rien ne lui est plus facile que de suivre les variations de la mode. Cette aptitude à se transformer est une des conditions de son succès, que l'outillage en grand et le travail par masses feraient disparaître. C'est là, dans cette industrie spéciale, un inconvénient réel des machines, et il a plus d'importance chez nous que chez nos voisins, dont les modes ont une certaine fixité, surtout pour les étoffes courantes. Non-seulement le négociant de Lyon peut changer ses dessins en un clin d*œil, mais il peut ralentir ou suspendre sa fabrication suivant les besoins. Au contraire, du moment qu'on a de vastes ateliers, un immense loyer sur les bras, des machines, des impôts à payer, des ouvriers enrégimentés par centaines, on ne peut plus, comme aujourd'hui, attendre la commande ou ne la devancer qu'avec réserve , diminuer quand il le faut sa fabrication, ou même l'arrêter tout à fait. Il y a des frais courants qui, en très-peu de jours, constitueraient des pertes considérables, si l'on gardait à sa charge, dans une inaction complète, tant de bras et tant de métiers. La nécessité de travailler dans les crises entraîne l'obligation de recourir au crédit, car on ne pourrait plus atténuer les effets du chômage de la vente par le chômage de la fabrication. Voilà tout Lyon en quelque sorte bouleversé, la solidité pra.verbiale de la place compromise, tous les rapports changés avec les producteurs de soie, les

ooYriers et les marchands. Le fabricant ne se reconnaîtrait plus lui-même. Le chef d'une grande usine qui emploie quatre ou cinq cents ouvriers n'a rien de commun avec le fabricant que nous connaissons, que rien ne détourne des deux opérations fondamentales de son industrie, Tachât des matières premières et la surveillance de la fabrication. Quant à Touvrier, il périt en quelque sorte dans ce changement ; c'est l'eau et la vapeur qui le remplacent^ On dit que les crises seraient moins fréquentes, mais à quelle condition? A la condition d'être cent fois plus redoutables quand eUes éclateraient, car la modération des achats n'entraîne qu'une suspension de travail, tandis que la faillite d'un négociant a pour conséquence la suppression des métiers. Au milieu de cette métamorphose universelle, nos pro<duits conserveraient-ils leur supériorité ? Cela est peut-être douteux. S'il est trës-diffîcile d'apprécier les causes de la supériorité en matière de goût, on peut dire au moins que trois personnes concourent à la perfection de nos soieries : le dessinateur, le fabricant et l'ouvrier. La preuve que la supériorité du dessin ne suffit pas, c'est que nos modèles sont copiés partout avec la dernière exactitude, et ne sont égalés nulle part. Quand nous aurons remplacé la main de l'homme par des machines, peut-être devrons-nousnous estimer heureux de réussir aussi bien que les Anglais»

Faisons-nous, en parlant ainsi, là guerre aux machines, à la Tapeur, et à tout ce qu'on est convenu d'appeler la grande industrie? Le ciel nous en préserve 1 Le moteur mécanique est un progrès réel, puisqu'il exempte de plus en plus les hommes de l'obligation d'être des bras et qu'il leur permet de plus en plus d'être des intelligences. H augmente le bien-être des ouvriers, puisqu'il met à leur portée des meubles, des étoffes, qui étaient encore, il y a moins de cent ans , des objets de grand luxe. Le mètre de coton, qui coûte aujourd'hui 1 franc, aurait coûte 3 francs avant la Révolution ; la consommation des produits manufacturés était en 1788 de 38 francs pour chaque habitant, et elle est montée à 125 francs dès 1847. Mais nous ne parlons ici que de l'industrie de la soie, dont la situation est toute particulière, et nous ne faisons pas de thèse générale. Il y a certainement quelques industries où Ton peut forcer la fabrication pour forcer le marché : quant au marché de la soie, aujourd'hui immense, il parait avoir atteint tout son développement. Lutter par la fabrication grossière et les bas prix contre le lin et le coton ferait une entreprise ruineuse pour le producteur et sans utilité réelle pour le consommateur, n ne serait donc pas & propos dans cette question de répéter que tlntérêt de la consommation prime tout, et que sîla machine produit de meilleurs résultats ou les mêmes résultats à moindre prix, on doit

appeler la machine^ parce que l'intérêt du fabricant, comparé à celui du consommateur, est toujours éphémère, la force délaissée ne manquant jamais, au bout de quelque temps, de trouver un emploi utile. La question est toute différente. L'humanité peut se passer d'avoir un plus grand nombre de robes de soie ; mais la France ne peut pas laisser l'industrie de la soie sortir de chez elle. Il n'y a au ond à se préoccuper que de la concurrence, et tant que le travail isolé nous permettra de tenir tète aux manufactures, nous n'aurons pas de motif, au point de vue industriel, de renoncer au travail isolé.

Certes aucun esprit sensé ne voudrait résister à l'établissement des manufactures, s'il fallait opter entre elles et la ruine de notre fabrique. Cependant, si l'industrie nationale peut être sauvée par un autre moyen, il est bien permis de souhaiter que la famille de l'ouvrier échappe à ce nouveau fléau dont on la menace ; la famille, dis-je , car c'est elle qui souffre chaque fois qu'une branche de travail isolé est détruite au profit du travail en commun. Ces grandes simplifications de l'industrie, qui produisent tant de merveilles parce qu'elles multiplient indéfiniment les forces disponibles, ont le malheur de désorganiser la plus simple, la plus naturelle et la plus nécessaire de toutes les associations. Elles améliorent évidemment la vie matérielle, mais elles

menacent quelquefois la vie morale. La société supporterait cette calamité, si les hommes seuls étaient enrégimentés au service du noir génie de la vapeur, car après tout la tâche principale de l'homme dans la famille est de l'édifier par son exemple et de la faire vivre par son salaire. Le père de famille n'a pas besoin de rester tout le jour parmi les siens. Quand il revient le soir, portant ses outils, après douze ou treize heures de fatigue, et qu'il s'assoit à son foyer, près de sa femme, avec ses enfants pendus à son cou, il n'est personne autour de lui qui ne bénisse le travail qui donne à toute la maison la sécurité et le bien-être. Rien qu'en pressant ses mains calleuses, son jeune fils s'instruit des nécessités et des consolations de la vie. ^ais si, à l'aube du jour, la mère prend le même chemin que son mari, laissant le plus jeune enfant à la crèche, envoyant l'alné à l'école ou à l'apprentissage, tout est contre nature, tout souffre, la mère éloignée de ses enfants, l'enfant privé des leçons et de la tendresse de sa mère, le mari qui sent profondément l'abandon et l'isolement de tout ce qu'il aime. S'il y a une chose que la nature nous enseigne avec évidence, c'est que la femme est faite pour être protégée) pour vivre, jeune fille, auprès de sa mère, épouse, sous la garde et l'autorité de son mari. L'arracher dès l'enfance à cet abri nécessaire, Uni imposer dans un atelier une sorte de vie publique, c'est blesser tousses instincts,

alarmer sa pudeur, la priver du seul milieu où elle puisse vraiment être heureuse. Trop souvent l'atelier où on la conduit est mixte, et elle se voit obligée de vivre an milieu des hommes, dans un contact perpétuel avec eux. N'est-il pas à craindre que les opinions libres ^t quelquefois immorales qui ont cours parmi les ouvriers ne se communiquent à leurs compagnes! Quand môme elles échapperaient aux autres périls, il est presque impossible que leur esprit demeure chaste. Il est trop évident d'ailleurs que, même dans les ateliers composés uniquement de femmes, il y en a que le vice a flétries ; cependant les femmes honnêtes qui gagnent leur vie dans le même atelier, travaillent tout le jour côte à côte avec elles; elles subissent leur contact et peut-être leur amitié, car il n'est guère possible d'isoler son âme dans cette promiscuité forcée. Ce qui caractérise la situation des femmes travaillant en commun dans un atelier, c'est qu'elles souffrent par leurs vertus. Otez-leur les vertus de leur sexe, et il n'y aura plus de motif pour les plaindre. Le travail n'est pas plus fatigant à l'atelier que dans la mansarde,'et il s'y fait souvent dans de meilleures conditions pour la santé et le bien-être de l'ouvrière. On peut même penser qu'à ce point de vue la manufacture est plus avantageuse que la fabrique proprement dite : il est bien entendu que cette remarque ne s'applique pas aux professions insa

lubres. Plus la manufacture devient considérable, et plus le patron s'élëre en richesse, en importance sociale; en même temps qu'il s'élève, il comprend mieux ses devoirs envers les instruments vivants de sa fortune, et il a plus de moyens pour les remplir. Certes on rencontre encore un très-grand nombre d'ateliers où le patron n'est qu*un calculateur sans cesse préoccupé d'augmenter la vente et de diminuer les frais aux dépens de qui il appartiendra; mais qui ne sait que déjà quelques-unes de nos grandes industries rivalisent à qui fera le plus de bien aux ouvriers ? Quand on construit les ateliers, au lieu de ménager l'espace pour diminuer la dépense, on veille à faire arriver à flots l'air et la lumière , ces deux puissants véhicules de la vie et de la santé. Si une industrie a des effets délétères, on demande à la science des outils, des remèdes, pour diminuer au moins un malheur qu'on ne peut supprimer. Tantôt on organise dans les ateliers un système de prîmes, tantôt on fonde des caisses locales de secours. Les fabricants s'occupent de Tapprovisionnement pour les ouvriers; ils rendent leur vie meilleure et moins chère en supprimant les intermédiaires coûteux. Sur différents points du territoire , de véritables hommes de bien ont créé autour de leurs ateliers des colonies où l'ouvrier trouve à bas prix un logement commode, un jardin, des soins pour ses maladies, des livres même, la

chance de devenir un jour propriétaire de sa mai- ^son par voie d'amortissement, non-seulement le bien-être^ mais un peu de luxe, en un mot des conditions meilleures que ce qu'il aurait pu réaliser par le travail le plus opiniâtre et le plus heureux, s'il était demeuré livré à ses propres forces. Ces fondations n'ont pas le caractère transitoire des œuvres de bienfaisance ; elles ne disparaîtront pas avec les hommes éclairés qui en ont pris l'initiative. Tout indique au contraire qu'elles sont les premiers et honorables essais d'un système qui tend à s'établir et à se généraliser. D'abord , point essentiel , l'ouvrier les accepte avec empressement, ce qui prouve qu'elles sont conçues dans un esprit véritablement pratique. Quant aux patrons, ils ont intérêt à les maintenir, même au prix d'assez grands sacrifices, car s'il y a un point désormais acquis à la science, c'est que le meilleur ouvrier, le plus productif et le plus habile, est l'ouvrier bien nourri, bien logé, content de son sort, habitué à la propreté et à la prévoyance. Nos chefs d'industrie comprennent, comme l'aristocratie anglaise, qu'il faut prévenir les dangers du socialisme en réalisant sans lui le bien qu'il rêve, et qu'il ne pourrait accomplir, La philosophie morale , dont les préceptes se répandent chaque jour, leur apprend qu'enrichis par le travail de leurs ouvriers, ils ne sont pas quittes envers eux quand ils leur ont payé un juste salaire,

et qu'au-dessus des devoirs réglés par la loi il y en a d'autres, non moins sacrés, qui ne relèvent que de Dieu et de la conscience.

La même sollicitude qui veille au bien-être des ouvriers s'est étendue sur leurs enfants. A Manchester, en 1847, quand Tindustrie commençait à remplacer partout les hommes par des femmes, un grand nombre de malheureuses mères n'avaient d'autre ressource que de confier leurs enfants à la mamelle à des gardiennes mercenaires qui en réunissaient le plus grand nombre possible dans des chambres malsaines, où toutes les conditions de la santé et de la vie leur manquaient. Pour réduire au silence et à l'immobilité ces pauvres créatures, on leur faisait prendre des doses d'opium. Â la même date> par une conséquence terrible, le quart des individus qui mouraient n'avaient pas dix-huit mois, la moitié n'avaient pas dix ans. Aujourd'hui, en France comme en Angleterre, l'institution des crèches s'est multipliée ; il n'y a pas de grand centre industriel qui n'en soit pourvu. A la crèche succède immédiatement l'asile, puis à l'asile l'école primaire. L'enfant est soigné et protégé depuis sa naissance jusqu'au commencement de l'apprentissage. Il ne faut pas ici se préoccuper des inconvénients de la crèche et de l'asile, qui séparent l'enfant de la mère et rendent trop légères les charges et les obligations de la famille. Il est bon, il est doux, il est conforme

èe FABRIQUES DE SOIS.

aux vues de là nature que le père et la mère souffrent pour leur enfant ; cette souffrance est bénie : elle est la source la plus vive et la plus riche de l'amour paternel et de l'amour filial. Mais tout cède à l'inexorable nécessité d'arracher les enfants à la solitude, à l'abandon, à la mort; et le premier devoir comme le premier intérêt de la société est de rempla* cer la mère, quand la mère est forcée de délaisser son enfant. Ceux qui n'ont jamais vu ni une crèche ni un asile ne savent pas avec quelle intelligence ces utiles établissements sont organisés , à quelle active surveillance ils sont soumis, avec quel dévouement on s'y occupe de la santé et du bien-être des enfants. Grâce à la crèche et à l'asile, l'enfant du pauvre ne connaît plus ni le froid, ni la faim, ni la malpropreté, ni le vagabondage. La mère dans son atelier peut être tranquille sur le sort de son nourrisson. Que lui manque-t-il donc à cette femme, à cette mère, pour être heureuse? Il lui manque la présence de son enfant. Si tout se réduisait en ce monde à avoir un abri pour sa tête, des vêtements, de la nourriture , il n'y aurait rien à redire à cette vie en commun. Le paia est abondant, la nourriture est saine, le corps ne souffre pas; mais l'ftme souffre. Cette femme à chaque instant est blessée dans sa pudeur, menacée dans sa chasteté; cette épouse vit Ipin de 3on mari, ne prenant pas même ses repas avec lui, et n§ le retrouvant que le soir,

quand ils arrivent l'un et l'autre de leurs ateliers, épuisés et haletants; cette mère n'embrasse pas son enfant à la clarté du soleil, elle ne le tient pas dans ses bras, elle ne le dévore pas de ses yeux charmés, elle n'assiste pas à ses premiers bégayements, elle n'a pas les prémices de ses premiers sourires. Étrange illusion de ces mécaniciens de la vie sociale qui font tout par des rouages : la crèche pour l'enfant au berceau, Tatelier pour l'&ge mûr, Thospice pour la maladie et la vieillesse ! Ils songent à tous les besoins de la nature humaine, excepté à ceux du cœur, dont ils ne sentent pas les battements. Us auront un grand soin de mesurer la quantité d'air et de nourriture qu'il faut à une ouvrière, ils proposeront des lois pour que son travail ne soit pas prolongé au delà de ses forces ; mais ils ne feront rien pour que cette ouvrière puisse être une femme. Ils ne savent pas que la femme n'est grande que par l'amour, et que l'amour ne se développe et ne se fortifie que dans le sanctuaire de la famille.

Quand on aura donné la dernière perfection aux ateliers, aux crèches, aux écoles, aux hOpitaux, quand il sera bien démontré que, gr&ce à ces conquêtes de la philanthropie, l'ouvrier trouve plus de confort dans la vie commune qu'il n'en pourrait rêver dans la vie de famille, le seul fait que les femmes sont entraînées avec leurs maris et leurs enfants dans cette nouvelle organisation où les af-

fections intimes ont si peu de place, constituera encore un véritable malheur social. Les femmes sont faites pour cacher leur vie, pour chercher le bonheur dans les affections exclusives, et pour gouverner en paix ce monde restreint de la famille, nécessaire à leur tendresse native. La manufacture, qui a quelque chose du couvent et de la caserne, sépare les membres de la famille contre le vœu de la nature ; elle substitue à l'autorité du mari et du père Tautorité du règlement, du patron et du contre-maître, et les froids enseignements du maître d'école à cette morale vivante qu'une mère fait pénétrer avec ses baisers et ses larmes dans le cœur de son enfant. Pour que les mœurs conservent ou retrouvent leur pureté et leur énergie, la première de toutes les conditions, c'est que la femme retourne auprès du foyer, la mère auprès du berceau. Il faut que le chef de la famille puisse exercer la puissance tutélaire qu'il tient de Dieu et de la nature, que la femme trouve dans son mari le guide, le protecteur, l'ami fidèle et fort dont elle a besoin; que l'enfant s'habitue sans y penser aux soins et à k tendresse de sa mère. Il faut môme qu'il y ait quelque part un lieu consacré par les joies et les souffrances communes, une humble maison, un grenier, si Dieu n'a pas été plus clément, qui soit pour lous les membres de la famille comme une patrie plus étroite et plus chère, à laquelle on songe

pendant le travail et la peine, et qui reste dans les souvenirs de toute la vie associée à la pensée des êtres aimés que l'on a perdus. Gomme il n'y a pas de religion sans un temple, il n'y a pas de famille sans rintimité du foyer domestique. L'enfant qui a dormi dans le berceau banal de la crèche, et qui n'a pas été embrassé à la lumière du jour par les deux seuls êtres dans le monde qui l'aiment d'un amour exclusif, n'est pas armé pour les luttes de la vie. Il n'a pas, comme nous, ce fond de religion tendre et puissante qui nous console à notre insu^ qui nous écarte du mal sans que nous ayons la peine de faû"e un effort, et nous porte vers le bien comme par une secrète analogie de nature. Au jour des cruelles épreuves, quand on croirait que le cœur est desséché à force de dédaigner ou à force de souffrir, tout à coup on se rappelle, comme dans une vision enchantée, ces mille riens qu'on ne pourrait pas raconter et qui font tressaillir, ces pleurs, ces baisers, ce cher sourire, ce grave et doux enseignement murmuré d'une voix si touchante. La source vive de la morale n'est que là. Nous pouvons écrire des livres et faire des théories sur le devoir et le sacrifice ; mais les véritables professeurs de morale, ce sont les femmes. Ce sont elles qui conseillent doucement le bien, qui récompensent le dévouement par une caresse, qui don-» nent, quand il le faut, l'exemple du courage et

dû FABRIQUES DE 90IE.

l'exemple plus difficile de la résignation, qui enseignent à leurs enfants le charme des sentiments tendres et les ûères et sévères lois de l'honneur. Oui, jusque sous le chaume, et dans les mansardes de nos villes, et dans ces caves où ne pénètre jamais le soleil, il n'y a pas une mère qui ne souffle à son enfant Thonneur en même temps que la vie. C'est là, près de cet humble foyer, dans cette communauté de misère, de soucis et de tendrése, que se créent les amours durables, que s'enfantent les simples et énergiques résolutions; c'est là que se trempent les caractères ; c'est là aussi que les fem» mes peuvent être heureuses, en dépit du travail, au milieu des privations. Toutes les améliorations matérielles seront les bienvenues; mais si vous voulez adoucir le sort des ouvrières et en même temps donner des garanties à l'ordre, raviver les bons sentiments, faire comprendre, faire aimer la patrie et la justice, ne séparez pas les enfants de leurs mères 1

"eW

Page 1