‹ L'ouvrièreChapitre 18 sur 65 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

PROORàS DES GRANDES MANUFACTURES, LEUR INFLUENCE SUR LE SORT DES OUVRIERS.

Dans la fabrication des étoffes de soie, la manu* facture est Texception; pour les autres matières textiles, et principalement pour le coton et la laine, elle est au contraire la règle. Il y a quelques années, nous avions très-peu de tissages mécaniques et nous n'avions pour ainsi dire pas de filatures ; aujourd'hui la France a pris définitivement et glorieusement sa place parmi les pays de grande industrie, et il y a lieu de prévoir que, dans un temps peu éloigné, une activité nouvelle sera imprimée à la fabrication nationale. Le traité de commerce avec

l'Angleterre ne peut avoir pour résultat que de détruire nos manufactures, ou d'en décupler l'activité : il ne les détruira pas; nous allons donc voir nos chefs d'industrie faire assaut d'énergie, de capitaux et d'habileté pour lutter victorieusement, au moins sur le marché français, avec nos rivaux. Les Anglais ont le charbon et le fer, une marine admirable, un corps consulaire habilement organisé, ce qui est l'âme du commerce; nous ne pouvons pas songer à les égaler pour l'exportation. Mais nous ne sommes pas non plus sans ressources. II ne tient qu'à nous d'être partout bien renseignés et bien protégés. Si nous produisons peu de charbon, et si notre production en ce genre atteint à peine le quinzième de celle de l'Angleterre, ce n'est pas absolument faute d'avoir des mines; nous avons des richesses stériles, qu'une mauvaise législation et une mauvaise appropriation du sol nous obligent d'abandonner. Tout le monde sait maintenant que la loi de 1810, injuste en principe, puisqu'elle spolie les propriétaires du sol en faveur de concessionnaires arbitrairement choisis par l'administration, est dure et tracassière dans l'application, au point de soumettre les concessionnaires au contrôle et même à la volonté de Fadministraiion des mines, et de punir par la déchéance une interruption pro* longée de l'exploitation* Cette loi, imaginée pour défendre l'intérêt public contre l'intérêt: privé, àer

Yait être et est en effet un instrument de mine, parce que la prospérité de l'État ne peut résulter que de l'activité et de l'énergie déployées par les citoyens dans la poursuite de leurs intérêts particuliers. La loi de 1810, qui pèse très-lourdement sur nos richesses métallurgiques, est moins funeste à l'exploitation des houilles ; on comprend en effet que la houille, n'ayant pas, à proprement parler, * de valeur par elle-même, et ne devenant coûteuse que par le transport, a toujours dans le rayon de la mine une prime considérable sur les charbons de provenance étrangère. Ce qui nous manque pour ce genre de produits, c'est moins encore une bonne loi qu'une bonne installation de la messagerie. Nous sommes depuis si peu de temps un peuple industriel, que tous les aménagements les plus indispensables nous font défaut; l'industrie est plutôt campée en France qu'elle n'y est établie. Notre Yéseau de chemins de fer n'est qu'à moitié fait, quoiqu'il soit démontré que chaque voie de communication nouvelle ajoute une masse de houille et de fer à la richesse nationale. Ainsi, par exemple, il est évident que la France ne sera en possession de ses mines de FAveyron que quand elle aura sillonné tout ce plateau par des voies rapides et économiques. Nos grandes compagnies de chemins de fer, qui sont à peu près maîtresses des tarifs, les tiennent haut, ce qui restreint le cercle du marché des '

mines françaises. La conséquence immédiate dn traité de commerce avec l'Angleterre aarait dû être l'abolition de la loi de 1810 sur les mines, l'achèyement du réseau de chemins de fer, l'abaissement considérable des tarifs, et la canalisation de toute la France. On peut dire que, dans son état actuel, le pays n'est pas outillé pour ]a lutte. Ou il faut renoncer à Findustrie, ou il faut faire le nécessaire pour que l'industrie puisse prospérer. Faites courir partout les chemins de fer et les canaux, et alors, avec nos houilles et, dans un besoin, avec les houil« les belges, nous serons en état de suffire à notre consommation, f&t-elle doublée,triplée, quadrnplée, comme elle le sera infailliblement. Sur le littoral seulement, et cela est regrettable, la houille française aura toujours le dessous, parce que nos mines sont situées assez avant dans l'intérieur, et que les tarifs de transportation par mer l'emporteront toujours sur ceux de la batellerie. Il va sans dire que ce qui est vrai de la houille s'applique nécessairement au fer, avec cette différence que nous avons des forêts, ce qui implique certains avantages pour le fer au bois. On sait d'ailleurs que nous avons un grand nombre de cours d'eau qui peuvent fournir des moteurs à peu de frais. L'étendue de nos côtes sur les deux mers, la transformation déjà opérée dans la messagerie par les voies rapides, et celle que ne manquera pas d'occasionner quelque jour le per-

cernent de l'isthme de Suez , destinent nos ports à devenir les entrepôts du commerce universel. Enfin, supériorité immense, si Ton en vient à une lutte réglée, nous sommes le dernier peuple à qui les bras manqueront. Et qu'onnes'y trompe pas: nos ouvriers ont déjà la supériorité en toute matière de luxe; ils peuvent aisément acquérir l'égalité comme force de production, c'est l'affaire d'un meilleur régime alimentaire. On peut donc compter sur un accroissement régulier et rapide de la population industrielle.

C'est là un très-grand fait moral; car pour la question économique nous la laissons de côté : ce qui nous préoccupe, c'est la tranformation opérée par les progrès de l'industrie dans la condition morale des ouvriers. Il est clair que, par Taccroissement du nombre des manufactures, tous les anciens rapports sont modifiés. L'État a en face de lui de véritables régiments, composés d'ouvriers ayant tous un intérêt identique, et qui n'ont besoin ni de se chercher, ni de chercher un lieu de ralliement, puisqu'ils passent dans le même atelier douze heures par jour. Les patrons, qui pendant longtemps ont été les premiers ouvriers, ne sont plus aujourd'hui que les gérants d'un capital ; tout au plus, dans certaines industries, peuvent-ils être considérés comme ingénieurs. Quant aux ouvriers, un mot dit tout sur la métamorphose opérée dans leur situa-

lion : ils sont casernes. Pour changer de fond en comble le caractère, les idées, les habitudes des hommes, il n'y a qu'à les enfermer ensemble.

Et que dirons-nous des femmes, naguère encore isolées dans leurs ménages, et maintenant réunies dans les manufactures par troupeaux? Quand Golhert résolut de venir au secours de l'agriculture en lui fournissant au moyen d'un travail supplémentaire une véritable augmentation de revenus, idée de génie, il voulut du même coup réglementer Tindustrie des femmes, réunir les travailleuses dans des ateliers ; sa toute-puissance y échoua. Ce paysci, qui aime à être administré en tout et partout, fait cependant une exception pour les détails intimes de la vie ; il ne veut point être gêné, il tient à se sentir indépendant entre quatre murailles. Ce qui avait été impossible à Colbert, même avec l'appui du grand roi , un monarque bien autrement puissant Ta réalisé. La vapeur, dès son apparition dans le monde de l'industrie, a brisé tous les rouets, toutes les quenouilles, et il a bien fallu que fileuses et tisseuses, privées de leur antique gagne-pain, s'en vinssent réclamer une place à l'ombre du haut fourneau de l'usine. Les mères ont déserté le foyer et le berceau, les jeunes filles et les petits-enfants euxmêmes sontaccourus, offrant leurs bras débiles. Des villages entiers , où naguère retentissaient le bruit du marteau, le ronflement des bobines, les cris

joyeux de Tenfance, sont aujourd'hui déserts et silencieux, tandis que de vastes édifices de briques rouges 9 surmontés d'une immense cheminée au panache ondoyant, engloutissent dans leurs flancs, depuis Taube du jour jusqu'à la tombée de la nuit, des milliers de créatures vivantes» Là tout ce qui constitue l'individu disparait; on oublie ses affaires, on fait trêve à ses inquiétudes» on impose même silence à son cœur ; toutes les volontés se courbent devant cette trinité suprême, le règlement, le patron, le moteur. Encore le règlement et le patron n'ont-ils qu'une autorité restreinte ; c'est le moteur qui est tout. Quand le charbon est allumé, il faut que le métier travaille. Et comme les machines ont une valeur considérable dont l'intérêt court même la nuit, il y a des patrons dont Tusine ne chôme jamais, et dont la chaudière ressemble au feu des Vestales, qu'on ne devait pas laisser éteindre, sous peine de mort«

La famille disparaît nécessairement sous l'action du travail ainsi réglé. La manufacture appelle jusqu'aux plus jeunes enfants ; et des parents, égarés par le pressant besoin, se plaignent des prescriptions de la loi qui, plus prévoyante que la tendresse paternelle, ne permet pas l'entrée des manufactures avant huit ans révolus. Chaque matin avant le lever du soleil, père, mère et enfants partent pour la fabrique; la dispersion commence au seuil même de

la maison. Il est déjà nuit quand ils rentrent au domicile commun, accablés par treize heures et demie de fatigue. Rien n'est prêt pour le dtner de la famille; le foyer est froid. Ni le linge ni les habits n'ont été mis en ordre. La mère, en vérité, n'est plus qu'un ouvrier comme son mari. C'est à peine si ses enfants la connaissent. Le salaire qu'ils touchent, quelque minime qu'il soit, leur donne une porte d'indépendance dont ils sont très-prompts & de prévaloir, et le père, absorbé par son travail, tenu loin d'eux dans une autre manufacture, ne peut ni les gouverner ni les protéger. Us ont, comme lui, leur atelier, leur patron, leurs compagnons, leur tâche. En signant le contrat d'apprentissage de ses enfants, le père a signé son abdication.

Le mal est si grand, que certains esprits plus généreux que sensés, et pour ainsi dire à bout de ressources dans leurs tentatives de régénération morale, se sont mis à souhaiter ouvertement le retour aux anciennes méthodes, dans Tespoir de revenir aussi aux anciennes mœurs: transformation deux fois impossible. On ne recommencera pas la petite industrie, on ne retrouvera pas l'ouvrier d'autrefois. C'est un monde détruit, une race perdue. Ni l'industrie ni les mœurs ne peuvent reculer. L'isolement sera maintenu là où il subsiste, pour le tissage de la soie et pour lui seul, parce que, dans cette fabrication exceptionnelle, l'intérêt du commerce est

d'accord avec les vœux des moralistes; mais dès que le travail n'a plus besoin de l'application constante d'un artiste, dès que la consommation peut s'étendre dans une proportion infinie, l'industrie, forcée d'obéir à la loi du bon marché, est condamnée à n'employer le tissage à domicile que comme auxiliaire du tissage mécanique, à remplacer sans cesse les bras par les machines, à simplifier de plus en plus les machines pour diminuer le nombre des bras. On pouvait à la rigueur s'obstiner dans les vieilles routines quand on travaillait à l'abri des lois prohibitives ; il était permis alors de tenter des essais, de réfléchir longuement avant d'adopter un nouvel appareil ; on voyait même des fabricants employer des machines surannées, comme, dans un corps de troupes mal organisé, ceux qui n'ont pu trouver un sabre combattent avec une pique; et tout le monde se rappelle les métiers hors d'usage de M. JeanDollfus, qu'il voulait vendre pour le prix du fer, qui furent, à son grand étonnement, achetés comme métiers, et qui fonctionnèrent longtemps dans les Vosges. Mais à présent que le démon de la concurrence est déchaîné et qu'il faut courir sans relâche sous peine d'être immédiatement distancé, les chefs d'industrie ne doivent plus compter que sur la promptitude de leur décision et la sûreté de leur coup d'œil. Ils seraient perdus au moindre tâtonnement.

Et quand même on pourrait éteindre ces fournaises, arrêter ces chutes d'eau, disperser ces métiers, renvoyer tout ce peuple dans ses demeures, qu'y gagnerait-on? La révolution est faite jusqu'au fond des âmes. Non-seulement nous n'avons plus que du travail de fabrique à offrir aux ouvriers, mais nous n'avons plus que des ouvriers de fabrique. Entre ce que les ouvriers étaient et ce qu'ils sont devenus, il y a la même différence qu'entre un conscrit de vingt ans et le soldat qui revient après sept ans de service reprendre l'habit et les occupatiens du paysan sans en reprendre jamais l'esprit. Quand on explique aux ouvriers de Lyon qu'ils pourraient gagner le même salaire et vivre à moins de frais en transportant leurs métiers dans la banlieue, ils se montrent aussi étonnés ou, pour mieux dire, aussi indignés que si on leur parlait d'aller en exil. On a constaté à Lille des faits peut-être plus significatifs : les ouvriers lillois refusent d'aller à Roubaix, ou le travail est mieux payé et la vie moins chère, parce que Lille est la capitale, et qu'il leur faut désormais des estaminets, des théâtres, des bals publics. On réussirait bien moins encore à les ramener à Tétat de campagnards, à leur mettre le manche de la charrue dans la main. Pour se plaire à la vie des champs, quand on n'a pas une âme d'élite^ il faut ne l'avoir jamais quittée. Envisageons donc en face le nouvel état social que la

vapeur nous a fait. La vapeur ne reculera pas ; c'est à nous de chercher avec elle des accommodements, et de restaurer ce que nous pourrons de la vie de famille à l'ombre de la fabrique.

Ce n'est pas seulement parmi les populations de nos manufactures que les liens de la famille sont relftchés : il importe grandement de» ne pas l'ou* blier, si l'on veut être juste ; iHais tandis que le relâchement vient ailleurs de la faute des hommes, il découle ici de la situation exceptionnelle que les manufactures font aux ouvriers^ et principalement aux femmes. Quand les conditions matérielles du travail séparent forcément tous les membres de la famille pendant la journée, et que le domicile où ils se rencontrent quelques heures pour prendre un peu de repos est malpropre, insuffisant, presque inhabitable, il faut une grande vertu pour résister à ces deux causes de trouble intérieur. Les désordres produits par cette situation anomale des femmes doivent être constatés avec une sympathie profonde pour ceux qui en souffrent, et un désir ardent d'y porter remède. C'est en même temps le plus grand malheur des ouvriers et la cause de tous leurs autres malheurs. En énumérant les principales professions de la filature, nous verrons quelques occasions de danger, quelques états insalubres ou fatigants à l'excès ; mais nous pouvons dire à l'avance que le mal n'est pas dans la manufacture

elle-même; il est à côté. Les professions insalubres sont en petit nombre, et n'occupent qu'un personnel restreint ; les dangers que présente le voisinage des machines peuvent être évités par des

précautions très-simples et très-connues. En un mot, la manufacture, sous la main d'un patron honnête homme/ est bienfaisante pour les corps : c'est pour les Ames qu'elle est un danger.

Page 1